LA FILLE DU ROI « SOUS LES FLOTS
(tkès-légèrement abrégé.)
CAMPBELL. — (Highlands.)
Les Filins étaient un jour réunis par une nuit d orage où le nord versait de la pluie et de la neige. Vers minuit, une créature d'un aspect bizarre frappa à la porte de Fionn. Sa chevelure tombait sur ses talons et elle demanda au héros de la laisser entrer sous le bord de sa tente. Fionn leva un coin de la tente, et la regardant il lui dit : « Étrange et laide créature, ta chevelure tombe sur tes talons, comment peuxtu me demander de te laisser entrer ? »
Elle s'éloigna en poussant un cri. Elle alla trouver Ossian et le pria de la laisser entrer au bord de la tente. Ossian la repoussa de môme. Elle s'éloigna en jetant un cri et adressa à Diarmaid la même prière.
Diarmaid leva un pli de la teute et la regarda. « Tu es une étrange et hideuse créature, ta chevelure tombe sur tes talons. N'importe, entre, » dit-il. Et elle entra au bord de la tente.
— 0 Diarmaid, dit-elle, voilà sept ans que je voyage sur la mer et l'Océan, et c'est la première fois, grâce à toi, que je passe une nuit à l'abri. Laisse-moi me réchauffer à la chaleur du feu.
— Viens, dit Diarmaid. A son approche, les gens des Finns se reculèrent, tant elle était hideuse. * Éloignez-vous, dit Diarmaid, afin que cette infortunée puisse se réchauffer à la chaleur du feu. »
Ils allèrent de l'autre côté et la laissèrent seule près dufoyer; mais bientôt elle demanda à Diarmaid à partager sa couche.
« Ta ircç- bariie, dit Dtarmaid. Tu as demandé
d «tb.-H à entrer aa i»ri de La tente, pois ta as désiré venir r*ës du f-a, et m i^r., tenant tu voodrais t élendre dans mon ht. Y apporte, vous. * E/.e entra sous la couverture et Dtarmu i en mit un p-iî entre irs deux corps. Elle était là depui* p^u quan i r . tressaillit ; il la regarda et vit à sou côté la plus belle g:-utte de sang qui fut jamais depuis le comment :nent «le I univers jusqu'à la fin du monde 1 . Diarmaid appela ses compagnons et leur dit :
— Ne pas la plus belle femme qui fut jamais?
— Certes, rv^n^irent-ils; elle est très-belle en effet.
Or elle était endormie et ne savait pas qu'on la regardât. Diarmaid la la- -sa rt-j-.ser, mais quand ell»* s'éveilla, elle lui dit :
— LV.rs-tu, Diarmaid ?
— Je sui< réveillé, répondit-il.
— Où \oudrais-tu que fût bâti le plus beau château que tu aies jamais vu?
— Sur le Ben Endain, si j'en avais le choix, répondit Diarmaid, qui s'endormit.
Elle ne lui adressa plus la parole.
Un des Finns sortit avant le jour, à cheval, et .aperçut un château bâti sur une colline. 11 se frotta les yeux pour s'assurer de ce qu'il voyait, puis s'en revint chez lui sans rien dire. Un second fit de même. Mais quand le jour fut dans son éclat, deux Finns entrèrent en disaut qu'il y avait un château sur le Ben Endain.
Alors elle se dressa sur son séant et dit :
— Lève-toi, Diarmaid; monte à ton château et ne reste pas couché plus longtemps.
— De quel château parles-tu?
— Regarde et vois.
11 regarda et aperçut le château.
— J'y vivrais avec plaisir si tu veux venir avec moi, dit-il.
I. Le même trait est reproduit dans une legendn espagnole du Cid. Ce heros pour montrer sa bonté partagea M couche avec un lépreux qui, dans 1* nuit, se changea en saint Lazare avec tout son éclat. [Campbell. |
— J'y consens, Diarmaid, mais à la condition que tu ne me reprocheras pas trois fois les bontés que tu as eues pour moi.
— Comment peux-tu penser pareille chose? répondit Diarmaid.
Ils entrèrent dans le château. Qu'il était beau ! On y voyait tout ce qui doit être dans un château, jusqu'à un gardien pour les oies! La table était chargée de mets; et des servantes et des valets s'empressaient pour servir les convives. Les amoureux restèrent trois jours dans le château sans sortir ; au bout de ce temps elle dit à son amant :
— Tu deviens triste parce que tu n'es pas avec tes compagnons.
— Oh ! non, répondit Diarmaid.
— Je le vois bien, reprit-elle; va trouver les Finns, et ton repas n'en paraîtra que meilleur. *
— Qui prendra soin delà levrette et de ses trois petits? dit Diarmaid.
— Ne crains rien pour eux, reprit-elle.
Diarmaid s'éloigna en la bénissant et rejoignit les Finns et Fionn son oncle. On lui témoigna un grand respect et on le reçut comme un chef. Et cependant ses camarades lui gardaient rancune 'de ce qu'ils avaient repoussé celle qui d'abord s'était présentée à eux, tandis que Diarmaid l'avait accueillie avec bonté et qu'il en avait été récompensé. Or, après le départ de Diarmaid, elle se promenait près de son château quand elle vit venir quelqu'un en grande hâte. C'était Fionn lui-même. Il la salua et lui prit la main.
— Tu es fâchée contre moi? lui dit-il.
— Oh non ! Fionn, répondit-elle; veux-tu vider une coupe dans ma demeure en témoignage d'amitié?
— J'accepte avec plaisir, si tu veux me donner un des petits de ta levrette.
— Ta demande n'est pas excessive; choisis celui qui te plaira.
Fionn prit un des chiens et s'en alla. Le soir, quand revint Diarmaid, la levrette alla à sa rencontre en hurlant.
— II est donc vrai, ma fille, que tu as donné un petit de cette levrette? Ah! si tu t'étais rappelé comment je t'aceueillis quand tes cheveux tombaient sur tes talons, tu n'aurais pas laissé partir le petit lévrier que j'aimais.
— Diarmaid, que dis-tu là?
— Oh ! dit Diarmaid, je te demande pardon.
— Je te l'accorde, répondit-elle ; et il passa la nuit près d'elle comme de coutume.
Le lendemain il alla retrouver ses compagnons, et dès qu'il fut parti, elle sortit pour se promener et vit venir à elle un cavalier; c'était Ossian, fils de Fionn. Ils se saluèrent et il consentit à entrer chez elle et à y vicier une coupe si elle lui donnait un second lévrier. Elle le lui donna. Le soir, quand revint Diarmaid, sa levrette alla à sa rencontre en poussant deux hurlements.
— Ah ! si elle s'était souvenue de ma bonté pour elle, elle n'aurait pas donné ton petit chien.
— Que dis-tu là, Diarmaid?
— Je te demande pardon, reprit-il.
— Je te l'accorde, répondit-elle; et ils se prirent par la main et rentrèrent chez eux.
Le lendemain, quand Diarmaid fut parti, elle vit venir un autre cavalier; c'était un autre Finn qui demanda le troisième lévrier. Elle le lui donna quoique avec regret.
Quand revint Diarmaid, la levrette poussa trois hurlements les plus terribles qu'homme ait jamais entendus.
— Comment! te voilà maintenant privée de tes petits ? Ah ! si elle s'était souvenue comment je la trouvai, ses cheveux tombant sur les talons, elle ne m'eût pas fait ce chagrin?
— Que dis-tu, Diarmaid?
— Je t'en demande pardon, reprit-il.
Puis il entra, et ne trouva ni femme, ni lit. Et quand il s'éveilla, il était couché dans un creux plein de mousse. Il ne restait plus aucun vestige du château, pas même une pierre. Diarmaid se prit à pleurer, et résolut de ne reposer sa tète ni ses pieds qu'il n'eut retrouvé sa bienaimée.
Il s'éloigna et prit sa route à travers les vallons ; il n'y avait ni maison ni foyer sur son chemin. 11 regarda pardessus son épaule et aperçut le cadavre de sa levrette. Il la prit par la queue, la mit sur son épaule, ne voulant pas s'en séparer à cause de l'affection qu'il lui portait.
En s'avançant il aperçut un berger.
— Berger, as-tu vu passer une femme hier ou ce matin ?
— Ce matin, de bonne heure, j'ai vu passer une femme qui marchait rapidement.
— Quel chemin suivait-elle?
— Elle prit par là sur le rivage et depuis je l'ai perdue de vue.
Diarmaid s'élança sur ses pas jusqu'à ce qu'il ne put aller plus loin. Il s'assit ensuite sur un tertre et il était là depuis peu quand il vit venir un bateau conduit par un rameur. Il s'approcha du bateau et y entra ; alors le bateau flotta en pleine mer, puis s'enfonça au-dessous des flots, tant qu'à la fin [il aborda sur une terre ferme. Diarmaid s'avança et aperçut un caillot de sang1; il le prit et le mit dans une serviette, puis dans sa poche : « C'est la levrette qui a perdu cela, » dit-il. En continuant sa route, il trouva un nouveau caillot de sang; il le prit et le mit dans sa poche. Il en trouva un troisième et fit de même.
A quelque distance, il aperçut une pauvre femme qui bottelait des roseaux. Il s'approcha d'elle et lui demanda les nouvelles.
— Je ne puis te parler avant d'avoir terminé ma tâche.
— Parle tout en travaillant, dit Diarmaid; où suis-je ici?
— Tu es, dit-elle, dans le royaume sous les flots.
— Que veux-tu donc faire de ces roseaux ? demanda Diarmaid .
— Je vais te le dire, je vois que tu es un étranger. La fille du roi des Eaux est revenue chez sou père ; elle a été
1. C'est, sous uno autre forme, les cailloux blancs et les morceaux de pain que le t*tit Poucet laisse tomber le long de sa route. Dans un conte du Deccan : le palais du Hacksha, une princesse egrene son chapelet de perles pour indiquer la toute qu'elle u
ei'CiLt-^. e:.< esi n^aSe et les médecins de la cLr*V-«.t* ioit remis et acat pa h soulager. Elle pense q j'^n :.\ ie roseaux Iuj sera tres-saintaire.
— En bien, la me rendras sernoe si In Yeux me mener voir cette dame.
— Cache-toi f^rmi les roseaux et je te prendrai sur mon dos.
Alors elle mit Diarmaid dans la botte et le chargea sur son dos. Quand elle arriva à la chambre, elle laissa tomber ses roseaux. « Hâte-toi ! » lui cria la fille du roi.
Alors Diarmaid s élança vers sa bien-aiméo. et tous deux se prirent les mains et se réjouirent.
— Trois parties de ma souffrance sont finies, mais je ne suis pas bien encore, car chaque fois que j'ai pensé à toi en venant, mon cœur a perdu un caillot de sang.
• — Eh bien, j'ai ramassé ces trois caillots de sang de ton co ur. Bois-les et il n'y aura rien de perdu.
— Je ne le puis, dit-elle, ils ne me feraient aucun bien, tant que je n'aurai pas eu une chose que personne au monde ne peut avoir.
— Qu'est-ce donc? dit-il.
— A quoi sert de te le dire ? ni toi ni personne ne peut me le donner.
— Si cette chose existe, je te l'apporlerai. Parle, dit Diarmaid.
— Je voudrais boire trois gorgées à la coupe du roi de la Plaine merveilleuse.
Diarmaid répondit :
— Dis-moi si cet homme est loin d'ici.
— Tu verras une rivière sur laquelle est un vaisseau prêt à partir avec le vent en poupe. Au bout d'un an et un jour tu atteindras l'endroit où est le roi.
Diarmaid se dirigea vers le fleuve et erra quelque temps sur ses bords. « Je ne puis traverser ce fleuve; elle n'avait «jue trop raison », dit Diarmaid. Avant que le mot fût sorti do sa bouche, un petit homme roux apparut au milieu de la rivière et dit : « Diarmaid, je vois que tu es dans l'embarras ;
approche- toi et mets ton pied dans ma main. » Diarmaid obéit, c Maintenant, Diarmaid, tu vas auprès du roi de la PJaine chercher sa coupe? — C'est vrai. — Je t'accompagnerai. »
Diarmaid atteignit le palais du roi. Il demanda que la coupe lui fùl envoyée, sinon il déclara qu'il irait la prendre.
On lui envoya quatre cents soldats, puis quatre cents autres, et en deux heures il n'en restait pas un de vivant. Il réclama de nouveau la coupe ou le combat. Cette fois on lui envoya huit cents soldats, puis huit cents autres encore, et en trois heures tous étaient morts.
Il réclama le combat encore une fois ou la coupe. On lui envoya neuf cents héros vigoureux, puis neuf cents autres, et au bout de quatre heures ils étaient tous morts.
— D'où vient donc cet homme , dit le roi, à la porte de son palais, qui me dépeuple ainsi mon royaume? Si tel est son plaisir, que le héros vienne me dire ce qu'il veut.
— C'est mon plaisir. Je suis un héros du peuple des Finns. Je suis Diarmaid !
— Que ne me le faisais-tu connaître tout d'abord? Je ne t'aurais pas envoyé mes hommes pour les faire tuer, car ta venue a été écrite dans les livres avant que tu fusses né. Que demandes-tu ?
— Je veux que ta main me donne la coupe de guérison.
— Jamais homme n'aura eu ma coupe que toi, mais il m'est aisé de te la donner, car la voici sur la table. Veuxtu aussi un vaisseau pour t'en retourner? dit le roi
— 0 roi, je te remercie, car je possède un bateau.
Sur ces paroles, ils prirent congé l'un de l'autre. Diarmaid se souvint alors qu'il n'avait rien dit au petit homme roux et qu'il ne l'avait pas emmené avec lui. Ce fut seulement en s'approchant de la rivière qu'il y songea et il ne savait comment il traverserait l'eau. « Que faire? dit-il, je n'ai pas de bateau, et la honte ne me -permet pas de retourner vers le roi. » Le mot était encore dans sa bouche quand Je petit homme roux apparut : « Tu es embarrassé, Diarmaid?— C'est vrai, j'ai obtenu ce que je désirais, mais je me trouve arrêté par cette
rivière. — Bien que tu ne m'aies rien dit hier, mets ton pied dans ma main et je te prendrai avec moi, Diarmaid mit le pied dans la main de l'homme roux. « Parle maintenant, Diarmaid ; tu vas guérir la fille du roi des Eaux, n'est-il pas vrai, et c'est la fille que tu aimes le plus au monde? — Oh! oui, » reprit Diarmaid. Le nocher poursuivit : « Près de tel puits tu trouveras une bouteille que tu rempliras d'eau. Quand tu auras rejoint ta bien-aimée, tu verseras l'eau dans la coupe et y jetteras un caillot de sang, puis tu lui feras prendre ce breuvage ; trois fois tu rempliras la coupe de la môme façon, et quand elle aura fini de boire, elle sera guérie. Dès lors, elle te deviendra aussi indifférente que si tu ne l avais jamais vue. — Ce n'est pas possible, dit Diarmaid. » Le petit homme roux continua : — Le roi verra que tu t'es dégoûté de sa fille et elle te le dira elle-même. Réponds-lui que c'est vrai. Connais-tu l'homme qui te parle?
— Non, dit Diarmaid.
— En moi tu vois le messager de l'autre monde1 qui est venu à ton aide parce que ton cœur est assez chaud pour faire du bien aux autres. Le roi des Eaux te donnera beaucoup d'or et d'argent pour guérir sa fille, garde-toi d'accepter; demande-lui seulement un vaisseau pour te ramener dans l'Erin.
Diarmaid suivit sa route, atteignit le puits, remplit d'eau la bouteille et parvint au château du roi des Eaux. 11 y fut reçu avec honneur. « Aucun homme n'a jamais eu cette coupe avant toi, dit la princesse. — C'est que personne n'est capable de me faire reculer, » répondit Diarmaid. Puis il mit un caillot de sang dans l'eau de la coupe et fit prendre ce breuvage à la princesse. Elle but une seconde fois, puis une troisième et toute souffrance disparut. Quand Diarmaid vit sa bien-aimée ainsi guérie, il prit du dégoût pour elle à tel point qu'il pouvait à peine supporter sa vue. « Ah ! Diarmaid, dit-elle, je crois bien que tu t*es dégoûté de moi. — C'est vrai, répondit-il. »