‹ Contes populaires de la GrandeBretagneChapitre 69 sur 127 · CONTE L · texte numérisé non relu

CONTE L

WHUPPITY STOORIE

CHAMBERS. - (Écossb.)

Il y avait une fois un riche gentleman qui possédait une grande maison ; il épousa une jeune dame qui avait été élevée très-douillettement. Celle-ci trouva tout à souhait dans la demeure de son mari : de beaux meubles, de beaux miroirs, de beaux rideaux, mais son mari aurait voulu qu'en dehors des soins du ménage elle filât par jour douze poignées de fil. Adiré vrai, la dame n'était pas capable d'en filer une. Le mari en conçut de l'humeur, et la dame n'avait pas un mois de mariage que déjà elle se trouva très-malheureuse.

Un jour, le mari partit en voyage, après avoir dit à sa femme qu'il espérait que non-seulement pendant son absence elle apprendrait à filer, mais qu'elle lui présenterait dès son retour cent poignées faites par elle. Toute chagrine, elle alla se promener le long de la colline et arriva près d'une large pierre, sur laquelle elle s'assit et pleura. Bientôt elle entendit une douce musique qui semblait venir de dessous la pierre ; elle la souleva et vit une grotte où elle trouva six petites dames vêtues de vert, chacune filant à un petit rouet et chantant :

Peu de gens, Madame, savent, à la maison, Que Whuppity Stoorie est mon nom.

La dame entra dans la grotte et les petits êtres, sans . cesser de filer, l'invitèrent à prendre une chaise et à s'asseoir.

Kl le remarqua bien que les petites dames avaient la bouche de travers, mais elle n'osa pas leur en demander la raison. Celles-ci voulant savoir pourquoi elle avait tant de chagrin, elle leur conta que son mari avait cru qu'elle était bonne Pileuse, tandis qu'en réalité elle ne savait pas filer du tout, parce que ses parents l'avaient élevée à faire toutes ses volontés, que d'ailleurs elle n'avait nul besoin de travailler, car son mari était riche. « N'est-ce que cda? dirent les petites femmes, en parlant la bouche toute tournée. — Mais c'est bien suffisant comme cela, répondit la dame, le cœur brisé de douleur. — Vous verrez ce que nous ferons. Nous pouvons facilement calmer votre ennui, dirent les petites femmes. Invitez-nous à dîner le jour où votre mari reviendra. »

Quand le gentleman revint, il trouva la maison si affairée par la préparation du dîner, qu'il n'eut pas le temps de questionner sa femme ; avant qu'il eût pu ouvrir la bouche sur le sujet qui la préoccupait tant, on annonça l'arrivée des invités à la porte du château. Les six petites dames descendirent d'une voiture à six chevaux, belles comme des princesses, mais toujours avec leurs robes vertes. Le gentleman les accueillit très-poliment et leur éclaira l'escalier en tenant à la main une paire de chandelles de cire. On se mit à dîner, la conversation fut charmante, mais à la fin le mari se familiarisant avec elles, leur dit :

— Mesdames, si je ne suis pas indiscret, permettez-moi de vous demander pourquoi vous avez toutes la bouche de travers?

— Oh ! dit l'une d'elles, c'est parce que nous ne cessons de filer, filer, filer (et de passer les fils dans notre bouche pour les mouiller).

— Ah! vraiment, s'écria le gentleman, c'est comme cela! John! Tom! Diek ! faites-moi le plaisir de jeter au feu tous los rouets et toutes les bobiues que vous trouverez dans la maison, car je ne me soucie pas que ma femme abîme sa jolie figure eu filant, filant, filant!

Kt depuis lors la dame vécut heureuse avec son mari le reste de ses jours.

Si maintenant, traversant le canal, nous passons en Irlande, nous trouvons nombre d'esprits familiers. Ce n'est plus le doux et bon Brownie écossais, ni le sémillant Robin Bon Enfant, aimable jusque dans ses plus fortes espiègleries, mais des figures grotesques : songes de malades! — Voici d'abord le Cluricaune du comté de Cork, qui dans d'autres parties de l'Irlande se nomme Luricanne, Lurigadan, Leprochane. Le Cluricaune hante volontiers les celliers et les caveaux; le vin qui y est conservé, il le considère comme lui appartenant, ainsi que le prouvent suffisamment sa trogne rouge et ses yeux émerillonnés. Il est coiffé d'un bonnet lie de vin, porte de grands bas bleu clair, des souliers à talons élevés avec de grosses boucles d'argent, enfin un tablier de cuir. S'il entend à la serrure le bruit de la clef du sommelier, il pousse des éclats de rire effrayants, puis les tonneaux, les bouteilles se balancent en avant, en arrière, en faisant un bruit épouvantable, et le sommelier s'enfuit au plus vite, sans regarder derrière lui.

D'autres fois le Cluricaune est représenté sous la figure d'un savetier qui habite les endroits les plus secrets de la maison. 11 est riche et avare. Quelqu'un s'empare-t-il de lui, ce qui est extrêmement difficile, ce n'est qu'avec les plus grandes menaces qu'on peut le décider à montrer l'endroit où il cache son trésor. Encore faul-il avoir soin de ne pas le perdre de vue un instant, sinon il vous échappe. C'est l'image de la Fortune.

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