‹ Contes populairesChapitre 1 sur 2 · I III · texte numérisé non relu

I III

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Tout est bien qui finit bien.

fL y avait une fois un cordonnier qui s'appelait Richard^quoiqu'il j§[ ne fût pas riche^tant s'en faut.

*-^Il est probable que s'il eut eu à se baptiser lui-même, il se serait /^oonné un autre nom ; mais, comme vous le savez, chers lecteurs, on n'est pas plus maître de son nom que de l'aveniiyPour peu que l'on soit sage, on les accepte tous deux comme ils tombent, et l'on vit content^ Il n'en est pas moins vrai, soit Bit en passant, que le nom et la personne ne s'accordent pas toujours. Je me rappelle avoir connu dans le temps un Monsieur qui répondait au nom

de Beaufils et qui, sans contredit, était bien le plus affreux petit bonhomme que la terre eut jamais porté ; et je vois passer presque tous les jours un autre Monsieur nommé Courtbras qui possède cependant une paire de bras qui remplaceraient très avantageusement les ailes d'un moulin à vent.

Mais revenons à Richard. Si c'était absolument nécessaire, je vous tracerais bien son portrait, mais comme ça pourrait traîner mon histoire en longueur, je me contenterai de vous dire qu'il n'était ni trop grand, ni trop petit de taille ; ni gras, ni maigre, entre les deux ; ni beau, ni laid. C'était, en un mot, un homme comme il y en a beaucoup.

Son âge, il ne le savait pas au juste, cependant il aurait pu vous le dire à dix ans près, et, au moment où commence notre récit, le brave Richard tirait sur cinquante.

Il n'y avait pas, à dix lieues à la ronde, un ouvrier qui travaillât plus

rudement et qui fît de meilleur ouvrage que le bonhomme Richard :

levé au petit jour et battant la semelle ou tirant ses points jusqu'au coucher du soleil, à peine se donnaitil le temps de prendre ses repas ; malgré cela, il demeurait pauvre, et pauvre comme Job.

Ça vous étonne, n'est-ce pas ? lecteurs ; un peu de patience, s'il vous plaît, ça ne vous étonnera plus tout à l'heure.

Il faut savoir que le bonhomme Richard avait une femme. Il n'y a là rien de bien extraordinaire, allezvous dire, sans doute. Un cordonnier qui tire sur cinquante a très certainement le droit d'avoir une femme ; et ceci n'explique pas du tout pourquoi le bonhomme Richard demeure pauvre comme Job.

— Peut-être avait-il sa maison pleine d'enfants et de petits-enfants?

— Il n'en avait jamais eu.

— Alors, c'est que ses pratiques ne le payaient point !

— Pas le moins du monde, tous ceux qui se faisaient chausser par le père Richard le payaient comme leroi.

— Mais s'il n'avait pas d'enfants, et si tout le monde le payait comme le roi, le bonhomme devait vivre à l'aise, ou bien il faut qu'il n'eut point d'ouvrage, les trois quarts du temps?

— Pardon, j'ai dit tout à l'heure qu'il travaillait tous les jours, les dimanches et fêtes exceptés, depuis le matin jusqu'au soir, — huit heures l'hiver, treize et quatorze pendant l'été ; — mais quand bien même il aurait travaillé et gagné dix fois plus, le pauvre Richard serait toujours resté sans le sou, car il ayait le malheur d'avoir une femme qui buvait.

S'il gagnait une piastre, sa femme avait soif pour deux. Elle buvait comme un trou, comme plusieurs éponges, cette malheureuse créature ; — aussi n'était-elle connue dans l'endroit que sous le sobriquet peu flatteur de « l'ivrognesse».

Richard avait beau cacher son argent quand il en recevait, sa femme furetait si bien les moindres recoins de la maison qu'elle finissait toujours par trouver la cachette, et (Je) n'ai pas besoin de vous dire que les écus du bonhomme ne prenaient pas alors le chemin de l'église.

Il arriva cependant que ça finit par tanner la vieille d'avoir toujours à chercher l'argent que son mari s' obstinait à cacher, et il lui passa un jour dans l'esprit une effroyable idée, /- c'est étonnant comme les ivrognes ont toujours de mauvais desseins^/— elle s'avisa d'invoquer le diable !...

/Lecteurs, il y a un proverbe qui dit : « lorsqu'on parle du diable, il montre les cornes y rien n'est plus vrai./ A peine la Richard l'eut-elle appelé, que le diable apparut. « — Que me voulez-vous ? bonne femme, lui dit-il de sa voix la plus douce ; pour avoir votre âme, il n'y a rien que je ne fasse.

— Eh bien ! répondit l'ivrognesse entre deux hoquets, si tu veux me donner assez d'argent pour que je puisse boire tous les jours, pendant un an, autant de rhum que je voudrai* je te donnerai mon âme.

— A la bonne heure, voilà qui est bien parler ! reprit le diable en ricanant et en tirant de sa poche une bourse pleine d'or ; tenez, brave femme, prenez et buvez comme il faut, et du meilleur... mais rappelezvous que dans un an et un jour, vous m'appartenez ; bonsoir !... »

Et le diable disparut.

Deux jours après que l'ivrognesse s'était vendue de la sorte, corps et âme, — un pauvre vint à passer devant la porte de Richard et s'arrêta demandant la charité.

Assis sur son banc et martelant des empeignes à coups redoublés, le père Richard ne remarquait pas sa présence.

« — La charité, s'il vous plaît, mon petit frère !... répéta le mendiant.

— Je n'ai rien à vous donner, pauvre homme, et je vous assure que ça me fait bien de la peine de ne pouvoir vous soulager, dit Richard en essuyant une larme avec le coin de son tablier de cuir. Le bon Dieu m'est témoin que je ne demanderais pas mieux que de pouvoir venir au secours des pauvres, mais par malheur je n'ai jamais un sou par devers moi, ma femme boit tout mon gagne.

Voilà trente ans que ce commerce-là dure, et le diable seul sait quand ça finira, car je crois bien qu'elle a été ensorcelée ».

A ces mots, il s'opéra quelque chose d'étrange dans le maintien du pauvre qui se transfigura pour ainsi dire.

« —Vous avez bon cœur, dit-il au père Richard, en jetant sur le cordonnier un regard de profonde commisération ; eh bien ! je veux vous récompenser de vos excellentes intentions à mon égard. Que puis-je

faire pour vous ? Que voulez-vous?

Que souhaitez-vous ?... parlez, ce que vous demanderez vous sera accordé, je vous le promets.

Le père Richard, étonné de ce langage, regardait son interlocuteur avec une sorte de stupéfaction mêlée de respect et ne savait que penser.

» — Voyons, parlez, brave homme; tenez, pour vous mettre plus à l'aise, je vous accorde d'avance trois souhaits, vous n'avez que l'embarras du choix.

Cependant le cordonnier continuait à garder le silence et semblait n'accepter qu'avec défiance cette étonnante proposition. Evidemment il croyait voir devant lui quelque jeteur de sorts, comme il en passe de temps à autre dans les campagnes.

» — Ce que vous me dites là est-il bien sûr, dit enfin le Père Richard en accentuant chaque syllabe et en regardant fixement le mendiant, comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de son cœur.

— Aussi sûr qu'il y a un Dieu dans le ciel et que vous êtes là sur votre banc, père Richard.

— Eh bien ! reprit le bonhomme d'un ton décidé, puisque vous voulez être si bon pour moi, — quoique je ne vous aie jamais vu ni connu, — je souhaite d'avoir un banc sur lequel tous ceux qui viendront s'asseoir ne pourront se lever que par ma volonté.

— Et d'un, dit le mendiant, voici le banc.

— Je voudrais aussi un violon, et tant que je jouerais sur ce violon, tous ceux qui l'entendraient, danseraient bon gré, mal gré.

— Et de deux, fit le mendiant ; voici le violon, père Richard, avec son archet et des cordes de rechange.

— Je voudrais encore un sac, et tout ce qui entrerait dans ce sac n'en sortirait que par mon bon plaisir.

— Et de trois, dit le mendiant, voici le sac. Maintenant que le bon Dieu

vous bénisse, et au revoir, père Richard ».

Il n'y a rien au monde dont on semble faire moins de cas que du temps, et cependant rien ne s'écoule plus vite.

Au bout d'un an et un jour, le diable qui n'avait point oublié la femme du cordonnier, s'en vint tout droit chez Richard.

Tiens, pensa le bonhomme en le voyant, voilà un visage nouveau.

« — Qui es-tu ?... demanda-t-il d'un ton un peu brusque au visiteur qui arpentait, sans façon, la chambre de long en large, comme s'il fût devenu tout d'un coup maître de la maison.

— Je suis le diable, répondit celui-ci, sans cesser sa promenade.

— Et que viens-tu faire ?...

— Je viens quérir ta femme.

— Oh ! tu viens quérir ma femme ; prends-là... tu me rends un fameux

service, va !... Elle est couchée pour le moment ; elle n'en peut plus, la malheureuse !... Depuis un an, elle n'a pas été à jeun une pauvre petite heure,... mais assieds-toi donc un instant ».

Le diable, sans se faire prier, s'assit sur le banc dontyjki parlé.

Dès qu'il fut assis comme il faut, Richard dit au diable :

« — Tiens,... voilà ma femme qui tousse, elle ne tardera pas à se lever, va donc la prendre... »

Mais le diable eut beau faire des efforts inouïs pour se remettre debout, il eut beau se démener comme s'il eut été au fond d'un bénitier, il demeurait cloué sur le banc.

Richard, en voyant les contorsions et les affreuses grimaces du maudit, riait dans sa barbe, tandis que sa femme tenant la porte de sa chambre entre-baillée, criait à son mari d'une voix éraillée et pleine de larmes :

«—Tiens-le bien, Richard ! tiens-

le bien, mon homme ! tiens-le comme il faut... ne le lâche pas, mon cher petit mari !... Je t'assure que je ne boirai plus.

Richard tint le diable assis de la sorte pendant neuf jours.

Au bout de ce temps, le malheureux s'était tellement secoué qu'il n'avait plus de fesses.

Vaincu par la douleur, il dit à Richard :

» — Ecoute, si tu veux me lâcher, je te laisserai encore ta femme pour un an et un jour.

— C'est bien, dit Richard, lèvetoi. Bon voyage et au plaisir de ne plus te revoir ».

faut savoir, chers lecteurs, que ce diable qui avait acheté l'âme de la Richard avait deux frères. Ses deux frères et lui faisaient trois : trois frères ou trois diables, comme vous voudrez/

Dès qu'il revint en enfer, tout en

boitant, tant il souffrait à l'endroit que vous savez, ses deux frères n'eurent rien de plus pressé que de lui demander ce qu'il avait fait pendant cette longue absence.

« — Ce que j'ai fait,... répondit piteusement le diable, depuis que je suis parti, j'ai demeuré assis sur un banc, et il se mit à raconter, de point en point, sa pitoyable tournée.

— Ce n'est rien, petit frère, dit alors l'un des deux diables, va te faire soigner. Il ne manque pas de médecins chez nous. La prochaine fois, ce sera moi qui irai chercher la Richard, et foi de bon diable ! je te garantis bien qu'elle ne m'échappera pas ».

Au bout d'un an et un jour, voilà donc le diable qui avait ainsi parlé oui se présente chez le cordonnier.

Notez bien, lecteurs, que sa femme buvait de plus belle, car, comme dit le proverbe : « qui a bu, boira ^Z II

y aurait eu, d'ailleurs, grandement à s'étonner qu'elle fût devenue tempérante. Est-ce qu'on peut pratiquer la tempérance quand on a le diable dans le corps y

« — Tiens, voilà encore un visage nouveau, dit Richard en voyant le diable qui se tenait debout d'un air de défiance.

— Qui es-tu ? demanda le cordonnier.

— Je suis le diable.

— Que veux-tu ?

— Je viens quérir ta femme ?...

— Je t'en serai bien reconnaissant, ce sera un bon débarras... mais assieds-toi donc un peu, tu m'as l'air fatigué.

— M'asseoir !... Hé ! Hé !... pas si fou, mon frère n'est pas encore guéri...

— Tu ne veux pas t'asseoir, tant pis,... reste debout comme un cheval .

En disant ces mots, le père Richard alla décrocher son violon, se l'ajusta délicatement sous le menton et prit son archet de la main droite.

Le diable le regardait faire sans souffler mot, immobile et raide comme un piquet.

Allons, pensait le cordonnier, en examinant son étrange vis-à-vis sous cape, tu ùe veux pas t'asseoir, tu ne veux pas marcher,... Eh bien !

tu danseras, maudit ! et je te promets que tu sauteras comme tu n'as pas encore sauté de ta vie.

Et Richard hasarda une note sur son violon.

Aussitôt le diable leva la jambe, la pointe de son pied gauche tournée en dedans.

Puis vint une seconde note, et le diable fit un pas en cadence.

Puis le cordonnier attaque résolument un air animé, et le diable se mit à danser, à tourner, et à voltiger, se livrant à une polka désordonnée, furieuse, — car il est bon de noter, en passant, que la polka est une des danses favorites du diable.

Richard le fit sauter de la sorte pendant douze jours.

Le douzième jour, sur le soir, comme le soleil allait se coucher, le pauvre diable était tellement échauffé qu'il en avait le poil rouge. Les yeux lui sortaient de la tête, et sa langue était sèche comme un charbon.

« — Arrête, Richard ! s'écriait-il de temps à autre, d'une voix étouffée, arrête !... Je suis éreinté... »

Mais Richard jouait de plus belle, et le diable valsait malgré lui.

A la fin, n'en pouvant plus, le diable dit à Richard : « — Si tu veux ne plus jouer, je te laisserai encore ta femme un an et un jour.

— C'est bien, dit le cordonnier, et il raccrocha son violon, tandis que le diable, hors d'haleine, s'essuyait les babines ».

Quand il s'en revint vers ses frères, du plus loin que ceux-ci l'aperçurent, celui qui avait mal aux fesses se mit à crier de toutes ses forces :

« — Je gage que tu t'es assis, hein ?...

— Pas du tout...

— Mais qu'as-tu fait alors pendant douze jours ? dit l'aîné.

— Ne m'en parlez pas ; voilà douze jours que je danse !... ce Richard là est un diable d'homme.

Ouaiche !... vous êtes deux poules mouillées, s'écria alors le plus vieux en faisant un geste de mépris ; la prochaine fois ce sera moi qui irai quérir la Richard, et nous verrons si un méchant cordonnier me fera la loi.

Au bout d'un an et un jour, l'aîné des diables arrive à son tour chez le cordonnier.

« — Tiens... encore un visage nouveau, fit Richard ; qui es-tu ?

— Je suis le diable.

— Que veux-tu ?

— Je viens quérir ta femme.

— J'en suis bien fier, elle est allée

boire dans le fort ; tout à l'heure quand elle rentrera, tu n'auras que la peine de l'emmener. Mais assieds-toi donc un instant.

— Non, je ne m'asseois pas.

— Aimes-tu la musique ? Veux-tu que je te joue un petit air de violon ?

— Je te le défends bien. Va me chercher ta femme, c'est tout ce que je te demande.

— Un instant, dit Richard en prenant le sac que vous connaissez, je vous l'apporterai dans cette poche si vous voulez bien me faire un plaisir.

— Quoi ! quel plaisir?... fit le diable.

— Eh bien ! reprit Richard, on dit que le diable est fin ?...

— Et puis ?

— On dit qu'il peut se métamorphoser comme il veut,... et quand il veut ?..

— Ça, c'est vrai, affirma le diable en se rengorgeant.

— Moi, je n'en crois rien, continua

Richard, et je serais curieux de le voir.

— Métamorphose-toi donc un peu en quelque chose ?...

— En lion ?...

— Non... tu pourrais m'étrangler :

change-toi en petit animal afin que je puisse te caresser; fais-toi rat, par exemple ?

— Tiens, regarde bien, m'y voici...

le diable s'était déguisé en rat ; mais en un clin d'œil, Richard l'empoigne, le jette dans son sac qu'il lie comme il faut, se le met sur le dos et passe la porte.

Ainsi équipé il va tout droit chez le forgeron.

— As-tu de l'ouvrage, compère ?

— Non.

— Et ton apprenti en a-t-il ?

— Non.

— Ça « s'adonne » bien, je vous en apporte pour une quinzaine, dit Richard, en déposant son sac sur l'enclume dans lequel le diable gigotait de son mieux. Vous allez

prendre tous les deux vos marteaux les plus lourds et vous me battrez ce sac jusqu'à ce qu'il soit aussi aplati qu'une feuille de papier. Surtout tapez dur ».

Voilà donc le forgeron et son apprenti qui se mettent en face l'un de l'autre, à battre sur l'enclume, de toutes leurs forces.

Bim ! Bam ! Boum ! le diable en sautait, et les marteaux faisaient du feu.

Les deux hommes martelèrent de la sorte pendant quinze jours.

Sur la fin du quinzième jour, à la nuit tombante, le diable qui avait tous les os rompus dit à Richard :

« — Si tu veux me lâcher, je t'abandonne tous mes droits sur ta femme. Si elle est damnée, nous l'aurons toujours ; si elle fait son salut, tant mieux pour elle.

— Ça me va, répondit Richard en ouvrant le sac, et le diable disparut comme un feu follet ».

Quelque temps après, il arriva que la femme de Richard mourut.

Comme elle avait vécu en ivrognesse et qu'elle était morte ivrognesse, aussitôt qu'elle arriva à la porte du paradis, elle dut faire demi-tour, et tomba en enfer où les diables la chauffèrent comme il faut.

Quand Richard mourut à son tour, il alla cogner à la porte du paradis.

St Pierre voyant arriver le cordonnier, lui dit :

« — N'es-tu pas Richard ?

— Oui.

— N'est-ce pas toi qui avais une femme qui buvait tout ton gagne ?

— Oui.

— Te rappelles-tu ce mendiant qui t'accorda trois souhaits à ton choix?...

— Je m'en souviens comme si c'était arrivé hier, quoiqu'il ait coulé bien de l'eau dans le St Laurent depuis ce temps-là.

— Eh bien ! continua St Pierre, ce mendiant c'était moi, et puisque tu n'as pas eu le bon esprit de souhaiter le paradis, va te promener en enfer.

— Comme il vous plaira, dit le cordonnier en tirant sa révérence »

Arrivé à la porte de l'enfer, Richard cogna.

« — Qui est là ?...

— C'est Richard.

— Richard le cordonnier !... exclamèrent les diables qui faisaient chauffer sa femme à blanc.

— Oui,... Richard le cordonnier...

— As-tu ton banc ? demanda le premier diable.

— As-tu ton violon ?... As- tu ton sac ?... demandèrent les deux autres.

— Oui, j'ai mon sac, mon violon et mon banc, répondit Richard d'une grosse voix.

— Va- t-en alors, maudit; va-t-en!...

hurlèrent les trois diables, et Richard reprit la route du paradis.

Mais St Pierre qui voulait apparemment éprouver le cordonnier ne le reçut pas davantage, et Richard s'en retourna cogner à la porte de l'enfer.

« — Qui cogne-la ! demandèrent les diables.

— C'est Richard.

— On ne te veut pas,... va-t-en!....

— Que vous me vouliez ou que vous ne me vouliez pas, cria Richard, vous allez toujours m' ouvrir la porte.

Croyez-vous que j'aie l'envie de passer l'éternité dans le chemin ? Ouvrez !... vous dis-je, et tout de suite, ou j'enfonce la boutique, et je mets l'un de vous sur mon banc, je fais danser l'autre, et je martelle le troisième dans mon sac jusqu'à la fin des siècles ».

Les trois diables qui connaissaient Richard ouvrirent alors le guichet et se mirent à parlementer.

« — Que veux-tu pour nous laisser tranquilles ? dirent-ils ensemble au cordonnier.

— Je veux l'âme de ma femme, répondit Richard.

— L'âme de ta femme ?... Tu ne l'auras pas ; elle est morte ivrognesse ; toute sa vie elle nous a appartenu et elle nous appartiendra de toute éternité. Il n'y a pas plus de pardon au Ciel qu'en Enfer pour les ivrognes.

Nous allons te donner en échange cent âmes. Ouvre ton sac : tiens, voici les âmes d'une douzaine de marchands qui ont vendu à faux poids.

— Merci, fit Richard en secouant son sac pour faire descendre jusqu'au fond ces douze âmes.

— Voici maintenant les âmes de deux douzaines d'avocats et de médecins qui ont tué leurs malades et mangé les veuves et les orphelins par dessus le marché. Voici une brassée d'âmes qui ont appartenu à des usuriers et à des gens morts sans payer leurs dettes, combien y en a-t-il ?

—Trente, dit Richard. Ça m'en fait soixante-cinq. Donnez-en encore.

— Attrappe celles-ci, firent lesdia-

bles en jetant dans le sac une autre douzaine. Ce sont les âmes de douze aubergistes licenciés. Combien t'en manque-t-il pour un cent ?

— Vingt- trois, reprit Richard.

■— Eh bien ! voici ton compte, grommelèrent les diables en amenant une nouvelle fournée. Ce sont les âmes de vingt-trois charretiers qui avaient toujours leurs poches pleines de « sacres », va-t-en I... et ne reviens plus.

— Maintenant il me faut l'âme de ma femme, insista Richard.

— On te l'a dit, tu ne l'auras pas.

— Ah ! vous ne voulez pas me la donner ?... Eh bien ! vous allez la danser, comme de vrais diables que vous êtes... Et Richard fit mine de prendre son violon.

— Arrête!... Richard!... Arrête !...

crièrent ensemble les trois diables ; la voilà, ta femme !... la voilà !...

Et Richard se jetant le sac sur l'épaule, décampa comme s'il eut eu tout l'enfer à ses trousses.

Arrivé à la porte du paradis qui se trouvait entr'ouverte, Richard ne se donna pas la peine de parler au portier. D'un bond il se précipita dans l'intérieur du paradis où il fit une culbute avec sa charge.

Si nous vivons bien, chers et bons lecteurs, nous aurons un jour l'avantage et le bonheur de faire connaissance là-haut avec le brave Richard, et j'ai l'intime conviction qu'il vous garantira de point en point l'exactitude de cette étonnante et véridique histoire que j'aurais voulu pouvoir vous raconter mieux, et surtout avec ces gestes inimitables dont mon ami Blanchard semble avoir seul le secret.

ffi" MUT n m u

Crains la sotte économie comme la sotte dépense.

L'économie est utile au riche

et nécessaire au pauvre.

l y avait une fois, à proximité d'une ville que je ne crois pas nécessaire de nommer, deux braves pères de famille qui étaient proches voisins. Quand je dis proches voisins, cela ne signifie pas précisément qu'ils demeuraient porte à porte ; non, leurs perrons respectifs étaient séparés par une distance d'au moins deux longs arpents sur lesquels poussaient toutes espèces d'arbres et de légumes, — séparation précieuse que l'on rencontre très rarement à la ville, et qu'il serait cependant si désirable d'y rencontrer,

dans l'intérêt de la santé, de la paix, de l'harmonie, des bonnes mœurs. Car Dieu sait combien, dans nos grands centres,le rapprochement excessif des maisons qui tendent de plus en plus à s'accaparer mutuellement l'air et le soleil, — ce qui permet parfois presqu'à tout un quartier de faire la « causette » sans quitter sa fenêtre ou sa galerie, — Dieu sait combien ce rapprochement engendre de petites et de grosses médisances, de laids et méchants petits cancans, de vilaines querelles, et partant des proçaillons, des procès, de grosses inimitiés qui finiraient par se transmettre de génération en génération et rappeler celles des Guelfes et des Gibelins, s'il n'y avait pas fort heureusement dans le cours de l'année deux époques que l'on observe à l'instar des plus grandes fêtes, auxquelles il est permis de déménager ses meubles et ses rancunes.

Mais il est temps de revenir à nos moutons, ou plutôt à nos deux voi-

sins, à nos deux braves pères de famille avec lesquels nous allons lier connaissance, en commençant par dire un mot de leurs maisons.

Celui qui demeurait le plus près de la ville, et que nous appellerons le voisin Pierre, s'était fait bâtir, dès son entrée en ménage, une grande maison de pierre à trois étages, quelque chose de bien régulier, bien aligné et bien froid, parlant à l'œil par la symétrie et très peu au cœur par l'ensemble ; — avec écurie, remise et autres dépendances. Du reste pas un arbuste, pas une fleur, pas même un brin d'herbe dans la cour assez spacieuse que l'on aurait pu transformer aisément en jardin.

Celui qui demeurait à deux arpents de là, et que nous appellerons le voisin Jean-Baptiste, occupait une de ces bonnes vieilles maisons comme savaient si bien en bâtir nos ancêtres. Il n'y avait rien de prétentieux dans cette demeure au toit moussu, beaucoup plus longue que

haute et presqu'enfouie dans une véritable forêt d'arbustes odorants et de plantes grimpantes allant enrouler leurs bras capricieux jusqu'au sommet des cheminées. On ne saurait se figurer de jardin mieux entretenu, plus champêtre et plus agréable que celui qui s'étendait devant la maison et la protégeait ainsi tout à la fois contre les ardeurs du soleil, le tapage et la poussière de la grande route.

A voir cette demeure rustique, l'ordre et l'admirable propreté qui régnaient à l'intérieur, et la culture savante des quelques arpents de terre qui étalaient, par derrière, les riches et splendides couleurs de leurs produits variés, on sentait tout de suite que les habitants de céans étaient d'heureuses gens, de ces gens privilégiés aimant le travail et la vie de famille où l'on respire une atmosphère si calme et si pure, et qui développe si largement tout ce que Dieu a mis de bon, de noble, et de

vraiment grand dans le cœur humain.

C'était en effet une nature d'élite que celle du voisin Jean-Baptiste, ou plutôt c'était une famille d'élite la famille Jean-Baptiste. Quoiqu'il eut un revenu assez modique, ne dépassant guère deux cents louis, il trouvait encore moyen de mettre de côté, bon an mal an, la somme assez rondelette de deux cents piastres. Il est vrai de dire qu'il se trouvait admirablement secondé par Madame Jean-Baptiste, femme d'ordre et de ménage s'il en fût, qui s'entendait parfaitement à pratiquer les principes d'économie prêches par monsieur son mari.

Suivant le voisin Jean-Baptiste, qui, assez semblable à Sancha Pança, aimait beaucoup le langage sentencieux :

Il faut toujours aimer ce que Von a.

Contentement passe richesse.

C'est ce qu'il avait coutume de répéter toutes les fois qu'il se pre-

nait à contempler sa table frugale et son modeste intérieur.

Voyait-il passer ses voisines en full dress, on l'entendait s'écrier :

Tout ce qui brille n'est pas or.

Le voisin Pierre venait-il à passer à son tour nonchalamment étendu dans une élégante voiture, traînée par un cheval fringant, il se permettait un affreux calembourg :

Pierre qui roule n'amasse pas mousse.

Quelqu'un lui reprochait-il amicalement de s'occuper des plus rudes travaux, cette fois, le voisin Jean- Baptiste lâchait deux proverbes :

Tant vaut l'homme, tant vaut la terre.

Il n'y a pas de sots métiers, il n'y a que de sottes gens.

Quand il recevait le revenu de ses fermes, il disait invariablement :

« Comme on fait son lit, on se couche », et bien d'autres que nous passons, car il en avait la tête farcie, et s'efforçait de les mettre en pratique,

jugeant fort à propos que si les proverbes sont la sagesse des nations, ils doivent devenir et ont parfaitement le droit de demeurer la règle de conduite d'un si simple particulier.

Tel était le secret du bonheur et de la prospérité de ce cher voisin Jean- Baptiste.

Il n'en était pas tout-à-fait de même chez le voisin Pierre qui jouissait d'un revenu beaucoup plus considérable, car, si ma mémoire est fidèle, il avait au moins cinq cent livres sterling par an.

Il est vrai de dire que le voisin Pierre pratiquait l'inverse du voisin Jean-Baptiste.

Avant d'aller plus loin, je m'aperçois que j'ai omis un point important dans cette très véridique histoire.

Je me hâte de réparer cet oubli.

Par une coïncidence assez remarquable, les deux voisins, mariés la

même année, avaient tous deux le même nombre d'enfants, un garçon qui était l'aîné dans chaque famille et trois filles, soit quatre enfants à chacun.

Or donc, tandis que chez le voisin Jean-Baptiste, l'intérieur de la famille se gérait avec une précision toute mathématique et la plus stricte économie de temps et d'argent, le voisin Pierre— excellent homme d'ailleurs — se reposait sur sa femme de l'administration du ménage — sa femme s'en reposait sur les servantes, et ces dernières ne se reposaient sur personne pour faire danser l'anse du panier et les écus à Monsieur.

Le résultat le plus clair de cette différente manière d'agir, c'est que chaque année, Jean-Baptiste arrondissait son capital de deux cents piastres, tandis que le voisin Pierre dépensait tout juste assez pour ne pas écorner le sien.

Aussi longtemps que les enfants ne

grandirent pas trop, tout alla suffisamment bien chez le voisin Pierre qui, comme bien de bonnes natures de son espèce, se laissait aller à la dérive sans avoir l'énergie de lutter contre le courant. Madame, de temps à autre, donnait des dîners, de grandes soirées, et comme elle invitait beaucoup de monde, elle était aussi beaucoup invitée. Pendant que Monsieur et Madame faisaient bombance ailleurs, les servantes demeurées à la maison, ne se gênaient nullement pour faire bombance à leur tour, et l'anse du panier, du panier à Pierre, à ce pauvre Pierre, continuait à danser de plus belle.

Le voisin Pierre n'était pas cependant sans voir quelquefois le voisin Jean-Baptiste. Il aimait à l'entendre converser, et subissait petit à petit, sans même s'en douter, l'ascendant que les intelligences vraiment supérieures exercent toujours autour d'elles.

Un jour qu'il le regardait greffant

des sauvageons dans son verger,— Jean-Baptiste avait pour règle de conduite de ne rester jamais inoccupé, même en causant, — l'entretien vint à tomber sur l'économie, et Pierre lui avouait, en toute franchise, qu'il ne comprenait pas comment avec des moyens aussi limités et une famille toute aussi nombreuse que la sienne, il pouvait parvenir à mettre deux cents piastres de côté chaque année.

« — Rien de plus aisé à comprendre, voisin, il ne s'agit pour cela que de régler son train de vie sur sa condition et savoir faire des dépenses utiles et à propos.

» Dans les commencements de mon ménage, je dépensais plus qu'aujourd'hui. Il m'arrivait assez souvent de faire quelque partie de plaisir avec des amis ; de son côté, ma femme recevait quelquefois des invitations que nous étions obligés de rendre. Il nous fallait alors tout bousculer et faire un remue-ménage

complet pour avoir le plaisir d'héberger, pendant une soirée, des étrangers le plus souvent railleurs, qui en définitive, nous imposaient, par leur présence, des privations pendant un long mois pour rétablir l'équilibre dans les recettes et les dépenses.

» Ma femme et moi nous nous aperçûmes bientôt que nous faisions fausse-route, et la naissance de notre premier enfant coupa court aux soirées.

Depuis lors nous restons chez nous, et à mesure que le cercle de la famille s'est agrandi, nous sommes demeurés convaincus que la compagnie la plus agréable pour des parents est celle de bons enfants. Nous y trouvons notre joie et eux la leur, sans compter que c'est bien plus économique, car pour rester chez soi. il n'est pas rigoureusement nécessaire d'acheter tous les mois des robes neuves, de la dentelle, des gants, que sais-je enfin ! toutes choses qui coûtent fort cher et ne rapportent rien,

absolument rien, sinon le compte du marchand qui les a fournies et parfois le regret de les avoir achetées.

Ma femme et mes filles portent des robes d'indienne l'été, et des robes de laine pendant l'hiver. Comme ce ne sont pas des étoffes de prix, elles se passent de couturières et de modistes.

)> Mon fils et moi nous nous contentons fort bien du drap du pays, d'autant plus que c'est encore ma femme et ses filles qui taillent, assemblent et cousent nos pantalons, nos vestes et nos habits, ce qui ne fait que relever leur prix à nos yeux.

» L'an dernier nous étions encore obligés de garder deux servantes.

Cette année que nos filles se font grandettes, nous en avons renvoyé une, et l'ouvrage n'en a pas fort souffert ; loin de là, ma femme a si bien distribué à chacun sa tâche, tout est si réglé et se fait si bien à son heure que ça marche comme sur des roulettes. Je puis vous assurer, voisin,

que l'on ne perd pas grand temps ici à chercher les clefs ou les ciseaux.

C'est incroyable toute la besogne qui peut se faire ainsi entre deux nuits quand chacun a à cœur de faire la sienne de son mieux, sans compter que ça accoutume de bonne heure ces chères enfants à tous les travaux du ménage. Le soir, pour se récréer, leur frère à qui j'ai fait donner un bon maître de musique et de danse, leur enseigne la danse et la musique, ce qui ménage ma bourse, pare à beaucoup d'inconvénients et ne les empêche pas de jouer déjà fort passablement quelques-uns de nos airs nationaux et de danser avec beaucoup de grâce. Nous trouvons encore le temps, pendant la soirée, de faire une lecture instructive, à tour de rôle ; puis, au coup de neuf heures, la prière se dit en commun, et bonsoir jusqu'au lendemain, au premier chant des oiseaux ».

Jean-Baptiste a cent fois raison, pensa le voisin Pierre, décidément,

il faut que j'en parle à ma femme.

Et le voisin Pierre s'en alla de ce pas raconter à son épouse tout ce que venait de lui dire le voisin Jean- Baptiste, avec une éloquence qu'il ne se connaissait pas encore.

Mais si convaincu et si éloquent que fût son plaidoyer, il ne parvint à gagner qu'un point. Le reste ne valait guère la peine qu'on s'en occupât sérieusement.

Madame consentit à diminuer le nombre de ses grands dîners et admit qu'il n'était pas d'une nécessité absolue d'aller si souvent en soirée.

Le voisin Pierre fit des économies pendant trois mois. Au bout de ce temps arrivèrent les marchandises du printemps et les vitrines des marchands à la mode commencèrent à se garnir de ces étoffes précieuses, de ces rubans, de ces fleurs, de ces mille oripeaux — éternelle tentation des filles d'Eve.

L'habitude est une seconde nature, et le poète qui a dit : « Chassez le naturel, il revient au galop », a mille fois raison.

Qu'il nous suffise de citer madame Pierre qui acheta quelques douzaines d'aunes de soies et de rubans sans oublier les accessoires. Et qui donc la blâmerait cette bonne dame?

N'était-ce pas là un dédommagement qui lui était dû très légitimement pour les trois mois d'économie que l'on venait de faire ? Et puis d'ailleurs sa fille aînée ne venait-elle pas d'accomplir sa dix-septième année, et la suivante avait quinze ans révolus. L'heure n'avait-elle pas sonné pour les produire dans les concerts, les bals, les soirées ?

Le voisin Pierre eut beau vouloir tenir serrés les cordons de la bourse, il fallut les délier, la vider et commencer à écorner le capital, car le fils aîné, pour achever ses études, coûtait énormément, et malgré la plus stricte économie, à mesure que les

filles prenaient de l'âge, il se faisait tous les mois de nouvelles réquisitions de robes neuves, de chapeaux neufs, de dentelles, de fleurs, etc.

Bref, le voisin Pierre ne sachant plus à quel Saint se vouer, alla revoir le voisin Jean-Baptiste, et le trouva au bout de son champ très activement occupé à surveiller quelques hommes qui plantaient les poteaux d'une clôture neuve.

« — Bonjour, voisin, dit Pierre, et que fait es- vous là ?... seriez-vous devenu arpenteur que vous alignez ainsi des piquets à perte de vue ?

— Pardon, monsieur Pierre, fit le voisin Jean-Baptiste, tout en fermant l'œil gauche et dirigeant l'œil droit sur la filée de ses poteaux : pardon, mais j'ai acheté, cette semaine, tout le terrain que vous voyez jusque là-bas, et je tiens à le mettre tout de suite en culture. C'est une dépense utile celle-là, et qui ne pourra qu'accroître mon capital, ainsi que le bienêtre présent et futur de mes enfants.

» — Voilà le temps qui arrive où j'aurai besoin d'argent, de beaucoup d'argent. Mon fils achève ses études cette année. L'an prochain je veux qu'il apprenne un métier. Après son apprentissage il ira faire un tour de France et d'Angleterre pour se perfectionner. Ça fait qu'il aura deux cordes à son arc, et si son éducation lui fait défaut, au moins pourra-t-il vivre honorablement du travail de ses mains, sans être à charge à qui que ce soit. Quand il aura atteint sa vingt-deuxième année, il nous reviendra homme fait dans toute la force du terme. Il aura comme on dit, « mangé de la vache enragée ». C'est la meilleure école que je sache pour un jeune homme de cœur. Il embrassera ensuite la carrière qu'il aimera de préférence, ce n'est pas moi qui voudrais le contrecarrer dans ses goûts, car je suis convaincu qu'il choisira celle qui lui ira le mieux et qu'il deviendra un citoyen aussi honnête

qu'utile, et un bon père de famille.

» Quant à mes filles, j'ai encore devant moi du temps et je n'en suis point en peine, car une fille honnête.

sage, rangée, trouve toujours à s'établir. Les miennes, il est vrai, n'ont pas reçu une brillante éducation, jamais, au grand jamais, elles n'ont lu de roman, ni mis le pied dans un théâtre ; jamais non plus, elles n'ont fréquenté une société d'un rang plus élevé que le nôtre, mais elles ont appris, depuis longtemps, à aimer la maison et le travail, leurs habitudes sont toutes sédentaires et leur tenue est modeste. Quand une jeune fille ne sait pas d'avance si elle sera toujours grande dame, il est prudent de ne pas l'élever dans la soie et dans la ouate comme une poupée.

» A voir la façon dont certaines gens élèvent aujourd'hui les leurs, on dirait vraiment qu'on n'a plus en vue que d'en faire des fiancées, qu'elles n'auront jamais à remplir les de-

voirs austères de l'épouse, que leur unique occupation sera de pianoter du matin au soir, de roucouler des romances et de courir d'une soirée à l'autre. Est-ce que l'honnête homme qui désire une femme selon son cœur n'ira pas la chercher au milieu d'une famille simple et honnête, plutôt que sur le parquet glissant d'une salle de bal, et s'il se décide à épouser une jeune fille sans fortune, ne laissera-t-il pas de côté celle dont l'apparence lui annoncera la prodigalité et le gaspillage, pour prendre une femme qui sache ménager, conserver et accroître le peu qu'il possède » ?

Ces paroles, débités avec énergie et conviction, frappèrent tellement le voisin Pierre qu'il planta là le voisin Jean-Baptiste au milieu de ses poteaux et ne fit qu'un bond jusqu'à chez lui, bien décidé à ne pas omettre devant sa femme une seule des paroles qu'il venait d'entendre et qui résonnaient encore à

ses oreilles comme autant de reproches pour le présent et de menaces pour l'avenir.

Il fallait d'ailleurs frapper un grand coup. Le voisin Pierre ne pouvait se dissimuler plus longtemps que l'on mangeait les revenus et le capital, et que du train d'enfer dont on allait, on courait, à toute vitesse, vers une ruine certaine.

« — Madame ! dit-il en arrivant tout essoufflé dans la salle à manger où toute la famille se trouvait réunie pour le déjeuner, madame, le jeune Jean-Baptiste finit sa philosophie cette année et va apprendre immédiatement après un métier. Son père vient de me dire qu'il est bon, dans ces temps difficiles, qu'un jeune homme ait plus d'une corde à son arc.

)> Pierre finit aussi sa philosophie cette année, je crois que ce serait une excellente idée de le mettre aussi en apprentissage.

— Grand Dieu ! mon mari devient fou, s'écria Madame Pierre, en se

jetant à la renverse dans son fauteuil et tenant les yeux fixés vers le plafond comme pour prendre le Ciel à témoin de l'infamie qu'on venait de lui proposer. Vouloir faire un ouvrier de mon fils, quelle honte !...

Est-ce que mon enfant a étudié à fond le latin et le grec pour aller s'enterrer dans un atelier ? Non, non, mille fois non, il faut qu'il devienne avocat, il faut qu'il brille au barreau et qu'il fasse un grand mariage.

Quel est le riche assez ignare, assez stupide, qui irait donner sa fille en mariage à un pauvre diable d'artisan?

— Papa, vous n'êtes pas sérieux, dit alors le jeune Pierre en lançant à la tête paternelle quatre mots latins tirés de St Thomas d'Aquin :

timeo hominem unius libri, ça signifie qu'il ne faut apprendre qu'une chose et l'apprendre bien.

— Qui trop embrasse mal étreint, hasarda la fille aînée.

— Ah ! ah ! continua madame Pierre, ce gros laid t'a dit qu'il était

bon qu'un jeune homme eût plusieurs cordes à son arc, eh bien ! tu pourras lui répondre par un autre proverbe : trente-six métiers, trentesix misères, et tu ne lui feras pas mes compliments.

Le voisin Pierre courba d'abord la tête sous cette triple condamnation, mais reprenant bientôt courage : « — Madame, continua-t-il, le voisin Jean-Baptiste est peut-être un gros laid, — ce que dans tous les cas je n'oserais affirmer sous serment, — mais ce que je puis assurer, c'est que c'est un homme d'un bon sens à toute épreuve, qui a le talent d'arrondir son capital, tandis que le nôtre fond à vue d'œil. Je croirais même que les dépenses que nous faisons pour nos filles sont exagérées et ridicules.

Il m'a dit...

— Assez, Monsieur, ou je vais croire que vous vous laissez conduire par ce vieux ladre, ce vilain marabout dont les filles ont l'air de vraies servantes. Ça travaille du balai, ça

s'échine à coudre, je crois même que ça fait la cuisine. Fi ! quelle horreur... Sans doute elles n'ont guère besoin d'être bien belles pour trouver à s'établir. Il y aura toujours quelque pauvre diable qui viendra les déterrer dans leur tannière pour la dot qu'elles doivent recevoir.

Mais sont-ce là des partis pour des demoiselles aussi accomplies que les nôtres ? A la vérité, nous sommes plus gênés que votre M. Jean-Baptiste, mais au moins nous vivons bien, nous ne nous refusons rien pas plus qu'à nos filles, et le jour approche où nous serons amplement récompensés de nos sacrifices lorsque nous les entendrons appeler Madame la Baronne par-ci, Madame l'Ambassadrice par-là ».

Que répondre à une pareille sortie ? Le mal avait jeté de trop profondes racines pour que l'on pût espérer d'y remédier. Le voisin Pierre courba de nouveau la tête et ne dit plus mot.

Cinq ans se sont écoulés pendant lesquels les trois filles du voisin Jean- Baptiste se mariaient l'une après l'autre, on ne peut mieux.

Son fils aîné revenu d'Europe s'est marié à son tour et exploite la terre paternelle qu'il arrondira à coup sûr.

Quant à l'heureux père, depuis l'établissement de ses enfants, il a complètement changé de manière de vivre. Il ne travaille plus et roule voiture pour aller de l'une à l'autre de ses filles. Partout où il va, on le choie, on le caresse, c'est à qui l'entourera de petits soins, et il a déjà le bonheur de faire sautiller sur ses genoux des petits-fils bien joufflus et de charmantes petites-filles.

Les baronnes en perspective et les ambassadrices futures sont encore filles toutes trois, et le seront probablement toujours. Pour avoir plû à tout le monde, elles ont fini par ne plaire à personne. Le jeune

avocat qui devait faire un riche mariage, se sentant incapable d'aucun effort sérieux, sans talent et déclassé, a épousé la Californie où il végète sans doute misérablement, tandis que ses parents, après avoir vendu leur belle maison de pierre, s'imposent, dans une maison de pension, les plus rudes privations pour permettre à leurs filles d'y briller encore quelques temps dans les bals et d'y pêcher peut-être un mari.

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Plus fait douceur que violence.

l y avait une fois un habitant qui s'appelait Pierriche. Ce Pierriche, le héros de cette véridique histoire avait bon cœur, bon pied, bon œil ; mais il se trouvait

Court d'esprit, par malheur, car d'aucune façon Il n'aurait, comme on dit, pu découvrir la poudre, Bien plus, ce n'eut été très facile à résoudre, Quand Pierriche, en son champ, menait paître les bœufs, Quel était le plus bœuf d'entre eux.

Pierriche, qui n'avait aucunement le génie du commerce, avait rencontré de bonne heure un cœur qui répondit au sien, et après une cour assidue de cinq ans, neuf mois et vingt-huit jours, il avait juré, au pied des autels, une inviolable fidélité à Marie Madelon, Madeleine ou Madelinette, car c'est ainsi qu'il appelait tour-à-

tour sa chère femme suivant que le baromètre de son humeur était au beau fixe, au variable ou à l'orage.

Ces époux champêtres avaient choisi, pour résidence, une chaumière perchée sur une butte, espèce de nid rustique presqu'enfoui sous le feuillage épais d'arbres de toute venue qui se miraient dans l'onde transparente d'une petite rivière bien capricieuse coulant tout exprès au pied de la butte pour désaltérer Pierriche et Madelon et ses enfants, car j'ai oublié de dire que Pierriche était père de famille.

À l'époque où commence cette histoire, il avait quatre enfants — dont un au berceau, — ce cher Pierriche ; — plus une vache qui lui donnait du lait, du beurre et un veau chaque printemps, plus une paire de bœufs pour labourer son champ, un goret en bas âge, et enfin,— puisqu'un historien fidèle ne doit omettre aucun détail, — deux oies et un jars, et quelques volailles.

C'était une singulière pâte d'homme que Pierriche. Quelqu'un qui ne l'aurait pas vu à son foyer domestique aurait juré qu'il était la crème des maris présents, passés et futurs. Sous sa rude et grossière enveloppe il avait, en effet, tant de tendresses pour ses enfants ; il disait si souvent, à qui voulait l'entendre, que sa Madelinette était la perle des femmes ; tous les dimanches et jours de fête il faisait si allègrement, par n'importe quel temps, deux grandes lieues pour se rendre à l'église la plus voisine, n'oubliant pas de se confesser au moins quatre fois l'an, de donner à son tour, sans se faire tirer l'oreille, le pain bénit et de payer scrupuleusement et exactement sa dîme ; en un mot, il paraissait si bien s'acquitter de tous ses devoirs, que Pierriche, tout pauvre qu'il fût, était réputé le plus heureux mortel du canton et de bien loin.

Mais hélas ! trois fois hélas ! toute cette félicité n'était qu'extérieure, et

le proverbe qui dit : « Il ne faut pas trop juger sur les apparences », a i mille fois raison ; Pierriche, le bon 1 Pierriche, l'excellent Pierriche, le modèle du canton et de bien loin, | avait un défaut, un gros défaut, un l des plus affreux défauts qui puissent } obscurcir le ciel conjugal : Pierriche l était grognon, et son humeur gro- I gnonne le rendait naturellement querelleur et tracassier.

Dans les mauvais jours d'automne, — ators que les chemins sont boueux, défoncés, pleins d'ornières et de cahots, — Pierriche avait-il le malheur de rentrer chez lui, mouillé jusqu'aux os et éreinté, car dans les endroits les plus mauvais ça ne coûtait pas le moins du monde à ce brave Pierriche de s'atteler à sa lourde charrette et de donner un aussi vigoureux coup de collier qu'aucun de ses bœufs ; — eh bien ! notre héros avait à peine mené ses animaux à l'étable et débarrassé ses épaules humides de son lourd capot d'étoffe du pays qu'il

répondait en grognant, en grommelant à Madelon qui lui faisait d'affectueux reproches sur le peu de soin qu'il prenait de sa santé :

« — Oui ! oui ! tu l'as dit ; j'aurais dû laisser ma charge et mes bœufs dans les cahots, hein ! Madelon ?... Apparemment tu aurais été les en retirer, toi ?... tiens, tiens, ne dis plus rien, ça te va mieux, bien mieux ?... Ouaiche ! les femmes !...

Si c'est bon à quelque chose, ça n'est pas bon à grand'chose ! Un homme fait dix fois plus de besogne qu'aucune d'elles dans une journée ».

L'hiver, quand les jours sont si courts et les tempêtes de neige parfois si redoutables au loin, Pierriche venait-il à s'attarder à bûcher dans le bois, Madelon comptait les minutes avec inquiétude ; à chaque instant elle allait interroger le chemin, prêtant l'oreille au moindre bruit qui annonçât l'arrivée du retardataire, et si l'époux la surprenait ainsi, au lieu de lui savoir gré de ce témoignage de

tendresse, il reprenait de sa voix la plus grognonne :

« — Tiens ! Madelon, je gage bien que tu me croyais perdu ?... Bientôt, pour te faire plaisir, il faudra sans doute que je laisse les arbres se bûcher et les souches s'arracher tout seuls : à moins que tu n'aies l'envie d'y aller toi-même. Ma bonne vérité, je crois que tu en ferais du propre... Ah ! les femmes ! les femmes !

ne m'en parlez pas, un homme fait dix fois plus de besogne qu'aucune d'elles dans une journée ».

Bref, hiver comme été, printemps comme automne, Pierriche, le bon Pierriche, l'excellent Pierriche, le modèle du canton et de bien loin, chantait toujours la même gamme, rien que la même gamme, à propos de tout et à propos de rien.

Que voulez- vous, c'était passé chez lui à l'état de maladie chronique, de tic douloureux ; il ne pouvait plus vivre sans grogner, et il grognait d'autant plus que Madelon, cette

pauvre chère Madelon, ne répondait à ses rebuffades que par des larmes dévorées en silence et une patience angélique.

Il y avait déjà environ huit ans que Pierriche, devenu son propre bourreau, tirait continuellement à boulets rouges sur son bonheur conjugal, lorsqu'un beau soir ou plutôt un vilain soir qu'il était revenu plus maussade et plus bourru que de coutume, il se mit à dire et à redire, répéter et répéteras-tu son éternelle complainte :

« — Si les femmes sont bonnes à quelque chose, assurément elles ne sont pas bonnes à grand'chose... un homme fait dix fois plus de besogne qu'aucune d'elles en une journée ».

Cette fois Madelon n'y tint plus, on se serait lassée à moins. S'il est vrai que les airs les plus beaux finissent par fatiguer à force d'être joués, à plus forte raison une complainte

aussi insipide, aussi fatigante et d'une telle ténacité devait-elle aboutir à une révolte.

Toutefois Madelon ne mit aucun emportement dans ses reproches :

(( — Pierriche, dit-elle d'une voix émue, mon bon Pierriche, il y aura demain huit ans que nous sommes mariés, et ce serait mal commencer la neuvième année que de continuer de la sorte. Est-ce cela que tu m'avais promis quand tu as juré devant le bon Dieu et devant Mr le curé, d'être toujours bon pour moi ?

Est-ce cela que tu me promettais quand j'étais fille et que tu venais me voir, tous les soirs, sur la brune? Me disais-tu, dans ce temps-là, que les femmes ne sont pas bonnes à grand'chose ? Pourquoi donc m'astu prise alors, mon pauvre cher Pierriche ? Te rappelles-tu cette fois que tu m'avais apporté ces beaux souliers français que j'ai encore aujourd'hui ? alors tu n'étais pas un gros méchant bourru comme maintenant,

et tu me disais de ta voix la plus douce : ma chère petite Madelinette, tes pieds sont trop jolis, trop délicats, pour être enfermés le dimanche dans des souliers de bœuf, mets ceux-ci pour l'amour de ton Pierriche, ce seront tes souliers de noces ; et nous ne nous sommes mariés que trois ans et demi après ! tu le sais bien...

Oh ! dans ce temps-là tu m'aimais bien plus qu'aujourd'hui. Et cependant ai-je gaspillé ton butin ?

N'est-ce pas moi qui ai filé, taillé et cousu ton capot et tes culottes de dimanche ? Âs-tu jamais acheté, dans le fort, une verge d'indienne pour les enfants ? N'est-ce pas moi qui ai habillé Pierrot, et notre petit Baptiste? N'est-ce pas moi qui ai fait tous les habillements de notre pauvre chère petite Josette ? Oh Pierriche ! Pierriche ! j'avais bien raison de dire tout-à-1'heure que tu n'aimes plus Madelon ?

Et Madelon essuya ses larmes avec le coin de son tablier.

» — Ouaiche ! fit Pierriche qui commençait à s'émouvoir, car en définitive il se sentait coupable, tout cela ne veut rien dire ; un homme est un homme et une femme n'est qu'une femme... et un homme fait dix fois plus de besogne dans sa journée qu'aucune créature dans tout le pays.

— Oui-dà! reprit Madelon,eh bien!

s'il est vrai qu'un homme fait dix fois plus de besogne qu'une créature, veux-tu faire mon ouvrage demain, Pierriche, et moi je ferai le tien ?

— Oh ! ah ! ah ! en voilà une bonne, exclama Pierriche, en riant de son plus gros rire, mais deviens-tu folle, Madelon ?

— Point du tout... veux- tu, Pierriche, mon bon Pierriche ?

— Comme tu voudras, Madelon.

— Eh bien ! c'est fait... à demain.

— Oui, oui, à demain Madelon, et tu verras si une créature peut faire dix fois plus de besogne qu'un homme ».

Le lendemain qui était le neuvième anniversaire de son mariage, Madelon prit le petit Baptiste d'une main, la faux de son mari de l'autre et partit pour le champ, précédée de Pierrot et de Josette.

Pierriche la regarda Dartir d'un air narquois, et tout en l'accompagnant jusqu'au perron il ne put s'empêcher de lui dire sous forme d'adieu, — tant il est vrai qu'on a beau vouloir chasser le naturel, il revient toujours au galop :

« — Oui, tu vas en faire de l'ouvrage ! ah ! les femmes ! les femmes ! Un homme fait dix fois plus de besogne qu'aucune d'elles en une journée ».

Sitôt qu'au détour du chemin Pierriche eut vu disparaître sa petite famille, — car si bourru, si grognon qu'il fût, Pierriche, ce bon Pierriche, se serait fait couper en quatre pour sa femme et ses enfants ; — il

rentra dans sa chaumière et demeura .

quelques moments indécis, en peine ; de ses bras vigoureux, ne sachant f pas comment commencer cette be- I sogne toute nouvelle pour son tem- I pérament et ses habitudes.

Enfin, comme il fallait commencer par quelque chose, le bon Pierriche retroussa bravement ses manches de chemise, et se mit à ranger, le mieux qu'il pût, c'est-à-dire le plus gauchement possible, tout ce qu'il y avait à ranger ou à déranger dans son intérieur. Puis vint le tour du balai qu'il réussit à casser, car il le manœuvrait à tour de bras comme un fléau.

Sur ces entrefaites, l'enfant, le Benjamin de la famille, qui sommeillait dans son berceau, fit mine de se réveiller, et Pierriche — dans sa précipitation — jeta par la fenêtre, d'une manière si raide, le tronçon du balai qui lui était resté dans les mains, qu'il cassa la patte de son jars, ce qui ne l'empêcha pas de bercer le petit.

Tout en berçant, il lui vint à l'idée de faire du pain.

Pierriche monta dans son grenier, en descendit une poche de farine qu'il vida dans la huche, et se mit à pétrir la pâte avec fureur.

On était alors dans la canicule, et le soleil, — un beau soleil du mois de juillet — jetait par la porte ouverte des torrents de chaleur sur la huche et Pierriche qui tournait et retournait sa pâte en geignant et suant à grosses goûtes.

Pierriche avait, dans sa cave, un petit tonneau de bière d'épinette, Pierriche avait chaud, Pierriche avait soif ; Pierriche pensa donc qu'il ne ferait pas mal d'aller se rafraîchir, et comme il mettait vite à exécution ses idées quand il lui en passait par la tête, Pierriche souleva la trappe de son plancher et se dirigea à tâtons vers le fameaux tonneau.

Comme il se désaltérait largement avec cette légitime satisfaction d'un

propriétaire qui boit son propre crû, il entendit tout-à-coup, au-dessus de sa tête, un bruit formidable. Pierriche se précipita vers la trappe et d'un bond fut hors de la cave.

Horreur ! ô spectacle trois et quatre fois déchirant pour un père nourricier !... Le goret en bas âge avait renversé la huche et dévorait la pâte à pleines gueulées.

Ivre... de fureur et ne sachant trop ce qu'il faisait, Pierriche, le bon Pierriche détacha au malheureux animal un coup de pied si vigoureusement appliqué, que le goret en bas âge pirouettant sur lui-même, s'abattit comme frappé de la foudre, ouvrit un œil mourant qu'il renferma soudain, et ne bougea plus.

Adieu les doux réveillons de Noël ! adieu les fêtes du nouvel an et des Rois ! avec son dernier soupir, le goret emportait la douce perspective du boudin et des jambons.

Pierriche entrevit tout cela dans un éclair ; et pour comble d'infortu-

ne, il s'aperçut alors qu'il tenait à la main la cheville de bois qui bouchait son tonneau.

Adieu l'ambroisie champêtre ! adieu ce doux et agréable breuvage d'épinette que ses enfants aimaient tant!

Il était donc vrai que pendant qu'il assassinait traîtreusement son goret, l'épinette coulait à grands flots dans sa cave !...

A cette effroyable pensée, le malheureux, l'infortuné Pierriche poussant des cris qui n'avaient plus rien d'humain, s'arracha une poignée de cheveux de désespoir.

Il se disposait à en arracher une autre, quand l'enfant, réveillé par ses cris, se mit fort à propos à pleurer de toutes ses forces.

A ces pleurs qui remuaient ses entrailles de père, Pierriche courut au berceau, enleva son enfant comme une plume et se mit à l'embrasser et à le faire sautiller sur ses genoux.

Puis, comme le petit Benjamin

continuait à pleurer de plus belle, \ Pierriche — qui d'ailleurs avait be- ï soin de s'étourdir, — tourna le dos I à sa malheureuse victime étendue sur le plancher à côté de la pâte qui I commençait à lever, et entonna d'une I voix à ébranler une cathédrale :

« C'est la cocote grise Qui a pond dans l'église ; Elle a pond un petit coco Pour le petit Pierriche qui va faire do do, Do diche, do do !... ».

Pierriche allait aborder d'une voix encore plus formidable le second couplet de cette chanson harmonieuse et essentiellement soporifique, lcrsqu'en jetant un coup d'œil par la fenêtre de derrière qui donnait sur le potager, il aperçut sa vache dévorant à belles dents ses plus beaux choux.

Ah ! la gueuse ! ah l'écœurante !

s'écria Pierriche en déposant à la hâte et bien doucement le petit dans son berceau, je crois bien, Dieu me pardonne, que le diable s'en mêle !...

et Pierriche se précipita hors de sa

maison, la bouche pleine d'interjections et d'imprécations à l'adresse de sa vache :

Ohé ! Hue ! Dia ! la vilaine !...

Ourche la gourmande !...

Mais la vache se souciait bien davantage de tondre les choux que d'écouter les invectives de son maître.

Le pauvre Pierriche n'osant plus donner de coup de pied, fit comme le brigand Cacus de mythologique mémoire ; il s'enroula autour des poignets l'extrémité de la queue de l'animal, et comme il avait une fcrce herculéenne, bon gré mal gré il traîna la vache hors de son potager et replaça tant bien que mal la clôture qui en gardait l'entrée.

Tout cela avait pris du temps ; quand Pierriche essoufflé, à moitié rendu, rentra chez lui, les volailles, les deux oies et le jars boiteux se disputaient les restes de la pâte.

Evidemment tout conspirait contre ce pauvre Pierriche et le malheureux ne savait plus à quel Saint du

paradis se vouer, ni que faire pour réparer autant que possible cette déplorable avalanche de désastres successifs.

Toujours est-il que Pierriche ne fit aucune cérémonie pour chasser, même brutalement, de son logis, les volailles, les deux oies et le jars boiteux ; et afin de prévenir leur retour, il ferma la porte avec rage.

Mais ici se présentait une autre difficulté ; la porte demeurant fermée, Pierriche perdait de vue sa vache qui paissait dans le sentier menant au bas de la butte, et rien ne lui prouvait suffisamment qu'elle ne retournerait pas rendre visite à ses choux.

Alors une idée lumineuse traversa l'esprit de Pierriche. Il prit la corde à linge longue de plusieurs brasses, adapta un nœud coulant à chaque extrémité et courut en placer un autour du cou de la vache. Puis comme il ne pouvait tenir la porte ouverte, il fit passer la corde par

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une petite lucarne qui se trouvait audessus, la coula sur une des poutres qui soutenaient le plancher de haut et se plaça autour du corps l'autre nœud coulant.

De cette manière Pierriche devait se trouver averti des moindres changements de direction de sa bête.

Ces dispositions terminées, comme il s'en allait midi, Pierriche songea sérieusement aux préparatifs du dîner.

Mais hélas ! il était écrit sans doute que Pierriche ne pourrait pas même faire bouillir la marmite ; car à peine l'avait-il mise au feu que la vache dégringolant dans la rivière enleva Pierriche à six pieds du sol.

Le malheureux se sentant ainsi monter tout d'un coup avec la rapidité d'un décor de théâtre, n'eut que le temps de s'arc-bouter avec force à la poutre et demeura suspendu dans le vide, gigotant comme un possédé et criant avec désespoir :

A moi Madelon ! à moi Madelinette ! tandis que la vache, étranglée

par le nœud coulant qui lui serrait l'encolure, se débattait dans l'eau heureusement peu profonde et menaçait de se noyer.

Ma foi, lecteurs, je ne sais trop ce qu'il serait advenu de Pierriche et de sa vache, si, par bonheur, au moment même de cette effroyable catastrophe, Madelon et ses enfants ne se fussent plus trouvés qu'à quelques arpents de la maison.

Elle avançait à grands pas, cette chère Madelon ; elle avait le pressentiment d'un désastre quelconque, et ses pressentiments furent confirmés quand elle aperçut son jars qui boitait et sa vache à l'eau.

« — Ho ! Pierrot ! vite, mon vieux ! Jette-toi à l'eau et cours hâler la vache, cria Madelon en coupant la corde d'un coup de faux, ce qui permit à Pierriche de retomber d'aplomb sur ses pieds, et Madelon frémissante, inquiète, ouvrant au large la porte de sa demeure, tomba face à face de Pierriche encore

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étourdi de sa chute et de sa suspension forcée, et restant immobile, hébété, la bouche béante devant sa femme qui le regardait avec étonnement, tandis que les enfants surpris regardaient tour à tour leurs parents et que le petit Benjamin, — comme s'il eut eu conscience de la scène solennelle qui allait se passer, — observait dans son berceau un silence profond digne des plus grands éloges.

Enfin Pierriche revenu à lui et ne pouvant plus contenir les larmes qui l'étoufîaient, se jeta en pleurant dans les bras de Madelon.

» — Madelinette, ma chère Madelinette, lui cria-t-il à travers ses pleurs, je suis un brigand, un scélérat, un sans-cœur !

— Mais non, mon bon Pierriche.

— Mais oui i... beuglait Pierriche, s'accusant de plus en plus à mesure que Madelon voulait le disculper ; je te le répète, je suis un sans-cœur ; je t'ai ruinée, ma pauvre Madelon...

J'ai tué le goret d'un coup de pied,

nous n'avons plus de bière d'épinette.

— Tout cela n'est rien, mon cher Pierriche !

— Bien oui, tu le vois, je suis un bon à rien, j'ai gaspillé notre farine, et j'ai cassé la patte du jars... Tu ne me pardonneras jamais tout cela.

— Eh ! bon Dieu, oui ! mon cher Pierriche, mon bon Pierriche, je te pardonne tout cela et je t'aime toujours autant que le premier jour de nos noces. Je t'assure que ce jour est le plus beau jour de ma vie !...

— Ah ! Madelinette ! ma chère Madelinette, jamais je ne me pardonnerai de t'avoir fait souffrir comme je t'ai fait souffrir. J'avais bien raison de le dire, tu es la perle des femmes... et maintenant je répéterai dans tout le canton, et partout ailleurs, que si les hommes sont bons à quelque chose, ils ne sont pas bons à grand'chose... et qu'une femme, —une comme toi surtout, ma bonne Madelon, — fait dix fois plus de besogne qu'aucun homme dans tout le pays ».

En disant ces derniers mots, Pierriche appliqua sur les joues de sa femme deux baisers retentissants, le petit Baptiste alla embrasser Benjamin, et Jacquot embrassa Josette.

Ai-je besoin de ) lire, chers lecteurs, dès ce jour Pierriche fut radicalement guéri de son humeur grognonne qui le rendait naturellement tracassier et querelleur, et d'un gros bourru qu'il était auparavant, il devint, grâce à sa chère Madelon, aussi doux, aussi tranquille, aussi pacifique que le plus doux des agneaux.

Il ne me reste plus qu'à tirer une conclusion morale de ce petit conte que vous avez eu la patience de lire.

Cette conclusion morale, je l'emprunterai à la philosophie en répétant avec Lafontaine qui lui aussi était un profond philosophe, ce petit vers rempli de sagesse que je recommanderai tout particulièrement aux Dames, et qui pourra en même temps servir de titre à mon histoire :

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