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CONTE LXI

FUNÉRAILLES D'UN CHEF DE CLAN (Abrégé).

STEWART. — (HlGHLAffDS.)

Un forgeron qui travaillait à une heure avancée de la nuit entendit sur le chemin des bruits confus qui semblaient provenir d'un grand concours de peuple. Aussitôt il vit apparaître une longue procession de gens défilant quatre par quatre. Frappé de ce spectacle, le forgeron ne cessa de regarder, et pendant une heure il vit passer l'interminable procession sans pouvoir distinguer aucune des personnes qui la composaient. Cependant elles semblaient avoir, en général, bu plus que leur compte d'usquebaugh, et, de temps en temps, il en voulait une à terre. La procession continuait sans s'inquiéter davantage de ces incidents accoutumés. Enfin parut à son tour le corbillard, puis la fde des voitures de deuil. Les genoux du forgeron commencèrent à se choquer l'un contre l'autre et ses cheveux se dressèrent sur sa tète à la pensée que précisément le vénérable chef de son clan venait, ce jour-là, de mourir ; le forgeron comprit le sens de l'apparition. Il n'en demanda pas davantage et s'enfuit au plus vite de sa forge. Il alla raconter à ses voisins, dans tous ses détails, la terrible scène dont il avait été témoin. Quand le jour des funérailles du chef eut été décidé, beaucoup de gens voulurent venir voir passer le cortège à la porte même de la forge; ils purent constater l'exactitude absolue de tout oe qu'avait dit le forgeron.

LÉGENDES DE PHOOKA (cauchemar).

Le Phooka, ou Pouka irlaiidais, a pour peudant la Mabr allemande, ce que nous appelons cauchemar. Le côté méchant de l'espiègle Puck dénaturé et démesurément grossi par la frayeur a donné naissance au Phooka. Ainsi que le cauchemar, cet esprit prend des formes différentes. Waldron (Histoire de File de Mon) rapporte que jadis dans l'Ile de Man régnait la croyance du Mauthe Doog, qui apparaissait sous la figure d'un épagneul noir. Près des montagnes de Killarney les Phooka se transformaient volontiers en poulains sauvages qui tralnaieut des chaînes et jetaient la terreur dans l'àmc des voyageurs attardés. D'autres fois, le Phooka semble une lueur qui vous attire, et quand vous arrivez près de lui, soudain devant vous se dresse une épouvantable sorcière. Dans unMârchendes frères Grimm, il est question d'un esprit qui se cache parmi les roseaux et qui s'élance sur le dos de ceux qui la nuit ont la malchance de passer près de lui. Dans le comté de Cork, on voit les ruines d'un grand château qu'on nomme le rocher du Phooka, et non loin de Dublin s'élève un vieux manoir appelé le château de Puck ; enfin une bourgade du comté de Kildare porte le nom de Puckstown (ville de Puckj.

Les apparitions des Phooka sont surtout fréquentes dans la soirée du 30 avril et la nuit du 1er mai. Au temps des Gaulois, les druidesses célébraient par des feux et des incantations magiques l'arrivée du printemps au 1er mai, et l'approche de l'hiver au 1er novembre. — Perpétuant ces traditions, les peuples de l'Europe ont longtemps conservé le souvenir de ces deux fameuses nuits dans des superstitions tantôt aimables, tantôt lugubres. La fête du 1er novembre s'est confondue plus tard avec celle de Noël.

fin Allemagne, la veillée du 1er mai est le théâtre de terribles aventures ; les noires sorcières et les démons aux pieds fourchus s'en vont au Brocken célébrer la nuit de Watpurgis. En France, les Fades (fées) berrichonnes errent par les champs dans la nuit du Ie' mai et, en soufflant sur la terre,

la rendent stérile. Les veilles de certaines fêtes de l'année sont, comme ailleurs, l'objet chez nos voisins de superstitions de diverses sortes, quelquefois terribles, parfois simplement naïves. Ainsi, à la veille de la Toussaint, les paysans anglais faisaient jadis des libations dans le feu pour que le renard ne croquât plus les poules, ni le loup les moutons ; en Écosse, dans cette même nuit, les jeunes filles se rendent dans le potager puis se bandant les yeux ; elles saisissent le premier chou qui leur tombe sous la main et l'arrachent. Suivant que le chou est beau ou laid, jeune ou fané, ainsi sera leur amant. C'est une manière toute locale et sui generis d'effeuiller la marguerite. D'autres fois les jeunes gens des villages se donnent rendez-vous chez l'un d'eux pour faire un réveillon à la veille de la Toussaint. Un jeune homme et une jeune fille choisissent chacun une noix et la jettent dans le feu ; le couple se penche anxieusement sur le foyer pour voir ce que décidera le sort. Si les noix brûlent ensemble en s'éclairant l'une l'autre, c'est bon signe, mais si l'une des noix éclate et roule loin du feu, il est évident que la personne qui a choisi cette noix est orgueilleuse, colère et qu'elle ne peut amener que de la brouille daus un ménage. Tout le monde lui tourne aussitôt le dos et voilà une nouvelle recrue pour sainte Catherine.

COJNTE LX1\ .

LE DOS COURBÉ (Abrégé)

CROKER. - (Irlande.)

La vieille Peggy était jadis une grande et belle femme ; bien qu'elle n'ait encore que soixante ans, elle a depuis dix ans le dos tellement voûté qu'on la dirait pliée en deux. Voici, selon son récit, à la suite de quelle circonstance elle est devenue contrefaite.

C'était la veille du 1er mai. Après avoir travaillé toute la journée dans mon jardin à arracher des pommes de terre, je revenais chez moi après le coucher du soleil. La lune était

levée, et un léger brouillard blanchâtre commençait à ramper sur les champs. Tout était silencieux comme en un cimetière ; aucune créature ne se montrait le long de la route Je m'étonnai d'abord ; mais bientôt je me souvins qu'à la veille de mai, il ne fait pas bon errer la nuit dans la campagne et qu'il s'y passe d'étranges choses. Je hâtai donc le pas et bientôt je parvins au bout du mur du domaine, à l'endroit où de grands arbres bordent des deux côtés le chemin. Mon coeur battit quand j'arrivai sous leur ombre. Tout d'un coup, j'entendis un bruissement dans le branchage à main droite de la route, et j'aperçus une petite chèvre noire dont les longues cornes étaient tournées en dehors et qui, grimpée au haut du mur sur ses pattes de derrière, me regardait fixement. Ma respiration s'arrêta et je restai sans mouvement près d'une minute. Enfin je repris ma route. Je n'avais pas fait dix pas que je revis la chèvre perchée sur le mur, mais elle me sembla trois ou quatre fois plus grande que la première fois. Ses cornes étaient effrayantes ; elle continuait à fixer sur moi ses regards; mes jambes tremblaient, mes dents claquaient et je trébuchais à chaque pas. Comme je passais près de l'endroit où se tenait le fantôme, j'entendis la chèvre fantastique qui sautait en bas du mur et je sentis un animal énorme se cramponnera mon dos.

Les pattes de devant s'appuyèrent sur mes épaules et celles de derrière s'attachèrent à ma robe. Je ne sais comment je supportai ce choc, néanmoins je continuai ma route sans fléchir sous le poids de la bète, comme si j'avais la force de dix hommes. J'essayai de crier, mais en vain ; j'essayai de courir, mais j'en fus incapable ; j'essayai de tourner la tète, mais mon cou semblait vissé sur mes épaules. A peine pouvais-je rouler les yeux de côté; pourtant je vis une patte noire et fourchue j>osée sur chacune de mes épaules. Dans mon oreille résonnait une lourde respiration et à chaque pas que je faisais, mes jambes heurtaient les pattes du monstre qui était sur mon dos. Enfin j'arrivai en vue de ma maison, et ce fut avec joie que je l'aperçus, car je me flattais d'être

délivrée quand j'en atteindrais la porte. Hélas ! elle était fermée ; fermée aussi était la fenêtre, car ma famille avait été plus prudente que moi à la veille de mai. Je les entendais parler et rire et je voyais de la lumière à travers les fentes de la porte. Je me sentais à trois pas de ceux qui seraient morts pour me sauver, et Dieu vous préserve de jamais éprouver ce que je ressentis cette nuit quand je me trouvai dans l'impossibilité d'appeler du secours ni de cogner à la porte afin de faire savoir que j'étais en dehors ! Enfin je songeai à me signer ; ma main droite, incapable de tout autre mouvement, fit pourtant le signe de la croix. Le poids restait toujours sur mon dos ; je me signai encore, mais la bête no bougeait pas. Je me crus perdue, mais la troisième fois, ma main n'avait pas encore fini le signe sacré que le monstre lâcha prise. La porte s'ouvrit comme un coup de tonnerre et je tombai la tête en avant, au milieu du plancher. Quand je me relevai, j'étais courbée en deux et depuis lors je suis restée telle jusqu'à l'heure présente.

CCOTE LXV.

LE MAUTHE-DOOG

WALDRON. - (Ile de Man.)

Les Manks assurent qu'une apparition que, dans leur langue ils appellent le Mauthe-Doog, hantait jadis le château de Peel-Castle, sous l'aspect d'un épagneul aux poils frisés. On le rencontrait fréquemment dans toutes les salles du manoir, mais il affectionnait particulièrement le corps de garde. Dès que les chandelles étaient allumées, on était sûr de le voir arriver et se coucher devant le feu en présence de tous les soldats, qui avaient fini par s'accoutumer si bien à lui, que l'animal ne leur faisait plus peur. Cependant, comme ils le croyaient un esprit malfaisant qui n'attendait que l'occasion de leur faire du mal, ils évitaient, tout le temps qu'il était là, les discours profanes et les jurons

habituels. S'ils supportaient assez bravement sa société quand ils étaient réunis, aucun d'eux n'eût osé rester seul avec le chien. Tous les soirs, à une certaine heure, l'un des soldats devait aller fermer les portes du château et en remettre les clefs au capitaine; mais, pour se rendre à son appartement, il fallait traverser une chapelle ; aussi le soldat de garde se faisait-il toujours accompagner par un camarade, afin de ne pas affronter seul le danger, car le Mauthe-Doog venait toujours par ce chemin dès la chute du jour, et s'en retournait de même aux premières lueurs du matin, ce qui faisait penser qu'il avait choisi la chapelle pour sa résidence.

Une nuit, un soldat pris de vin, se sentant plus hardi que d'ordinaire, se moqua de la simplicité de ses camarades et, pour faire montre de son courage, offrit d'aller tout seul remettre les clefs, bien que ce ne fût pas son tour. Le* soldats essayèrent de le détourner de son entreprise; mais plus on lui disait, plus son audace augmentait; il s'écria qu'il ne souhaitait rien tant que d'être suivi du Mauthe- Doog, afin de voir si c'était un chien ou le diable. Après avoir parlé comme un réprouvé, il prit les clefs et sortit du corps de garde. Quelques moments aprè:. son départ, on entendit un grand bruit, mais personne n'eut la hardiesse d'aller en chercher la cause; enfin, quand l'aventureux soldat fut de retour, on l'accabla de questions; mais autant il était bruyant et fanfaron avant son départ, autant maintenant il était réservé et silencieux. Pendant les trois jours qu'il vécut encore, tous ceux qui l'approchèrent ne purent tirer de lui ni un signe ni un mot sur son aventure; mais aux cortractions de ses membres et de ses traits, il était clair qir son agonie n'était pas le résultat d'une mort naturelle.

Jamais depuis lors on ne revit le Mauthe-Doog ; personne n'osa plus s'aventurer dans le passage; aussi le fit-on murer. — Cette histoire date de trente ans, et plusieurs habitants du pays m'ont attesté qu'elle était véridique, surtout un vieux soldat, qui m'a assuré qu'il avait vu plus île fois le Mauthe-Doog qu'il n'avait de cheveux sur la fêle.

LES DULLAHANS

Dullahan ou Dullachan signifie un sombre personnage. Les fantômes et les apparitions sont de tous les temps et de tous les pays, et semblent inhérents à la nature humaine, mais une des formes les plus curieuses de ces visions lugubres est à coup sûr la croyance répandue chez des Irlandais, les Gallois et les habitants du Northumberland à l'apparition de chevaux sans têtes et de personnes décapitées dont le conte ci-après donne un spécimen. — Les superstitions de cette nature ne sont pas cependant spéciales à la Grande-Bretagne ; ainsi en Russie, un récit d'Afanasieff 1 nous montre une jeune femme qui enlève sa tête et la pose sur ses genoux pour la peigner tout à son aise. Cervantes parle de chevaux décapités qui épouvantent les paysans espagnols pendant les nuits d'hiver. En basse Bretagne, on croit aussi que l'apparition d'une herse traînée par des squelettes vêtus d'une chemise blanche est signe de mort. Em. Souvestre a rapporte qu'au pays de Léon, on croit dans tous les villages à « la Charrette de la Mort ». Elle est traînée par six chevaux noirs et sur le siège se tient l'Angoisse agitant un fouet de fer. Ce même auteur 3 met en scène saint Veltas, qui ordonne à une morte de prendre sa tète dans ses mains. Notre légende de saint Denis est l'écho de la même tradition. La Villemarqué, dans Barzaz-Breiz% parle aussi d'un spectre qui porte sa tête entre ses bras. — Si nous revenons en Irlande, terre fertile en superstitions, le paysan qui a cru voir au détour d'un chemin passer comme l'éclair le cocher sans tète excitant de son fouet des chevaux sans tète, considère cette vision comme présage d'un grand malheur.— Un meunier4 rentrait un soir à son moulin en conduisant sa voiture ; arrivé près d'un bois, des clameurs étranges frappent ses oreilles ; il entend distinctement la voix des chiens, le son des cors et les cris des piqueurs, puis le bruit de che-

i. Coiite* populaire* de In Ruuie : la Princesse sans téte. 8. E. Souvestre : Foyer Breton : Récit des Lavandièros de nuit. 3. Ibidem . Légende de lu Ferme des RM«. |. Croke : le Meunier de Hanlow.

vaux qui galoppent. Tout à coup, la lune disparaît comme derrière un nuage, le meunier regarde et voit cheminer assez près de sa voiture pour en frôler les roues, un grand char noir très-élevé traîné par six chevaux sans tête dont la queue balaie le sol et que dirige un grand cocher hoir décapité armé d'un long fouet. Le lendemain de cette horrible aventure, le meunier apprenait la mort d'un grand chasseur du voisinage. — Croker 1 rapporte aussi qu'un jockey nommé Charley venant d'acheter une bride et des rênes neuves revenait une nuit à cheval, après s'être un peu trop rafraîchi, il est vrai, à la Harpe (TErin. Soudain, il entend le souffle d'un cheval qui trotte derrière lui ; il se retourne et voit une tête de cheval les naseaux largement ouverts, les oreilles dressées et le regardant fixement de ses yeux énormes. Cette tête semblait le poursuivre. Mais elle ne se rattachait à aucun corps et cependant elle s'avançait toujours. Quand elle fut arrivée près du jockey, celui-ci aperçut enfin un homme dont la hauteur lui parut d'au moins huit pieds assis sur le corps d'un cheval blanc gigantesque. < Mais il n'a pas de tête non plus, s'écria' le jockey ! — Regarde bien, » dit une voix creuse, et Charley vit que le cavalier tenait sous son bras la tête d'où sortait la voix.

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