‹ Contes populaires de la GrandeBretagneChapitre 37 sur 127 · L'AIR MERVEILLEUX · texte numérisé non relu

L'AIR MERVEILLEUX

CROKER. — (Irlande.)

Maurice Connor était le roi des ménétriers de la province de Munster, ce qui n'est pas peu dire. Entre autres airs de son répertoire, il en savait un qui était capable de faire danser vivants et morts. A la première note sortie de sa cornemuse, les souliers commençaient à trembler, comme s'ils avaient la fièvre, sous les pieds de chacun : vieux ou jeunes, peu importe); puis les pieds allaient, allaient et à la fin il fallait que les corps se missent de la partie et tous les gens de la fête dansaient comme des fous en tournant de ci, de là, de tous côtés, comme feuilles emportées par le vent, ne s'arrêtant que lorsque cessait la musique.

11 n'y avait pas une foire, une]noce dans les sept paroisses à la ronde où l'on ne se crût obligé d'inviter l'aveugle Maurice et sa cornemuse. Sa mère, la pauvre femme, le conduisait de place en place et lui tenait lieu de caniche.

Un jour, Maurice se trouvait ùlveragh. De tous les villages voisins étaient venus pour l'entendre un grand concours de jeunes gens et déjeunes filles. La danse commença et quand on se fut bien trémoussé, il fallut boire pour se rafraîchir le gosier. « Buvez-vous, ménétrier? dit un assistant. — Mais volontiers ! répondit Maurice. — Avez-vous un verre? — Non, mais passez- moi la bouteille, ma bouche a précisément la contenance d'un verre. » Lorsque Maurice rendit la bouteille de whisky, elle était vide.

f. J'ai abrégé beaucoup ce récit. Comme tous les contes de Crokcr, le style en est agréable et il est plein de détails charmants ; mais ces qualités mêmes sont la preuve que le fond seul du récit est populaire et que la forme en appartient au spirituel écrivain.

Tout d'un coup, sans prévenir personne, voilà que le ménétrier commence son air merveilleux. Raconter ce qu'était cette danse folle est vraiment impossible. Maurice lui-même ne pouvait rester en repos ; il se balançait sur une jambe, sur l'autre, comme un vaisseau sur une mer agitée ; sa mère, elle aussi, remuait ses vieux os aussi allègrement que la plus jeune des filles de l'assistance. Mais tous ces trémoussements n'étaient rien en comparaison de ce qui se passait sur le rivage. La grève était couverte de toutes sortes de poissons qui sautillaient et replongeaient en entendant la musique, et plus la musique allait, plus vite ils se démenaient, charmés par l'air merveilleux. Des crabes de monstrueuse grosseur tournaient en rond sur une seule patte avec l'agilité d'un maître à danser. Les grands phoques s'agitaient comme les vagues de l'Océan ou bien, se dressant sur leurs pattes goutteuses, s'avançaient à la tète de joyeuses troupes de laissons, crabes, homards, écrevisses, tous résolus à prendre part à la danse. C'était merveille, vraiment, de les voir suivre la mesure. Les morues étaient haletantes; les turbots, les carrelets aplatis, les poissons ronds cabriolaient gaiement. Les dorades et les maquereaux brillants sautaient à faire plaisir ; les bancs argentés des sardines et des harengs arrivaient en grandes lignes sur le rivage ; les moules et les huîtres agitaient leurs écailles en guise de castagnettes.

Jamais il n'y eut tel charivari sous le soleil, et Maurice soufflait toujours son air merveilleux. Mais voilà que, dansant au milieu des poissons, apparut une jeune femme l>elle comme l'aurore. Elle avait une longue chevelure verte comme la mer; ses dents étaient deux raugs de perles ; ses lèvres semblaient du corail rouge, et sa robe était aussi blanche que l'écume îles vagues. Elle s'approcha en dansant de Maurice, qui balançait ses jambes aussi vite qu il lui était possible et elle lui chanta d'une voix douce comme le miel : « Je suis une grande dame et je demeure dans la mer. Viens avec moi, Maurice, et sois mon époux. Tu auras des plats d'or et d'argent et tu seras le roi des poissons quand tu m'auras épousée. » Maurice lui répondit : « Je vous suis obligée,

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Madame ; mais boire de l'eau salée n'est pas mon affaire ! » La dame parut surprise et continua, tout en dansant, à causer avec Maurice, et leurs pieds allaient aussi vite que leurs langues; les poissons ne s'arrêtaient pas non plus. Enfin la dame aux cheveux verts finit par persuader à Maurice de l'épouser et de devenir le roi des poissons, grands et petits. Quand la mère du ménétrier vit danser son fils aussi près de l'eau avec la dame aux cheveux verts, parmi la foule des poissons, elle lui cria de revenir sur ses pas. Mais Maurice ne l'écoutait guère. Bientôt il atteignit le bord de la mer tout en continuant de jouer et de danser comme si de rien n'était. Une grande vague arriva prête à l'engloutir, mais il n'y fit même pas attention. Sa mère qui voyait le danger, fondit en larmes, mais elle dansait toujours et, malgré ses cris et ses pleurs, Maurice ne cessait de jouer son air merveilleux ; à la fin, il lui dit : « Mère, je vais devenir le roi des poissons de la mer, et pour te prouver que je suis heureux, je t'enverrai tous les ans un... » Maurice n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car la dame aux cheveux verts, voyant venir la vague, l'enveloppa avec elle dans un manteau à large capuchon et la vague, se dressant deux fois aussi haut qu'eux, retomba sur la grève avec un fracas épouvantable.

Les mariniers entendent souvent sur la cote de Kerry, par les nuits tranquilles, le bruit de la musique venant du fond de l'eau, et ceux qui ont de bonnes oreilles prétendent même reconnaître la voix de Maurice et le son de sa cornemuse.

La mythologie grecque rapporte qu'au son de la flûte et du syrinx, Pan faisait danser les satyres et les nymphes des bois; les murs de Thèbes, s'élevaient aux accents du luth d'Amphion, et quand Orphée faisait vibrer les cordes de sa lyre, les animaux féroces venaient lui lécher les pieds, les fleuves suspendaient leur cours, les rochers s'approchaient pour l'écouter, les bétes, les arbres même se mettaient à danser; et chose plus merveilleuse encore, lorsqu'il descendit aux enfers, il apaisa, dit-on, le terrible Cerbère! — Celte gracieuse tradition, dont nous avons déjà parlé dans notre préface, défraie des contes nombreux. — Les effets de ces instruments merveilleux sont tantôt agréables, tantôt terribles;

ils forcent parfois les gens de danser jusqu'à ce qu'ils tombent morts. Keightley « reproduit une ballade suédoise dans laquelle une lille des Trolls joue avec tant de charme qu'elle fait danser les bêtes des champs, les oiseaux de l'air, les poissons des rivières et que les feuilles poussent aux arbres, afin de prendre part au concert. — Le héros Sigurd de la Saga des Vœlsungs avait une harpe merveilleuse qui faisait danser jusqu'aux objets inanimés. — Dans Huon de Bordeaux^ Obéron possède un cor merveilleux : tous ceux qui l'entendent et € tentir et sonner J» sont obligés, bon gré mal gré, de chanter et de sauter à perdre haleine. — Iles récils nombreux sont basés sur ce mythe. En Allemagne, Grimm a recueilli plusieurs légendes où l'on voit des instruments semblables à la cornemuse du récit irlandais : r Arbre-nez; Hansel et Grethrel; le Juif dans les épines; il en est de môme en Suède (trad. Thorpe) : les Trois chiens; en Norwége : Abjorsen (trad. Dasent) : le Pipeau d'Osborne; Petit Preddy et son violon. — Gould3, dans le délicieux récit qu'il donne du Ménétrier de Hameln, raconte ce qui suit : « Les malheureux habitants de la ville d'Hameln étaient jusque dans leur demeure assaillis par les rats. Un ménétrier se fit fort de les en débarrasser, et tirant son chalumeau, il se mit à en jouer.

» Dès que le pipeau eut lancé trois notes stridentes, vous eussiez cru entendre comme le murmure de toute une armée, puis ce murmure devint bientôt un grognement et le grognement se changea enfin en une grande et retentissante rumeur. De la ville se précipitèrent en se I m m -cillant : grands rats, petits rats, rats étiques, rats musculeux, rats bruns, gris, noirs, fauves, vieux rats à démarche grave; jeunes rats frétillants et joyeux; pères, mères, oncles, cousins tenant la queue en l'air, dressant les moustaches, marchant par familles de dix et de douze; frères, sœurs, maris, femmes. Tous ces rats suivaient de rue en rue le ménétrier, qui marchait en jouant de son pipeau. Enfin ils arrivèrent au Weser, où ils plongèrent et se noyèrent. »

Les habitants de la ville n'ayant pas payé le ménétrier, ce mystérieux personnage reparut a la fête des Saints Jean et Paul.

« Et quand il eut soufflé trois notes douces et suaves, on entendit un frémissement qui ressemblait au bruit tumultueux de troupes joyeuses • qui se poussent et se pressent, le trépignement de petits pieds, les souliers de bois qui claquaient contre le sol, des battements de petites mains, les babils de petites langues. Semblables aux poules quand la fermière leur

i. Keightloy, Fairy Mythology, p. 97.

t. Voy. Huon de Bordeaux, publié par Guessard et Grandmaison. Frank, mo.

3. Voy. Gould, Curiotu Mytht, p. 417. Dissertation sur le Ménétrier d'Hameln ; voy. aussi Thorpe's Northern Mythology, p. m. iii. voir aussi the Pied Piper .- le Ménélrûr bigarré, ancienne version du Ménétrier de Hameln, reproduite dans Fairy Taie* illuttrating Shakespeare. W5. — Voy. aussi Carre w Hazlilt, Early Popular Poetry, le vieux poème ;in#flais : le Frère et le Garçon.

jette du grain d'orge, les enfants sortirent en courant. Petits garçons et petites filles aux joues rosées, aux boucles blondes, aux yeux vifs, aux dents de perle, sautant et trébuchant, suivirent gaiement la merveilleuse musique en riant et en criant. Hélas ! le ménétrier les mena à une colline qui s'entr'ouvrit et les engloutit à jamais. »

Selon M. Cox, Mythology of the Aryan Nations, vol. II, p. 241 et suiv., le mythe symbolisé est celui du vent qui, lorsqu'il est zéphyr, agite doucement les feuilles des arbres, et, quand il est ouragan, déracine les vieux chênes et soulève les vagues de l'Océan,

R£/3T> REUTTFS AUX

S D'OSSIAxN.

cote xxiv.

DIARMAID ET GRAIXNE.

CUtTBELL. - Hwmjum.

F.-:tn ' Senii épouser Grainne, fille du roi de Carmag en Etui. Les D-:«£4es et ks grands seigneurs des Fin nés furent cv«vo:i;es pour la noee, La fête des guerriers dura sept jours et >c;.; nuits, et quand elle fut finie, ce fut le tour des càiens a avoir leur fête.

ftirmaxi était vraiment un bel homme ; et il avait à la figure on grain de beauté sur lequel il faisait toujours rvtclr.lv-r r q U>nnet, car toute femme qui voyait ce grain de beauté devenait aussitôt amoureuse du héros.

Or les chiens sYtant battus entre eux furieusement, les héros îles Fmnes s'éianeèrent pour les séparer. Pendant que Diarmaid emmenait ses limiers, il souleva par mégarde son kmnet. Grain ne aperçut le grain de beauté et tomba amoureuse du jeune homme.

Elle deVlara son amour à Diarmaid et lui dit :

— Fuyons ensemble.

— Je ne le puis, dit Diarmaid.

— Par mes souhaits et mes conjurations, je t'ordonne de venir avec moi.

— Je n'irai pas avec toi ; ni par douceur ni par dureté, tu ne me décideras à le prendre. Je ne te mènerai pas dans ma maison, ni ne te conduirai au loin ; je ne te prendrai ni à cheval ni à pied.

i Fionn est le nom celtique de Final, et les Firmes, compagnon» de Fingal, s appellent Fenians en Irlande — Plus tard, en souvenir du célèbre héros Fingal. on donna le nom de Fénians jftls ou comparons de Fingal) aux .soldats qui composaient la milice d'élite chargée de défendre le pays contre les Anglais.

Ayant dit ces mots, Diarmaid s'éloigna très-jehagrin et se retira dans un lieu écarté, où il éleva une maison et prit son habitation.

Un matin, Grainne vint à sa porte et cria :

— Es-tu là, Diarmaid?

■ — J'y suis.

— Eh bien, sors et viens avec moi.

— Ne t'ai -je pas dit déjà que je ne te prendrais ni à pied, ni à cheval, ni en dehors, ni en dedans, et que je ne veux avoir rien de commun avec toi ?

Or elle était entre les deux côtés de la porte (sans doute Diarmaid avait entrouvert la porte), montée sur un banc.

— Je ne suis ni en dehors ni en dedans ; je ne suis pas à pied et je ne suis pas à cheval ; tu dois donc venir avec moi, dit-elle1.

— Il n'est aucun lieu, reprit Diarmaid, où nous puissions aller sans que Fionn nous découvre, quand il mettra le doigt sur sa dent de science*, et il me tuera pour me punir d'être allé avec toi.

— Nous irons dans une caverne rocheuse, et il y en a tant qu'il ne saura pas dans laquelle nous sommes.

Ils allèrent à la caverne du cerf3. Fionn entra dans une grande colère quand il s'aperçut que sa femme s'était enfuie,

i. Cet incident peut être compare nvoc le conto «Je Grimm, la Rusée Rnvaroi*e. Dans une légende irlandaiso do Kennedy, un roi consent à épouser une pauvre (lllu si elle vientle trouver le lendemain « ni avec ses vêlements, ni sans eux, ni en voiture, ni à dos d'animal, ni ù pied, ni portée d'aucune façon ». Elle résout la question en s h abillant d'un filet de pécheur, dont > lie enveloppe aussi un une, et elle arrive ainsi chez le roi « ni portée, ni à cheval, ni à pied, mais debout les deux pieds sur le filet ». La suite du récit mérite d'être rapportée. — Lo roi enchanté I épouse ; mais un jour, après une discussioo, il ordonne à sa femme de retourner dans la cabane où il l'a prise. Elle lui demande seulement la permission d'emporter ce qu'elle a de plus précieux. Lo roi y ayant consenti, elle lui donne une boisson soporifique et l'emmène dans la rabane de son père. Le lendemain le roi s'éveille, tout étonné de se trouver en tel endroit Alors la reine lui saute au cou et lui dit : « Ne m'avez- vous pas permis d'emporter ce que j'avais de plus précieux? »

Le même trait est donné par Kalstoii dans ses Conte* runes, et en Norwége par Abjdrsen. — Du reste, on trouve dans nombro de contes des énigmes posées et résolues; ainsi dans les contes do Chodzko . le Tapis vêlant; — lo Fiinco à la main d'or; — Comment on obtient un prince. — On trouve enfla dans lo Rig-Véda plusieurs énigmes du mftru genre que celle de Diarmaid.

a. Voy. pour la dent de tcieiwe . notes du Conte de Parquhar le Guérisseur.

3. Dans une autre version, Diarmaid avait coutume de planter devant sa porte un pieu portant un quartier d'animal pour indiquer à fionn qu il respectait Grainne, et Fionn était content; mais un jour le signal disparut, et Fjonn résolut de se venger.

et il partit à sa recherche. Il alla à Ceantire et ne s'arrêta que lorsqu'il* arriva à la caverne du cerf. Diarmaid était pécheur et bon charpentier, et il fabriquait des plats que Grainne allait vendre. Ils faisaient lit à pari.

Un jour passa par là un grand vieillard nommé Ciofach; il s'assit et se mit à jouer aux dés. Grainne se prit d'amour pour le vieillard, et ils projetèrent de tuer Diarmaid. Pendant que Diarmaid travaillait à ses plats, le vieux l'attaqua par derrière ; alors Diarmaid se retourna, et ils en vinrent aux mains. Bien que le vieillard fut très-vigoureux, Diarmaid le terrassa. Alors Grainne s'empara d'un couteau et le plongea dans la cuisse de Diarmaid. Diarmaid les quitta, et il allait de caverne en caverne se soutenant à peine, laissant pousser sa barbe et sa chevelure. 11 devint méconnaissable.

Un jour, il reprit la route de la caverne du cerf, emportant un poisson qu'il demanda à Grainne la permission de faire cuire à son foyer. Pendant qu'il faisait cuire son poisson, il trempait les doigts dans un vase d'eau. Or, tout ce que touchait Diarmaid prenait le goût du miel. Grainne ayant goûté un morceau de ce poisson le trouva sucré; à cet indice, elle reconnut Diarmaid et appela le vieux Ciofach, qui se jeta sur lui. Tous deux luttèrent; mais à la fin Diarmaid tua le vieillard et s'éloigna. 11 arriva près du lac Chasteil.

Quand Grainne vit que Ciofach était mort, elle se mit à la poursuite de Diarmaid et, à la pointe du jour, elle atteignit le rivage et entendit crier un héron. Diarmaid était debout devant elle sur la montagne. Elle chanta :

Le héron matinal crie

Au-dessus de Sliabh Gaoil.

0 Diarmaid, à qui j'ai donné mon amour,

Pourquoi le héron j>ous*e-t-il ainsi des cris?

0 Grainne, fllle de Carmaig des coursiers. Oui n'as jamais marché dans le droit chemin. Il semble qu'avant de pousser un cri, Le héron a Ûxé son pied sur une pierre gelée.

(Sens mythique incompréhensible.)

— Veux-tu de la viande et du pain, Diarmaid ?

— Si je n'écoutais que mon besoin, je les prendrais.

— Eh bien, je veux t'en donner; as-tu un couteau pour les couper?

— Cherche dans le fourreau où tu l'as mis naguère, dit Diarmaid.

Le couteau en effet était resté dans la cuisse de Diarmaid depuis que Grainne avait frappé son amant, et il n'avait pas voulu l'en retirer. Grainne retira le couteau ; et ce fut la plus grande honte qu'elle endura jamais quand elle enleva le couteau de la cuisse de Diarmaid.

Diarmaid eut peur que les Finnes ne le découvrissent, et, accompagné de Grainne, il se dirigea vers Glen-Eilg, ils arrivèrent au bord d'un torrent et y prirent leur demeure. Ils firent des lits séparés.

Diarmaid fabriquait des plats, et les copeaux qu'il faisait descendaient le courant jusqu'à la mer.

Un jour que les Finnes chassaient sur la grève et poursuivaient un sanglier venimeux qui tuait ceux qui l'approchaient, Fionn aperçut les copeaux dans les eaux du torrent.

— Voici, s'écria-t-il, des copeaux de Diarmaid.

— Ce n'est pas possible, dirent les Finnes, car il n'est plus en vie.

— Ce sont des copeaux de Diarmaid, répéta Fionn.

— Crions : Foghaid ! notre cri de chasse, et dans quelque lieu que soit Diarmaid, il est obligé d'y répondre.

Diarmaid entendit le cri de : Foghaid ! « C'est le cri des Finnes, je dois y répondre. — Ne réponds pas à ce cri, Diarmaid, dit Grainne, c'est un cri de trahison. »

Diarmaid répondit et descendit au rivage. Fionn lui ordonna de poursuivre le sanglier, et Diarmaid le lança du Ben-Edin au Ben-Tuirc.

Alors descendant )a longue colline,

L'animal entraîna Diarmaid dans le déûlé.

Ses soies étaient tordues comme des roseaux desséchés.

Diarmaid tira l'épée fabriquée par le forgeron Mac-Liobhain, en frappa le sanglier au défaut de la cuisse et le tua.

Fionn n'avait pas encore tiré vengeance de Diarmaid. Or Diarmaid (invulnérable partout ailleurs) avait au pied une

tache, et si l'une des soies y pénétrait, sa mort était certaine.

Fionn dit : « Diarmaid, mesure pieds nus le sanglier ; combien a-t-il de longueur du groin à la queue ? » Diarmaid mesura le sanglier et répondit : « Il a seize pieds. — Mesure le sanglier au rebours jusqu'à la hure. » Diarmaid obéit ; une des soies entra dans la tache qu'il avait au pied et il tomba.

Fionn fut saisi de douleur quand il vit tomber Diarmaid. « Que puis-je faire pour toi, Diarmaid ? — Je serais heureux si je pouvais boire un peu d'eau dans la main de Fionn. »

Fionn alla chercher de l'eau. Quand il pensait à Grainne, il laissait s'échapper l'eau, et quand il songeait à Diarmaid, il s'affligeait et conservait l'eau dans le creux de sa main. Mais quand Fionn arriva, Diarmaid était mort.

Alors Fionn et ses compagnons arrivèrent au lieu où demeurait Grainne; ils entrèrent et virent deux lits. Ils comprirent alors que Diarmaid n'était pas coupable.

Les Finns furent pleins de douleur et brûlèrent, dans un bûcher fait des branches du chêne gris, Grainne, la fille de Carmaigh des coursiers, qui jamais n'avait marché dans le droit chemin1.

Fingal et ses compagnons légendaires sont pour les Écossais et les Irlandais qui en revendiquent la gloire ce que furent plus tard Arthur et ses chevaliers; beaucoup de merveilleuses traditions se sont groupées sur leurs noms vénérés, de môme qu'en France sur notre Roland et en Allemagne sur Dietrich de Berne.

La poétique et touchante histoire que nous venons de donner, malheureusement obscure en plusieurs endroits, est très-célèbre dans les populations celtiques de l'Irlande et des Highlauds. Suivant diverses versions, elle se passe tantôt en Écosse, tantôt en Irlande. Il existe une série de poèmes ossianiques formant un cycle où figurent Diarmaid, Fionn (Fingal) et Grainne. — Grainne représente la beauté et l'esprit prompt, elle est la Vénus gaélique, et on la cite pour son habileté à deviner les énigmes. Fionn personnifie la sagesse; il a pris Grainne pour épouse à cause de son esprit. Diarmaid (le dieu armé à la blonde chevelure) est le type de la valeur et de la fidélité ; il est considéré comme la souche du célèbre

i. Dans uno version do ce récit, quand Diarmaid pousse son cri de mort, Fionn dit à Grainne : ■ Voilà le cri le plus douloureux à ton cœur que tu aios jamais entendu. — Non. répondit Grainne. ce fut celui du vieux Ciofach quand Diarmaid le tua. »

clan de Campbell, dont le chef est le duc d'Argyle, et a été probablement, à l'origine, un héros celtique compagnon de Fingal (Fionn).

Un épisode du poème ci-dessus mérite qu'on s'y arrête : Diarmaid est invulnérable par tout le corps, sauf au talon, et il meurt dans une chasse au sanglier. Diverses mythologies nous ont transmis des légendes semblables. — Myth. grecque. Apollodore rapporte que Médée, en faisant baigner Jason dans le sang d'un serpent, l'avait rendu invulnérable pendant vingt-quatre heures. Démêler avait aussi doté Triptolème du même privilège, en le plongeant dans un bain de feu. Enfin Achille n'était, comme Diarmaid, vulnérable qu'au talon. — Myth. indienne. Dans le Purâna de Vischnou (trad. Wilson), un épisode relatif à Krishna rappelle encore de plus près la légende de Diarmaid, car, ne pouvant comme lui recevoir de blessure qu'au talon, il est tué dans une chasse à la gazelle. L'histoire de Chandasena (Kathasaritsagara, trad. Wilson), nous tait voir un géant qui n'est vulnérable que dans la paume de la main. — Myth. Scandinave. Diarmaid offre le type exact de Sigurd dans la Saga des Vœlsungs; peut-être même se confond-il avec lui. C'est ce que nous allons essayer de démontrer. D'abord tous deux sont invulnérables sauf en un seul point. En effet, quand Sigurd eut tué le serpent Fafnir, il se baigna dans son sang, mais une feuille de tilleul lui étant tombée entre les deux épaules, il devint invulnérable par tout le corps excepté à cette place. C'est là qu'il fut frappé à mort par le traître Hagen. La mort de Sigurd (le Siegfried des Niebelungen), qu'elle soit racontée dans le chant des Niebelungen ou dans la Saga de Thidrik de Berne, a lieu après une chasse au sanglier dont les circonstances sont pareilles à celles de la légende gaélique. 11 est très-probable que la légende eddaïque de Sigurd a été apportée avec tant d'autres en Angleterre par les conquérants de race Scandinave et que las aventures de Sigurd ont formé une partie de celle du héros Diarmaid, que ses exploits avaient déjà rendu populaire parmi les Gaels.

Le parallèle peut même être poursuivi plus loin entre les personnages de la légende gaélique et ceux du poème des Vœlsungs. Non-seulement Diarmaid partage avec Siegfried le privilège de l'invulnérabilité et les deux héros périssent d'une façon qui peut être assimilée, car la soie venimeuse du sanglier et l'épée traîtresse d'un faux ami sont même chose, mais la conduite du héros gaélique avec Grainne et la fidélité qu'il garde à son roi en refusant de partager la couche de Grainne est tout à fait semblable avec celle de Siegfried vis à vis de Brunhild et de son roi Gunnar (Gunthcr dans les Niebelungen). En effet, lorsque Sigurd réveille de son sommeil magique la belle Brunhild, il déposa un baiser sur sa bouche et se fiança à elle. Ils scellèrent ensuite par des serments réciproques leur projet d'union. Cependant Siegfried s'éloigna et prit pour épouse Chrimhild, sœur de Gunther, roi des Burgondes. (Diarmaid a épousé également une parente de Fionn). Quant à Gunther, il se marie

à Brunhild après avoir subi plusieurs épreuves dont il sort vainqueur, grâce à son beau-frère. Brunhild refuse alors de laisser partager sa couche à Gunther, et celui-ci est obligé de s'adresser à Siegfried pour dompter sa femme. Siegfried se couvre du chaperon des Niebelungm, devient invisible et entre dans le lit de Brunhild, à qui il enlève la ceinture où résidait sa force ; pour lui, il demeure chaste comme Diarmaid à Tégard de Grain ne. Dans la Vœlsung Saga, Sigurd passe trois nuits avec Brunhild et, pour affirmer sa chasteté, il place entre lui et elle son épée Gram 1 ; dans YEdda, m/lme version.

Les analogies de caractère existent pareillement entre Grainne, femme du roi Fionn, et Brunhild, femme du roi Gunther. Ainsi que Grainne, Brunhild est représentée dans la Vœlsung Saga comme habile à interpréter les songes. Dans la version gaélique, Grainne est, il est vrai, une sorte de Messaline, tandis que Brunhild lutte au contraire pour sa virginité, mais c'est seulement avec son mari et parce qu'elle aime Siegfried. Ainsi fait Grainne vis-à-vis de Fionn. Brunhild poursuit d'ailleurs Siegfried avec la même ardeur amoureuse que Grainne à l'égard de Diarmaid, comme en témoignent les extraits suivants . « Étant assise seule un *oir, après que Siegfried eut épousé Chrimhild et qu'elle-même était la femme de Gunnar, Brunhild s'écrie : « Je veux presser dans mes bras Siegfried, le jeune homme aux fraîches couleurs, ou mourir. » (Edda\ voy. poëme sur Sigurd.) Il arriva plus d'un soir, à Brunhild, quand sa douleur la pénétrait, de traverser les montagnes rouvertes de glaces et de neiges au moment où Gudrun (ailleurs c'est Chrimhild) et son époui étant couchés, Siegfried tirait la couverture sur sa femme chérie. » Si donc, on enlève de l'histoire de Grainne l'épisode répugnant de son infidélité avec le vieux Ciofach et qui, probablement, est une interpolation postérieure, on trouve de tels rapprochements entre les traditions gaéliques sur Diarmaid et Grainne et les traditions eddaiques qu'il ne semble pas téméraire de penser que la légende ci-dessus est un des poèmes fragmentaires du cyele auquel appartient la Saga des Vœlsungs. Si cependant cette hypothèse n'était pas justifiée, il faudrait en conclure que les Aryens possédaient avant leur séparation une légende dont les traditions grecque, indienne, Scandinave et gaélique nous ont transmi< des souvenirs plus ou moins effacés.

1. Voy. Yteliung Saga, chap. v, traduction Beauïois, et LiUa . Poème sur Brynhtld. On trouve des traits semblables :

Italie. — Pentamerone . Vïncenzo et Meo.

No»wé«. - Abjorsen (traduction Dasent) : le Grand Oiseau Dan

Pm slave». — chodzko : 1 Knfant perdu (M. Chodzko explique ce fait par une cérémonie des mariiicc. par procuration chez les Slaves ; en France, l'usage était que l'ambassadeur qui epousajt une (ianeco uu nom du roi passât sa jambe dans le Ut.)

Il» - MIU et une Nuili Aladin.

Pans le roman de Sir Trutrem W. Scott, Mirutrclsy,, le roi Marc aperçoit en un bois Tristan, et Yseult couchés 1 un près do l'autre, mais une épée sépare les deux jeunes gent. Rassuré.^le roi s éloigne en sUence.

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