CO.ME LXVI
LA BONNE FEMME (Abrégé).
CROKER. - (Irlande.)
Un maquignon nommé Larry revenait un jour de Cashel, monté sur un mauvais bidet qu'il avait acheté à la foire. II réfléchissait au moyen de se débarrasser sur un autre de son acquisition, quand son attention fut éveillée par une femme qui marchait rapidement à côté de son cheval et qui pressait le pas comme si elle voulait arriver à sa destination avant la
i. Croker : le Cavalier saas tôle.
nuit close. Elle portait, selon la coutume des paysannes irlandaises, un large«manteau dont le capuchon relevé cachait complètement tous ses traits.
Ainsi enveloppée dans cette sombre draperie, l'étrangère s'efforçait depuis quelques instants de suivre l'allure du cheval, quand Larry lui offrit poliment de monter en croupe derrière lui, tant que leur route serait la même. Il ne reçut pas de réponse, mais il prit ce silence pour de la timidité et réitéra sa proposition. — Elle ne répondit qu'en sautant avec la légèreté d'une plume sur le dos du cheval derrière Larry et en s'accrochant à sa ceinture avec les mains.
« J'espère que vous êtes bien installée, ma chère ! » dit Larry de bonne humeur; mais pas de réponse! Ils continuèrent à trotter, trotter le long de la route. Tout était si calme, qu'on eût entendu d'un mille le bruit des sabots qui frappaient sur Jes cailloux. Larry s'aperçut que le cheval était déferré au moment où ils passaient près d'une mare sombre ombragée de grands arbres couverts de lierres. Le cheval s'arrêta et Larry mit pied à terre. Aussitôt la jeune femme sauta légèrement à coté de lui, puis sans rien dire, elle prit à travers champs, paraissant plutôt glisser que courir, et dirigea sa route vers les vieux murs de l'église de Kilnaslattery.
« Pas si vite, s'il vous plaît, jeune femme, pas si vite ! » cria Larry s'élançant après elle, mais elle ne cessait de courir et Larry la suivait en disant : « Et mes gages ? j'ai droit à un baiser de vos jolies lèvres et je l'aurai! » Bah ! elle marchait de plus en plus vite sans se soucier des compliments de Larry. Enfin elle atteignit le mur du cimetière et le franchit en un instant.
« Quelle femme ! comme elle vous marche nettement sur ses paturons! mais je ne veux pas être joué par une femme qui ait jamais porté une tête! » s'écria Larry en sautant à son tour par-dessus le mur du cimetière et en dégringolant de l'autre côté. Larry continua sa poursuite, trébuchant contre les pierres tumulaires, les vieilles et les nouvelles tombes, les débris de cercueils, foulant aux pieds les crânes et les ossements, se débattant avec les ronces et les bran-
— Séchages dont les grands bras s'enroulaient autour de lui et semblaient vouloir le retenir. Quant à la femme au manteau, elle s'avançait à travers tous ces obstacles aussi gaiement et aussi facilement que si le cimetière était le plancher d'une salle de bal. Elle ne cessait de tourner autour des murs de la vieille église. « Eh bien, je t'attendrai, dit Larry, et quand tu repasseras, je veux te donner un baiser ! — Ah ! la voici! » et Larry s'élança les bras ouverts, et les referma sur une femme, c'est vrai, mais une femme sans lèvres à embrasser, car elle n'avait pas de tète du tout !
« Au meurtre ! cria Larry ; je comprends pourquoi elle ne parlait pas ! * Et, disant ces mots, Larry devint muet de craint*» et de surprise; son sang sembla se changer en glace; puis, chancelant comme un homme ivre, il roula contre une fenêtre en ruines, rempli d'horreur à la pensée qu'il avait tenu dans ses bras une Dullahan !
Quand il revint à lui, il ouvrit lentement les yeux et une scène étrange lui apparut. Au milieu des ruines se dressait une vieille roue de torture, ornée de tètes. Pour lui, sans pouvoir remuer aucun membre, la langue clouée au palais, il se retrouvait la poitrine appuyée contre le mur, sa tète et son cou pendant d'un côté, tandis que de l'autre, son pied touchait à peine le sol; il semblait en quelque sorte suspendu par la terreur. — Des bruits singuliers assaillirent ses oreilles, ils finirent par se transformer en tintements de petites sonnettes qui ne cessaient de faire : Ding ! ding ! ding ! il entendait aussi le bruit d'os desséchés qui claquaient les uns contre les autres. Enfin une grande cloche lança dans le vent de la nuit son bourdon solennel.
C'était un spectre qui sonnait cette cloche quand elle se balançait, balançait, balançait! — et la chaîne grinçait et la poulie craquait, craquait, craquait !
Età^chaque roulement de ce glas de mort : Dingîdong! — la voûte creuse retentissait, — pendant que le battant de la cloche recommençait : Ding! dong!
C'était une étrange musique pour danser; néanmoins à ce bruit se dressèrent autour de la roue garnie de crânes.
des dames et des messieurs, des soldats et des marins, des prêtres et des publicains, mais tous sans leur tête. Quelques pauvres squelettes, dont les ossements blanchis étaient mal couverts par des manteaux rongés par les vers, et qui n'étaient pas admis dans le cercle, s'amusèrent à se lancer l'un à l'autre leurs tètes sans cervelle, ce qui semblait les réjouir infiniment !
Larry ne savait que penser; un brouillard était sur son cerveau, et perdant l'équilibre qu'il avait si longtemps conservé, il tomba la tète la première au beau milieu des Dullahans ! « Salut, Larry! salut! cria chaque tète sans cesser de sauter et de retomber dans l'air. — A boire pour Larry! » crièrent-elles tout d'une voix. Aussitôt, un des joueurs de têtes, rattrapant la sienne au vol, la mit sous son bras gauche de peur de la perdre, et de sa main droite tendit une coupe pleine à Larry qui, pour montrer ses bonnes manières, la vida d'un trait. « Ah! l'excellente liqueur! » allait-il s'écrier, mais il ne put aller plus loin que : « Ah ! l'exc...! » car il était décapité à son tour et sa tête commença à danser sur ses épaules comme celle des camarades. Larry n'est pas cependant le premier homme qui ait perdu la tête pour avoir voulu regarder au fond d'une coupe pleine! Il ne se rappela plus rien, dès ce moment, si ce n'est le bruit des voitures et du claquement des fouets.
Quand il reprit ses sens, son premier mouvement fut de porter la main à son cou, et à sa grande joie il trouva sa tète à sa place. 11 ouvrit les yeux, il était grand jour; il était couché dans la vieille église de Kilnaslattery, et sa tète, dont il avait pleuré la perte, était tranquillement appuyée par terre, pauvre jeune homme!