HO - ARS
— Vous avez bon cœur, ditil au père Richard, en jetant sur le cordonnier un regard de profonde commisération ; eh bièn! je veux vous récompenser de vos excellentes intentions à mon égard. Que puis-je faire pour vous ? Que voulez-vous ?......Que souhaitezvous ?......parlez, ce que vous demanderez vous sera accordé, je vous le promets.
Le père Richard, étonné de ce langage, regardait son interlocuteur avec une sorte de stupéfaction mêlée de respect et ne savait que penser.
— Voyons, parlez, brave homme; tènez, pour vous mettre plus à l'aise, je vous accorde d'avance trois souhaits, vous n'avez que l'embarras du choix.
Cependant le cordonnier continuait à garder le silence et semblait n’accepter qu'avec défiance cette étonnante proposition. Evidemment il croyait voir devant lui quelque jeteur de sorts, comme il en passe de temps à autre dans les campagnes.
— Ce que vous me dites là est-il bien sûr, dit enfin le père Richard en accentuant chaque syllabe et en regardant fixement le mendiant, comme s’il eût voulu lire jusqu’au fond de son cœur.
— Aussi sûr qu'il y a un Dieu dans le ciel et que vous êtes là sur votre banc, père Richard.
—Eh bien! reprit le bonhomme d'un ton décidé, puisque vous voulez être si bon pour moi,—quoique je ne vous aie jamais vu ni connu,—je souhaite d'avoir un banc sur lequel tous ceux qui viendront s'asseoir ne pourront se lever que par ma volonté.
— Et d’un, dit le mendiant, voici le banc.
— Je voudrais aussi un violon, et tant que je jouerais sur ce violon, tous ceux qui l’entendraient, danseraient bon gré, mal gré.
— Et de deux, fit le mendiant; voici le violon, père Richard, avec son archet et des cordes de rechange.
— Je voudrais encore un sac, et tout ce qui entrerait dans ce sac n’en sortirait que par mon bon plaisir.
— Et de trois, dit le mendiant, voici le sac. Maintenant que le »on Dieu vous bénisse, et au rex ir, père Richard.
Il n’y a rien aû monde dont on semble faire moins de cas que du temps, et cependant rien ne s'écoule plus vite.
Au bout d'un an et un jour, le diable qui n'avait point oublié la femme du cordonnier, s’en vint tout droit chez Richard.
Tiens, pensa le bonhomme en le voyant, voilà un visage nouveau.
— Qui es-tu? demandatil d’un ton un peu brusque au visiteur qui arpentait, sans façon, la chambre de long en large, comme s’il fût devenu tout d’un coup maître de la maison.
— Je suis le diable, répondit celui-ci, sans cesser sa promenade.
— Et que viens-tu faire ?.....
— Je viens quérir ta femme.
— Oh! tu viens quérir ma femme; prends-là..... tu me rends un fameux service, va !...Elle est couchée pour le moment ; elle n’en peut plus, la malheureuse !....… Depuis un an, elle n’a pas été à jeun une pauvre petite heure... mais assieds-toi donc un instant.
Le diable, sans se faire prier, s’assit sur le banc dont j'ai parlé. ;
Dès qu'il fut assis comme il faut, Richard dit au diable :
rait
ainvi,
... tu pour
petite dont
dit au
Tiens... voila ma femme qui tousse, elle ne tardera pas à se lever, va donc la prendre...
Mais le diable eut beau faire des efforts inouïs pour se remettre debout, il eut beau se démèner et te démé neras-tu, comme s’il eut été au fond d’un bénitier, il demeurait cloué sur le banc.
Richard, en voyant les contorsions et les affreuses grimaces du maudit, riait dans sa barbe, tandis que sa femme tenant la porte de sa chambre entre-baillée, criait à son marf d’une voix éraillée et pleine de larmes :
— Tiens-le bien, Richard ! tiens-le bien, mon homme! tiens le comme il faut... ne le lâche pas, mon cher petit mari !..... Je t’assure que je ne boirai plus.
Richard tint le diable assis de la sorte pendant neuf jours.
Au bout de ce temps, le malheureux s'était tellement secoué qu'il n'avait plus de fesses.
Vaincu par la douleur, il dit à Richard :
— Ecoute, situ veux me lâcher, je te laisserai encore ta femme pour un an et un jour.
— C’est bien, dit Richard, lève-toi. Bon voyage et au plaisir de ne plus te revoir.
Il faut savoir, chers lecteurs, que ce diable qui avait acheté l’âme de la Richard avait deux frères. Ses deux frères et lui faisaient trois : trois frères ou trois diables, comme vous voudrez.
Dès qu'il revint en enfer, tout en boitant, tant il souffrait à l'endroit que vous savez, ses deux frères n'eurent rien de plus pressé que de lui demander ce qu'il avait fait pendant cette longue absence.
— Ce que j'ai fait. répondit piteusement le diable, depuis que je suis parti, j'ai demeuré assis sur un banc, et il se mit à raconter, de point en point, sa pitoyable tournée.
— Ce n'est rien, petit frère, dit alors l’un des deux diables, va te faire soigner. Il ne manque pasde médecins cheznous. La prochaine fois, ce sera moi qui irai chercher la Richard, et foi de bon diable! je te garantis bien qu’elle ne m'échappera pas.
Au bout d’un an et un jour, voilà donc le diable qui avait ainsi parlé qui se présente chez le cordonnier. Notez bien, lecteurs, que sa femme buvait de plus belle, car, comme dit le proverbe : « qui a bu, boira. » Il y aurait eu, d’ailleurs, grandement à s'étonner qu’elle fût devenue tempérante. Est-ce qu'on peut pratiquer la tempérance quand on a le diable dans le corps ?
— Tiens, voilà encore un visage nouveau, dit Richard en voyant le diable qui se tenait debout d’un air de défiance. :
— Qui es-tu ? demanda le cordonnier.
— Je suis le diable,
— Que veux-tu ?
— Je viens quérir ta femme ?...….
— Je t'en serai bien reconnaissant, ce sera un bon débarras..... mais assieds-toi donc un peu, tu m'as l'air fatigué.
— M'asseoir!...... Hé! Hé!...... pas si fou, mon frère n'est pas encore guéri...
— Tu ne veux pas t'asseoir, tant pis... reste debout comme un cheval.
En disant ces mots, le père Richard alla décrocher
son violon, se l’ajusta délicatement sous le menton et prit son archet de la main droite.
Le diable le regardait faire sans souffler mot, immobile et raide comme un piquet.
Allons, pensait le cordonnier, en examinant son étrange vis-à-vis sous cape, tu ne veux pas t’asseoir, tu ne veux pas marcher, Eh bien ! tu danseras, maudit ! et je te promets que tu sauteras comme tu n’as pas encore sauté de ta vie.
Et Richard hasarda une note sur son violon.
Aussitôt le diable leva la jambe. la pointe de son pied gauche tournée en dedans.
Puis vint une seconde note, et le diable fit un pas en cadence.
Puis le cordonnier attaqua résolüment un air animé, et le diable se mit à danser, à tourner, et à voltiger, se livrant à une polka désordonnée, furieuse, —car il est bon de noter, en passant, que la polka est une des danses favorites du diable.
Richard le fit sauter de la sorte pendant douze jours.
Le douzième jour, sur le soir, comme le soleil allait se coucher, le pauvre diable était tellement échauffé qu’il en avait le poil rouge. Les yeux lui sortaient de la tête, et sa langue était sèche comme un charbon.
— Arrête, Richard ! s’écriait-il de temps à autre, d’une voix étouffée, arrête !..... Je suis éreinté
Mais Richard jouait de plus belle, et le diable valsait malgré lui.
A la fin, n’en pouvant plus, le diable dit à Richard :
— Si tu veux ne plus jouer, je te laisserai encore ta femme un an et un jour.
— C'est bien, dit le cordonnier, et il raccrocha son violon, tandis que le diable, hors d’haleine, s’essuyait
les babines, *
Quand il s’en revint vers ses frères, du plus loin que ceux-ci l’aperçurent, celui qui avait mal aux fesses se mit à crier de toutes ses forces :
-- Je gage que tu l'es assis, hein ?......
— Pas du tout...
— Mais qu’as-tu fait alors pendant douze jours ? dit l’ainé.
— Ne m'en parlez pas; voilà douze jours que je danse !.....ce Richard là est un diable d'homme.
Ouaiche !......vous êtes deux poules mouillées, s'écria alors le plus vieux en faisant un geste de mépris; la prochaine fois ce sera moi qui irai quérir la Richard, et nous verrons si un méchant cordonnier me fera la loi.
Au bout d'un an et un jour, l’ainé des diables arrive à son tour chez le cordonnier.
— Tiens......encore un visage nouveau, fit Richard ; qui es-tu ?
— Je suis le diable.
— Que veux-tu ?
— Je viens quérir ta femme.
— d'en suis bien fier, elle est allée boire dans le fort ; tout à l'heure quand elle rentrera, tu n'auras que la peine de l'emmener, Mais assieds-toi donc un instant.
— Non, je ne m'asseois pas.
— Aimes-tu la musique ? Veux-tu que je te joue un petit air de violon ?...….
— Je te le défends bien. Va me chercher ta femme, c'est tout ce que je te demande.
— Un instant, dit Richard en prenant le sac que
vous connaissez, je vous l’apporterai dans cette poche si vous voulez bien me faire un plaisir.
— Quoi! quel plaisir ?....….fit le diable, :
— Eh bien! reprit Richard, on dit que le diable est fin ?.…
— Et puis?
— On dit qu'il peut se métamorphoser comme il veut,.…..et quand il veut ?...…..
— Ça, c’est vrai, affirma le diable en se rengorgeant.
— Moi, je n’en crois rien, continua Richard, et je serais curieux de le voir.
— Métamorphose-toi done un peu en quelque chose ?.…
— En lion?
— Non....tu pourrais m'étrangler : change-toi en petit animal afin que je puisse te caresser ; fais-toi rat, par exemple ?
— Tiens, regarde bien, m’y voici ……..le diable s'était déguisé en rat; mais en un clin d'œil, Richard l’empoigne, le jette dans son sac qu’il lie comme il faut, se le met sur le dos et passe la porte.
Ainsi équipé il va tout droit chez le forgeron.
— As-tu de l'ouvrage, compère ?
— Non.
— Et ton apprenti en at-il ?
— Non. ‘
Ça ‘“s'adonne” bien, je vous en apporte pour une quinzaine, dit Richard, en déposant son sac sur l'enclume dans lequel le diable gigotait de son mieux. Vous allez prendre tous les deux vos marteaux les plus lourds et vous me battrez ce sac jusqu'à ce qu'il soit aussi aplati qu’une feuille de papier. Surtout tapez dur.
Voilà donc le forgeron et son apprenti qui se mettent en face l’un de l’autre, à battre sur l’enclume, de toutes leurs forces.
BIBLIOTHÈQUE COLLÈGE L'ASSOMPTION
Bim! bam! boum ! le diable en sautait, et les marteaux faisaient du feu.
Les deux hommes martelèrent de la sorte pendant quinze jours.
Sur la fin du quinzième jour, à la nuit tombante, le diable qui avait tous les os rompus dit à Richard:
—Situ veux me lâcher, je t’'abandonne tous mes droits sur ta femme. Si elle est damnée, nous l’aurons toujours ; si elle fait son salut, tant mieux pour elle.
—Ça me va, répondit Richard en ouvrant le sac, et le diable disparut comme un feu follet.
Quelque temps après, il arriva que la femme de Richard mourut.
Comme elle avait vécu en ivrognesse et qu’elle était morte ivrognesse, aussitôt qu’elle arriva à la porte du paradis, elle dut faire demi-tour, et tomba en enfer où les diables la chauffèrent comme il faut.
Quand Richard mourut à son tour, il alla cogner à la porte du paradis.
St. Pierre voyant arriver le cordonnier, lui dit:
— N'es-tu pas Richard ?
— Oui.
— N'est-ce pas toi qui avais une fenime qui buvait tout ton gagne ?
— Oui.
— Te rappelles-tu ce mendiant qui t’'accorda trois souhaits à ton choix ?…
— Je m'en souviens comme si c'était arrivé hier, quoiqu'il ait coulé bien de l’eau dans le St Laurent depuis ce temps-là.
— Eh bien ! continua St. Pierre, ce mendiant c'était moi, et puisque tu n’as pas eu le bon esprit de souhaiter le paradis, va te promener en enfer.
— Comme il vous plaira, dit le cordonnier en tirant sa révérence. \
Arrivé à la porte de l'enfer, Richard cogna.
— Qui est là ?....
— C'est Richard.
— Richard le cordonnier !......exclamèrent les diables qui faisaient chauffer sa femme à blanc.
— Oui... Richard le cordonnier..……
— As-tu ton banc ? demanda le premier diable.
— As-tu ton violon ?..... As-tu ton sac ?...... demandèrent les deux autres.
— Oui, j'ai mon sac, mon violon et mon banc répondit Richard d’une grosse voix.
— Va-t-en alors, maudit ! va-t-en !...... hurlèrent les trois diables, et Richard reprit la route du paradis.
Mais St. Pierre qui voulait apparemment éprouver le cordonnier ne le reçut pas davantage, et Richard s'en retourna cogner à la porte de l’enfer.
— Qui cogne-la ! demandèrent les diables,
— C'est Richard.
— On ne te veut pas... va-ten |...
— Que vous me vouliez ou que vous ne me vouliez pas, cria Richard, vous allez toujours m'ouvrir la porte. Croyez-vous que j'aie l'envie de passer l'éternité dans le chemin ? Ouvrez !.....vous dis-je, et tout de suite, ou j'enfonce la boutique, et je mets l’un de vous sur mon banc, je fais danser l’autre, et je martelle le troisième dans mon sac jusqu’à la fin des siècles.
Les trois diables qui connaissaient Richard ouvrirent alors le guichet et se mirent à parlementer.
— Que veux-tu pour nous laisser tranquilles ? direntils ensemble au cordonnier.
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— Je veux l’âme de ma femme, répondit Richard.
— L'âme de ta femme ?...... Tu ne l’auras pas ; elle est morte ivrogresse ; toute sa vie elle nous a appartenu et elle nous appartiendra de toute éternité. Il n'y a pas plus de pardon au Ciel qu’en Enfer pour les ivrognes. Nous allons te donner en échange cent âmes. Ouvre ton sac : tiens, voici les âmes d’une douzaine de marchands qui ont vendu à faux poids.
— Merci, fit Richard en secouant son sac pour faire descendre jusqu’au fond ces douze âmes.
— Voici maintenant les âmes de deux douzaines d'avocats et de médecins qui ont tué leurs malades et mangé les veuves et les orphelins par dessus le marché. Voici une brassée d'âmes qui ont appartenu à des usu riers et à des gens morts sans payer leurs dettes, combien y en at-il ?
— Trente, dit Richard. Ca m'en fait soixante-etcinq. Donnez-en encore.
— Attrappe celles-ci, firent les diables en jetant dans le sac une autre douzaine. Ce sont les âmes de douze aubergistes licenciés. Combien t'en manque:t-il pour un cent ?
— Vingt-trois, reprit Richard.
— Eh bien! voici ton compte, grommelèrent les diables en amenant une nouvelle fournée. Ce sont les âmes de vingt-trois charretiers qui avaient toujours leurs poches pleines de « sacres, » va-t-en !...... et ne reviens plus.
— Maintenant il me faut l’âme de ma femme, insista Richard.
— On te l’a dit, tu ne l’auras pas.
— Ah! vous ne voulez pas me la donner ?...... Eh bien ! vous allez la danser, comme de vrais diables que vous êtes .…. Et Richard fit mine de prendre son violon.
— Arrète ! …... Richard! Arrète ! ..…... crièrent ensemble les trois diables ; la voilà, ta femme !...... la voilà !......
Et Richard se jetant le sac sur l'épaule, décampa comme s’il eut eu tout l'enfer à ses trousses.
Arrivé à la porte du paradis qui se trouvait entr'ouverte, Richard ne se donna pas la peine de parler au portier. D'un bond il se précipita dans l’intérieur du paradis où il fit une culbute avec sa charge.
Si nous vivons bien, chers et bons lecteurs, nous aurons un jour l'avantage et le bonheur de faire connaissance là-haut avec le brave Richard, et j'ai l’intime conviction qu’il vous garantira de pointen point l’exactitude de cette étonnante et véridique histoire que j'aurais voulu pouvoir vous raconter mieux, etsurtout avec ces gestes inimitables dont mon ami Blanchard semble avoir seul le secret.
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Crains la sotte économie comme la sotte dépense.
L'économie est utile au riche
et nécessaire au pauvre. ...e
Il y avait une fois, à proximité d'une ville que je ne crois pas nécessaire de nommer, deux braves pères de famille qui étaient proches voisins. Quand je dis proches voisins, cela ne signifie pas précisément qu'ils demeuraient porte à porte ; non, leurs perrons respectifs étaient séparés par une distance d'au moins deux longs arpents sur lesquels poussaient toutes espèces d'arbres et de légumes,—séparation précieuse que l'on rencontre très rarement à la ville, et qu'il serait cependant si désirable d'y rencontrer, dans l'intérêt de la santé, de la paix, de l'harmonie, des bonnes mœurs. Car Dieu sait combien, dans nos grands centres, le rap-
prochement excessif des maisons qui tendent de plus en plus à s’'accaparer mutuellement l’air et le soleil, — ce qui permet parfois presqu’à tout un quartier de faire la ‘ causette” sans quitter sa fenêtre ou sa galerie, —Dieu sait combien ce rapprochement engendre de petites et de grosses médisances, de laids et méchants petits cancans, de vilaines querelles, et partant des proçaillons, des procès, de grosses inimitiés qui finiraient par se transmettre de génération en génération et rappeler celles des Guelfes des Gibelins, s’il n’y avait pas fort heureusement dans le cours de l’année deux époques que l’on observe à l'instar des plus grandes fètes, auxquelles il est permis de déménager ses meubles et ses rancunes.
Mais il est temps de revenir à nos moutons, ou plutôt à nos deux voisins, à nos deux braves pères de famille avec lesquels nous allons lier connaissance, en commençant par dire un mot de leurs maisons.
Celui que demeurait le plus près de la ville, et que nous appelerons le voisin Pierre, s'était fait bâtir, dès son entrée en ménage, une grand maison de pierre à trois étages, quelque chose de bien régulier, bien aligné et bien froid, parlant à l'œil par la symétrie et très-peu au cœur par l’ensemble ; —avec écurie, remise et autres dépendances. Du reste pas un arbuste, pas une fleur, pas même un brin d'herbe dans la cour assez spacieuse que l'on aurait pu transformer aisément en jardin.
Celui qui demeurait à deux arpents de là, et que nous appelerons le voisin Jean-Baptiste, occupait une de ces bonnes vieilles maisons comme savaient si bien en bâtir nos ancètres. Il n’y avait rien de prétentieux dans cette demeure au toit moussu, beaucoup plus longue que haute et presqu'’enfouie dans une véritable forêt d’arbustes odorants et de plantes grimpantes allant enrouler leurs bras capricieux jusqu'au sommet des
cheminées. On ne saurait se figurer de jardin mieux entretenu, plus champêtre et plus agréable que celui qui s’étendait devant la maison et la protégeait ainsi tout à la fois contre les ardeurs du soleil, le tapage et la poussière de la grande route.
A voir cette demeure rustique, l'ordre et l'admirable propreté qui régnaient à l'intérieur, et la culture savante des quelques arpents de terre qui étalaient, par derrière, les riches et splendides couleurs de leurs produits variés, on sentait tout de suite que les habitants de céans étaient d'heureuses gens, de ces gens privilégiés aimant le travail et la vie de famille où l'on respire une atmosphère si calme et si pure, et qui développe si largement tout ce que Dieu a mis de bon, de noble, et de vraiment grand dans-le cœur humain.
C'était en effet une nature d'élite que celle du voisin Jean-Baptiste, ou plutôt c'était une famille d'élite la famille Jean-Baptiste. Quoiqu'il eut un revenu assez modique, ne dépassant guère deux cents louis, il trou. vait encore moyen de mettre de côté, bon an mal an, la somme assez rondelette de deux cents piastres. Il est vrai de dire qu’ilse trouvait admirablement secondé par Madame Jean-Baptiste, femme d'ordre et de ménage s’il en für, qui s’entendait parfaitement à pratiquer les principes d'économie prêchés par monsieur son mari.
Suivant le voisin Jean-Baptiste, qui, assez semblable à Sancha Pança, aimait beaucoup le langage sentencieux :
Il faut toujours aimer ce que l'on «.
Contentement passe richesse.
C'est ce qu'il avait coutume de répéter toutes les fois qu'il se prenait à contempler sa table frugale et son modeste intérieur.
Voyait-il passer ses voisines en full dress, on l'enten dait s'écrier :
Tout ce qui brille n'est pas or.
Le voisin Pierre venait-il à passer à son tour nonchalamment étendu dans une élégante voiture, traînée par un cheval fringant, il se permettait un affreux calembourg : .
Pierre qui roule n'amasse pas mousse.
Quelqu'un lui reprochait-il amicalement de s'occuper des plus rudes travaux ; cette fois, le voisin Jean- Baptiste lâchait deux proverbes :
Tant vaut l'homme, tant vaut la terre.
I n'y a pas de sots métiers, ü n'y a que de sottes gens.
Quand il recevait le revenu de ses fermes, il disait invariablement : « Comme on fait son lit, on se couche, » et bien d’autres que nous passons, car il en avait la tête farcie, et s’efforçait de les mettre en pratique, jugeant fort à propos que si les proverbes sont la sagesse des nations, ils doivent devenir et ont parfaitement le droit de demeurer la règle de conduite d'un simple particulier.
Tel était le secret du bonheur et de la prospérité de ce cher voisin Jean-Baptiste.
Il n'en était pas tout-à-fait de même chez le voisin Pierre qui jouissait d’un revenu beaucoup plus considérable, car, si ma mémoire est fidèle, il avait au moins cinq cent livres sterling par an.
Il est vrai de dire que le voisin Pierre pratiquait l'inverse du voisin Jean-Baptiste.
Avant d'aller plus loin, jé m'aperçois que j'ai omis un point important dans cette très-véridique histoire,
Je me hâte de réparer cet oubli,
Par une coïncidence assez remarquable, les deux
voisins, mariés la même année, avaient tous deux le mème nombre d'enfants, un garçon qui était l’ainé dans chaque famille et trois filles, soit quatre enfants à chacun.
Or donc, tandis que chez le voisin Jean-Baptiste, l'intérieur de la famille se gérait avec une précision toute mathématique et la plus stricte économie de temps et d'argent, le voisin Pierre—excellent homme d’ailleurs—se reposait sur sa femme de l'administration du'ménage,—sa femme s’en reposait sur les servantes, et ces dernières ne se reposaient sur personne pour faire danser l’anse du panier et les écus à Monsieur,
Le résultat le plus clair de cette différente manière d'agir, c'est que chaque année, Jean-Baptiste arrondissait son capital de deux’cents piastres, tandis que le voisin Pierre dépensait tout juste assez pour ne pas écorner le sien.
Aussi longtemps que les enfants ne grandirent pas trop, tout alla suffisamment bien chez le voisin Pierre qui, comme bien de bonnes natures de son espèce, se laissait aller à la dérive sans avoir l'énergie de lutter contre le courant. Madame, de temps à autre, donnait des diners, de grandes soirées, et comme elle invitait beaucoup de monde, elle était aussi beaucoup invitée. Pendant que Monsieur et Madame faisaient bombance ailleurs, les servantes demeurées à la maison, ne se cômaient nullement pour faire borabance à leur tour, et l'anse du panier, du panier à Pierre, à ce pauvre Pierre, continuait à danser de plus belle,
Le voisin Pierre n'était pas cependant sans voir quelquefois le voisin Jean-Baptiste, TU aimait à l’entem dre converser, et subissait petit à petit, sans mème s'en douter, l'ascendant que les intelligences vrasmemt supérieures exercent toujours autour d'elles,
Un jour qu'il le regardait greffant des sauvageoms
dans son verger, —dJean-Baptiste avait pour règle de conduite de ne rester jamais inoccupé, même en causant,—l'entretien vint à tomber sur l'économie, et Pierre lui avouait, en toute franchise, qu'il ne comprenait pas comment avec des moyens aussi limités et une famille toute aussi nombreuse que la sienne, il pouvait parvenir à mettre deux cents piastres de côté chaque année.
— Rien de plus aisé à comprendre, voisin, il ne s'agit pour cela que de règler son train de vie sur sa condition et savoir faire des dépenses utiles et à propos.
Dans les commencements de mon ménage, je dépensais plus qu'aujourd'hui. Ilinr'arrivait assez sou veut de faire quelque partie de plaisir avec des amis ; de son côté, ma femme recevait quelquefois des invitations que nous étions obligés de rendre. Il nous fallait alors tout bousculer et faire un remue-ménage complet pour avoir le plaisir d’héberger, pendant une soirée, des étranger: le plus souvent railleurs, qui, en définitive, nous imposaient, par leur présence, des privations pendant un long mois pour rétablir l'équilibre dans les recettes et les dépenses.
Ma femme et moi nous nous aperçumes bientôt que nous faisions fausse-route, et la naissance de notre premier enfant coupa court aux soirées. Depuis lors nous restons chez nous, et à mesure que le cercle de la famille s'est agrandi, nous sommes demeurés convaincus que la compagnie la plus. agréable pour des parents est celle de bons enfants. Nous y trouvons notre joie et eux la leur, sans compter que c'est bien plus économique, car pour rester chez soi, il n'est pas rigoureusement nécessaire d'acheter tous les mois des robes neuves, de la dentelle, des gants, qui sui:je enfin ! toutes choses qui coûtent fort cher et ne rappurtent rien, absolument rien, sinon le compte du
marchand qui les a fournies et parfois le regret de les avoir achetées.
Ma femme et mes filles portent des robes d’indienne l'été, et des robes de laine pendant l'hiver. Comme ce ne sont pas des étoffes de prix, elles se passent de couturières et de modistes.
Mon fils et moi nous nous contentons fort bien du drap du pays, d'autant plus que c’est encore ma femme et ses filles qui taillent, assemblent et cousent nos pantalons, nos vestes et nos habits, ce qui ne fait que relever leur prix à nos yeux.
L'an dernier nous étions encore obligés de garder deux servantes. Cette année que aos filles se font grandettes, nous en avons renvoyé une, et l'ouvrage n’en à pas souffert ; loin de là, ma femme a si bien distribué à chacun sa tâche, tout est si réglé et se fait si bien à son heure que ça marche comme sur des roulettes. Je puis vous assurer, voisin, que l’on ne perd pas grand temps ici à chercher les clefs ou les ciseaux. C'est incroyable toute la besogne qui peut se faire ainsi entre deux nuits quand chacun a à cœur de faire la sienne de son mieux, sans compter que ça accoutume de bonne heure ces chères enfants à tous les travaux du ménage. Le soir, pour se récréer, leur frère à qui j'ai fait donner un bon maitre de musique et de danse, leur enseigne la danse et la musique, ce qui ménage ma bourse, pare à beaucoup d'inconvénients et ne les empêche pas de jouer déjà fort passablement quelques-uns de nos airs nationaux et de danser avec beaucoup de grâce. Nous trouvons encore le temps, pendant la soirée, de faire une lecture instructive, à tour de rôle ; puis, au coup de neuf heures, la prière se dit en commun, et bonsoir jusqu'au lendemain, au premier chant des oiseaux.
Jean-Baptiste a cent fois raison, pensa le voisin
Pierre, décidément, il faut que j'en parle à ma femme.
Et le voisin Pierre s'en alla de ce pas raconter à son épouse tout ce que venait de lui dire le voisin Jean- Baptiste, avec une éloquence qu’il ne se connaissait pas encore.
Mais si convaincu et si éloquent que fût son plaidoyer, il ne parvint à gagner qu’un point. Le reste ne valait guère la peine qu’on s'en occupât sérieusement.
Madame consentit à diminuer le nombre de ses grands diners et admit qu'il n'était pas d’une nécessité absolue d'aller si souvent en soirée.
Le voisin Pierre fit des économies pendant trois mois. Au bout de ce temps arrivèrent les marchandises du printemps et les vitrines des marchands à la mode commencèrent à se garnir de ces étoffes précieuses, de ces rubans, de ces fleurs, de ces mille oripeaux— éternelle tentation des filles d'Eve.
L'habitude est une seconde nature, et le poète qui a dit : « Chassez le naturel, il revient au galop,» a mille fois raison.
Qu'il nous suffise de citer madame Pierre qui acheta quelques douzaines d’aunes de soies et de rubans sans oublier les accessoires. Et qui donc ia blâmerait cette bonne dame ? N'était.ce pus là un dédommagement qui lui était dû trèslégitimement pour les trois mois d'économie que l’on venait de faire ? Et puis d’ailleurs sa fille ainée ne venait-elle pas d'accomplir sa dixseptième année, et la suivante avail quinze ans révolus. L'heurem'avait-elle pas sonné pour les produire dans les concerts, les bals, les soirées ?
— œ un
ia ille
eta ans tte ent ois urs us.
ans
Le voisin Pierre eut beau vouloir tenir serrés les cordons de la bourse, il fallut les délier, la vider et commencer à écorner le capital, car le fils aîné, pour achever ses études, coûtait énormément, et malgré la plus stricte économie, à mesure que les filles prenaient de l’âge, il se faisait tous les mois de nouvelles réquisitions de robes neuves, de chapeaux neufs, de dentelles, de fleurs, etc.
Bref, le voisin Pierre ne sachant plus à quel Saint se vouer, alla revoir le voisin Jean-Baptiste, et le trouva au bout de son champ trèsactivement occupé à surveiller quelques hommes qui plantaient les poteaux d’une clôture neuve.
Bonjour, voisin, dit Pierre, et que faites-vous la ?...… seriez vous devenu arpenteur que vous alignez ainsi des piquets à perte de vue ?
Pardon, monsieur Pierre, fit le voisin Jean-Baptiste. tout en fermant l'œil gauche et dirigeant l'œil droit sur la filée de ses poteaux ; pardon, mais j'ai acheté. cette semaine, toute le terrain que vous voyez jusque là-bas, et je tiens à le mettre tout de suite en culture. C’est une dépense utile celle-là, et qui ne pourra qu’accroître mon capital, ainsi que le bien-être présent et futur de mes enfants.
Voilà le temps qui arrive où j'aurai besoin d'argent. de beaucoup d'argent. Mon fils achève ses études cette année. L'an prochain je veux qu’il apprenne un métier. Aprés son apprentissage il ira faire un tour de France et d'Angleterre pour se perfectionner. Ga fait qu'il aura deux cordes à son arc, et si son éducation lui fait défaut, au moins pourra-t-il vivre honorablement du travail de ses mains, sans être à charge à qui que ce soit. Quand il aura atteint sa vingt-deuxième année. il nous reviendra homme fait dans toute la force du terme. Il aura comme on dit, «mangé de la vache
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