‹ Contes populaires inédits de la vallée du NilChapitre 7 sur 39 · IT · texte numérisé non relu

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La seconde femme alla reprendre sa place après avoir terminé son anecdote, croyant avoir plus intéressé le seigneur Kadi que la première. Celui-ci, sans laisser deviner les impressions qu'il ressentait, se tournant vers la troisième femme :

« À vous, ma fille, dit-il, de nous raconter la plus intéressante anecdote de votre vie. »

La plus jeune des trois amies se leva et prenant la parole, commença son récit en ces termes :

& J'étais mariée à un Turc, collecteur des taxes dans une préfecture. Son service l’obligeait à s’absenter très souvent. Pendant ces absences, j'étais libre de recevoir mon amant.

» C'était un jeune homme beau comme le jour, aimable, fort, bien fait, plein de condescendance pour moi et toujours prêt à satisfaire mes moindres désirs! Pouvais-je ne pas l'aimer ?

» Son seul défaut était qu'il dépensait beaucoup, sans savoir gagner de l'argent pour subvenir à ses goûts. Mais qui n’a de défaut ici-bas !... d'ailleurs je l’aimais et il me le rendait au centuple.

» Un jour mon mari rentra de la préfecture, prépara son baudet, remplit sa besace de papiers de service et de vêtements et me demanda si je pouvais lui donner du pain et quelques aliments pour la route. Je lui donnai tout excepté le pain, car ayant fini notre provision, la négresse était en train d'en pétrir pour une nouvelle semaine qui commençait.

» Mon mari étant très pressé de partir, et ne pouvant attendre que le pain fût envoyé

au four et cuit, s’en alla au marché pour s'en procurer. Îl laissa le baudet tout bâté dans l'écurie, devant la mangeoire.

» J'étais là à attendre dans la cour le retour de mon mari, lorsque tout à coup je vis entrer mon amant.

» — Il me faut, dit-il, de suite trois ou quatre cents piastres!

» — Par le Prophète je n’en ai pas, lui disje; où veux-tu que je les prenne! et sachant l'usage qu'il en voulait faire, je pris un air maussade.

» — Hé bien, ma sœur, reprit-il, par Dieu, je vais prendre le baudet de ton mari et le vendre. J'en aurai ce qu’il me faut absolument!

» — Ne fais pas cela, par le Prophète, m'écriai-je en colère, tu ne le prendras pas, ni ne le vendras. Mon mari va partir à l'instant et 1l aura besoin de son baudet!

» — Que faire donc, au nom de Dieul s'écria-t-il. [Il avait l’air si malheureux, me pria si instamment, me démontra si péremptoirement que, sans cet argent, il était perdu, qu'à bout d'arguments je ne résistai plus, et lui laissai emmener le baudet.

» Bientôt après mon mari entra.

» Il alla à l’étable, il vit la têtière pendue à un clou, le bât et le bissac à terre, mais de baudet, point!

» — Femme, qu'est devenu mon âne?

s'écria-t-il.

» — Mon ami, lui répondis-je tranquillement, il vient de sortir et m'a dit qu'il allait tenir audience dans le Mehkémeh de tel village, et je lui nommai un village à environ une demi-heure de distance de la ville où nous demeurions.

» — Te moques-tu de moi!... commençat-1l avec fureur, lorsque l'interrompant :

» — À Dieu ne plaise! repris-je, suis-je capable de te tromper ! D'ailleurs, l’oseraisje que ton esprit est trop éclairé pour se laisser prendre à mes grossières et faibles inventions; mais le fait est que je suis très étonnée que tu ne te sois pas aperçu, où que tu ne saches pas que ton baudet est enchanté, qu'il se transforme de temps à autre en Kadi ! Ë |

» — Allah!... Allah! fit mon mari.

» Sans lui laisser le temps de parler ni

de réfléchir et l’interrompant de nouveau, je répris *

» — La première fois que je vis sortir un homme de notre maison, j'en àïi eu une peur effroyable, ne l'ayant pas vu entrer d’abord, et ne le connaissant pas même de vue, j'ai pensé perdre mes sens! [l me soutint et m'empêchant de tomber, il me dit avec beaucoup de bonté : — N'aie pas de crainte, ma fille; je suis un malheureux Kadi, que de méchants sorciers, sans doute par vengeance, ont transformé en âne. Je n'ai aucun recours contre mes ennemis, ne connaissant pas leur science occulte! Je dois ainsi vivre, tantôt âne, tantôt Kadi, selon que je suis en liberté ou occupé de mon ministère, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de me délivrer des incantations de mes ennemis! Au nom de Dieu, ne me maltraitez pas, et surtout n'en parlez ‘à personne; car si votre mari connaissait mon secret, comme c'est un homme d'une religion éclairée, il me vendrait pour ne rien avoir de diabolique en sa possession!

» Ce disant, il partit, me laissant dans une grande perplexité. Devais-je te cacher le

mystère de ton baudet, moi qui n'ai rien de caché pour toi? ou devais-je te le dévoiler, comme c'était mon devoir de femme bonne musulmane? Par le Prophète, j'étais embarrassée |

» Je me décidai cependant à ne point t'en parler, pour ne pas t'obliger à vendre un baudet qui te convenait; d'abord c'était un joli et bon animal, jeune et vigoureux, et puis, le cas échéant, il aurait pu te donner un bon conseil légal! D'ailleurs, il paraissait redouter que tu ne t'en défasses, et il avait raison, car où aurait-il trouvé un meilleur maître que toi ?…

» Pendant que je parlais ainsi sans désemparer, mon mari ne pouvait cacher son étonnement, lorsque je m'arrêtai. Après un moment de silence et de réflexion :

» — Que faire à présent, dit-il; je ne puis cependant attendre que cet âne-kadi finisse ses audiences ; il me faut partir.

» — Voilà, repris-je, ce que je ferais, si j'étais de vous; cependant vous êtes incontestablement plus intelligent que moi, vous avez sans doute trouvé un moyen !…

» — Voyons ton avis, reprit mon mari avec impatience, comme j'avais cessé de parler.

» — Hé bien! dis-je, vous irez au village où siège ce Kadi; vous lui ferez, par signes, comprendre que vous avez besoin de ses services comme baudet. Il vous comprendra et vous suivra, car ces sortes de malheureux sont toujours plus ânes que kadis!

» L'idée lui plut et il partit. Au moment où il sortait de la maison, je lui criai de prendre avec lui une poignée de fèves, parce que, ajoutai-je, s'il a l'air de ne pas vous obéir vous lui montrerez sa nourriture favorite, de telle sorte que si vous n'avez pu l’amener par la persuasion, vous vous en rendiez maître par gourmandise, vice commun aux deux natures de votre monture enchantée. Mais gardez-vous dans tous les cas de le maltraiter ; âne et Kadi, il est doublement têtu et vindicatif!

» Là-dessus il part, arrive au village, entre dans la salle d'audience du Mehkémeh où le Kadi siégeait.

» Le Kadi voyant qu’un Turc, qu'il reconnut sans doute pour appartenir à la préfec-

ture, lui faisait des signes qu’il ne comprenait pas, crut qu'il voulait lui parler en particulier, s'imaginant déjà que c'était une communication importante que le préfet lui envoyait faire par ce Turc. Il se lève et suit mon mari; celui-ci satisfait du succès marchait devant lui en lui montrant les fèves pour mieux l’amorcer, pensait-il.

» Dès qu'ils furent dans le pas-perdu :

» — C'est bien mon ami, lui dit mon mari, croyez que je suis bien fâché de la sorcellerie qui vous tient enchanté, et certes ce n’est pas pour vous contrarier; mais je dois partir pour service de l'État, et je ne puis vraiment attendre que tu finisses ta journée ici. Transforme-toi donc en baudet et partons.

» Le Kadi, au comble de l’étonnement, ne comprenait rien à ce que lui disait mon mari ; il crut le Ture atteint de folie, ou d'envie de lui soutirer quelque argent pour s'acheter un baudet. Quoiqu'il en soit, pour éviter un scandale devant ses justiciables, et plus encore pour ne pas exaspérer le Turc et le mettre en fureur, il résolut de se tirer le mieux qu'il pourrait de cette mauvaise rencontre.

D — Vous paraissez, mon maître, avoir perdu votre baudet, dit-il donc à mon mari, et désireux de le remplacer; rien de plus juste. Prenez ces trois cents piastres; c'est jour de marché, vous en trouverez à acheter à la porte de la ville. Adieu!

» Ce disant, il remit dans la main de mon mari les trois cents piastres et rentra dans la salle d'audience, prenant un air plus important que quand il en était sorti.

» Mon mari pensa que c'était par l'effet de mon indiscrétion, que le charme du Kadi s'était dissipé; et qu'il s'était racheté luimême; il s’en alla, satisfait d'être débarrassé d'un âne enchanté et plus ou moins en puissance du démon.

» Le public crut que le Kadi venait d'avoir communication d’une affaire importante, tellement il avait l'air grave et réfléchi lorsqu'il rentra dans son tribunal.

» Quant au Kadi qui savait bien avoir été joué, il pensait aux moÿens qu'il emploierait pour se faire rembourser en exploitant ses plaideurs.

» Mon mari, en arrivant au marché, aper-

çut un baudet qui lui parut devoir lui convenir ; après un léger examen il le reconnut pour sien; le repoussant avec mépris :

» — J'ai bien besoin d’un baudet, s’écriat-il, mais cela ne sera pas toi: car, tantôt Kadi, tantôt baudet, tu ne peux faire mon affaire ! s

» [l en acheta donc un autre, vint me conter ses aventures, m'embrassa et partit.

» Tout le monde fut donc satisfait.

» Mon amant eut l'argent dont il avait besoin. |

» Mon mari se procura un meilleur baudet sans bourse délier. |

» Et le Kadi volé trouva un prétexte pour amener sa conscience à composition et gagner sur ses administrés le double de ce que ce damné Turc lui avait extorqué!

» Et moi, seigneur Kadi, je suis aussi satisfaite parce que je vais avoir la pièce d'or, en vous promettant de ne plus cônter cette anecdote; ce qui vous remplira, j'ose l’espérer, de satisfaction. »

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