‹ Contes populaires inédits de la vallée du NilChapitre 13 sur 39 · LES QUARANTE BOUCS ET LE BOUC CHEVAUCHANT | SUR LE BOUC · texte numérisé non relu

LES QUARANTE BOUCS ET LE BOUC CHEVAUCHANT | SUR LE BOUC

L y avait une fois un sultan qui avait trois filles, l’une plus belle que l’autre.

Lorsqu'elles grandirent'et furent d'âge à se marier, le sultan consulta son vizir sur ce qu'il convenait de faire pour les établir selon Jeurrang.

1. Publié dans le Bulletin de l’Institut égyptien, 2° série,.n° s,, 1884, p..00.

Le résultat de leur délibération fut que dès le lendemain on fit annoncer dans le pays, par des crieurs publics, que le sultan avait décidé de marier ses filles. En conséquence, tous les jeunes gens étaient conviés à passer sous les fenêtres du sérail au jour que le sultan faisait Savoir.

Au jour dit, les prétendants arrivèrent en foule et défilèrent sous les fenêtres du palais.

La princesse aînée jeta son mouchoir qu; tomba sur un beau prince.

La seconde princesse ayant jeté son mouchoir, le mouchoir alla se fixer sur la tête d’un autre émir, jeune, beau et puissant.

Quand ce fut au tour de la troisième princesse, elle lança son foulard qui alla accrocher les cornes d’un bouc qui passait au milieu de la foule.

Le sultan ordonna que la troisième princesse recommençât l'expérience. Elle jeta donc le foulard, qu’on lui avait rapporté, une seconde fois; la destinée le fit encore s’accrocher aux cornes du même bouc.

Le sultan, furieux d’être la risée du peuple, ordonna une troisième épreuve qui n'eut pas

un autre résultat; le foulard s’en allait voltiger dans les airs, tournoyait et finalement allait s'accrocher aux cornes du même bouc.

Le sultan dit, en voyant cette obstination du sort, qu'il ne consentirait jamais à marier sa fille avec un bouc et qu'elle resterait fille.

Mais la jeune princesse pleura tant, et répéta si obstinément qu'elle consentait à se marier avec ce bouc puisque telle était sa destinée; ses sœurs aînées, qui la jalousaient parce qu'elle était plus jolie qu’elles, l’aidèrent si bien auprès du sultan, que celui-ci finit par accorder son consentement à ceque ce mariage extraordinaire s’accomplit. Il ordonna donc que les noces se feraient selon le cérémonial ordinaire.

Toute la ville fut en fête pendant quarante jours et quarante nuits ;on n’entendait partout que chants et musiques; on ne voyait que jeux, banquets et illuminations, mais au milieu de toute cette foule en liesse et en joie, chacun ne pouvait s'empêcher d'être préoccupé des résultats du mariage de la jeune et jolie princesse avec le bouc.

Le sultan, le vizir, les femmes du palais

essayèrent chacun tour à tour de la dissuader de consommer ce mariage, Mais elle n'avait.

qu'une phrase pour. toute réponse.et, à tout.ce. qu'on. lui disait, elle répondait : € Peut-on se soustraire à sa destinée !.»

La nuit du doukhoule étant arrivée, on para.

la princesse et, bientôt on introduisit le. bouc dans.la chambre nuptiale.

La porte était à peine fermée, que le bouc se secouant. jeta sa peau à terre. Quel ne fut pas l'étonnement.et. la joie de la jeune princesse, en, voyant, devant elle un fort beau jeune.

homme, si beau, tel que personne, ayant, elle, n'en avait vu son pareil en beauté.!

Ce jeune homme s'approcha d'elle, la caressa et lui dit :

( Je.suis. un émir puissant, mais enchanté par.des sorciers; je vous aimais et me voilà uni à vous. [ne tient qu'à vous, princesse, que nous ne,soyons jamais séparés |. jà

— Et que faut-il que je fasse à interrompit la princesse.

- Ne jamais parler de ma métamorphose à qui que ce soit, répondit le malheureux émir enchanté. Il faut que tout le monde me croie

un bouc. Le jour:où on se douterait seulement de mon enchantement, ce. jour-là même, je disparaitrais et vous me perdriez pour toujours !... »

La jeune princesse, plus émerveillée qu'’effrayée, promit de garder le: secret.de son beau mari.

En attendant, ils s'abandonnèrent à leur bonheur.

Ils s’aimaient beaucoup et la princesse. gardait si bien le secret de son mari, que tout le monde avait renoncé à comprendre l'amour qu’elle avait pour son mari le bouc:

Le sultan à bout d'arguments disait :

« Puisqu'elle ne se plaint pas, c'est qu'elle est heureuse,

Dans ce temps-là, un roi voisin déclara la guerre au sultan qui fit ses préparatifs; mais comme il était trop vieux, il plaça son armée sous le commandement de ses deux beaux-fils, et 1ls partirent.

Le bouc aussi partit.

Bientôt après, l'armée du sultan retourna

victorieuse. Le sultan ordonna qu'on fît des fêtes qui durèrent trois jours et trois nuits.

Le premier jour, au moment où les deux princes passaient sous les fenêtres du palais, leurs femmes leur jetèrent des fleurs.

La troisième princesse jeta une rose à un très beau jeune homme qui marchait à côté des princes.

Le second jour, au même cérémonial, elle jeta au même jeune homme un Jasmin et pendant le défilé de la troisième journée, elle lui lança un tamarin.

Ses sœurs aînées trouvèrent mauvais que la jeune princesse se comportât ainsi à l'égard d’un étranger, tandis qu'elle était en puissance de mari. Elles lui firent d'abord des observations, mais voyant qu'elle enriait et se moquait d'elles, elles allèrent le dire au sultan.

Le sultan entra dans une telle fureur, qu'il eût sans doute tué sa fille, si celle-ci épouvantée et affolée n'eut confessé et expliqué que ce jeune homme n'était autre que son propre mari.

Le soir venu, le bouc ne rentra pas! Il avait disparu.

Le désespoir de la jeune, princesse augmenta avec les jours. Il arriva qu'elle crut qu'iln’y avait pas au monde une plus malheureuse créature qu'elle. On avait beau la raisonner, lui conter les histoires des plus illustres et des plus malheureux amants, tout cela, loin de la consoler, augmentait encore son chagrin.

Un jour, l'idée lui vint de savoir par ellemême, s'il existait au monde une femme aussi malheureuse qu'elle.

Elle fit construire un bain et fit annoncer dans tous les quartiers de la ville que toute femme qui voudrait venir s'y baigner était libre de le faire, à condition de raconter à la princesse le plus grand malheur qu'elle avait eu pendant sa vie. «

Toutes les femmes de la ville et des environs accoururent; l’une raconta que son mari la battait, l'autre que son mari lui préférait une affreuse vieille ou une laide négresse, une troisième que son mari l’avait divorcée et que son amant s'était marié avec une autre femme qui, certes, ne la valait pas-!.….

Aucune de ces femmes n'eut le talent d'in-

téresser, ni de captiver, même pour un instant, l'attention de la princesse. : Elle était toujours triste.

Un jour, enfin, vint une pauvre vieille femme. Elle n'avait sur elle qu’une chémise en lambeaux. ;

Cette vieille lui raconta une histoire qui eut Îe don d'intéresser la princesse. Elle l’écouta donc sans l’intérrompre jusqu’au bout.

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