‹ Contes populaires inédits de la vallée du NilChapitre 2 sur 39 · II. — L'admiration, le respect et l'amour · texte numérisé non relu

II. — L'admiration, le respect et l'amour

de la femme.

HT, — La croyance en l’âme universelle, se manifestant dans toute la nature, ou la croyance au Panthéisme.

Il arrive souvent que des contes rentrant dans les quatre premières divisions que j'ai établies, et dont l'aspect et l'ordonnance générale indiquent la provenance étrangère, se trouvent être transformés en contes ayant absolument le caractère de ceux que j'ai appelés autochtones, et même de ceux écrits, tirés des Mille et une Nuits, ou d'autres recueils analogues.

Il faut en chercher la cause dans la tournure d'esprit, le caractère et les penchants des Égyptiens et surtout dans l'aptitude qu'ont tous les peuples à s'approprier et à adapter à leur langue, à leurs mœurs et à leurs usages tout ce qui leur plaît chez les ‘autres nations.

C'est aussi dans les contes de ce genre’ qu'il faut rechercher les réminiscences de l'antiquité.

Un peuple qui, de tout temps ou du moins aussi loin dans le passé qu'il nous soit permis de remonter, a été gouverné et tyrannisé par

des étrangers, est naturellement enclin à noircir ses maîtres, ainsi que ses juges, et il tâche de le faire aussi spirituellement que possible.

On peut se rendre un compte exact du peu de respect que ce peuple a pour ses juges et ses administrateurs par ce fait que, même de nos jours, les voleurs, les assassins et autres criminels, sortis ou évadés de prison ou du bagne, ne sont pas mis au ban de la société.

Au contraire, on les reçoit, on leur fait bon accueil, on s'allie même avec eux, et, au besoin, on les protège. Ils bénéficient de l'idée, fort enracinée dans le peuple, que le Maître, le Gouvernant, le Juge sont des tyrans qui condamnent, à tort et à travers, innocents et coupables, et ces derniers profitent de la pitié du public envers les premiers.

Quant aux femmes, il faut, je pense, chercher l'origine du respect dont elles sont entourées dans celui des anciens Égyptiens pour la Mater familic.

L'origine du Panthéisme est facile à saisit.

Il faut bien se garder de confondre les

contes où l'on parle de Pharaon avec ceux provenant de l'antique Égypte.

Le Pharaon est une introduction biblique ou koranique en Égypte; si on en parle, c'est toujours dans le sens du mauvais Pharaon du temps de Moïse, et il n’a rien de commun avec les Pharaons de l’ancienne Égypte.

À ce propos, on raconte :

« Pharaon traitait les Égyptiens avec la plus grande rigueur.

» Moïse alla le voir et lui dit :

» — O Pharaon ! pourquoi tyrannises-tu ainsi le peuple ?

» Pharaon ne répondit pas. Il ordonna qu'on prît deux fois quarante rats, qu'on les enfermât dans deux sacs en cuir et qu'on les apportât devant lui.

» Lorsqu'on apporta les deux sacs de cuir contenant chacun quarante rats, Pharaon commanda qu’on déposât un des sacs à terre.

Il fit prendre l'autre par quatre hommes vigoureux et leur dit de le secouer jusqu’à ordre contraire.

» En quelques minutes le sac déposé à terre fut percé de quarante trous et les

quarante rats en sortirent et sé sauvèrent, tandis que le sac qui était remué était intact dans toutes ses parties. )

Ne sent-on pas dans ce conte l'influence biblique et koranique ?

Et Pharaon ne traite-t-il pas le peuple comme ce peuple a été habitué d'être traité depuis des milliers d'années ?

Ne sent-on pas, en outre, l'inimitié du peuple contre ses gouvernants, dans ce trait que si Pharaon n'était pas puissant et partant intraitable, le peuple le détruirait, lui, Pharaon, le sac représentant Pharaon, et les râts le peuple ?

Dans le même genre, on raconte encore :

« Autrefois le peuple d'Égypte était spirituel, léger et délié d'esprit, car lé pays était couvert de pistachiers et le fond de la nourriture du peuple était la pistache.

» Pharaon vint; 1l s’aperçut qu'il ne pourrait se rendre maître des Égyptiens que s'il alourdissait leur esprit.

» Ilordonna d’abattre tous les pistachiers et fit remplacer la culture de la pistache par celle de la fève.

» Le peuple mangea des fèves, son esprit s'alourdit et Pharaon put alors le gouverner à son gré. D

Ne voit-on pas ici lé désir du peuple de se disculpér des conquêtes successives de l'Égypte par les Étrangers ?

Y a-t-il |à une réminiscence du temps où l'Égypte était boisée ou bien de l'introduction de la culture de la fève dans ce pays ? Ou encore du temps où l'Égypte était libre et prospère par elle-même et au profit de ses habitants ?

Il faut encore que j'attire ici l'attention sur la croyance généralement répandue; que le lecteur des Mille et une Nuits éprouve un malheur personnel dans le courant de l’année où 1l a lu ce livre. Cette croyance est entretenue, et non sans succès, par les lettrés et les gens religieux. Mais, malgré cette croyance, ou plutôt cette superstition, les contes des Mille etune Nuits sont très connus detous ceux qui, par plaisir ou par métier, aiment à conter.

Je suppose que c’est précisément à cause de cette réprobation quasi religieuse qu'aucun conteur ne se pique d’exactitude lorsqu'il

répète une de ces histoires. Ce sont donc généralement les contes tirés de ce recueil qui subissent les transformations dont nous venons de parler et qu'il faut attribuer à la tournure d'esprit des Égyptiens.

[I] serait impossible, vu l'importanee des thèmes, qu'on parvienne à réunir la collection des contes populaires de l'Égypte. Tant de races différentes y ont laissé les traces de leur passage, tant de races différentes y sont, depuis tant de siècles, en communications constantes et journalières de vie et d'idée, d'une rive du Nil à l’autre; même de l'un à l'autre bord d’un canal, les thèmes des contes en vogue peuvent changer.

Au Caire, même les limites des quartiers peuvent souvent être considérées comme limites de tel ou tel thème de conte.

Les êtres qui se meuvent dans les contes peuvent être les mêmes et changer de forme.

Ainsi le & Afrite »‘', le diable, le lutin, de

1. Je ne connais que les publications suivantes des contes populaires égyptiens en Europe :

1° Contes arabes modernes, recueillis et traduits par Guillaume SPiTTA-BEY. Leyde, 1883.

nos jours est dépeint à l'Ezbékieh habillé d’un pantalon noir et coiffé d’un chapeau haut de forme de même couleur, c'est-à-dire qu'il représente un Européen.

À Sayida Zénab, le diable sera un Ghuüzz ou Turc; à Hassanyeh, ce pourra être un Arnaute (Épirote) habillé de rouge; au vieux Caire, ce sera un Nègre; à Boulak, un Saïdien; tandis qu'ailleurs ce sera peut-être un Maugrabin vêtu de blanc (Berbère des Côtes de l'Afrique du Nord) !. |

On ne lit guère parmi le peuple en Égypte, mais on y parle beaucoup; aussi les conteurs

2° Contes arabes en dialecte égyptien, par M. Max van BERCHEM (Journal Asiatique), MDCCCLXXxIx.

3° H. Durac, Quatre Contes arabes en dialecte cairote. (Mission archéologique française au Caire, 1881-84, fascicule premier.) Paris, E. LEROUX, 1884.

4 Quelques Contes nubiens, par le marquis de ROCHEMONTEIX. (Mémoires de l'Institut égyptien, t. Il. Caire, 1880.)

$° A Collection of modern arabic stories, etc., by lieut.-col. A. O. GREEN. R. A. Cairo, 1886. — Le même, en arabe. Londres, Henry FROWDR, 1893.

1. Lorsque dans un conte un nom propre ou un substantif est employé au diminutif, très généralement ce conte peut être considéré comme originaire de la Haute-Égypte ou du Bédouin des

déserts à l’ouest du Nil.

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