‹ Contes populaires de la GrandeBretagneChapitre 99 sur 127 · ROBIN HOOD ET PETIT JOHN · texte numérisé non relu

ROBIN HOOD ET PETIT JOHN

Mes bons messieurs, faites un peu silence et vous entendrez alors une jolie ballade du hardi Robin Hood et de son brave serviteur Petit John.

Dans la joyeuse et douce ville de Locksley, du comté de Nottingham, naquit et fut élevé le hardi Robin Hood, dont le nom est si célèbre.

Le père de Robin était garde forestier, et avec son grand arc, il pouvait lancer une flèche à une distance de deux milles écossais et un pouce, comme le sait bien le pindar1 de Wakefield.

Et quand vinrent pour lutter avec le père de Robin : Adam Bell, Clim of the Clough et William de Cloudeslee*, le garde forestier les vainquit tous les trois.

La mère de Robin était nièce du chevalier de Coventrv que les gens du comté de Warwick nommaient sir Guy ; c'est lui qui tua le sanglier noir qui est suspendu à sa porte, ou bien mon hôte à l'auberge du Taureau m'a fait un mensonge.

La mère de Robin dit à son mari : — Mon miel ! mon amour ! mon chéri ! Robin et moi nous irons ce matin chez mon frère Gamewell pour faire bonne chère dans sa demeure.

— Ma gentille Jeanne, j'y consens volontiers; prends un de mes chevaux, je t'en prie; le soleil se lève, hàte-toi, car c'est demain Noël.

I. Le pindar est une sorte do garde champêtre chargé de diverse» fonctions de police, a. Ces personnages passaient pour des archers fort habiles qui vivaient dans la foret de Shcrwood.

Alors on amena tout sellé et bridé le cheval gris du père de Robin Hootl. 0 la jolie toque bleue et les beaux vêtements neufs que portait Robin avec un manteau qui lui tombait jusqu'aux genoux !

La mère de Robin avait mis sa robe et son jupon des jours de fête, en drap vert léger de Lincoln ; les vêtements étaient simples, mais pour la couleur et la façon, ils étaient dignes de notre reine.

Puis Robin ceignit son épée, dont la garde était en coquille, et il suspendit de l'autre côté sa dague et il dit : « Mère, dépêchons-nous, car nous avons quarante bons milles à parcourir ».

Quand Robin fut monté sur le cheval gris, son père, sans aucune peine, plaça la mère à côté du fils et leur dit de ne rien craindre, car souvent le cheval avait porté double poids.

Une fois en selle, ils passèrent chez les voisins, ils y burent un coup et leur serrèrent la main. Ensuite Robin lança son cheval au galop et ne l'arrêta que lorsqu'il fut arrive à Gamewell Hall.

Or vous pouvez penser si le digne écuyer fut joyeux de voir sa sœur ; il l'embrassa, l'embrassa et jura par sa barbe : « Tu es la bienvenue, ma bonne sœur! »

Le matin, quand la messe eut été dite à la chapelle, six tables furent dressées dans la grande salle, et le chevalier en entrant dit à ses hôtes pour tout discours :

— Messieurs, vous êtes les bienvenus. Mais que pas un de vous ne trempe ses lèvres dans ma bière de mars avant de nous chanter une hymne de Noël.

Tous battirent des mains ; ils crièrent et chantèrent si fort que la grande salle et le parloir en retentirent.

Ensuite on apporta sur la table un sanglier avec de la moutarde, le roastbeef et les tartes aux prunes ! Et le noble George Gamewell s'écria : « Mangez, buvez et réjouissez-vous, Messires, aussi longtemps que vous le pourrez ».

Après le dîner, le chapelain dit les grâces et le chevalier reprit : « Amusez- vous, mes amis; dehors il pleut et il vente;

qu'ici r^j- oouk à CTands flots el que ie bois flambedans l'àtre ! »

c Et mîi£teoiLit qu on appelle mon petit John, car petit J Ln est 1-3 l» ôu gar»x>n : par ses gambades, son adresse et vicrt tours «if sa fa<v»n. il réj»andra ici la gaieté et la joie.

O^îd i vint petit John, gentlemen, cavaliers et manants piDbjierent tous à F envi ; et aussi vrai que j'existe, ce fut le hardi Robin Hood qui les mil tous sur le flanc.

Or vous pensez comme le digne seigneur fut réjoui à cette vue et il s'écria : — M ...n neveu Robin, je ne veux pas que tu t'en retournes, il faut que tu restes ici avec moi. Quand je mourrai, tu auras toute ma terre et jusque-là tu seras mon bat^n de vieillesse.

— Al >rs, cher oncle, dit Robin, donne-moi Petit John pour HK.n p^ge.

— Ikau cousin, dit Gamewell, je t'octroie cette faveur, et de tout mon c*eur.

— Viens donc, ici, Petit John, dit Robin Hood ; viens à moi, mon page.

» Va me chercher mon arc, mon plus grand arc, et apportemoi de longues flèches, une, deux ou trois. Dès qu'il fera beau, nous irons dans la forêt de Sherwood, pour passer gaiement le temps. »

Dès que Robin eut gagné la joyeuse forêt de Sherwood, il sonna de la trompe et deux fois vingt-cinq yeomen accoururent au signal de Robin Hood.

« Où sont vos compagnons, dit le hardi Robin Hood, car il en manque encore quaran te- trois ? » Alors un vaillant yeoman répondit : « Regardez, ils sont tous là sous l'arbre verdoyant. »

A peine ces mots étaient-ils prononcés, que Cloriude vint à passer ; elle était la reine de tous les bergers ; sa robe était de velours vert comme l'herbe, ses brodequins montaient jusqu'aux genoux.

Sa démarche était pleine de grâce, son corps était droit, son maintien était modeste ; dans sa main elle tenait un arc et à son côté se balançait un carquois plein de flèches.

Ses sourcils étaient noirs, noire aussi sa chevelure , sa peau était unie comme verre; son visage annonçait la sagesse et la pudeur. Robin Hood n'avait jamais vu aussi belle fille.

Robin Hood lui dit : « Belle dame, où allez-vous comme cela ? où allez- vous comme cela, la belle ? » Elle répondit : • Je vais tuer un gros chevreuil, car demain est la fête de Tidbury. »

Robin Hood reprit : « Çà, la belle, venez avec moi sous ce vert feuillage; reposez-vous à mes côtés, et avant une heure, je vous promets deux ou trois chevreuils. »

Et comme ils allaient sous le vert taillis, ils aperçurent deux cents beaux chevreuils ; elle choisit le plus beau du troupeau et le perça de part en part.

— Par ma foi! dit le hardi Robin Hood, oncques ne vis ta pareille. Viens-tu de l'orient ou de l'occident? Tu n'as pas besoin de moi pour tuer ton gibier.

« Pourtant, viens avec moi dans ma retraite et tu partageras le repas d'un chasseur des forêts. »

Et quand ils arrivèrent, ils trouvèrent sous le vert taillis la meilleure chère qu'homme ait jamais rencontrée.

On leur servit du gibier fumant et des tartes froides aux poires, de la crème caillée et du miel en abondance. Gomme serviteurs, il y avait, outre Petit John, au moins vingt-quatre yeomen.

Clorinde dit : « Beau sire, dites-moi qui vous êtes. » Et il répondit : « Je suis le hardi Robin Hood ; mon oncle est le seigneur Gamevell ; mais tout mon bonheur est de vivre ici dans la joyeuse forêt de Sherwood.

« Car c'est une noble existence exempte de tous soucis ! — Certes, beau sire, répliqua Clorinde, vous dites vrai. » Robin Hood reprit : « Ah ! comme elle serait plus douce encore, si Clorinde voulait être ma douce compagne! »

Elle rougit à cette proposition, puis, après une pause, elle répondit : « Oui, beau sire et de tout mon cœur ! — Qu'on aille quérir un prêtre, dit Robin Hood et marions-nous à l'instant! »

Elle répondit : « Beau sire, je ne le puis, car il me faut aller à la fête de Tidbury, et si Robin Hood veut m'y accompagner, je lui ferai un cordial accueil. »

Robin Hood dit alors : «Petit John, donne-moi ce chevreuil,

que j'accompagne ma bien-aimée ; dis à mes braves yeomen de tuer six paires de chevreuils et de m'attendre ici demain.»

Avant qu'ils eussent fait cinq milles de Staffordshire, huit yeomen, par trop audacieux vraiment, ordonnèrent à Robin Hood de s'arrêter et de leur donner son chevreuil ; — jamais histoire plus vraie ne fut contée!

— Par ma foi! dit le hardi Robin, je refuse. Viens ici, John, reste à mon côté, et nous les battrons tous.

Tous doux tirèrent leurs épées et frappant d'estoc et de taille ils eurent bientôt dépéché cinq des assaillants.

Les trois qui restaient demandèrent quartier et John, pris de pitié, implora leur grâce. Quand John eut obtenu cette faveur, il leur donna un bon conseil et les renvoya chez eux retrouver leurs femmes.

Dès que le dîner fut fini, on envoya en toute hâte chercher le ministre de Dunbrige. Il apporta son missel, mit les mains des tiancés l'une dans l'autre et les unit en mariage.

Et comme le hardi Robin Hood et sa femme cheminaient la main dans la main dans le vert bosquet, les oiseaux de la joyeuse forêt de Shcrwood firent retentir les bois de leurs chants en signe d'allégresse. Et ce fut une heure pleine d'enchantement !

Et quand Robin llood fut en vue de sa verte retraite : « Où sont mes yeomen? » s'écria-t-il, et Petit John répondit : « Ils sont tous là près de l'arbre verdoyant. »

Alors deux à deux ils apportèrent une guirlande de feuillage et la posèrent sur la tête de la fiancée. Puis la musique commença et tous se livrèrent à la danse jusqu'à ce que Phœbus eut regagné sa couche.

Cy finit la fameuse Ballade de Robin Hood et de Petit John.

Le personnage de Robin Hood, sur lequel nous donnons la ballade précédente est trop connu dans l'histoire et par le roman â'Ivanhoë pour qu'il soit utile d'y insister. Le hardi outlaw vivait, comme on sait, sous Richard Cœur de lion, et le siège de ses exploits était la forêt de Sher-

wood, dans le comté de Nottingham. Les ballades du cycle de Robin Hood sont au nombre d'environ deux cents; Ritson les a publiées en 1795 en deux volumes.

Les noms d'Adam Bell, Clym of the Clough, William de Cloudeslee, qui sont mentionnés dans la quatrième strophe de la ballade qui précède, appartiennent à des personnages semi-historiques, mais extrêmement populaires. Us passaient pour d'habiles archers qui vivaient dans la forêt de Sherwood. Une vieille ballade de 1581, réimprimée par Carrew Hazlitt (Early Popular Poetry) raconte quelques-uns de leurs hauts faits; l'un de ceux-ci mérite d'être cité. Cloudeslee, pour montrer son adresse, offre au roi de couper en deux, d'un trait de son arc, une pomme sur la tête de son fils. 11 accomplit cet exploit aux applaudissements du peuple. Le roi et la reine pour le récompenser lui accordent dix-huit pence par jour!— Cette aventure est semblable à la fameuse légende de Guillaume Tell, qui, comme il a été prouvé, est un héros non historique *. — L'auteur de la ballade de Robin Hood commet en outre un anachronisme en mettant en relation le père de Robin avec les trois archers ci-dessus nommés. Robin Hood vivait en effet vers l'an 1200, et le nom d'Adam Bell est mentionné dans une vieille charte du temps d'Henri IV d'Angleterre, c'est-à-dire à la lin du xiv* siècle.

i. voy. tnire autres : Gould, Curiou» Mylhi.

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