HISTOIRE DE LA VIEILLE
La vieille‘commença en ces termes :
« Avant-hier, le soir, j'étais allée au bord de ‘la rivière pour laver la ‘seule chemise que je possède, dans l'intention de me présenter, ce matin, à votre bain, lorsque je vis non loin de moi une mule chargée de deux outres qu’elle remplissait d’eau.
» Une fois ces outres remplies, elle alla un peu plus loin et frappa la terre: du sabot de ‘son pied de devant. La terre s’entr’ouvrit et je vis la mule descendre par une pente dans l'intérieur de la terre.
» Oubliant de laver ma chemise, je suivis la mule et j'entrai à sa suite dans le souterrain.
» J'arrivai bientôt dans une grande salle qui paraissait être la cuisine d’un grand palaïs. Lés marmites étaient rangées sur le feu; on les entendait chanter et on sentait une bonñe odeur de cuisine en pleine fonction.
» N'y voyant personne, ni chef, ni marmitons, je m'approchai d’une marmite et voulus ‘la découvrir. À peine avais-je touché au couvercle, que je reçus une tape sur ma main et une voix me cria dans les oreilles :
» — Touche pas, jusqu'à ce que sa maîtresse vienne ! ‘
» Je reculai ‘éffrayée; j'entrai à l'office où je vis la huche ouverte et pleine de ‘pains frais ‘qui sentaient fort bon; l'envie me prit d'en goûter, mais lorsque étendant la maïn, jétais prête à saisir le pain, ma main reçut une tape qui claqua sur son dos, et la même voix invisible s’écria à mes oreilles :
» — Touche-pas, jusqu'à ce que sa maîtresse vienne |!
» Ma frayeur s’accrut; je marchai droit devant moi; je passai dans Îles appartements.
Les salles en étaient plus richement décorées les unes que les autres; les meubles, les tentures et les tapisseries surpassaient en richesse et en beauté, en éclat et en variété, tout ce que l’on peut imaginer! Enfin, j'arrivai dans une grande salle au milieu de laquelle se trouvait un grand bassin; autour du bassin, il y avait quarante sièges dont l’un était plus grand et plus beau que les autres.
» Je ne vis d’abord personne non plus dans cette salle, mais, en même temps que j'y entrais, j'entendis un bruit semblable à celui que font les pieds d'un troupeau de chèvres marchant sur des pierres.
» Je me blottis sous un divan; bientôt je vis entrer des boucs qui les uns après les autres allèrent se placer chacun devant un siège et se rangèrent ainsi autour du bassin.
» Ils étaient quarante, mais le dernier était monté sur l’avant-deraier.
» Le bouc qui chevauchait ainsi sur son compagnon descendit et se plaça devant le siège le plus élevé.
» Ils restèrentainsi sans bouger un moment, puis tous ensemble se secouèrent:... au même
instant leurs peaux tombèrent, et ils se transformèrent tous en autant de beaux jeunes gens dont le plus beau était leur chef. [l se jeta le premier dans le bassin et tous l'y suivirent, s'y baignèrent, puis ils en sortirent et s’assirent sur leurs sièges, qui s'étaient couverts de serviettes de toutes sortes.
» Lorsqu'ils se furent séchés, celui qui était entré monté sur son compagnon, commença à pleurer en s'écriant à travers ses sanglots :
» — Oh! princesse de grâce et de beauté!"
» Tous ses compagnons pleuraient et sanglotaient. Les meubles, les murs, les portes, les plafonds, tout, enfin, jusqu'aux fenêtres et aux parquets gémissaient et se lamentaient… g'étutèrfendre l’imel.…
» Après qu'ils eurent bien pleuré, le prince se leva ; ses compagnons en firent autant et chacun se retira dans ses appartements où tous se couchèrent et dormirent. »
Ainsi termina la vieille.
1. C’est le nom de l'héroïne du conte, et en général de toutes les héroïnes des contes populaires.
O8 LES FOLK-LORES EN ÉGYPIE
À mesure qu'elle racontait son histoire, Sitt-el-Husna, de plus en plus intéressée, ne laissait pas échapper un mot, et lorsque la vieille eut terminé et qu'elle cessa de parler, la princesse ne douta plus que le bouc monté sur son compagnon et qui s'était transformé en un si beau jeune homme, ne fût son mari.
Dès ce moment, elle ne pensa plus qu'à aller le rejoindre. |
Elle dit donc à la vieille qu'elle lui donnerait tout, vêtements, bijoux, argent, tout ce qu'elle pouvait enfin désirer, à la condition qu’elle la conduirait dans le souterrain.
La vieille consentit.
Le lendemain donc, de bonne heure, Sitt-el- Husna alla chez la vieille où elle attendit jusqu’à la nuit tombante. À ce moment, la princesse très impatiente lui demanda s'il n'était pas temps de partir.
La vieille lui dit d’attendre encore, attendu qu'elles ne pourraient partir que lorsque la lune se verrait sur la terrasse du four.
Les yeux de la princesse, à partir de ce moment, ne quittèrent plus le haut du four, et dès que la lune y parut, elle réveilla la
vieille et toutes deux allèrent au bord du fleuve.
La mule était là qui remplissait ses outres.
Lorsqu'elle frappa du pied le sol, que la terre s’entr'ouvrit et qu'elle s'engagea dans le souterrain, les deux femmes l'y suivirent et allèrent jusque dans la cuisine.
La vieille se dirigea vers les marmites, qui rangées sur le feu, chantaient joyeusement; elle découvrit une marmite, goûta au mets qui
y cuisait, en découvrit une autre, puis une troisième, puis toutes, sans que ses mains n'eussent reçu aucune tape, et elle n'entendit aucune voix lui défendre de les toucher.
Elle vit aussi les mets les plus succulents, en goûta etforça la princesse à en faire autant. Le pain également, dans la huche, se laissa prendre sans protestation; tout était bon et bien meilleur que ce qu'on mange d'habitude.
La vieille remarquait, cependant, que tout était changé depuis sa dernière visite. En effet, on sentait une joie régner partout dans ce palais enchanté.
Conduite par la vieille, la princesse arriva enfin dans la grande salle du bassin: les deux
100 LES FOLK-LORES EN ÉCYPTE
femmes se cachèrent et virent les quarante boucs entrer dans le même ordre qu'avait indiqué la vieille, le dernier bouc monté sur son compagnon.
Ils se rangèrent autour du bassin, se dépouillèrent de leur peau, se transformèrent en quarante jeunes gens, très beaux, prirent leur bain, et au moment où ils en sortaient, la princesse reconnut son mari !.. Elle voulait courir vers lui, mais n'ayant pas de voile pour couvrir sa figure, la pudeur la retint de paraître ainsi le visage découvert devant tant d'hommes étrangers!
Cependant, le prince, s'étant assis sur son siège comme à l'ordinaire, commença à pleurer, à se lamenter et à appeler la princesse à travers ses sanglots.
Tous ses compagnons, au lieu de limiter, comme de coutume,se mirent à rire; les murs, les portes, les voûtes, tout, enfin, au contraire du prince, paraissaient gais, contents et satisfaits !
Le prince surpris et inquiet se leva: ses compagnons le quittèrent joyeusement, et luimême se dirigeait tristement vers son appar-
tement, lorsque la princesse ne tenant plus et n'écoutant plus les conseils timorés de la vieille, sortit de sa cachette et se présenta devant le prince son époux.
A sa vue, le prince, transporté de joie, ne voulut pas écouter ses excuses pour n'avoir pas su garder son secret, [Il apprit à la princesse qu'elle venait, par son courage et sa persévérance, de rompre le charme qui le tenait enchanté. -Le prince put, dès lors, retourner sur terre sous sa forme humaine.
La princesse le présenta au sultan, son père, qui fut très joyeux. Ses sœurs, reconnaissant dans ce beau jeune hommele guerrier vaillant auquel la troisième princesse avait lancé des fleurs au retour de la guerre, ressentirent, pour leur sœur, une plus grande jalousie, mais durent faire semblant de se réconcilier avec elle et d’être contentes.
Le sultan ordonna de célébrer cet heureux événement par des fêtes splendides qui durèrent sept jours et sept nuits.
Le prince et la princesse continuèrent à s'aimer,
[ls vécurent longtemps et eurent beaucoup d'enfants.