‹ Contes populaires [microforme]Chapitre 7 sur 17 · IER · texte numérisé non relu

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Marin qui travaillait de l’aviron plus fort que jamais et gagnait à l'avenant, voulut remplacer sa maisonnette par une véritable maison à deux étages. Mais avant de se mettre à l’œuvre, il mit sa fille en pension dans le couvent du village voisin, en la recommandant tout particulièrement aux bonnes sœurs.

Elle ne tarda pas à se faire remarquer parmi ses jeunes compagnes; et quand le temps des vacances fut arrivé, le père tout joyeux des succès de sa fille, fut fier de lui dire, en approchant de sa nouvelle demeure ; tiens, ma fille, voilà ta maison, es-tu contente ?

A mesure que Marie grandissait, il lui ménageait, aussi souvent qu’il le pouvait, quelque nouvelle sur prise, qui venait ajouter au confort de la maison. Un sourire, un baiser de sa fille, le payaient amplement de ses plus grands sacrifices, car il ne l’aimait pas seulement, il l’idolâtrait.

— Catherine, dit-il un soir à sa femme, il faut que nous achetions un piano à Marie. On est si content d'elle au convent, que la voilà devenue maitresse de musique. J'ai dans l’idée qu’elle fera une fière musicienne, car la Supérieure m'a dit tout-à-l'heure qu'elie avait un talent rare. Avec les économies que nous avons devant nous, et quelques coups d’aviron de plus, nous pourrions en avoir aisément un d'ici à la St. Jean Baptiste. Ça tombera justement quelques jours avant sa sortie du couvent, et ça ne sera pas le plus vilain meuble de son trousseau, quand nous la marierons, qu'en penses-tu ?

Catherine avait coutume de penser comme son mari, surtout quand il s'agissait de faire plaisir à leur fille unique ; aussi le piano arriva-t-il la veille de la fête.

Le lendemain fut un grand jour dans les annales domestiques de la famille Martin.

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sier savait se montrer cependant, en certaines occasions, d’une prodigalité qui l’étonnait luimême. En cette occasion, il se surpassa, car il célébrait trois fêtes à la fois: celle de son glorieux patron d’abord, la sienne ensuite, et enfin l’arrivée du piano.

Il est donc parfaitement inutile de dire qu’il fit préparer un véritable festin ; —quinze couverts, ni plus ni moins, —mais nous ajouterons, pour donner une idée quoiqu’imparfaite de sa splendeur, que la vaisselle des alentours avait été mise en réquisition.

Après la messe, les conviés, voisins pour la plupart, arrivèrent à la file. Bientôt il ne manqua plus que le père Martin et Marie. En attendant leur venue, Catherine qui n'avait pas de temps à perdre, pria les convives de passer dans la grand’chambre, et les y laissa en extase devant le piano fermé. Leur admiration naïve, à la vue de ce magnifique instrument, ne cessa qu’à l’arrivée de Marie et de son père, pour faire place aux compliments d'usage, et aux franches poignées de main.

— Allons, la compagnie, dit le père Martin, dont la bonne et honnèûte figure rayonnait de contentement, le diner est paré, vive la joie et la St. Jean Baptiste!

Bons lecteurs, avez-vous jamais été assez favorisés du ciel pour faire partie d'un de ces repas joyeux, —à la campagne bien entendu,—car dans les festins de nos villes, on parle plus qu’on ne s'amuse, et vous haïssez comme moi, je n’en doute pas, les discours à table ;— si vous y avez déjà assisté, vous comprendrez facile ment que ma plume-—j'allais dire la langue, excusez la méprise, —est trop pauvre pour décrire cette verve si franche, cet entrain si plein de charmes etde laisser aller qui animent ces réunions ; dans le cas contraire, je vous souhaite cette bonne fortune de teut mon cœur et en attendant, je vous plains.

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Or donc, avec votre permission, les débris du festin vont être enlevés ; et voilà que le père Martin ayant pris le bras de sa fille, la conduit triomphalement devant le piano, suivie de toute la compagnie.

Marie a ouvert le piano et les voisins se sont assis, tandis que le chef de la maison, ravi de l'expression admirative qui illumine leurs physionomies, ne cesse de répéter :

La musique! Marie, la musique !

Aux premières note d’un chant sacré que la jeune fille jouait par habitude, l'auditoire semblable à la cour de la reine Didon, suspendue aux lèvres du pieux Enée racontant ses infortunes, observa un silence religieux ; mais à peine le morceau fut-il achevé, qu'un concert unanime d’éloges éclata à la fois.

Bientôt l'enthousiasme général ne connut plus de bornes, lorsque la jeune musicienne ayant joué la Canadienne, repassa successivement les airs si connus de nos ballades nationales, que personne n'a écrites, et que cependant tout le monde sait par cœur. Il fallut

que Marie les recommençat pour accompagner les pa- . roles que chacun murmurait tous bas, et le père Martin, en sa double qualité d'amphytrion et de vieux voyageur, entonna le premier, d’une voix forte et sin-

… gulièrement cadencée, tout en simulant le maniement … de l'aviron:

En roulant ma boule, ma boule roulant...

Ce fut là le signal d'ouverture de tout le répertoire. Toutes les voix, belles ou vilaines des heureux convives, eurent l'honneur d’un accompagnement du piano, et quand il LR eut plus de chansons et que 1 | Marie fut lasse de jouer, —on se lasse de tout en ce . monde,—la causerie commença.

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Après les affaires du prochain, qui occupent je ne sais trop pourquoi, la première place dans les entretiens du village, la conversation vint à tomber sur un sujet plus délicat, et qui va nous donner l’occasion d'apprécier, en peu de lignes, les vues et le caractère du digne traversier.

On en était au chapitre des jeunes personnes à marier, et des bons partis, —chapitre intéressant, qui fournit toujours les plus longs commentaires, —lorsque quelqu'un de la société fit remarquer que Marie était assez grande, et surtout trop bien éduquée, pour ne pas trouver bientôt un Notaire ou un Avocat.

— Ou bien un Docteur, ajouta M. Merlan, le plus proche voisin dont le fils, maître d'école de l’endroit, se préparait à la profession de médecin, en suivant un cours aussi complet que possible, les jours de congé, chez un des Sangrados du village.

— J'aimerais mieux un marchand, hasarda timidement une voix, qu’en penses-tu Marie ?

— À la bonne heure, Mame Chaloupin, parlez-moi d’un marchand, se hâta de dire le père Martin, sans donner le temps à sa fille de repondre, ou bien encore, d’un bon habitant. Ceux-là ont du pain cuit dans la hùche, et il n’y a pas de danger que leur femme con naisse la misère. Mais aller donner ma fille à un pauvre diable de Notaire ou à un Avocat sans causes, comme il y en a de tous bords et de tous côtés ! J'aimerais, cent fois mieux, la voir avec un ouvrier sobre et travaillant. Tenez, il n'y a pas si loin à aller. Combien y en a-til d'Avocats et de Notaires par chez nous ? Ils sont drus comme les doigts de la main, et ils se mangent les uns les autres Ne m'en parlez pas de vos hommes de profession, on n’en voit bien que trop, car c’est étonnant comme cette graine-là pousse vite. De mon temps il fallait faire trois ou

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quatre lieues pour trouver un Médecin, et on ne s’en portait pas plus mal. Défunt mon grand'père, dont le bon Dieu ait l’âme, a vécu jusqu’à cent ans, vert comme un érable au mois de juillet, et vigoureux comme vous et moi, sans qu’un docteur lui ait jamais tâté le pouls. Aujourd’hui, il y eñ a partout, il n’y a pas jusqu'aux quatrièmes rangs des concessions qui n’en soient gréés. Il en est de même des Notaires et des Avocats. Je vous le demande un peu, s’il n’y a pas déjà assez de chicane sans eux, et pourtant moins on en manque, plus il en vient. Ma bonne vérité ! ces gens-là ruinent le pays.

Ne vous étonnez pas, chers lecteurs, de cette aversion profonde du père Martin pour les gens de profession en général. IL jugeait des professions en bloc, bien à tort sans doute, d’après ce qu'il voyait chaque jour autour de lui; et comme il n'avait perdu de vue le clocher de son village que pour voyager sur eau, il pouvait fort bien, sanss'en douter, prendre l’exception pour la règle en traduisant des idées aussi hostiles envers des corporations honorées et honorables. Quoiqu'il en soit, ce préjugé était tellement enraciné chez le bonhomme, qu’on lui aurait arraché la langue plutôt que de l'en faire démordre. Les plus beaux arguments échouaient devant sa réponse invariable ; combien y en a-til d'avocats, de médecins et de notaires par chez nous ?

Vous voudrez bien encore, chers lecteurs, ne pas perdre de vue que cette scène se passait il y a longues années. À cette époque l'éducation ne marchait pas comme aujourd'hui, à pas de géant; et le père Martin n'était pas le seul qui confondit dans le même anathème, les hommes de profession en général, et les maitres d'école en particulier.

Deux mois s'étaient écoulés depuis la St. Jean Baptiste, lorsque Marie sortit du couvent pour rentrer dans la maison paternelle dont elle prit la haute direction.

Alors la maison à deux étages, surmontée des quatre batelets, se transforma, pour le père Martin, en véri table palais. Il re l’eût pas échangée pour le manoir de l'endroit. A toute heure du jour, il pouvait voir sa chère Marie, ca suffisait à son bonheur. Il est vrai de dire que Maure, en fille reconnaissante, lui prodiguait mille petits soins et savait comment le prendre.

Si, durant la journée, il revenait mouillé de sa traverse, ce qui arrivait assez fréquemment, car un canot n’est pas tout-à-fait un bateau à vapeur, Marie était là qui l’attendait avec un bon gilet de flanelle et des chaussons de laine bien chauds. Le soir, après souper, avait-il l'air de trouver les heures longues, vite, elle lui faisait de la musique, en ayant snin de jouer de préférence les airs qu’il aimait, ou bien elle lui lisait quelque chose d'intéressant. De temps à autre, c'était un voisin qui venait passer la veillée, alors on causait, on jouait au major pour des pommes, que le père Martin finissait invariablernent par croquer, qu’il gagnât ou qu'il perdit. Bref, il se sentait si heureux, qu'il eût presque consenti à vivre ainsi jusqu'au jugement dernier.

Monsieur Cardon, le gendre du père Martin, était un beau et grand garçon de vingt-trois ans, que la mort de son père avait laissé, depuis vingt-sept mois, propriétaire et unique héritier d’un magasin bien garni et encore mieux achalandé. Il gérait lui-même ses affaires, et quoique son séjour aux écoles et même au collége, eut été de courte durée, il avait cependant

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PIERRE MARDON. 17

assez appris pour maintenir la prospérité de son commerce et se conduire de telle sorte, que les plus mauvaises langues de l'endroit n'avaient jamais eu le moindre petit scandale à amplifier sur son compte. Aussi, passait-il pour le modèle du village, et ne lui reconnaissait-on ni défauts, ni ennemis. Peut-être un examen plus approfondi aurait-il donné tort au fameux adage : “ La voix du peuple, c’est la voix de Dieu,” en m ttant à nu le côté faible de son caractère, une confiance exagérée en autrui doublée d’un naturel débonnaire. Quoiqu'il en soit, quand on parlait de lui, on disait généralement : il n’y a rien de meilleur que Monsieur Cardon, c’est la bonté même. Triste éloge par le temps qui court, puisque, malheureusement, dans ce siècle de fer, de semblables louanges équivalent à une oraison funëbre : car bien souvent, elles ne s'appliquent qu'à des natures faibles, destinées à devenir la dupe et la proie des mauvais. Il lui manquait encore, sans aucun doute, cette précieuse expérience des choses de la vie qui ne s’acquiert

jamais qu'à nos dépens, et coûte trop souvent plus

cher qu’elle ne vaut une fois qu’on l’a acquise ; mais quand on commence sa carrière avec une fortune toute faite et un crédit solidement établi, on peut heurter, sans danger sérieux, certains écueils qui briseraient la barque de gens moins bien pourvus. Comme tous ceux doués d’une âme pure et aimante, Monsieur Cardon avait voulu se marier jeune, et ne point faire du mariage une honteuse spéculation. En choisissant Mademoiselle Martin, dont la position sociale, aux yeux du monde, n'égalait pas la sienne, il s'était rappelé la douce figure de sa mère, de cette bonne et excellente mère qui l'avait tant aimé ; et quoique certaines personnes intéressées ou curieuses,

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18 PIERRE CARBÜY,

homme avait été à même d'apprécier les vertus solides de sa future compagne, plus sa détermination de lui confier son bonheur était devenue inébranlable. En la voyant, sa pensée se reportait avec complaisance vers cet heureux foyer qui avait vu grandir son enfance, et il le reconstruisait, pièce à pièce, avec sa chère Marie.

Cette touchante confiance ne devait pas être trompée. Les fêtes de noces une fois finies, il suffit à la jeune femme, de quelques semaines, pour rendre à la maison de son époux, l'aspect de ses meilleurs jours. Tout devint propre, rangé, luisant, depuis la cave jusqu’au grenier, de la cuisine au coin le plus obscur du magasin, car l'œil exercé de Marie se promenait partout, et aucun détail, si minime qu’il fût, n’échappait à sa vigilance.

Au besoin, elle ne dédaignait pas de prendre le balai ou le plumeau, et montrait l'exemple, plutôt que de gourmander un serviteur maladroit. Commandant d’ailleurs avec fermeté, mais toujours poliment, ses ordres étaient exécutés à la lettre, et les engagés qui d'abord murmuraient tout bas contre cette surveillance continuelle, avaient fini par la trouver naturelle, et n’en aimaient que davantage leur jeune maîtresse, parce qu'il y avait toujours entre eux respect réciproque. L'activité qu’elle déployait, redoublait celle de ses serviteurs, et créait entre eux cet esprit d'émulation qui contribue si puissamment à assurer la prospérité d'une maison.

A la vue de létonnante transformation qu'avait subie son intérieur, si négligé depuis la mort de son père, le jeune Cardon se sentit pris d’admiration pour sa femme. L’extérieur n'avait pas été oublié non plus. Sur le devant, du côté regardant la rivière et la grand'route, une couche de peinture jaunâtre avait rajeuni

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