‹ Contes populaires inédits de la vallée du NilChapitre 1 sur 39 · SUR LES · texte numérisé non relu

SUR LES

ORSQUE j'ai commencé à m'occuper de la a question des Contes populaires en vogue de nos jours en Égypte, j'ai d'abord été frappé de la grande variété des thèmes sur lesquels conteurs et conteuses brodent à l'infini.

Je n'ai pas tardé à m'apercevoir que les invasions successives de l'Égypte, depuis des milliers d'années, par des peuples de civilisations et de provenances si différentes donnaient une explication très rationnelle de cette fécondité et de cette diversité dans l'imagination des enfants de la vallée du Nil.

J'ai suivi et répété mes observations et je suis arrivé à établir la division suivante qui me paraît tout à fait satisfaisante.

D'après cette division, tous les contes populaires en Égypte rentrent dans quatre groupes principaux.

Dans le premier groupe se trouvent les contes qui ont été introduits en Égypte à la suite des immigrations des peuples de l'Asie.

On y relève l'influence syrienne, mésopotamienne, turque et surtout persane, dont la civilisation, depuis l'antiquité, depuis l'ère musulmane surtout et jusqu’à nos jours, a été constamment dominante dans toute cette partie de l'Orient.

On peut rattacher à ce groupe les contes où yes dives, les djinns, l'esprit du mal et l'esprit du bien, Dieu et Satan, les anges et les démons, jouent un grand rôle. La croyance fondamentale de ces contes est la croyance manichéenne.

Dans tous ces contes, les femmes sont blanches comme le lait et belles comme le soleil ou la lune; leurs noms sont choisis de préférence parmi des adjectifs persans indiquant une qualité physique ou morale.

D'un autre côté, ces contes ne s'entendent

généralement que dans les villes, et, le plus souvent, ils sont narrés par des personnes de provenance étrangère, ou ayant, à quelque degré que ce soit, des liaisons avec des familles asiatiques, ou bien encore descendant d'esclaves blancs des deux sexes d’origine asiatique.

L'influence grecque ou européenne, qui donne origine au deuxième groupe, se dénote par l'introduction dans les contes, d'animaux tels que la chèvre, le bouc, le paon, etc., presque tous des animaux sacrés du paganisme qui, chez les Chrétiens, et, par suite, chez les Musulmans, sont devenus dés animaux immondes ou enchantés, voués à l'Esprit du mal. Rarement ces contes finissént sans l'intervention d'un animal dont on peut rattacher l'origine à celle de son congénère du Panthéon grec ou romain.

Le troisième groupe est celui qui nous vient des Arabes nomades, des Juifs et même des Berbères des déserts de l'Ouest, c'est-àdire des Sémites en général. Ils sont toujours à tendance, en ce sens qu'ils se rapportent à une pratique qui est devenue religieuse.

Ainsi des contes entiers roulent sur la circoncision, sur la répudiation, sur le pèlerinage, etc.

En général aussi, lorsque, pour les besoins de la cause, quelqu'un doit intervenir, c'est toujours Dieu, l'Unique, le Très-Haut, le Tout-Puissant, etc.

Il y a aussi des qualités et des défauts, des vertus et des vices qui forment la base de ces contes, ce sont : la patience, la bonté, la douceur decaractère, etc.; lacolère, l'envie, la méchanceté. d

Le quatrième groupe nous vient des Nègres de l’Afrique centrale.

Ici, le rôle principal échoit à la Goule.

Qu'est-ce que la Goule ? Il est bien difficile de le définir : c'est un être complexe; elle est tout et n'est rien.

Le Nil, qui submerge tout un village et noie hommes et animaux, est la Goule.

Le chasseur d'esclaves, qui | attaque un village, en tue les hommes et en enlève les enfants, est la Goule.

La Goule est le fleuve qui inonde. l'incendie qui dévaste, le torrent de pluie, etc.

La Goule est l'hippopotame monstrueux, le crocodile féroce.

La Goule est l’Arabe et le Turc négriers, mais blancs, voleurs d'enfants, tueurs de femmes et de guerriers.

Elle est terrible, elle est impitoyable : les contes où elle figure ne parlent que du sang versé, de rapts, de vols et de massacres.

En général, les contes dece groupe sont propagés par les esclaves nègres des deux sexes.

Outre ces quatre groupes de contes donton peut retrouver les origines d’après les divisions que nous venons d'établir et qui pour l'Égypte de nos jours me semblent exactes, il y a aussi ceux dus à l'influence des Mille et une Nuits des contes d’Antar, d’'Abou- Zeid El-Hilali et d’autres contes publiés ou écrits, qui alors se mêlent aux contes inédits et peuvent dérouter les observateurs les plus sagaces et les plus patients.

J'ai entendu dans les villages, des contes où Mehemet Aly Pacha (XIX° siècle) remplaçait Haroun - Errachid (VIII siècle); où quelque Pacha ou quelque poète du jour

était substitué au vizir Barnek et à Abou Nawas; il en était ainsi de tous les personnages des Mille et une Nuits.

Le conteur se posait en historien, on l'écoutait avec une bonne foi absolue. Tout cela était si naïfet si dénué d'artifice qu'il m'a été impossible de pouvoir apprendre de l'individu lui-même d'où il avait tiré ce eonte et comment il l'avait appris.

Ainsi, M. G. Maspero entend sur les bords du Nil un fellah répéter un conte qui lui paraît être une réminiscence d’un des contes pharaoniques qu'il a traduits. [1 note le conte du marinier, puis, à force de volonté et de patience, il remonte à sa source. Un enfant.

qui avait lu le conte dans la traduction de Maspero, l'avait narré chez lui et, de bouche en bouche, ce même conte, avec des variantes, était revenu à Maspero par un marinier des bords du Nil.

D'ailleurs, je n'ai, quant à moi, jamais entendu un conte populaire rappelant de près ou de loin l'antique Égypte, à moins que ce ne füt une réminiscence des légendes de ces temps reculés de la Haute-Égypte, où les

Afrites, sous forme d'animaux, chacals, chiens, singes, etc., vivent dans les Birba, anciens temples ou grottes funéraires en ruines. À Zagazig, j'ai entendu un conte où l'Afrite était un chat : faut-il voir là une réminiscence du culte du chat à Tell-Basta, la Bubastis des anciens ?

Ce qui distingue certainement les contes égyptiens que je crois autochtones, c'est que la race conquérante y est toujours tournée en ridicule; le Turc de nos jours joue toujours le rôle de bafoué ou d'épouvantail. Généralement, c'est une femme ou un enfant qui se moquent de lui et le rendent la risée de l'auditoire.

Il est à remarquer que la ruseet la fourberie sont des preuves d'intelligence et de fécondité d'esprit.

Dans les cas où le Turc sert d'épouvantail, pour excuser la terreur qu'il cause aux Égyptiens on s'arrange de façon à ce que de hauts et puissants personnages aient eu peur de lui.

Voici un spécimen de ce genre de contes :

« Dieu créa Adam et Eve et les plaça dans

le Paradis, avec défense de manger du fruit défendu.

» Ils en mangèrent.

» Dieu leur envoya un exprès pour leur dire de sortir du Paradis, ainsi qu'il avait été convenu en cas de désobéissance.

» — Bien, dit Adam.

» — Bien, dit Eve.

» Mais ils continuëèrent à jouir des délices du Paradis.

» Au bout d’un certain temps, Dieu s'étant informé, apprit qu'ils étaient encore dans le Paradis.

» — Ne les a-t-on pas avertis qu'ils devaient en sortir ? demanda Dieu à un de ses aides-

de-camp.

» — Si fait, lui fut-il répondu, mais ils ne sont point sortis. ;

» — Allez de nouveau, dit-il à un huissier, et dites-leur de déguerpir.

» L'huissier part.

»y— O Adam et Eve. leur crie-t-il, Dieu vous renvoie du Paradis, sortez !

» — Eh bien! quoi, est-il donc si pressé; laisse-nous faire nos préparatifs, lui dit Adam.

» — Veut-il donc que nous partions sans emporter nos effets ! dit Eve.

» Une querelle s’ensuivit.

» L'huissier retourna vers Dieu et lui raconta ce qui s'était passé : l'opposition d'Adam et d'Eve ainsi que la querelle.

» Dieu appela le cawas turc Timour Agha.

» — Allez, dit-il, me mettre ce couple à la porte du Paradis.

» Dès que le cawas fut arrivé à la demeure du couple désobéissant, il cria :

» — Oh là ! Adam !

» — Me voici.

» — Prends ta femme et sors d'ici.

» Hadir, j'obéis.

» Et Adam et Eve sortirent du Paradis, tout nus, parce qu'étant au bain, ils n'eurent pas le temps de s'habiller. »

Une autre marque caractéristique de ces contes, c'est que, de tous les personnages qui s’y meuvent, c’est toujours la femme qui est la plus intelligente; fût-elle simple ou naïve, elle finit toujours par avoir raison à la longue, de même que c'est toujours à elle qu'échoit le beau rôle.

: Un dernier trait, enfin, c'est que, comme les êtres humains, les bêtes et les choses pensent, parlent et agissent.

« Le moustique se posa sur les hautes branches du dattier pour se reposer.

» Une fois reposé, il dit au dattier : Tienstoi bien, je vais m'envoler.

» Le dattier lui répondit : Je ne t'ai pas senti te poser sur moi, et, si tu n'étais pas si près de mes oreilles, je ne t’aurais même pas entendu parler; tu peux prendre ton vol sans que je m'en aperçoive.

» Le moustique s’en alla tout dépité. »

Il est plus que probable que ces contes se sont répétés de siècle en siècle, en se transformant; selon l'esprit de la religion régnante et de la nationalité du conquérant.

Cependant le fond même n'a pas dû changer.

Ce fond, comme je l'ai déjà dit, me semble se restreindre aux trois catégories suivantes :

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