‹ Contes populaires malgachesChapitre 43 sur 114 · Deux cents francs · texte numérisé non relu

Deux cents francs

manda lequel d’entre eux s’appelait Takinga, chacun répondit : « C’est moi, Takinga. » L'homme, étonné, retourna chez les parents et leur dit : « Je n’ai pas pu reconnaître le fils que vous m’avez vendu. Vos enfants prétendent s’appellertous Takinga. » — « Revenez demain, reprirent les parents, vous irez encore aux champs et vous prendrez celui de nos enfants qui aura un morceau de manioc attaché autour du cou ; ce sera Takinga. » Celui-ci partit, le lendemain, garderies bœufs, un morceau de manioc attaché autour du cou. Mais il savait pourquoi on l’avait ainsi marqué. Il arracha du manioc dans un champ et en suspendit un morceau au cou de chacun de ses frères. L'acheteur arriva quelques instants après ; et il vit avec stupéfaction que les sept enfants portaient la marque qui devaient lui indiquer Takinga. Il retourna en avertir les parents qui en furent également surpris. Un autre jour, les parents marquèrent Takinga aux lèvres, et l’acheteur le reconnut enfin et l’amena avec lui. Chemin faisant, notre drôle demanda à son nouveau maître la permission d’aller faire ses adieux à ses parents, en promettant de ne pas rester longtemps. Celui-ci le laissa aller et Takinga courut à l’endroit où étaient cachées les 40 piastres qu'on avait comptées à son père. Il s’en empara sans être vu de personne et rejoignit ensuite son

TAKINGA

maître: « Voulez-vous me laisser me racheter dit-il à celui-ci? », — « Oui répondit l’étranger 1 ». Takinga lui remit les 40 piastres et redevint libre. Loin de retourner chez ses parents, il se mit à vagabonder d’ici de là. Il vit, un jour, par hasard, le jardin de Trimobe 2, l’animal à figure humaine, qui était plein de bananes cuites. Takinga avait faim, et il en mangea. Le monstre parut; mais le voleur lui échappa en se sauvant sur une pierre polie et glissante où Trimobe ne put le rejoindre. Le lendemain, Takinga fut pris pendant qu’il dérobait des ananas : « Que vas-tu me faire, demanda-t-il à Trimobe? » — « Je vais te manger, répondit l’ogre. » — « Si vous me tuez maintenant, reprit Takinga, ma chair aura une mauvaise odeur; laissez-moi passer encore quelques jours et mettez-moi en attendant dans cette corbeille. » Trimobe l’enferma dans une corbeille et partit ensuite pour la chasse. Takinga déchira son enveloppe et s’en alla au jardin des bananes. L’ogre l’aperçut et essaya de le saisir; mais il ne put le suivre sur la pierre polie où s’était réfugié Takinga : « Où te retrouverai-je demain,

1. Un esclave ne peut se racheter qu’autantque son maître y consent.

2. Monstre fabuleux à corps d’animal et figure d’homme qui ne pouvait pas se mouvoir sur une surface plane.

demanda Trimobe? » — « Au jardin des ananas, répondit Takinga. » Mais il se garda de s’y rendre et resta dans les bananiers. Trimobe ne le trouva donc pas au rendez-vous ; mais, le jour suivant, il le vit dans les ananas et le poursuivit sans l’atteindre, Takinga s’étant encore réfugié sur la pierre lisse : « Où nous verrons-nous demain, demanda l’ogre? » — « Au jardin des ananas, dit Takinga. » Trimobe alla au contraire dans les bananiers et l’attrapa : « Que vas-tu faire de moi, dit Takinga? » — « Je vais te manger, répondit Trimobe. » — « Amenezmoi chez vous, ajouta Takinga; mettez-moi dans un panier plein de pierres, que vous porterez sur votre tête. Chaque fois que vous m’appellerez, je jetterai une pierre et vous direz ensuite : la pierre tombe, Takinga est encore là. » Trimobe accepta cette proposition, et on se mit en route. Chemin faisant, Takinga jette une pierre; aussitôt Trimobe dit : « la pierre tombe, Takinga est encore là. » Et ils continuèrent ainsi jusqu’à la case de l’ogre. Mais au moment de passer la porte, Takinga sauta du panier et s’enfuit. Trimobe croyant que c’était une pierre, dit : la pierre tombe, Takinga est encore là. Arrivé dans sa case, il constata avec stupéfaction qu'il ne restait que des pierres dans le panier. Le lendemain, Trimobe rattrapa Takinga dans les bananiers. « Qu'allez-vous me

TAKINGA

faire, demanda ce dernier? » — « Je vais te manger, répondit l’ogre. As-tu encore quelque chose à me proposer? » — « Faites-moi cuire, dit Takinga. Faites bouillir de l’eau et conservez-moi dans une grande natte. Maintenant que ma mort est proche, je vais vous révéler quelque chose. Groyez-y, car on dit vrai au moment de la mort. Quant je serai cuit, je vais me dédoubler et vous trouverez deux hommes dans la marmite. » Trimobe fut enchanté d’apprendre cela. Il ordonna ensuite à ses deux enfants de coudre Takinga dans une natte et de le plonger ensuite dans l’eau dès qu’elle bouillirait. Les enfants, après avoir fermé la porte de peur que le prisonnier ne s’échappât, s’apprêtaient à mettre Takinga dans la marmite lorsque celui-ci leur dit : « Touchez l’eau pour voir si elle est suffisamment chaude. » Au moment où les deux enfants se penchaient sur le bord de la marmite pour toucher l’eau, Takinga les saisissant par les pieds, les plongea dans l’eau bouillante. Lorsqu’ils furent cuits, il alla prendre un bain dans un étang. Sur ces entrefaites, arrive Trimobe. Il avait vu Takinga se baignant; mais il l’avait pris pour un de ses. enfants. Il s’approcha du foyer et tira les deux corps de la marmite. En mangeant il s’aperçut qu’il y avait quatre mains et quatre pieds. C’est bien vrai ce que m’a dit Takinga, se disait-il

en lui même; il s’est doublé en cuisant. Son repas fini, il sortit et reconnut Takinga qui se baignait dans l’eau : « Trimobe, demanda ce dernier, as-tu fini de manger tes enfants ? » L’ogre le poursuivit, mais s’arrêta devant la pierre lisse sur laquelle s’était réfugié Takinga. Il regrettait d’avoir mangé ses enfants : « Takinga, dit-il ensuite, aide-moi à monter sur la pierre, je ne te tuerai pas. » Takinga lui lança une corde pour le faire monter; mais arrivé à mi-chemin, Trimobe l’ayant menacé il le laissa retomber en bas. » Trimobe le pria encore de l’aider à monter sur la pierre : « Plantez des piquets pointus en terre, au bas de la pierre, dit Takinga, et je vous ferai monter. » Trimobe obéit sans réfléchir, espérant manger Takinga quand il sera arrivé sur la pierre lisse. Mais à michemin, Takinga lâcha la corde, et l’ogre, tombant sur les pointes, se tua. Takinga devint ainsi très riche, car il hérita de tous les biens de Trimobe.

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