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jamais eu à lui reprocher gros comme la tète d’une épingle, et cependant il n’a pas couture de ménager les gens. Oui, Seigneur ! pour le sûr, qu’elle est une fille rare : c’est dévot et beau comme le jour, et pas fière ; elle a tout pour elle. Mais voilà ce que c’est, quand on a le fond noir, on trouve toujours quelque vice chez les autres. Je vous le demande un peu à vous autres, si vous n’auriez pas fait comme la petite Martin. Les riches ne sont pas déjà si communs, qu’il faille leur donner la pelle quand ils se présentent, et surtout s'ils sont jeunes et bien bâtis. D'ailleurs il me semble qu'on ne doit pas être bien fine pour aimer mieux à se faire servir et à faire la dame, que d'aller en journée et travailler à la sueur de son front chez les étrangers. Le simple bon sens le dit. Quant à mon pauvre mari s’il boit quelquefois, il ne laisse pas pâtir ses enfants, et il ne doit pas dans toutes les auberges comme le traîineur de chemins de la Sans- Regret.
— Bonté divine ! vociféra la vieille, en joignant ses mains décharnées, est-il possible de se voir affrontée de même, à mon âge ?
. La discussion menaçait de tourner au tragique, quand le cortége qui en faisait les frais, vint, fort à propos, à sortir de l’église.
A cette vue nos deux mégères se turent tout-à-coup pour se ranger chacune avec ses partisans, de chaque côté de la porte principale.
Un murmure d’admiration parcourut les deux rangs, lorsque les nouveaux mariés sortirent de l’église suivis d'un cortége nombreux et bruyant de parents et d'amis. Chacun des conviés remonta lestement en voiture et bientôt toute la noce gagnant le bas du village, disparut dans.un tourbillon de poussière.
Nos curieuses, de leur côté, s'étant divisées en deux
bandes, se séparèrent, non sans s'être jeté un regard de défi, à l'instar des vieux héros du bon Homère. L'une précédée de la Sans-Regret suivit, en babillant, le chemin de la noce ; l’autre guidée par la Tarlette, prit une direction opposée.
La petite Martin, ou pour mieux dire Madame Cardon,—car c’est bien elle que nous avons vu sortir de l'église, dans le chapitre précédent, saluée par un murmure d'admiration,—venait à peine d'atteindre sa dix-sepiième année.
Elle était douée d’un extérieur avantageux ; mais ce qui la distinguait surtout, c'était l'excellence de son cœur, et les précieuses qualités qu'avait développées en elle une bonne éducation puisée au couvent.
Aussi habile à manier l'aiguille que les touches de son piano ; économe, propre à l'excès, industrieuse et ménagère, il fallait voir comme tout était rangé et brillart dans la maison de son père.
Quoiqu'il ne fut pas riche, le père Martin était cependant parvenu à une honnête aisance, et même à passer pour riche, grâce à une économie bien entendue et à son travail de chaque jour. Dans son jeune temps, il avait été voyageur, mais à son retour des pays d'en haut dont, soit dit entre parenthèse, il n'était pas revenu plus riche que le jour de son départ, il s'était mis à naviguer sur le fleuve. Trouvant que
ça ne payait pas, mais qu’en revanche ça le fatiguait
beaucoup, un beau matin, il abandonna la navigation au long sours pour se marier.
Les richesses que les deux époux apportèrent dans
la communauté n'étaient pas lourdes ; le magot, en argent dur, ne représentant pas plus de cent piastres ; mais Martin était sobre, plein de santé, actif et travailleur ; de son côté, Catherine avait, au plus haut dégré, l'intelligence du travail et de l’économie.
La première année de leur mariage, ils louèrent une modeste maison sur le bord du fleuve, et comme il importait avant tout, à un homme marié, d’avoir une position sociale, Martin qui avait toujours beaucoup aimé l’aviron et la grand’rivière, et qui de plus, possédait deux canots, se fit traversier.
Le surlendemain de leur installation en ménage, les curieux de l'endroit s’arrètaient en face de sa denmeure, pour lire l'enseigne suivante, tracée en grands caractères jaunes, sur un fond bleu de ciel, dont le milieu était orné d'un magnifique canot rouge, et que quatre clous tenaient en respect au-dessus de la porte d'entrée :