‹ Contes populaires [microforme]Chapitre 11 sur 17 · ALIAS · texte numérisé non relu

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enragée.» C’est la meilleure école que je sache pour un jeune homme de cœur. Il embrassera ensuite la carrière qu’il aimera de préférence, ce n’est pas moi qui voudrais le contrecarrer dans ses goûts, car je suis convaincu qu'il choisira celle qui lui ira le mieux et qu’il deviendra un citoyen aussi honnête qu'utile, et un bon père de famille.

Quant à mes filles, j'ai encore devant moi du temps et je n’en suis point en peine, car une fille honnête, sage, rangée, trouve toujours à s'établir. Les miennes, il est vrai, n’ont pas reçu une brillante éducation, jamais, au grand jamais, elles n’ont lu de roman, ni mis le pied dans un théâtre ; jamais non plus, elles n’ont fréquenté une société d’un rang plus élevé que le nôtre, mais elles ont appris, depuis longtemps, à aimer la maison et le travail, leurs habitudes sont toutes sédentaires et leur tenue est modeste. Quand une jeune fille ne sait pas d'avance si elle sera toujours grande dame, il est prudent de ne pas l’élever dans la soie et dans la ouate comme une poupée.

A voir la façon dont certaines gens élèvent aujourd’hui les leurs, on dirait vraiment qu'on n’a plus en vue que d'en faire des fiancées, qu'elles n'auront jamais à remplir les devoirs austères de l'épouse, que leur unique occupation sera de pianoter du matin au soir, de roucouler des romances et de courir d’une soirée à l’autre. Est-ce que l’honnête homme qui désire une femme selon son cœur n'ira pas la chercher au milieu d’une famille simple et honnête, plutôt que sur le parquet glissant d'une salle de bal, et s’il se décide à épouser une jeune fille sans fortune, ne laissera-t-il pas de côté celle dont l'apparence lui annoncera la prodigalité et le gaspillage, pour prendre une femme qui sache ménager, conserver et accroître le peu qu’il possède ?

& Ces paroles, débitées avec énergie et conviction, frappèrent tellement le voisin Pierre qu’il planta là le voisin Jean-Baptiste au milieu de ses poteaux et ne fit qu'un bond jusqu’à chez lui, bien décidé à ne pas omettre devant sa femme une seule des paroles qu’il venait d'entendre et qui resonnaient encore à ses oreilles comme autant de reproches pour le présent et de menaces pour l'avenir.

Il fallait d’ailleurs frapper un grand coup. Le voisin Pierre ne pouvait se dissimuler plus longtemps que l'on mangeait les revenus et le capital, et que du train d'enfer dont on allait, on courait, à toute vitesse, vers une ruine certaine.

— Madame ! dit-il en arrivant tout essoufflé dans la salle à manger où toute la famille se trouvait réunie pour le déjeüner, madame, le jeune Jean-Baptiste finit sa philosophie cette année et va apprendre immédiatement après un métier. Son père vient de me dire qu'il est bon, dans ces temps difficiles, qu’un jeune homme ait plus d’une corde à son arc.

Pierre finit aussi sa philosophie cette année, je crois. que ce serait une excellente idée de le mettre aussi en apprentissage.

— Grand Dieu! mon mari devient fou, s’écria Madame Pierre, en se jetant à la renverse dans son fauteuil et tenant les yeux fixés vers le plafond comme pour prendre le Ciel à témoin de l’infamie qu’on venait de lui proposer. Vouloir faire un ouvrier de mon fils, quelle honte !......Est-ce que mon enfant a étudié à fond le latin et le grec pour aller s’enterrer dans un atelier ? Non, non, mille fois nou, il faut qu’il devienne avocat, il faut qu’il brille au barreau et qu'il fasse un grand mariage. Quel est le riche assez ignare, assez stupide, qui irait donner sa fille en mariage à un pauvre diable d’artisan ?

hi: — Papa, vous n'êtes pas sérieux, dit alors le jeune ju Pierre en lançant à la tête paternelle quatre mots latins | tirés de St. Thomas d'Aquin : tèmeo hominem unius libri, ça signifie qu'il ne faut apprendre qu’une chose et apprendre bien.

— Qui trop embrasse mal étreint, hasarda la fille

1 | ‘4 ainée.

| 17 i — Ah ! ah ! continua madame Pierre, ce gros laid

Fin ta dit qu’il était bon qu’un jeune homme eût plusieurs LIU cordes à son arc, eh bien ! tu pourras lui répondre par

J un autre proverbe : trente-six métiers, trente-six mi-

| | Hs à sères, et tu ne lui feras pas mes compliments.

À 1 Le voisin Pierre courba d’abord la tête sous cette

1 sit triple condamnation, mais reprenant bientôt courage : [ii — Madame, continua-tl, le voisin Jean-Baptiste est Fi

peut être un gros laid,—ce que dans tous les cas je IE n’oserais affirmer sous serment,—mais ce que je puis EE assurer, C’est que c’est un homme d’un bon sens à toute | épreuve, qui a le talent d’arrondir son capital, tandis Mi: que le nôtre fond à vue d'œil Je croirais même que les dépenses que nous faisons pour nos filles sont exagé 11 “ii rées et ridicules. Il m'a dit...

— Assez, Monsieur, ou je vais croire que vous vous laissez conduire par ce vieux ladre, ce vilain marabout k dont les filles ont l’air de vraies servantes. Ça travaille p du balai, ça s'échine à coudre, je crois même que ça EL fait la cuisine. Fi! quelle horreur....Sans doute elles En n’ont guères besoin d’être bien belles pour trouver à ARS s'établir. Il y aura toujours quelque pauvre diable qui [l À viendra les déterrer dans leur tannière pour la dot qu’elles doivent recevoir. Mais sont-ce là des partis | | pour des demoiselles aussi accomplies que les nôtres ? 1 il A la vérité, nous sommes plus gênés que votre M. Jean- Baptiste, mais au moins nous vivons bien, nous ne nous refusons rien pas plus qu’à nos filles, et le jour approche

où nous serons amplement récompensés de nos sacrifices lorsque nous les entendrons appeler Madame la Baronne par-ci, Madame l’Ambassadrice par-là.

Que répondre à une pareille sortie ? Le mal avait jeté de trop profondes racines pour que l’on püt espérer d'y rémédier. Le voisin Pierre courba de nouveau la tête et ne dit plus mot.

Cinq ans se sont écoulés pendant lesquels les trois filles du voisin Jean-Baptiste se mariaient l’une après l'autre, on ne peut mieux.

Son fils ainé revenu d'Euronc s’est marié à son tour et exploite la terre paternelle qu'ilarrondira à coup sûr.

Quant à l'heureux père, depuis l'établissement de ses enfants, il a complètement changé de manière de vivre. Il ne travaille plus et roule voiture pour aller de l’une à l’autre de ses filles. Partout où il va, on le choie, on le caresse, c’est à qui l’entourera de petits soins, et il a déjà le bonheur de faire sautiller sur ses genoux des petits-fils bien joufflus et de charmantes petitesfilles. |

Les baronnes en perspective et les ambassadrices futures sont encore filles toutes trois, et le seront probablement toujours. Pour avoir plû à tout le ronde,

elles ont fini par ne plaire à personne. Le jeune avocat qui devait faire un riche mariage, se sentant incapable d'aucun effort sérieux, sans talent et déclassé, a épousé la Californie où il végète sans doute misérablement, tandis que ses parents, après avoir vendu leur belle maison de pierre, s'imposent, dans une maison de pension, les plus rudes privations pour permettre à leurs filles de briller encore quelques temps dans les bals et d’y pècher peut-être un mari.

Plus fait douceur que violence.

Il y avait une fois un habitant qui s'appelait Pierriche. Ce Pierriche était le frère cadet de ce fameux José le brocanteur, l’homme aux cinquante écus, dont j'ai déjà eu l'honneur de raconter les mémorables aventures.

Comme son aîné, le héros de cette véridique histoire avait bon cœur, bon pied, bon œil; mais comme lui aussi il se trouvait

Court d'esprit, par malheur, car d'aucune façon

11 n'aurait, comme on dit, pu découvrir la poudre,

Bien plus, ce n’eut été très facile à résoudre,

Quand Pierriche, en son champ, menait paître les bœufs, Quel était le plus bœuf d’entre eux.

Grâce à ses malencontreuses spéculations, José le brocanteur avait été contraint de demeurer éternellement célibataire ; Pierriche, au contraire, qui n'avait aucunement le génie du commerce, avait rencontré de bonne heure un cœur qui répondit au sien, et après une cour assidue de cinq ans, neuf mois et vingt-huit jours, il avait juré, au pied des autels, une inviolable fidélité à Marie Madelon, Madeleine ou Madelinette, car c’est ainsi qu’il appelait tour-à-tour sa chère femme, suivant que le baromètre de son humeur était au beau fixe, au variable ou à l’orage.

Ces époux champêtres avaient choisi, pour résidence, une chaumière perchée sur une butte, espèce de nid rustique presqu’enfoui sous le feuillage épais d'arbres de toute venue qui se miraient dans l'onde transparente d’une petite rivière bien capricieuse coulant toutexprès au pied de la butte pour désaltérer Pierriche et Madelon et ses enfants, car j'ai oublié de dire que Pierriche était père de famille.

A l'époque où commence cette histoire, ilavait quatre enfants—dont un au berceau,—ce cher Pierriche ;— plus une vache qui lui donnait du lait, du beurre et un veau chaque printemps, plus une paire de bœufs pour labourer son champ, un goret en bas âge, et enfin, —puisqu'un historien fidèle ne doitomettre aucun détail, —deux oies et un jars, et quelques volailles.

C'était une singulière pâte d'homme que Pierriche. Quelqu'un qui ne l'aurait pas vu à son foyer domestique aurait juré qu'il était la crème des maris présents, passés et futurs. Sous sa rude et grossière enveloppe il avait, en effet, tant de tendresses pour ses enfants ; il disait si souvent, à qui voulait l'entendre, que sa Madelinette était la perle des femmes ; tous les dimanches et jours de fête il faisait si allègrement, par n’importe quel temps, deux grandes lieues pour se rendre

à l'église la plus voisine, n'oubliant pas de se confesser au moins quatre fois l'an, de donner à son tour, sans se faire tirer l'oreille, le pain bénit et de payer scrupuleusement et exactement sa dime ; en un mot, il parais- -sait si bien s'acquitter de tous ses devoirs, que Pierriche, tout pauvre qu'il fût, était reputé le plus heureux mortel du canton et de bien loin.

Mais hélas ! trois fois hélas ! toute cette félicité n'était qu'extérieure, et le proverbe qui dit: «Il ne faut pas trop juger sur les apparences, » à mille fois raison ; Pierriche, le bon Pierriche, l'excellent Pierriche, le modèle du canton et de bien loin, avait un défaut, un uros défaut, un des plus affreux défauts qui puissent obscurcir le ciel conjugal : Pierriche était grognon, et son humeur grognonne le rendait naturellement querelleur et tracassier.

Dans les mauvais jours d'automne,—alors que les chemins sont boueux, défoncés, pleins d’ornières et de cahots,—Pierriche avait-il le malheur de rentrer chez lui, mouillé jusqu'aux os et éreinté, car dans Îles endroits les plus mauvais ça ne coûtait pas le moins du monde à ce brave Pierriche de s’atteler à sa lourde charrette et de donner un aussi vigoureux coup de collier qu'aucun de ses bœufs ;—eh bien ! notre héros avait à peine mené ses animaux à l’étable et débarrassé ses épaules humides de son lourd capot d'étoffe du pays qu'il répondait en grognant, en grommelant à Madelon qui lui faisait d'affectueux reproches sur le peu de soin qu'il prenait de sa santé :

— Oui! oui! tu l'as dit; j'aurais dû laisser ma charge et mes bœufs dans les cahots, hein ! Madelon ?.…

quelque chose, ça n’est pas bon à grand'chose ! Un

homme fait dix fois plus de besogne qu'aucune d'elles dans une journée. ï L'hiver, quand les jours sont si courts et les tempêtes

de neige parfois si redoutables au loin, Pierriche : venait-il à s'attarder à bûcher dans le bois, Madelon n comptait les minutes avec inquiétude ; à chaque instant

elle allait interroger le chemin, prêtant l'oreille au ”

moindre bruit qui annonçât l’arrivée du retardataire, h et si l'époux la surprenait ainsi, au lieu de lui savoir

> gré de ce témoignage de tendresse, il reprenait de sa d voix la plus grognonne : s' — Tiens! Madelon, je gage bien que tu me croyais dé perdu ?.... Bientôt, pour te faire plaisir, il faudra ” sans doute que je laisse les arbres se bûcher et les sou- ht ches s'arracher tout seuls : à moins que tu n’aies l'envie d’y aller toi-même. Ma bonne vérité, je crois dis

que tu en ferais du propre... Ah ! les femmes ! les femmes ! ne m'en parlez pas, un homme fait dix fois plus de besogne qu'aucune d'elles dans une journée.

Bref, hiver comme été, printemps comme automne, Pierriche, le bon Pierriche, l'excellent Pierriche, le modèle du canton et de bien loin, chantait toujours la mème gamme, rien que la mème gamme, à pr@pos de tout et à propos de rien.

Que voulez-vous, c'était passé chez lui à l'état de maladie chronique, de tic douloureux ; il ne pouvait plus vivre sans grogner, et il grograit d'autant plus que Madelon, cette pauvre chère Madelon, ne répondait à ses rebuffades que par des larmes dévorées ensilence et une patience angélique.

Il y avait déjà environ huit ans que Pierriche, devenu son propre bourreau, tirait continuellement à

boulets rouges sur son bonheur conjugal, lorsqu'un beau soir ou plutôt un vilain soir qu'il était revenu plus maussade et plus bourru que de coutume, il se mit à dire et à redire, répéter et répéteras-tu son éternelle complainte :

— Si les femmes sont bonnes à quelque chose, assurément elles ne sont pas bonnes à grand’chose un homme fait dix fois plus de besogne qu'aucune d'elles en une journée.

Cette fois Madelon n’y tint plus, on se serait lassée à moins. S'il est vrai que les airs les plus beaux finissent par fatiguer à force d’être joués, à plus forte raison une complainte aussi insipide, aussi fatigante et d’une telle ténacité devait-elle aboutir à une révolte.

Toutefois Madelon ne mit aucun emporter: ut dans ses reproches :

— Pierriche, dit-elle d’une voix émue, mon bon Picrriche, il y aura demain huit ans que nous sommes mariés, et ce serait mal commencer la neuvième année que de continuer de la sorte. Est-ce cela que tu m'avais promis quand tu as juré devant le bon Dieu et devant Mr. le curé, d'être toujours bon pour moi ? Est-ce cela que tu me promettais quand j'étais fille et que tu venais me voir, tous les soirs, sur la brune ? Me disais-tu, dans ce temps-là, que les femmes ne sont pas bonnes à grand'chose ? Pourquoi donc m'as-tu prise alors, mon pauvre cher Pierriche ? Te rappelles-tu cette fois que tu m'avais apporté ces beaux souliers français que j'ai encore aujourd'hui ? alors tu n'étais pas un gros méchant bourru comme maintenant, &t tu me disais de ta voix la plus douce : ma chère petite Madelinette, tes pieds sont trop jolis, trop délicats, pour être enfermés le dimanche dans des souliers de bœuf, mets ceux-ci pour l'amour de ton Pierriche, ce seront tes souliers de noces ; et nous ne nous sommes ,;nariés que trois ans et demi après ! tu le sais bien...

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Oh ! dans ce temps-là tu m’aimais bien plus qu'aujourd'hui. Etcepe:idant ai-je gaspillé ton butin ? N'estce pas moi qui ai filé, taillé et cousu ton capot et tes culottes de dimanches ? As-tu jamais acheté, dans le fort, une verge d'indienne pour les enfants ? N'est-ce jas moi qui ai habillé Pierrot, et notre petit Baptiste ? N'est-ce pas moi qui ai fait tous les habillements de notre pauvre chère petite Josette ? Oh Pierriche ! Pierriche ! j'avais bien raison de dire tout-à-l’'heure que tu n’aimes plus Madelon ?

Et Madelon essuya ses larmes avec le coin de son tablier.

— Ouaiche ! fit Pierriche qui commençait à s'émouvoir, car en définitive il se sentait coupable, tout cela ne veut rien dire ; un homme estun homme et une femme n'est qu’une femme... et un homme fait dix lois plus de besogne dans sa journée qu'aucune créature dans tout le pays.

— Oui-dà ! reprit Madelon, et bien! s’il est vrai qu'un homme fait dix fois plus de besogne qu’une créature, veux-tu faire mon ouvrage demain, Pierriche, et moi je ferai le tien ?

— Oh! ah! ah!en voilà une bonne, exclama Pierriche, en riant de son plus gros rire, mais deviens-tu folle, Madelon ?

— Point du tout... veux-tu, Pierriche, mon bon Pierriche ?

— Comme tu voudras, Madelon.

— Eh bien ! c’est fait... à demain.

— Oui, oui, à demain Madelon, et tu verras si une créature peut faire dix fois plus de besogne qu'un homme.

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Le lendemain qui était le neuvième anniversaire de son mariage, Madelon prit le petit Baptiste d’une main, la faux de son mari de l’autre et partit pour le champ, précédée de Pierrot et de Josette.

Pierriche la regarda partir d’un air narquois, et tout en l’accompagnant jusqu'au perron il ne puts’empècher de lui dire sous forme d’adieu,—tant il est vrai qu’on a beau vouloir chasser le naturel, il revient toujours au galop :— |

— Oui, tu vasen faire de l'ouvrage ! ah! les femmes! les femmes ! Un homme fait dix fois plus de besogne qu'aucune d'elles en une journée.

Sitôt qu’au détour du chemin Pierriche eut vu disparaitre sa petite famille, —car si bourru, si grognon qu'il fût, Pierriche, ce bon Pierriche, se serait fait couper en quatre pour sa femme et ses enfants ; —il rentra dans sa chaumière et demeura quelques InOments indécis, en peine de ses bras vigoureux, ne sachant pas comment commencer cette besogne toute nouvelle pour son tempérament et ses habitudes.

Enfin, comme il fallait commencer par quelque chose, le bon Pierriche retroussa bravement ses manches de chemise, et se mit à ranger, le mieux qu'il pût, c'est-à-dire le plus gauchement possible, tout ce qu'il y avait à ranger ou à déranger dans son intérieur. Puis vint le tour du balai qu'il réussit à casser, car il le manœuvrait à tour de bras comme un fléau.

Sur ces entrefaites, l'enfant, le Benjamin de la famille, qui sommeillait dans son berceau, fit mine de se réveiller, et Pierriche—dans sa précipitation—jeta par la fenêtre, d’une manière si raide, le tronçon du balai qui lui était resté dans les mains, qu'il cassa la patte de son jars, ce qui ne l’ermpècha pas de bercer le petit.

Tout en berçant, il lui vint à l'idée de faire du pain.

Pierriche monta dans son grenier, en descendit une

poche de farine qu’il vida dans la hûche, et se mit à pétrir la pâte avec fureur.

On était alors dans la canicule, et le soleil, —un beau soleil du mois de juillet—jetait par la porte ouverte des torrents de chaleur sur la hüche et Pierriche qui tournait et reivurnait sa pâte en geignant et suant à grosses gouttes.

Pierriche avait, dans sa cave, un petit tonneau de bière d’épinette, Pierriche avait chaud, Pierriche avait soif; Pierriche pensa donc qu'il ne ferait pas mal d'aller se rafraichir, et comme il mettait vite à exécution ses idées quand il lui en passait par la tête, Pierriche souleva la trappe de son plancher et se dirigea à tâtons vers la fameux tonneau.

Comme il se désaltérait largement avec cette légitime satisfaction d’un propriétaire qui boit de son propre crû, il entendit tout-à-coup, au-dessus de sa tête, un bruit formidable. Pierriche se précipita vers la trappe et d'un bond fut hors de la cave.

Horreur ! Ô spectacle trois et quatre fois déchirant pour un père nourricier !.....Le goret en bas âge avait renversé la hûche et dévorait la pâte à pleines gueulées.

Ivre..…...de fureur et ne sachant trop ce qu'il faisait, Pierriche, le bon Pierrichc détacha au malheureux animal un coup de pied si vigoureusement appliqué, que le goret en bas âge pirouettant sur lui-même, s'abattit comme frappé de la foudre, ouvrit un œil mourant qu’il referma soudain, et ne bougea plus.

Adieux les doux reveillons de Noël ! adieu les fêtes du nouvel an et des Rois ! avec son dernier soupir, le goret emportait la douce perspective du boudin et des jambons.

Pierriche entrevit tout cela dans un éclair ; et pour comble d’infortune, il s'aperçut alors qu’il tenait à la main la cheville de bois qui bouchait son tonneau.

ge

Adieu l’ambroisie champètre ! adieu ce doux et agréable breuvage d’épinette que ses enfants aimaient tant !

Il était donc vrai que pendant qu'il assassinait traitreusement son goret, l’épinette coulait à grands flots dans sa cave !.....

A cette effroyable pensée, le malheureux, l’infortuné .Pierriche poussant des cris qui n'avaient plus rien d’'humain, s’arracha une poignée de cheveux de désespoir.

Il se disposait à en arracher une autre, quand l'enfant, réveillé par ses cris, se mit fort à propos à pleurer de toutes ses forces.

À ces pleurs qui remuaient ses entrailles de père, Pierriche courut au berceau, enleva son enfant comme une plume et se mit à l’embrasser et à le faire sautiller sur Ses genoux.

Puis, comme le petit Benjamin continuait à pleurer de plus belle, Pierriche—qui d’ailleurs avait besoin de s'étourdir,—tourna le dos à sa malheureuse victime étendue sur le plancher à côté de la pâte qui com-

mençait à lever, et entonna d’une voix à ébranler une cathédrale :

C'est la cocote grise

Qui a pond dans l’église ;

Elle a pond un petit coco

Pour le petit Pierriche qui va faire do do, Do diche, do do !....

Pierriche allait aborder d’une voix encore plus formidable le second couplet de cette chanson harmonieuse et essentiellement soporifique, lorsqu'’en jetant un coup d'œil par la fenêtre de derrière qui donnait sur le potager, il aperçut sa vache dévorant à belles dents ses plus beaux choux.

Ah! la gueuse! ah l'écœurante ! s’écria Pierriche en

Pau

déposant à la hâte et bien doucement le petit dans son berceau, je crois bien, Dieu me pardonne, que le diable s'en mêle !......et Pierriche se précipita hors de sa ruaison, la bouche: pleine d’interjections et d’imprécations à l'adresse de sa vache :

Ohé ! Hue! Dia! la vilaine !......Ourche la gourmande !......

Mais la vache se souciait bien davantage de tondre les choux que d'écouter les invectives de son maitre.

Le pauvre Pierriche n’osant plus donner de coup de pied, fit comme le brigand Cacus de mythologique mémoire ; il s'enroula autour des poignets l'extrémité de la queue de l'animal, et comme il avait une force herculéenne, bon gré mal gré il traina la vache hors de son potager et replaça tant bien que mal la clôture qui en gardait l'entrée.

Tout cela avait pris du temps ; quand Pierriche essoufflé, à moitié rendu, rentra chez lui, les volailles, les deux ies et le jars boiteux se disputaient les restes de la pâte.

Evidemment tout conspirait contre ce pauvre Pierriche et le malheureux ne savait plus à quel Saint du paradis se vouer, ni que faire pour réparer autant que possible cette déplorable avalanche de désastres successifs.

Toujours est-il que Pierriche ne fitaucune cérémonie pour chasser, même brutalement, de son logis, les volailles, les deux oïes et le jars boiteux ; et afin de prévenir leur retour, il ferma la porte avec rage.

Mais ici se présentait une autre difficulté ; la porte demeurant fermée, Pierriche perdait de vue sa vache qui paissait dans le sentier menant au bas de la butte, et rien ne lui prouvait suffisamment qu’elle ne retournerait pas rendre visite à ses choux.

Alors une idée lumineuse traversa l'esprit de Pier-

les

riche. Il prit la corde à linge longue de plusieurs brasses, adapta un nœud coulant à chaque extrémité et courut en placer un autour du cou de la vache. Puis, comme il ne pouvait tenir la porte ouverte, il fit passer la corde par une petite lucarne qui se trouvait au-dessus, la coula sur une des poutres qui soutenaient le plancher de haut et se plaça autour du corps l’autre nœud coulant.

De cette manière Pierriche devait se trouver averti des moindres changements de direction de sa bête.

Ces dispositions terminées, comme il s’en allait midi, Pierriche songea sériéusement aux préparatifs du diner.

Mais hélas ! il était écrit sans doute que Pierriche ne pourrait pas mème faire bouillir la marmite ; car à peine l’avaitil mise au feu que la vache dégringolant dans la rivière enleva Pierriche à six pieds du sol.

Le malheureux se sentant ainsi monter tout d’un coup avec la rapidité d’un décor de théâtre, n'eut que le temps de s’arc-bouter avec force à la poutre et demeura suspendu dans le vide, gigotant comme un possédé et criant avec désespoir :

A moi Madelon ! à moi Madelinette ! tandis que la vache, étranglée par le nœud coulant qui lui serrait l'encolure, se débattait dans l’eau heureusement peu profonde et menaçait de se noyer.

Ma foi, lecteurs, je ne sais trop ce qu'il serait advenu de Pierriche et de sa vache, si, par bonheur, au moment même de cette effroyable catastrophe, Madelon et ses enfants ne se fussent plus trouvés qu’à quelques arpents de la maison.

Elle avançait à grands pas, cette chère Madelon ; elle avait le pressentiment d’un désastre quelconque, et ses pressentiments furent confirmés quand elle aperçut son jars qui boitait et sa vache à l'eau.

— Ho ! Pierrot ! vite, mon vieux ! Jette toi à l’eau et cours haler la vache, cria Madelon en coupant la corde d’un coup de faux, ce qui permit à Pierriche de retomber d'aplomb sur ses pieds, et Madelon frémissante, inquiète, ouvrant au large la porte de sa demeure, tomba face à face de Pierriche encore étourdi de sa chute et de sa suspension forcée, et restant immobile, hébété, la bouche béante devant sa femme qui le regardait avec étonnement, tandis que les enfants surpris regardaient tour à tour leurs parents et que le petit Benjamin,—comme s’il eut eu conscience de la scène solennelle qui allait se passer,—observait dans son berceau un silence profond digne des plus grands éloges.

Enfin Pierriche revenu à lui et ne pouvant plus contenir les larmes qui l’étouffaient, se jeta en pleurant dans les bras de Madelon. |

— Madelinette, ma chère Madelinette, lui criat-il à travers ses pleurs, je suis un brigand, un scélérat, un sans-Cœur !|

— Mais non, mon bon Pierriche.

— Mais oui !....beuglait Pierriche, s'accusant de plus en plus à mesure que Madelon voulait le disculper ; je te le repète, je suis un sans-cœur ; je tai ruinée, ma pauvre Madelon..…...J’ai tué le goret d’un coup de pied, } nous n'avons plus de bière d’épinette.

— Tout cela n’est rien, mon cher Pierriche !

— Bien oui, tu le vois, je suis un bon à rien, j'ai gaspillé notre farine, et j'ai cassé la patte du jars......Tu ne me pardonneras jamais tout cela.

— Eh ! bon Dieu, oui! mon cher Pierriche, mon bon Pierriche, je te pardonne tout cela et je t'aime toujours autant que le premier jour de nos noces. Je t'assure que ce jour est le plus beau jour de ma vie !....…

— Ah ! Madelinette ! ma chère Madelinette, jamais je ne me pardonnerai de t'avoir fait souffrir comme je t'ai

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fait souffrir. J'avais bien raison de le dire, tu es la perle des femmes......et maintenant je répéterai dans tout le canton, et partout ailleurs, que si les hommes sont bons à quelque chose, ils ne sont pas bons à grand chose..…....et qu'une femme.—une comme toi surtout. ma bonne Madelon,—fait dix fois plus de besogne qu'aucun homme dans tout le pays.

En disant ces derniers mots, Pierriche appliqua sur les joues de sa femme deux baisers rétentissants, le petit Baptiste alla embrasser Benjamin, et Jacquot embrassa Josette.

Ai-je besoin de le dire, chers lecteurs, dès ce jour Pierriche fut radicalement guéri de son humeur grognonne qui le rendait naturellement tracassier et querelleur, et d'un gros bourru qu’il était auparavant, il devint, grâce à sa chère Madelon, aussi doux, aussi tranquille, aussi pacifique que le plus doux des agneaux.

Il ne me reste plus qu’à tirer une conclusion morale de ce petit conte que vous avez eu la patience de lire. Cette conclusion morale, je l’'emprunterai à la philosophie en répétant avec Lafontaine qui lui aussi était un profond philosophe, ce petit vers rempli de sagesse que je recommanderai tout particulièrement aux Dames, et qui pourra en même temps servir de titre à mon histoire :

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