JANVIER ET FEVRIER
11 y avail une fois deux gargons qui allaient voir les fllles : Tun d'eux 6tait tailleur de son 6lat et s'appelait F6vrier; il 6tait toujours bien habill6, landis que Tautre, qui se nommait Janvier et 6tait laboureur, ii'avait que des pantalons de raye, des babits de toile et des gros sabots h bouchon.
Le tailleur faisait Tempress^ aupres de la jeune fiUe, h qui il plaisait beaucoup, tandis que Janvier en arrivant le soir se plaignait de la fatigue.
— Je suis bien lass6, disait-il.
— Qu'as-tu done fait? demandait la fille.-
— J'ai tenu toute lajournfie la queue de la cbarrue.
— Regardez, disait le tailleur en riant, comme vous aurez un bel bomme.
Un jour, la fille dit h sa m^re :
— Maman, lequel de mes deux galants faut-il prendre? le tailleur me plait mieux que Tautre.
— II ne faut pas, r^pondit la bonne femme, se fier aux apparences : tout ce qui brille n'est pas or. Habille-toi en pauvresse, de fagon qu'on ne te reconnaisse pas, et va-t-en chez chacun de tes galants demander h souper et h coucber, et tu verras par toimtoe.
La fille se d^guisa en cbercbeuse de pain, salit sa figure et ses mains, laissa ses cheveux 6bouri£F6s, et \\\}i h la maison di; lai|leiir,
JANVIER ET FfiVRIER. 2^1
— Bonsoir, dit-elle, voulez-vous me donner un peu depain?
— Ah I ma pauvre fille, r^pondit la mSre dii tailleur, nous n'avons h la maison que trois ou quftlre palates bien seches.
— Ne pourriez-vous au moins me donner ill coucher?
— Vous coucher? nous n'avons pour lit que quelques glons de feurre (1).
A ce moment, le tailleur arriva, et voyant le maigre souper, il dit k sa m^re :
— Tu n'as que cela pour souper, vieille bonne femme? qu'est-ce que fail ici cette pauvresse, metsla dehors I
La fille s'en alia chez elle, el le lendemain, d6guis6e en chercheuse de pain, elle se pr^senta i la m6tairie de Janvier.
— Bonsoir, dit-elle, voulez-vous me donner un peu de pain par charit6 ?
— Oui, ma fille, entrezdonc, dit la mfere de Janvier. Elle lui coupa un beau chanteau de pain ; la fille
la remercia et lui dit :
— Pourriez-vous me coucher pour la nuit ?
— Oui, r6pondit la fermiere.
Le lendemain matin, quand la fille fut lev66, la bonne femme lui dit :
— Vous 6tes jeune et forle, vous pourriez bien travailler.
— C'est vrai, r6pondit la fille, mais je ne Irouve point d'ouvrage.
— H6 bien, restez ici; demain nous avons beaucoup de monde pour un d6frichement ; cela m'arrangerait bien si vous vouliez m'aider.
La fille se mit k soi^ner les vaches, h les tirer,
(1) Bottes de paille.
252 JANVIER ET FfiVRIER.
balayer la maison, et elle allait de temps en temps porter h boire aux d^fricheurs. Janvier qui ne la reconnaissait point, disait :
— Ma m^re, voil& une fille que nous devrions bien garder comme domestique, elle s'entend bien mieux que la n6tre k soigner les vaches et h tout.
Quand vint le soir, elle dit k la bonne femme :
— Donnez-moi une quenouille, je vais filer; restez- \k, les hommes, nous allons dire des contes en travaillant.
Le jour d'apr^s, les gens de la ferme auraient bien voulu la garder, mais elle retourna chez sa m^re et lui dit:
. — Ne me parlez pas de F6vrier; vous aviez raison, c*estchez Janvier qu'il fait bon.
Et elle raconta k la bonne femme ce qu*elle avait vu,
Le soir, voilk ses deux galants revenus.
— Oil 6tiez-vous ces jours-ci? lui demand5rent-ils.
— Chez une de mes cousines, rfipondit-elle.
— Ah! dit Janvier, il est venu chez nous une belle jeune fille qui cherchait de Touvrage : c'est elle qui file bien, et qui s'entend k soigner les vaches, et k tout. Ma m&re a dil qu'elle la voudrail bien pour domeslique.
— Si elle est comme vous dites, r6pondit la fille, vous feriez mieux de la prendre comme bourgeoise.
— Non, dit Janvier, j*aime mieux que ce soit toi.
Janvier se maria avec sa bonne amie, qui lui raconta quelque temps apr^s que c'6tait elle qui £tait venue chez lui d^guis^e en pauvresse; et ni Tun d! Tautre ne se repentirent de s'^tre mari6s.
Cont^ en 1880 par Francois Marquer, de Saint-Cast, mousse,
&g4 de 14 ans.
ET MOI AUSSI
II y avail uoe fois uae petite bonne femme qui allait k Auray : elle rencontra sur son chemin une autre femme avec laquelle eile fit conversution.
— Oil altez-vous? lui demanda-t-elle.
— A Auray,
— Bt moi aussi. Comment vous appelez-vous?
— Jeanne.
— Et moiaussi. Avez-vous un bomme?
— Oui.
— Et moi aussi. Comment s'appelle-t-il ?
— Jean.
— Et le mien tout pareil. C'est bien drAle : vous allez k Auray et j'y vais aussi ; vous vous appelez Jeanne et moi Jeanne ; votre homme a nom Jean etie mien Jean. Avez-vous une flile?
— Oui.
— Et moi aussi. Comment se nomme-t-elle ?
— Jeanne.
~ Comme la mienne. En v6rit6, c'est singnlier : vous allez k Auray, ei j'y vais aussi : vous vous appelez Jeanne et moi Jeanne; votre homme a nom Jean et le mien Jean; voire fllle se nomme Jeanne et la mienne Jeanne. Avez-vous un gars?
— Oui.
— Comment s'appelle-t-il.
■:— Jean.
~ Comme le mien. En conscience, la rencoi
254 ET MOI AUSSI
n'est-elle pas curieuse? vous allez k Auray, et j'y vais aussi ; vous vous appelez Jeanne et moi Jeanne; YOtre homme a nom Jean et le mien Jean ; votre fille se nornme Jeanne et la mienne Jeanne ; votre gars s*appell6 Jean et le mien Jean. Avez-vous un chien?
— Oui.
*- Et moi aussi. Comment a-t-il nom?
— Toutou.
-— Gomme le mien : comme c'est dr61e I vous allez k Auray, et j'y vais aussi; vous vous' appelez Jeanne et moi Jeanne, votre homme a nom Jean et le mien Jean; votre fille se nomme Jeanne et la mienne Jeanne ; votre gars Jean et le mien Jean ; et votre chien, comment s'appelle-t-il, je ne m'en souviens plus ?
— Toutou ! se hAte de souffler au narrateur quelqu'un de la compagnie qui ne sait pas le denouement de rhistoire : le conteur se hite d'ajouter aux applaudissements de la galerie :
— Toutou; fourre ton nez dans son trou I
Gont^ en 1879 par Constant Joulaud, de Gosn^.