Pièce d'or
et dès qu'il sut que sa femme était accouchée — sans se douter de quoi — il demanda à voir ses enfants.
Quand il les vit, plus navré encore que son épouse, 1l dit : « Que la volonté de Dieu soit faite. » Il aima cependant à la folie ces deux petits animaux, et soit à table, soit au prétoire, 1l les avait toujours, l’un sur son genou droit, l’autre sur son genou gauche.
Quant aux deux petits princes, la sagefemme les avait donnés aux deux cruelles tantes qui les enfermèrent dans une caisse enduite de goudron et les jetèrent ensuite en pleine mer au caprice des flots.
Les vagues poussèrent la caisse vers le bord du rivage, juste en présence d’un homme qui faisait sa prière sur Le rivage.
L’attention de celui-ci fut attirée, 1l prit la caisse et se dit : &« O mon Dieu, je ne désire ni richesses, ni autres choses ! Qu'est-ce que c'est que cette caisse et qu'y a-t-1il dedans ? » Puis il ouvrit la caisse et en sortit les deux petites créatures qui suçaient leurs doigts mignons. [Il demanda à Dieu la force et la permission de les élever et rentra fort heureux
de pouvoir faire une bonne action.
A l’heure du déjeuner une gazelle apparut et allaita les deux petits, l’un de sa mamelle droite, l’autre de sa mamelle gauche, et ne cessa que lorsqu'ils furent complètement rassasiés ; puis elle disparut. Cette gazelle nourricière vint les trouver journellement jusqu’à ce qu'ils furent sevrés et qu'ils purent manger tout seuls.
Le garçon et la fille restèrent auprès de leur bon père adoptif jusqu’à ce qu'ils devinrent adultes, et un jour l’honnête homme leur dit : « Dans deux jours je mourrai, mes chers enfants; je vais donc vous parler pour la dernière fois, écoutez-moi attentivement : je désire d'abord que vous m'assistiez jusqu'à ma dermière heure, puis faites tout le nécessaire et enterrez-moi ici même. Prenez aussi ce sac, mes enfants chéris, il est plein d'or, et ce mors que vous voyez, jetez-le dans la mer, il en sortira un superbe cheval tout harnaché, montez-le et il vous conduira où vous voudrez. »
Le bon vieux mort, les jeunes gens suivirent exactement les dernières volontés de celui qui les avait sauvés d’une mort certaine
et qui s'était donné la peine de les élever jusqu'à cet âge. Quand ils l'eurent enseveli, ils jetèrent le mors à l'eau, le cheval en sortit et leur demanda où il fallait les porter. Ils demandèrent à aller à la ville la plus proche. Dès qu'ils y arrivèrent, le cheval leur dit : Lâchez les rênes et arrachez deux crins de ma queue; s’il vous arrive n'importe quoi d'embarrassant ou d’ennuyeux, pressez ces deux crins et je vous apparaîtrai pour vous venir en aide. »
Ils prirent les deux crins et s’en allèrent par toute la ville. [ls rencontrèrent un marchand de café fort pauvre qui ne vendait qu'un quart de rotoli de café en poudre par jour. Ils s’assirent à ses côtés eten un clin d'œil le marchand vendit deux rotolis. Illes remercia fort chaleureusement et était émerveillé, comme tout le monde, de leur beauté sans égale dans la ville.
Un marchand de bric-à-brac passa devant eux, il tenait en main un paquet de quarante clefs et criait qu'il les vendait au prix qu'indiquerait l'acheteur.
&« À moi pour mille dinares », cria El-
Chater Mohammed (qui était le jeune fils du roi dont nous racontons ici l’histoire).
« Que Dieu te bénisse, mon fils, et te donne grand gein; tu viens d'acheter un superbe palais ; va. entre avec ta sœur, ouvre les trente-neuf portes, mais laisse la quarantième fermée : c'est un conseil paternel que je te donne, suis-le. »
Entré dans le palais avec sa sœur, El- Chater Mohammed se mit à ouvrir toutes les portes et trouva toutes les pièces pleines de bijoux; arrivé à la quarantième il hésita une minute, puis la curiosité le poussa à ouvrir. Il ouvrit donc et sa mère lui apparut, il la perça de sa lance, sans se douter qui elle était, et la coupa en deux. Lui et sa sœur descendirent ensuite au jardin et pressèrent les deux crins. Le cheval leur apparut et demanda ce qu'il devait faire.
( Je veux que ce jardin porte des fruits hors de saison. »
Aussitôt les nombreux arbres desséchés se couvrirent de toutes sortes de fruits et le jardin offrit un magnifique spectacle,
Le frère et la sœur en furent enchantés, et
l'hiver rigoureux se changea soudain en un beliété.
Leurs tantes se rappelèrent alors du passé et tremblèrent à l’idée que les enfants étaient encore en vie. Elles envoyèrent chercher l'infâme sage-femme d'autrefois et lui demandèrent si elle savait qui demeurait dans la maison du vizir un tel. Elle leur répondit, un frère et une sœur. Il n’y avait plus de doute, c'étaient eux. Elles donnèrent cinq dinares à la sage-femme et lui dirent d’aller trouver le roi et de lui faire comprendre que Chater Mohammed et sa sœur Sit-el-Hôsn oual Gamal étaient dans le pays pour enlever le royaume de leur souverain et qu'il devrait les faire arrêter et leur trancher la tête.
Elle leur promit fidélité et obéissance puis alla trouver le roi et lui communiqua la chose, en chargeant iniquement des calomnies les plus affreuses le frère et la sœur qui, comme on ne l’a pas oublié, étaient les enfants de ce même roi. Elle dit aussi au souverain : Il ya un moyen bien simple de vous défaire du jeune prince, Altesse; vous n'avez qu’à l'envoyer à la recherche de l'arbre de Sitti-Han, je garan-
tis qu'il n’en reviendra pas, caril sera mangé par les bêtes féroces qui peuplent les environs et personne n'en est jamais revenu. »
Le roi le fit appeler et lui dit : « Si tu veux demeurer dans notre ville, il nous faut apporter l'arbre de Sitti-Han, autrement nous t’exilons. »
El-Chater Mohammed obéit; il rentra, embrassa sa sœur et partit après lui avoir donné la bague qu'il portait au doigt, en lui disant : « Si je meurs, la bague te serrera fort le doigt, adieu ! »
Arrivé hors de la ville, il pressa les deux crins et son cheval apparut; il le monta et lui dit : «Mène-moi à l'arbre de Sitti-Han. »
Quand ils se trouvèrent en présence de la première ghoule, le cheval s’arrêta court et dit à son maître : ( Je ne puis faire un pas de plus, car je crains les ghoules. »
El-Chater Mohammed n'’hésita pas une minute; il descendit de cheval et continua sa route tout seul; arrivé à la première ghoule, il lui dit : « El-Salam Aleïkom, 6 bonne ghoule.
— Si tu ne m'avais pas salué en commen-
çant je t'aurais avalé; maintenant ne crains plus, Ô brave Mohammed; dis-moi ce que tu désires.
— Je suis à la recherche de l'arbre de Sitti- Han.
— O mon fils, Ô malheureux, où vas-tu ?
Tu ne sais donc pas que tous ceux qui ont eu l'intrépidité d'aller le chercher n'en sont point revenus ? |
Cependant, écoute : «Sur la route se trouve ma sœur; elle a un jour de plus que moi et est d'un an plus savante que moi. Si tu la vois en train de chauffer son four et de moudre du sel, cache-toi et ne l'approche pas: si au contraire elle moud du blé, cours à elle et suce du lait de son sein droit. Dis-lui aussi que tu es le nourrisson d'Abdel-Rahim, puis suce son sein gauche et dis-lui que tu es le nourrisson d’'Abdel-Raman, expose lui enfin ta demande, »
El-Chater Mohammed remercia la bonne ghoule et se mit en route.
Arrivé devant la ghoule, il vit qu'elle était en train de moudre du sel; il se cacha et attendit. Elle se leva, lava ses mains et se mit à moudre du blé. Il accourut et fit tout ce que
lui avait recommandé la ghoule. Elle le laissa faire et lui demanda d’où venait tant d'amour et ce qu'il désirait. Il lui dit qu'il désirait l’ârbre de Sitti-Han.
Elle lui fit signe de s'asseoir et lui donna à manger, puis elle lui apporta un agneau coupé en quatre et Jui dit : « Prends cet agneau et va tout droit devant toi; tu trouveras un superbe palais à quatre colonnes; dès que tu y arriveras un gros aigle s’abattra sûr toi pour te faire du mal; devant le palais s'élève un bel arbre, n’y touche pas tout de suite; donne d’abord un quartier de mouton à l'aigle, il le méttra dans son bec à droite, donne-lui ensuite un sécond quartier qu'il mettra à gauche, puis retire-toi. L’aigle se rapprochera encore de toi, tu lui donneras alors le reste. Alors seulement prends l’arbre entre tes deux bras et secoue-le en lui disant : Le moment est venu, à arbre de Sitti-Han.
Aussitôt Sitti-Han, la maîtresse de l’arbre, apparaîtra à sa fenêtre et te dira : Salut, Ô Chater Mohammed, ô mon chéri, ô lumière de mes yeux, dis-moi donc deux mots et monte chez moi que je t'amuse ! Prends bien garde
de lui répondre, ne lui dis pas un mot et tu auras l'arbre que tu désires. »
El-Chater Mohammed, enchanté, s'en alla en emportant le mouton. Tout ce qu'avait dit la ghoule arriva et, de son côté, il ne fit que comme elle le lui avait ordonné.
Sitti-Han voyant qu'il persistait à ne pas dire un mot comprit que c'était lui qui devait posséder l'arbre et le lui donna. Tout radieux, il l’enleva et se mit en route. Arrivé à la demeure des ghoules il pressa les deux crins, son cheval lui parut, il monta en selle et rentra en ville. Il planta l'arbre dans son jardin et aussitôt planté, celui-ci se couvrit de fruits et devint d’un beau vert.
El-Chater Mohammed se rendit ensuite au palais royal et dit au souverain qu'il avait rempli sa tâche, puis il rentra chez lui.
Ses tantes l’apprirent, elles firent venir la sage-femme, lui donnèrent cent dinares et lui dirent d'aller trouver le roi et de lui faire observer qu'il fallait, non seulement l'arbre, mais encore Sitti-Han elle-même, avec tout son monde et son palais.
La sage-femme fit fidèlement la commission
au roi et ajouta même que comme El-Chater Mohammed avait réussi à se procurer l'arbre en surmontant tant d'obstacles, il pourrait très bien aussi lui ravir le royaume.
Le roi fit venir El-Chater Mohammed et lui communiqua la chose en le menaçant de lui faire trancher la tête s’il n’obéissait pas.
Notre brave alla conter le fait à sa sœur, puis appela son fidèle coursier, le monta et se mit en route. Arrivé au gîte des ghoules, le cheval s'arrêta. El-Chater Mohammed descendit à terre et continua sa route, il échangea le salut avec la première ghoule qui lui demanda pourquoi il revenait dans ces lieux; quand elle l’'apprit, elle lui dit : &« Va trouver ma sœur, la reine des ghoules, et fais comme la première fois. »
Tout se passa comme la première fois et quand Sitti-Han vit qu'il n'y avait moyen de le faire parler, ni de le persuader de monter, elle le suivit avec tout son palais. Arrivé à la retraite des ghoules, El-Chater Mohammed pressa les deux crins, son cheval parut et tous se rendirent à la ville. Il déposa le palais avec Sitti-Han dedans, dans son jardin, en face de
l’arbre de celle-ci; puis il se rendit chez le roi et lui dit qu'il avait encore réussi. On étaiten plein hiver, mais en vertu de la joie et du contentement de notre brave, on se trouva comme par enchantement en plein été. Les tantes surent alors qu'il était là et vivant et heureux; elles firent venir la sage-femme, lui donnèrent cette fois-ci mille dinares et lui dirent qu'il fallait chercher encore un procédé quelconque pour le perdre : (Va et dis au roi, finirent-elles par dire, qu'avant de lui donner sa liberté il doit exiger de lui qu’il trouve un tout petit garçon qui par un discours éloquent prenne sa défense: nous croyons et espérons qu'il lui sera impossible de le trouver. »
La sage-femme obéit. El-Chater Mohammed fut mandé et le roi lui ordonna ce qui précède. Sitti-Han, questionnée à cet effet par le pauvre mais brave persécuté, lui répondit que c'était chose facile mais qu'il devait demander trois jours de délai au roi.
Ces trois jours furent accordés par -Sa Majesté, mais à une condition : El-Chater Mohammed devait donner un dîner qui pût suffire à tout le peuple, non-seulement de la ville mais encore des environs.
El-Chater Mohammedle dit à Sitti-Han qui lui répondit : (€ Va les inviter, tout sera prêt à votre retour. )
Sitti-Han se mit à l'œuvre, elle découpa de la mélokhia' qu'elle mit au feu dans une immense chaudière avec du bléet quand le roi arriva avec ses innombrables sujets, tout était servi. [ls en mangèrent pendant dix jours sans pouvoir jamais vider la chaudière; le roi en fut très intrigué et demanda l'enfant qui devait plaider la défense de notre héros. Celui-ci alla le demander à Sitti-Han qui lui dit : & Sors, fais deux pas et appelle Oumm Zérig en lui disant : Donne-moi ton fils Zeid, que je l’amène voir sa tante. »
El-Chater Mohammed le fit et aussitôt la terre s’ouvrit et il en sortit un petit enfant. Il le prit et l'amena chez le roi. Celui-ci le fit asseoir et fut fort embarrassé pour lui poser une question; il ne pouvait en croire ses yeux.
1. Sorte de légume corchoras alitorius dont les variétés sont : C. trilocularis, C. tridrûs. Illustration de la flore d'Égypte, p. $3, par ASHERSON et SCHWEINFÜHRT. Mémoires de l’Institut égyptien, tome II. |
L'enfant lui dit alors : &« Que me veux-tu, Ô roi ! Demande et je te répondrai ! »
Le roi tout étonné lui dit : « Mais qui donc es-tu ?
— Je suis Zérig et tout à ton service, écoutemoi bien, mais d'abord donne-moi à manger car j'ai grand faim. »
Le roi lui fit donner de la nourriture et assista à son repas; il vit que tous les mets qu'on mettait devant lui disparaïissaient en un clin d'œil, le petit enfant avalait tout et criait tout le temps qu'il avait encore faim. Quand il eut avalé tous les mets du palais et que tous les assistants en furent stupéfaits le roi dit au petit enfant que c'étaient là des actions sataniques.
L'autre lui répondit d'un air étonné : ( Tu es roi et sultan, et tu ne peux pas manger autant que moi?
— Tu es une merveille, mon enfant, lui dit le roi, et je n'ai jamais n1 vu, ni entendu ce que je vois en ce moment-ci.
— Tu es plus merveilleux encore, mon roi, car jen'ai jamais vu ce qui se passe cheztoien ce moment-ci.
— Comment? Que veux-tu dire? Expliquetoi donc. |
— Voici, à roi, le sujet de mon étonnement:
Tu mets à ta table avec toi deux chiens que tu crois être tes enfants, quand tes véritables enfants, ceux que ta femme a conçus et qu'elle t’avait promis avant et le lendemain de ton mariage, quand ces enfants, dis-je, sont vivants comme toi et moi et se trouvent dans cette ville. »
Le roi ne comprenant plus rien lui demanda qui ils étaient.
« Ce sont, reprit l'enfant, El-Chater Mohammed et Sit-el-Hôsn oual Gamal, la merveille de notre temps. Leurs infâmes tantes, avec l'aide de ton indigne sage-femme, te les ont enlevés et remplacés par des chiens. Et aujourd'hui encore, Ô roi, ces méchants te poussaient à tuer ton fils, ton propre fils. »
Le roi en ce moment ne se possédait plus de joie, il était le plus heureux des hommes; il couvrit d'or le jeune mais éloquent orateur qui avait dévoilé toute la vérité et après avoir tendrement embrassé ses chers enfants, il fit élever un grand bûcher et brûla vivantes ses
284 LES FOLK-LORES EN ÉGYPTE deux belles-sœurs et la sage-femme. Châtiment bien mérité.
D'autre part, il y eut de grandes réjouissances et dans le palais il n'ÿ eut que joie et bonheur continuels.