‹ Contes populaires inédits de la vallée du NilChapitre 19 sur 39 · UN MARIAGE AU PROFIT DU MARI · texte numérisé non relu

UN MARIAGE AU PROFIT DU MARI

TL y avait une fois un marchand; il était si ES que plus d’une cliente était attirée dans sa boutique par sa beauté.

Îl était jeune, il avait de grands yeux noirs et s’habillait toujours avec luxe et propreté; en un mot, il faisait l'admiration de tous ceux qui le voyaient.

1. Publié dans le Bulletin de l’Institut égyptien Pisérie,)nt 6, 188$, .p:1102.

Un jour, une dame fort belle s’approcha de sa boutique et sous prétexte de faire des emplettes entra en conversation avec lui.

Les manières de la dame et sa conversation mirent le marchand en bonne humeur, à tel point que la dame s’aperçut qu’il devenait amoureux d’elle.

Elle quitta la boutique et s’en alla.

Le lendemain, elle revint à la même heure, accompagnée d’une autre dame, plus jeune, plus jolie et encore plus belle qu’elle-même.

En voyant la nouvelle venue le marchand n’eut de soins que pour elle.

Lorsqu'il fut bien établi pour les deux dames que le beau marchand préférait la plus jeune d’entre elles, la plus âgée prenant la parole lui dit :

« Par le Prophète, hier tu n'avais pas assez de tes yeux pour me regarder !.. Aujourd’hui c'est ma fille qui captive ton attention! Par le Prophète, ce n’est pas pour t’en faire un reproche, car si tu désires. l’épouser, tu n’as qu'à la ‘demander et jetée la donne en mariage.

— Certes, dit le marchand, ce n’est pas le

désir qui m’en manque, car je jure Dieu que.

même en rêve, je ne crois pas avoir vu une telle beauté !... Mais.

æ Non! non! interrompit la mère, n'aie aucun souci, nous n'exigerons de toi ni dot, ni frais de noce. Nous te prenons tel que tu es; ta beauté et ta jeunesse suffisent à ma fille.

Ils convinrent alors qu'il n’y aurait ni fêtes bruyantes, ni musique, nt invitations, ni promenades de la mariée à travers la ville, et qu’on se marierait tout bonnement d’après les prescriptions strictes de la loi, sans faire ni plus ni moins;

Qu'ils inviteraient un cheikh pour écrire le contrat, enregistrer les déclarations des parties, consigner la déposition des témoins, etc., et que le soir même le plus beau garçon du Caire aurait pour compagne la plus belle fille du monde. Ê

Ayant ainsi tout arrangé, la mère se tourna vers sa fille et lui dit :

( Allons, ma fille, rentrons chez nous préparer tout pour recevoir dignement le mari, qu’il était ta destinée d’avoir, » et elles s’en allèrent.

Le soir même, comme on en était convenu, les deux jeunes gens étaient mariés et dans les bras l’un de l’autre.

Le lendemain, après avoir pris son bain, le marchand alla à ses affaires comme de coutume.

A la tombée de la nuit, il rentra dans sa nouvelle demeure et monta au harem.

À peine fut-1il dans la chambre, il vit le lit étendu et sous la moustiquaire, sa femme dans les bras d’un jeune et ‘admirablement beau garçon. k

Sa belle-mère se trouvant derrière lui sur le pas de la porte, il se tourna vers elle et lui dit :

(Qu'est ceci ? Je me réfugie en Dieu !

— Priez pour le Prophète ! répondit la belle-mère.

— Que la bénédiction de Dieu soit sur lui et sur sa famille et tous ses compagnons ! dit le jeune homme.

1. Quand dans le bas peuple une discussion s'engage ou qu'elle s'’échauffe, la partie qui a gardé son sang-froid dit la première phrase, l’'adversaire est obligé de répondre par la seconde; il s'ensuit un répit, souvent la discussion prend une

— Crois-tu, mon fils, reprit la mère, que je t'ai donné ma fille sans exiger de toi aucune dot, ni t’astreindre à aucune dépense, pour que tu trouves mauvais qu'elle agisse à sa guise et selon son caprice ?.….

«Dis-moi encore, penses-tu que ma fille et moi nous pourrions subvenir à nos besoins et aux tiens si elle n’était pas libre de choisir les moyens ?... Ah! vraiment tu es bien exigeant ! »

Le jeune homme, plein d’indignation, en signe de dégoût cracha à terre et dit :

« Que Dieu me fasse miséricorde ! Je me mets sous la garde de Dieu !...

— Par le Prophète, calme-toi, mon fils, reprit la belle-mère, et si ce genre de vie ne peut te convenir, rien n’est plus facile pour toi que de répudier ma fille et de nous quitter. »

Le jeune homme exaspéré s’écria en s’adressant à sa femme :

« Par Dieu et par le Prophète, je divorce !... »

autre tournure, quelquefois la querelle au lieu de s’'échauffer tombe et on finit par s'entendre.

Dès qu'il eut formulé le divorce, avant qu'il ne sortit de la chambre, sa femme se leva et sortit de dessous la moustiquaire. Elle était tout habillée. Elle courut se couvrir le visage . |

Aussitôt après, le jeune homme qui était couché auprès d'elle se leva. Le marchand fut bien surpris de voir que ce jeune homme était aussi une femme et qu'elle était également tout habillée. Celle-ci en se levant avait dénoué ses cheveux qui lui tombèrent jusqu'aux chevilles ; elle Îles avaïît arrangés comme la coiffure d’un homme pour le tromper plus aisément.

Comme il restait la, éloué par la Surprise et émerveillé de la beauté des deux jeunes femmes, la belle-mère, qui avait introduit les deux témoins du mariage et le cheikh, prit la parole et dit :

« Témoignez, mes frères que cet homme a répudié sa femme ! Allons, mon fils, tu n'as

1. Une fois divorcée, la femme ne doit plus se. montrer le visage à découvert à celui qui fut son mari, puisqu'elle lui devient étrangère.

plus que faire ici, va-t-en chez toi et à l’avenir garde-toi de juger sur les apparences !.…

Celle-ci, comme la femme que tu viens de répudier est ma fille, c'est sa sœur cadette. Ma fille aînée va à présent pouvoir se remarier avec son premier mari, qui dans un moment de colère l’avait répudiée par trois fois. Tu comprends le pourquoi ?.. Va-t-en donc et que Dieu te conduise ! »

Le marchand s'en fut coucher tout seul dans sa maison de garçon‘.

1. La femme est divorcée dès que le mari dit : Tu es divorcée ; c’est le divorce appelé divorce pouvant être retourné ou repris. Il peut encore divorcer une seconde fois de la même façon et reprendre sa femme. Cependant, il ne peut la reprendre que trois mois après chaque divorce, au plus tôt.

S'il désire donc Ia reprendre, toute la cérémonie consiste à lui dire quelques mots consacrés dont le sens est : « .Je reprends ma femme, » et elle se trouve remariée.

Mais s'il divorce une troisième fois, le divorce est définitif. Si cépendant il désire après ce troisième divorce la reprendre, il faut qu'elle consomme un véritable mariage avec un tiers et que ce tiers la répudie; dans ce cas seulement le remariage avec le premier mari est légal.

Si un mari, la première fois qu'il divorce, dit : Tues divorcée par trois fois, alors la femme est con-

sidérée comme si elle était réellement divorcée par trois fois.

La loi qui régit le mariage et le divorce est très compliquée et nous n’avons pas la prétention de donner ici tous les cas; nous nous sommes contenté de donner les principaux points qui expliquent le conte que nous avons rapporté.

J'ajouterai à ces cas un cas où le mariage après le divorce devient une impossibilité canonique; c'est lorsque l'homme dit à la femme : « Tu es comme ma mère, ma sœur ou ma fille, » etc., en un mot s’il lui dit qu'élle est comme si ellé lui était apparentée à un degré tel que le droit canon ne pourrait l'autoriser à contracter un mariage légal avec elle.

Le divorce, même dans le bas peuple où il est un fait presque coutumier, est considéré comme une action honteuse, surtout le divorce par trois fois; un des serments les plus solennels est le serment que l’on fait en invoquant comme preuve de bonne foi ou à l'appui dela véracité dece que l’on avance Le divorce par:trois fois, car si on manquait à sa parole ou si on avait menti, on se trouverait ipso facto divorcé par trois fois. Ce qui est une honte. Bien plus, même dans la basse classe, c'est une injure grave que de PrAVEAURE ces sortes de serments.

Dans les moyennes et les hautes classes, en Egypte, le divorce, et surtout le divorce par trois fois, est une chose rare et très réprouvée par

l'opinion publique.

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