‹ Contes populaires malgaches: recueillis, traduits et annotésChapitre 86 sur 117 · LA JEUNE FILLE ORGUEILLEUSE I · texte numérisé non relu

LA JEUNE FILLE ORGUEILLEUSE I

piastres promises. Le paysan alla ensuite retrouver sa femme : « Retournons chez nous, lui ditil ; il y a longtemps déjà que nous sommes chez tes parents. » Et ils partirent. (D'autre part, le riche propriétaire des terres louées au paysan était aussi retourné chez lui). Chemin faisant, le mari fit part à sa femme du subterfuge qu'il avait employé pour l'épouser : « Ce n'est pas notre maison celle dans laquelle tu as habité. » — « Où est-elle donc? demanda la femme étonnée. » — « Tu le verras quand nous y serons. » L'étonnement de la femme redoubla en voyant une petite cabane en mottes de terre, sans aucune natte ni ustensiles de cuisine à l'intérieur. Ils arrivèrent vers le soir, et l'homme dit à sa compagne : « Va chercher de l'eau et du bois à feu pour faire cuire notre nourriture. » La femme tombait de surprises en surprises; mais hélas! elle était mariée. Elle se lamentait et se mit à pleurer. Les larmes ruisselaient sur son visage : « Pourquoi m'as-tu ainsi trompée, dit-elle à son mari? Je suis malheureuse maintenant ! » Elle supplia le paysan de faire prononcer le divorce; mais il refusa. Elle partit chez ses parents, et leur raconta la supercherie dont elle était victime. Sa mère en fut très chagrine. On fit demander encore au mari s'il voulait divorcer. Il refusa de nouveau, mais il consentit cependant à divorcer à con-

ï 56 CONTES POPULAIRES MALGACHES

dition qu'on lui donnât beaucoup d'argent et d'autres choses. Les parents de la fille acceptèrent ce marché ; et notre paysan devint riche de pauvre qu'il était. La jeune fille autrefois si orgueilleuse auprès des riches fut ainsi trompée par un pauvre diable. Cette histoire a donné naissance au proverbe suivant : Celle qui est orgueilleuse envers ses semblables sera punie de son orgueil.

LE GOURMAND ■ (Antambahoaka)

Il y avait, dit-on, un vieillard très gourmand qui avait une nombreuse famille. Un jour, il acheta du sel % le fit piler en cachette, et l'enferma dans une calebasse qu'il cacha ensuite sous le bord inférieur du toit, au-dessus de la porte. A chaque repas, avant de manger son riz, il se tenait, pour prendre du sel, debout devant la porte; puis disait en s'étirant : « Oh ! que je suis fatigué ! » Il prenait en même temps qu'il étendait les bras, un peu de sel dans la calebasse. Retourné près de son riz, il promenait une première fois la main au-dessus et frot* tait le pouce contre l'index, en disant : « Si

i. J'ai recueilli ce conte chez les Antambahoaka du village de Mananjaryi

2. Le sel est un des principaux articles d'importation à Madagascar;

j'avais du sel, j'en mettrais comme ça, j'en mettrais comme ça. » Puis, faisant le même geste une seconde fois, il assaisonnait sa nourriture, en laissant tomber le sel qu'il avait pris. Sa femme et ses enfants qui ignoraient sa supercherie, croyaient que le chef de famille faisait seulement semblant de mettre du sel dans son riz.

La femme finit cependant par s'apercevoir de cette tromperie. Un jour que le mari travaillait aux champs, elle enleva le sel qui se trouvait dans la calebasse et le remplaça par du sable. Le soir, au moment du repas, l'homme alla prendre du sel comme il avait l'habitude de le faire. Puis, sans s'apercevoir de la substitution .il dit en joignant le geste à la parole : « Si j'avais du sel, j'en mettrais comme ça; j'en mettrais comme ça. » Mais lorsqu'il se mit à manger, le sable craqua sous ses dents. Il regarda sa femme; puis lui cria, en colère : « Ne peut-on pas vanner le riz de façon à ce qu'il ne contienne pas de sable ?» — « C'est le riz, répondit la femme qui contient du sable? Estil possible que tu te trompes à ce point. Ce n'est sûrement pas un grain de sel qui est tombé dans ton riz; peut-être est-ce un morceau du toit. » L'homme s'apercevant qu'il était deviné, avoua tout : « Pardonnez-moi, dit-il ; je croyais que vous ignoriez ma supercherie : mais vous vous en êtes aperçus. »

KOTOKOFAFA ET DINGADINGANA '

(Betsimisaraka)

Un jour, Kotokofafa 2 errait dans la campagne, cherchant à apaiser sa faim.

Voyant que le riche Dingadingana faisait labourer ses rizières, il se joignit aux travailleurs pour gagner sa nourriture. Son travail fut si bien fait et si rapidement terminé que Dingadingana lui dit : « O Kotokofafa, tu es un excellent laboureur, et je veux t'en récompenser : je te donne la main de ma fille. » Kotokofafa accepta avec joie, car il n'aurait jamais prétendu à devenir le gendre d'un homme si riche.

De retour chez lui, Dingadingana dit à sa

î. Le texte de ce conte m'a été dicté par un Betsimisaraka de Tamatave.

2. Nom propre composé de Kolo (nom d'homme) et Kofafa (balai).

ibO CONTES POPULAIRES MALGACHES

femme et sa fille : « Je viens de trouver un homme sage, de bonne conduite et très travailleur. Ma fille, je te le donne pour mari. C'est Kotokofafa. Voici une bonne case dont je vous fais cadeau. Vous l'habiterez quand vous serez mariés. » — « Que faites-vous, Dingadingana, répondit la femme? vous donnez votre fille à Kotokofafa, un pauvre diable sans sou ni maille? » — « Mon père, ajouta la fille, je n'épouserai jamais un pauvre diable comme Kotokofafa; dussiez-vous me maudire et me déshériter. » — « Ce pauvre diable, je le préfère à tous ceux qui peuvent prétendre à ta main, reprit le père. La misère dans laquelle il a vécu lui a donné de Pexpérience pour l'avenir. » Kotokofafa qui assistait à cette scène, se rendit dans la case que lui avait donnée son beaupère. Il y fit appeler sa femme, mais celle-ci persista dans son refus.

A quelque, temps de là, les affaires de Dingadingana l'obligèrent à s'absenter. Kotokofafa demanda à le suivre. Son beau-père s'y opposa d'abord; puis finit par céder. Dingadingana lui fit donner des porteurs ', et ils partirent tous

i . Les voyages ne peuvent s'effectuer à Madagascar qu'en pirogue ou en filanjana, espèce de chaise à porteurs. Ce dernier moyen permet de voyager plus rapidement qu'en pirogue; mais il est aussi beaucoup plus dispendieux.

KOTOKOFAFA ET DINGADINGANA l6l

deux. En arrivant dans un village, Dingadingana envoya ses serviteurs chercher du poisson pour en manger avec du riz. Chacun des esclaves prit une direction différente. Kotokofafa qui était aussi allé à la pêche, trouva des perles, de Pargent et des vêtements. Tout heureux d'avoir fait cette trouvaille, il revint vers son beau-père et lui demanda la permission de retourner près de sa femme, prétextant un grand chagrin d'en être séparé. Dingadingana se rendit à son désir et Kotokofafa retourna chez lui. Aussitôt arrivé, il envoya chercher sa femme pour qu'elle lui fît cuire du riz. Celle-ci ne voulut rien entendre. Kotokofafa lui fit dire une seconde fois : « Femme, ton mari a faim.

Viens lui faire cuire son riz. » Nouveau refus. Kotokofafa qui avait mis les perles, l'argent et les vêtements dans trois jarres, fit prier alors sa belle-mère de venir le voir : « Où est ton riz, dit cette dernière en arrivant, je vais te le faire cuire. » — « Cherche dans ces trois jarres, répondit Kotokofafa. » Elle regarda dans la première, et vit les perles : « Il n'y a pas de riz dans cette jarre, Rakoto, dit-elle. » — « Il est probablement dans la seconde, répondit l'homme. » La seconde était pleine d'argent : « Je n'en trouve pas davantage dans celle-ci, reprit la femme, surprise de voir tant de richesses. » — « Regarde dans la troisième, dit Koto-

kofafa. » La troisième jarre était remplie de vêtements. S'apercevant que son gendre était devenu riche, la femme dépêcha quelqu'un auprès de sa fille pour lui dire de venir faire cuire le riz de son mari : « Il y a, ajouta-t-elle, chez Kotokofafa quelque chose de nouveau qui t'intéressera beaucoup. » La fille ne se fit pas attendre. Dès qu'elle se présenta, Kotokofafa lui dit : « Toutes ces perles t'appartiennent. » Elle consentit alors à épouser Kotokofafa, mais seulement lorsqu'elle eut vu les richesses qu'il possédait.

Pendant qu'elle comptait les perles et l'argent de son mari, arrive une femme dont le mari était très jaloux. Cette dernière regarda longtemps les richesses de son amie ; puis elle rentra chez elle : « Pourquoi quittes-tu ma case, lui dit son mari ? Tu es restée longtemps chez Kotokofafa; tu as dû te donner à lui. » — « Non, répondit la femme. Tu sais bien que la femme et la belle-mère de Kotokofafa habitent dans sa case. Il me serait donc impossible d'être à lui, même si j'étais assez dévergondée pour oublier mes devoirs d'épouse. » — « Tu m'as trompé, reprit l'homme ; nous allons divorcer. Tu pourras ensuite épouser Kotokofafa. » La femme accepta avec joie cette transaction sachant que l'autre était riche. Son mari la conduisit immédiatement chez Kotokofafa et la lui offrit pour

KOTOKOFAFA ET DINGADINGANA l63

épouse devant tout le village. Celui-ci tout heureux d'être recherché pour mari, dit à la fille de Dingadingana : « Que penses-tu de cela? un homme vient de m'amener sa femme pour que je l'épouse? J'en aurai donc deux. » — « Épousela, répondit la femme. Prends-en trois, quatre, si tu le désires. » Kotokofafa était on ne peut plus heureux. Dingadingana arriva sur ces entrefaites, et apprit avec plaisir que le ménage de de Kotokofafa était très uni malgré la présence de deux femmes. Celui-ci avoua son second mariage à son beau-père : « A ton aise, lui dit Dingadingana; tu peux en épouser d'autres si tu le désires. » Kotokofafa était heureux; rien ne lui manquait ; richesses, esclaves, jolies compagnes venaient à lui : « Si j'étais pauvre, disaitil, personne ne voudrait de moi ; comme je suis riche toutes les femmes veulent m'avoir pour époux. »

De là est venu ce proverbe : le riche et le pauvre peuvent changer de situation : le riche peut devenir pauvre, et le pauvre, devenir riche.

LA FEMME GOURMANDE l

(Betsimisaraka)

Un homme avait épousé une femme très gourmande dont il eut beaucoup d'enfants.

Un jour qu'un mort se trouvait dans le village, sa femme lui dit : « Va-t-en à la maison mortuaire. » (La femme pensait que son mari lui rapporterait de la viande du festin des morts; le mort en lui-même ne l'intéressait pas.) — « J'y vais, répondit le mari; mais j'ai à travailler un peu auparavant. » Et il prit sa bêche et partit pour la rizière. Arrivé là, comme il avait apporté deux lambas, il enveloppa dans l'un d'eux sa bêche, et la planta au milieu du champ de riz, en guise de mannequin représentant un homme occupé à travailler. Il s'en alla ensuite

i . Le texte de ce conte ma été dicté par un Betsimisaraka.

LA FEMME GOURMANDE l65

à la maison du mort. La femme voyant de chez elle la bêche entourée du lamba s'écria : « Ah ! le sot, qui est encore là au lieu d'aller chercher de la viande chez le mort! » Elle regardait souvent pour voir si l'homme était parti, mais elle le revoyait toujours à la même place. Elle insultait son mari, ne sachant pas qu'il était déjà à la maison mortuaire. Lorsque le soir fut arrivé, tout le monde revenait de la maison du mort.

Elle se mit en colère pensant à son mari qui ne lui rapporterait pas de viande. Celui-ci pria un de ses amis de dire à sa femme : « Réunissons ensemble nos parts de viande, à trois ou quatre. Si ma femme demande : Combien y en a-t-il qui en ont eu? Répondez-lui : Chacun a eu sa part. » La commission fut exactement faite; et la femme entra en fureur en apprenant cela, supposant que son mari, resté à la rizière, n'avait rien eu. Elle quitta le toit conjugal en emmenant tous ses enfants. Le soir, le mari arrive apportant de la viande du repas des funérailles. Il envoya emprunter une grande marmite en fer, à son beau-père chez lequel était retournée sa femme. Pour montrer qu'il avait eu sa part, il fit dire : « Prêtez-moi une grande marmite en fer pour faire cuire la viande qu'on m'a donnée. » Le beau-père prêta la marmite.

La femme gourmande fut étonnée en entendant ces paroles et se dressa immédiatement en fai-

l66 CONTES POPULAIRES MALGACHES

sant le mouvement d'aller retrouver son mari. Au même instant, ce dernier renvoyait la marmite parce qu'elle était trop petite : « Prêtezmoi une marmite plus grande, fit-il dire à son beau-père; celle-ci est insuffisante pour la quantité que j'ai à faire cuire. » Le beau-père en prêta une seconde. La femme demanda à l'enfant qui venait chercher la deuxième marmite : « Est-ce que ton père a apporté beaucoup de viande? » — « Oui, répondit-il. »

Comme la femme désirait beaucoup retourner auprès de son mari pour en manger, elle pinça son dernier né, qu'elle tenait au bras, pour le faire pleurer; et prit prétexte des pleurs de l'enfant qui, prétendait-elle voulait voir son père, pour retourner au domicile conjugal qu'elle avait abandonné brusquement. Elle dit à ses parents : « Mon enfant pleure de ne, pas voir son père, je vais le lui porter pour arrêter ses larmes. » En arrivant, elle dit à son mari :

« Père, ton enfant pleure, prends-le. » Et voyant alors la viande que l'homme avait apportée, elle ajouta que son retour était motivé par les pleurs de son enfant : « Femrne, répondit l'homme qui découpait la viande à petits morceaux, tu es trop gourmande; notre union ne peut plus durer : nous allons divorcer. La bêche que j'ai entourée de mon lamba et mise au milieu de la rizière, était destinée à te

Page 1