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PLUS FAIT DOUCEUR QUE VIOLENCE

FORTUNE BELLEHUMEUR.

Il est bon quelquefois d'être sourd.

ous sommes en 1777 — l'année même de l'établissement de l'imprimerie française à Montréal, — c'est-à-dire quatorze ans depuis la conquête de ce pays par les Anglais — et à la veille de la pleine lune de Décembre, en tirant vers Noël.

Voilà pour la date aussi exacte, aussi précise qu'a pu se la rappeler le héros même de ce récit, un aimable et vigoureux vieillard de quatrevingts ans, qui n'avait jamais fait de philosophie, mais dont la mémoire et la science historique se passaient très bien des registres de la Chine et de beaucoup d'autres.

Voici maintenant pour la température ; car il est tout-à-fait impor-

tant de ne rien omettre, même dans un conte.

Nous déclarons donc solennellement que la soirée où s'ouvre cette histoire, il fait un temps affreux, abominable, une horreur de temps ; il fait, en un mot, une de ces effroyables tempêtes de neige qui donneraient à croire que la fin du monde est proche.

Avec votre permission, lecteur, nous allons, à l'instant, vous crayonner en quelques lignes, le portrait — d'après nature — de l'acteur principal des scènes comiques, drolatiques et très véridiques qui vont suivre.

Il s'appelait Fortuné-Désiré-Honoré Bellehumeur dit Sans Chagrin.

D'une stature imposante, et carré à proportion, M. Fortuné Bellehumeur aurait figuré avec avantage au premier rang d'une de nos compagnies de milice. C'est assez dire qu'il était bel homme. Malheureusement l'ensemble de sa physiono-

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mie était quelque peu gâté par un nez pyramidal, gigantesque, impossible, couvrant une partie de son visage d'une ombre éternelle. Mais hâtons-nous de dire que ce léger défaut était racheté par un front large et élevé sur lequel croissait une forêt de cheveux longs et bien plantés, toujours soigneusement entretenus, et que M. Fortuné Bellehumeur les ramenait gracieusement au milieu du dos pour en former, suivant la mode d'alors, une queue invariablement ornée d'un ruban rose, avec une coquetterie toute féminine.

Je m'aperçois que je n'ai pas encore dit un seul mot des yeux de M. Fortuné, — ces deux miroirs de l'âme, suivant la psychologie.

M. Fortuné Bellehumeur avait les plus beaux yeux du monde, très vifs, pétillants d'esprit et de malice. Le fait est qu'il aurait pu en revendre au procureur le plus madré, le plus subtil et retors de son temps ; ce qui, soit, dit entre paranthèse, lui

servait infiniment dans son commerce assez étendu de fourrures.

Ajouterais-j e, chers lecteurs, que M. Bellehumeur était toujours mis avec une certaine recherche, quoiqu'il frisât la quarantaine ?

Mettons-lui, pour ce soir, un de ces habits à larges basques, avec des poches comme des gouffres, tels qu'en portent les marquis et les docteurs de comédie, une veste très longue, des culottes courtes en velours noir, une belle et bonne paire de grandes bottes, chaussure si propice pour un pareil temps, et vous pourrez vous faire une idée assez exacte de ce qu'était, en l'an de grâce 1777, à la veille de la pleine lune de Décembre, M. Fortuné Bellehumeur.

Si ma mémoire n'est pas trop infidèle, je crois me rappeler qu'Horace a dit quelque part :

Pictoribus atque poetis

Quidlibet audendi atque mentiendi aequa potestas.

Ce qui, traduit en langue vulgaire, signifierait que les conteurs ont le

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droit d'aller aussi vite que le télégraphe.

Nous allons donc nous transporter, d'un trait de plume, à quinze ou vingt milles d'ici, entre St Sulpice et Repentigny, au beau milieu du chemin du roi George III, le même qui fut forcé de reconnaître l'indépendance des États-Unis six ans plus tard, — c'est-à-dire en 1783, — et nous retrouverons, à quatre heures et quarante-sept minutes du soir, M. Bellehumeur dit Sans Chagrin en très mauvaise humeur, et pestant contre la neige, contre le vent, contre les chemins, contre sa jument et enfin contre lui-même.

Par St George ! grommelait entre ses dents M. Fortuné Bellehumeur, tout en ramenant par-dessus son nez interminable l'épaisse fourrure de son capot et en se renfonçant dans ses robes de buffle, qu'avais-je besoin de quitter si tôt la Claire Fon-

taine, à Lavaltrie, où j'aurais vécu comme un coq en pâte jusqu'après cette tourmente ?... Bon ! voilà encore un tourbillon de neige qui me bouche l'œil droit, et me ferme l'œil gauche... Pour peu que cela continue, je vais devenir aussi aveugle que le chantre de l'Iliade ou l'infortuné Bélisaire... Allons, voilà que je commence à rouvrir les yeux et cependant je n'y vois goutte !... Et dire qu'à l'heure qu'il est, au lieu de me faire cahoter et rompre les os, il n'aurait tenu qu'à moi de demeurer mollement étendu sur un sopha... Ah ça !

mais il y a donc des appartements à louer dans le chemin du bon roi George III !... Quelle route et quel temps !... Pour un rien je me laisserais dégringoler au bas de la côte, et j'y attendrais patiemment le retour du soleil et d'un zéphir moins impétueux, tapi dans la neige comme un ours blanc...

Tandis que M. Fortuné se livrait à ce monologue, il lui sembla aper-

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cevoir tout-à-coup, au détour de la route, une brillante illumination, apparaissant au sein de la nuit, à quelques arpents devant lui. C'était l'auberge du Lion d'or, située à michemin entre St Sulpice et Repentigny, et dont les touristes peuvent encore, à l'heure qu'il est, voir les ruines imposantes sur l'ancien chemin du roi.

Allons, la Grise ! fit-il en allongeant un vigoureux coup de fouet à sa jument, allons... encore un bon coup de collier, et dans cinq minutes je te promets de l'avoine à pleine mangeoire et du repos jusqu'à demain.

Quelques moments après, M. Fortuné Bellehumeur arrêtait sa cariole devant l'Hôtel du Lion d'or, tenu par M. Sagamité, et son oreille n'était pas médiocrement flattée d'entendre s'échapper de l'intérieur, malgré le sifflement de la tempête, les sons joyeux du violon se mariant au bruit du tambourin.

Ah ! ah !... il paraît qu'il y a noces

et festins céans, nous voilà bien arrivé, pensa M. Eellehumeur en se hâtant de mettre son cheval dans l'écurie ; entrons, et vive la joie !...

Mais comme la plupart des joies d'ici-bas, hélas ! cette joie que M.

Fortuné se promettait d'avance menaçait d'être courte, s'il faut en juger d'après les premières paroles qu'il échangea avec l'hôtelier :

« — Monsieur,... je n'ai pas l'honneur de vous connaître, se mit à dire M. Sagamité avec le ton d'un homme convaincu de son importance, mais je suis déscié du contre-temps.

Nous marions aujourd'hui M. Romulus Plumitif, le fils unique de M. César Auguste Plumitif, qui est proche parent du frère à l'oncle de M. notre curé, avec Mademoiselle Prudence- Perpétue-Félicité Beaubec, et je vous garantis qu'il est impossible que vous vous arrêtiez ici. Ce sont des gens qui font bien les choses ; ils

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ont retenu toute la maison. Vous voyez bien, monsieur, qu'il m'est impossible de vous recevoir. Ma bonne vérité, je ne crois pas qu'il me reste assez de place pour cabaner un chat de deux mois...

— C'est très bien, maître Sagamité, fit M. Fortuné Bellehumeur, en coupant court à l'éloquence de l'hôtelier, vous êtes trop bon, mille fois trop bon, M. Sagamité ;... vous êtes une vraie providence pour les voyageurs... Mais où donc est la salle à manger ?... Je ne suis pas un personnage difficile comme il y en a tant qui ne trouvent jamais rien de bon...

Je m'accommode fort bien d'une nourriture saine et abondante, et je me sens très disposé à rendre hommage à l'excellence de votre talent culinaire... Mais où donc est la salle à manger ?...

— Eh quoi ? pensait M. Sagamité, dont la figure passait, en ce moment, par toutes les gradations d'un simple étonnement à un hébétement

profond ; eh quoi ? est-ce que ce grand diable d'homme est sourd ?...

— Où est la salle à manger ?... répétait M. Bellehumeur d'une voix de tonnerre. Où est-elle cette salle à manger ?... Et saisissant en même temps M. Sagamité d'un bras d'Hercule et le faisant pirouetter deux fois sur lui-même, M. Bellehumeur se précipita dans la cuisine, se promettant bien de soutenir son rôle de sourd jusqu'au bout.

Puis, M. Fortuné Bellehumeur se redressant de toute sa hauteur dans une attitude qui ne manquait pas de majesté, étendit les deux mains audessus de la tête de l'hôtelier, comme pour le bénir, et lui débita le discours suivant d'un ton cadencé et solennel, mais si rapide que M. Sagamité ne put placer un seul mot :

» — Je vois avec plaisir, M. Sagamité, que votre cuisine est parfaitement tenue. Je dirai plus... par la variété des mets que vous faites cuire, il m'est évident, clair et patent,

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manifeste et visible, c'est-à-dire hors de tout doute possible présent et à venir, que vous avez à cœur de plaire à tous les goûts. En effet, de gustibus non est disputandum ;... tôt capita tôt sensus... ce qui signifie clairement que chacun n'a pas le même appétit, ou bien que tout le monde n'aime pas le veau.

» Je remercie aussi le saint patron des voyageurs de m'avoir conduit, ce soir, sous votre toit hospitalier où vous tenez toujours, — avec une prévoyance au-dessus de tout éloge, — des chambres en réserve pour les voyageurs attardés, ce qui peut arriver à tout le monde, et de cette manière vous réduisez à néant, vous pulvérisez, vous annihilez ce déplorable proverbe que tous les gens qui voyagent ont en horreur : « tarde venientibus ossa ».

— Monsieur! il ne s'agit pas de tout cela, cria M. Sagamité d'une voix perçante; je vous dis et je vous répète qu'il n'y a pas de place ici pour vous.

— Ne vous dérangez pas, M. Sagamité, ne vous dérangez pas de vos occupations ; je saurai bien trouver moi-même la salle à manger...

Et M. Fortuné Bellehumeur se dirigeait vers la salie de danse, quand maître Sagamité laissant précipitamment dindes et broches, courut se suspendre à la queue et aux basques de l'orateur, lui criant à travers les oreilles, de toute la force de ses poumons :

» — On n'entre pas ici !... Ma maison a été retenue en entier pour la noce à M. Romulus Plumitif et Mademoiselle Prudence-Perpétue-Félicité-Beaubec... et pour leurs parents et amis... et pour les amis de leurs amis.

— Vade rétro Satanas ! riposta M. Bellehumeur ; et d'un revers de main, il envoya l'infortuné Sagamité rouler dans sa cheminée en décrivant de nouveau plusieurs pirouettes.

Puis, le front haut, la démarche assurée, — ainsi qu'un chevalier sans

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peur et sans reproche — M. Fortuné- Désiré - Honoré Bellehumeur, dit Sans Chagrin, pénétra dans la salle occupée par les gens de la noce, et sans s'occuper le moins du monde des danseurs qui achevaient un cotillon, alla se planter près de la cheminée ou brûlait un excellent feu, devant lequel il se plaça imperturbablement, — le dos à la braise, — et se mit à considérer l'assemblée du regard le plus paternel et le plus courtoisement bienveillant ».

Le violon venait de donner son dernier coup d'archet, lorsque M. Sagamité, le visage outrageusement barbouillé de sauce et de suie, fit irruption dans la salle, et d'une voix étranglée par la colère et l'indignation, se mit à beugler en apostrophant chacun des invités par ses noms et prénoms, à la façon des héros d'Homère :

« — M. Romulus Plumitif !

:ca

M. César Auguste Plumitif !

M. Beaubec !

Marne Beaubec !

Mamselle Prudence Perpétue !

M. Baltasar Matcm !

Marne Matou !

M. Nicodème Quénoche !

Marne Quénoche !

Mamselle Turlurette !

M. Colas Bisencoin !

Marne Bisencoin !

Mamselle Torticolli !

Marne Titiche !

M. François Piquebois !

Marne Piquebois !

Mamselle Boursaille !

M. Athanase de la Barbotière !

Marne de la Barbotière !

Mamselle de la Barbotière !

— Je vous prends à témoin que ce grand homme qui se chauffe contre la grille est entré ici malgré moi... et que je lui ai déclaré que vous étiez une société privée,... et qu'il n'a voulu entendre ni hue ! ni dia !... vu

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qu'il est affreusement sourd... Essayez vous-même de lui parler, vous aurez peut-être plus de chance que moi » !...

Une immense stupéfaction accueillit ce discours, pendant lequel chacun s'était assis, mais bientôt un silence profond, solennel, se répandit dans toute l'assemblée.

Tous les yeux s'étaient fixés sur M. Fortuné Bellehumeur, qui, le dos tourné au feu, les jambes et les basques écartées, avait un faux air du colosse de Rhodes, et continuait à promener, du haut de sa grande taille, sur tout l'auditoire étonné, un regard paternel empreint d'une bienveillance sans bornes et d'une exquise courtoisie.

Il y avait déjà trois minutes et quarante cinq secondes que durait ce silence profond pendant lequel on aurait pu entendre le vol d'une mouche, quand M. César Auguste Plumitif père, s'armant de tout son cou-

rage, se décida à se lever, et marchant douze pas en cadence du côté du feu, vint s'arrêter, à une distance respectueuse, en face de M. Fortuné ; puis, se levant sur ses pointes, lui tint à peu près ce langage, d'une voix légèrement émue qu'il cherchait à rendre aussi forte que possible, en se faisant un porte-voix avec les deux mains, comme s'il se fût agi de héler un navire voguant à grande distance :

« — Monsieur est assurément un étranger, certainement ?...

Mais M. Fortuné Bellehumeur ne répondit pas plus qu'une souche.

)> — Je gagerais, en vérité, que monsieur est un étranger ?... continua M. César Auguste, avec plus d'assurance, en haussant le volume de sa voix.

Nouveau silence.

Cette fois, M. César Auguste se mit à crier de toutes ses forces :

» — Je gagerais bien un louis que monsieur n'est pas du pays ?...

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M. Fortuné feignant enfin de s'apercevoir qu'on lui parlait, répondit tout à coup d'une voix à casser les vitres :

» — Mon défunt père Machabée- Timothée-Barnabé Bellehurneur dit Sans Chagrin, commerçait dans les peaux, et depuis vingt ans je fais comme lui, pour vous servir.

— Monsieur Bellehurneur est sourd comme un pot, exclama la galerie.

— Ah ! queu nez !...

— Ah ! quel nez !...

— Quel grand nez ?...

— Queu long nez !...

— Romulus ! chante-nous donc la chanson...

— Quelle chanson ?

— Mais tu sais bien... la chanson que tu chantais le printemps dernier, sur mon épinette, et qui nous a tant fait rire :

« Ah ! quel nez ! ah ! quel nez... Vraiment, j'en suis démonté !... »

Lecteurs, si vous n'êtes pas condamnés à entendre cette effroyable

chanson, rendez-en grâces à ce pauvre M. Sagamité qui avait profité de cet intermède comique pour se débarbouiller, donner un dernier coup d'œil à la table et finalement venir annoncer que le souper était servi.

C'est ce qu'attendait avec une vive impatience M. Fortuné Bellehumeur. Sans demander la permission à personne, il alla présenter son bras à Mlle Torticolli, d'une façon fort civile ; mais avant qu'elle fût revenue de sa surprise, il l'avait transportée au bout du poing, comme une plume, dans la salle du festin. L'assistance n'avait pas encore pris place que déjà M. Bellehumeur s'était emparé de la soupière et offrait la soupe aux convives d'une manière vive et dégagée, opération fort délicate qu'il termina en ayant soin de ne pas s'oublier.

M. Fortuné Bellehumeur mangea donc comme quatre et but à l'ave-

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nant, ce qui ne l'empêcha pas de commettre des coq-à-1'âne et des quiproquo invraisemblables pour le plus grand plaisir de l'aimable société. Celle-ci pourtant ne pouvait pas lui pardonner tout à fait une intrusion aussi inqualifiable.

Cependant l'archet et le tambourin avaient attaqué de nouveau leurs notes les plus vives et les plus dansantes.

M. Fortuné Bellehumeur était trop galant pour ne pas prier Mlle Torticolli de lui faire l'honneur d'un menuet.

M. Fortuné Bellehumeur dansa donc avec Mlle Torticolli, et profita habilement du tohu-bohu et de la confusion de la danse suivante pour disparaître complètement à tous les regards.

Or donc, chers lecteurs, pendant

que la noce dansait, piétinait, trépignait et se trémoussait dans le grand salon du Lion d'or, M. Fortuné Bellehumeur avait tranquillement enfilé l'escalier ; et la première chose qui frappa sa vue, en arrivant sur le palier du premier étage, fut une chambre à coucher assez spacieuse et d'apparence très confortable, dans laquelle pétillait un bon petit feu de grille.

M. Bellehumeur y entra, et après avoir poussé le verrou, s'y installa comme s'il n'en avait jamais eu d'autre de sa vie.

« — Ah ! brigand de Sagamité ! tu me disais effrontément que tu n'avais pas de coin pour loger un chat de deux mois,... et tu possèdes des appartements comme celui-ci !... Un lit princier !... Des chaises et des fauteuils rembourrés ! Un tapis qui donnerait envie à se coucher dessus, n'était le duvet de ce matelas !... Scélérat, va !... Voyons, tirons ce fauteuil et causons un peu avec nous-

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même, c'est encore le plus sûr moyen d'avoir toujours raison et de ne point se contredire ».

Sur ce, M. Fortuné Bellehumeur poussa en face du feu un vaste fauteuil de cuir, s'y laissa choir de tout son long, et les pieds solidement appuyés sur les chenets, déboutonna sa veste et se mit à rêver et à débiter tout ce qui lui passa par la tête, à propos des heureux époux qu'il venait de contempler.

I. Le mariage est une loterie, et il n'est pas donné à tout le monde de tirer un bon numéro.

XXXVII. Les rebecs et autres instruments de gente et moult agréable musique qui servent aux esbats joyeux et fôlastreries du premier jour de certaines nopces, cachent desboires et cuisants desplaisirs plus amers et aspres au goust que fiel de chouette et de masle de grenouille, seschés au soleil dans la canicule.

LXV. La femme est l'œuvre la plus admirable, la plus étonnante de la création, quand elle n'a pas de défauts.

M. Fortuné Bellehumeur en était peut-être à son centième paradoxe, lorsqu'un bruit de pas général dans l'escalier l'avertit que la noce allait se coucher.

Bientôt, en effet, elle se trouva réunie toute entière sur le palier, et M. Fortuné eut la bonne fortune d'entendre ce qui suit :

« — Bonsoir, madame Romulus Plumitif...

— Bonne nuit, M. Romulus Plumitif...

— Bonsoir... bonsoir, madame Matou...

— Par ici... M. Matou, par ici... du même bord que madame Piquebois et Mlle Boursaille.

— Mlons bonne nuit, ma chère petite dame...

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— Bonsoir. M. Romulus !...

— A demain, madame Bisencoin!...

— Au revoir, M. Bisencoin...

— Bonsoir, Mlle Torticoli... ne faites pas de mauvais rêves...

— Bonsoir, M. de la Barbotière...

Bonne nuit madame et Mlle de la Barbotière.

— Madame Titiche, suivez madame de la Barbotière... »

Enfin, il ne resta plus sur le palier que M. Plumitif père avec son épouse et M. Sagamité. Bientôt, M. Fortuné Bellehumeur entendit, avec une joie féroce, que l'on tâtonnait et qu'on grattait à sa porte... puis une clef joua dans la serrure et essaya, mais en vain, de l'ouvrir, pendant quelques instants.

« — Dépêchez- vous donc, M. Plumitif, disait madame Plumitif, ouvrez donc... vous me faites geler...

Mais M. Plumitif avait beau s'efforcer d'ouvrir la porte, la porte ne s'ouvrait pas...

M. Plumitif père allait donner la

clef à son épouse, quand une voix forte et menaçante, partant du fond même de la chambre, prononça ces mots :

« — Par tous les cents diables d'enfer ! y aurait-il des Bostonnais dans l'établissement ?

— Tiens ! mais c'est bien l'homme au grand nez qui est dans notre chambre, exclama madame Plumitif la mère, vous n'avez qu'à voir !...

C'est bien drôle tout de même... Il parle des Bostonnais... Pour qui nous prend-il ?

— Soyez tranquille, madame Plumitif, dit M. Sagamité, vous allez voir que je le ferai bien sortir.

Et M. Sagamité se mit à crier, par le trou de la serrure, de toute la force de ses poumons :

— M. Bellehumeur !... M. Bellehumeur !... dormez- vous ?... réveillez-vous !... Vous savez bien que vous n'avez pas de chambre !

Pendant tout ce temps, M. Bellehumeur se déshabillait le plus tranquillement du monde.

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» — M. Bellehumeur !... M. Bellehumeur... C'est moi !... Je suis M.

Sagamité... Pan ! pan ! Pif !... paf !...

Et M. Sagamité, en désespoir de cause, s'était mis à attaquer la porte à grands coups de talon de botte.

» — Mon Dieu ! M. Sagamité...

vous allez réveiller tout le monde, disait madame Plumitif. Vous savez qu'il est sourd comme trente-six pots, ce terrible homme-là... Tenez, voilà déjà quelqu'un qui vient... C'est Mme Titiche avec Mlle Turlurette...

Ah ! sainte croix bénite ! voilà qu'il arme ses pistolets !... L'entendezvous, M. Plumitif ?... 11 parle encore desBostonnais... Pour le sûr, il va nous arriver malheur... Venez-vous-en, M.

Plumitif !... Je me meurs de peur... »

En ce moment, chers lecteurs, M.

Fortuné Bellehumeur s'est tout à fait mis au lit, et aussitôt qu'il entend s'éloigner les époux Plumitif flanqués de maître Sagamité, il leur envoie, comme fiche de consolation, ces aimables paroles :

(( — Bonsoir, mes très chers amis...

Bonne nuit, monsieur et madame Plumitif... Bonsoir, M. Sagamité...

Quel dommage que l'heure soit si avancée, sans cela je vous aurais priés d'achever la chanson, sans épinette, dont je n'ai encore entendu que le refrain :

Ah ! quel nez !...ah î quel nez ?

Vraiment j'en suis démonté... »

Et sur ce, lecteurs, M. Fortuné Bellehumeur enfonça son bonnet de nuit sur ses yeux, se rabattit la couverture jusqu'au-dessus de la bouche, et ne tarda pas à dormir d'un profond sommeil.

Le lendemain, dès le point du jour, M. Sans-Chagrin attelé et prêt à partir, hélait, de la rue, l'hôtelier, d'une voix à réveiller les morts.

« — On y va, monsieur... On y est..

Nous voici !... Et M. Sagamité apparut, sur son perron, la carte à la main.

— Combien vous dois-je ?

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— Sept livres dix sols.

— Très bien, fit M. Bellehumeur glissant un écu de trois livres dans la main de l'hôtelier.

— C'est encore quatre livres dix, mon cher monsieur.

— C'est bon... C'est bien, trèsbien, M. Sagamité, je ne marchande jamais dans une maison où j'ai été bien servi, et j'ai pour règle invariable de ne pas accepter de change...

Vous le donnerez au garçon ».

En disant ces derniers mots, M.

Fortuné - Désiré - Honoré Bellehumeur dit Sans-Chagrin fouetta son cheval et partit comme un boulet de canon, riant dans ses barbes de la figure du pauvre Sagamité, et très content de toute sa personne, voire même de son nez ; car s'il est vrai, comme a dit le bonhomme LaFontaine :

« Que c'est double plaisir de tromper un trompeur»,

Il doit être, je crois, au moins tout aussi doux, De se moquer des gens qui se moquent de nous.

uni

PI

L'apparence est souvent trompeuse.

Le meilleur écusson possible est celui porté hautement, sans en rougir, par un peuple comme le nôtre :

sur champ de sable deux épis de blé en sautoir, une charrue et une faulx pour support.

Faucher de st. Maurice.

|l y avait à Paris, en Tan de grâce 1840, trois frères que

nous nommerons respectivement et par rang d'âge : Jules, Alfred et Théodore Martin.

Au début de cette histoire, le cadet venait d'atteindre sa vingt-etunième année, et l'aîné pouvait avoir vingt-cinq ans au plus. Ces deux chiffres nous dispenseront de préciser l'âge d'Alfred.

La mort de leur père survenue six mois auparavant les avait laissés à

la tête d'un modeste héritage. Après la vente de la maison paternelle qui constituait la majeure partie du patrimoine, les trois frères habitués, depuis leur naissance, à vivre sous le même toit s'étaient dispersés, comme c'est assez l'ordinaire, et chacun se mit à suivre sa propre carrière, c'est-à-dire une carrière différente.

L'aîné qui avait toujours eu un goût prononcé pour les hautes spéculations, risqua, dans une seule affaire, sa petite fortune et se ruina de fond en comble. Mais, en homme de cœur qu'il était, loin de se décourager et de maudire la Fortune qui se moque de nous en définitive, quelle que soit la mine que nous lui fassions — il voulut tout reconquérir, après avoir tout perdu. Seulement pour ne devoir rien à autrui et n'être à charge à personne, un beau matin Jules partit bravement pour les Indes, où nous le laisserons, quitte à l'en faire revenir plus tard, pour les besoins de notre récit.

Alfred, d'un tempérament moins aventurier mais plein d'ambition, entra, par une faveur toute spéciale, dans une maison de banque. Théodore lui, — de goûts plus modestes et plus humbles, — parvint à la place de commis dans un magasin de « Marchandises Sèches ».

Nous voilà donc, chers lecteurs, à peu près renseignés sur le compte de nos trois personnages principaux ; quoiqu'il arrive maintenant, nous sommes certains de demeurer toujours en bonne et aimable compagnie.

Et sur ce, continuons notre histoire et tâchons de la mener à bonne fin.

Les deux frères demeurés au pays s'étaient mariés. Alfred arrivé assez vite à une belle position, — malgré de sérieuses difficultés qu'il avait heureusement surmontées, grâce à l'aide généreuse de son frère Théodore — avait fait, aux yeux du monde, un brillant mariage en épousant

la fille unique de son riche patron.

La seule ombre qu'il y eût à ce tableau, c'est que Madame, élevée par des parents faibles qui l'avaient habituée de bonne heure à faire toutes ses volontés, et instruite dans un pensionnat à la mode, avait reçu, des deux côtés, une éducation toutà-fait frivole et mondaine, fort peu peu en rapport avec les connaissances requises chez une maîtresse de maison, et surtout chez une mère de . famille.

Aussi n'avait-elle considéré le mariage que comme l'affranchissement d'une tutelle toujours gênante, si légère qu'elle soit, et une fois maîtresse d'elle-même, s'était-elle abandonnée, — de cœur joie — au courant de cette vie oisive et agitée, toujours affairée et cependant si vide et si nulle de bien des femmes du grand monde.

Madame pouvait passer des heures entières à s'habiller, se déshabiller et se r'habiller —à roucouler quelque fa-

de romance sur son piano, ou à parcourir, — rêveuse et distraite — un roman quelconque. A certaines époques de l'année, toujours très rapprochées, Madame pouvait mettre vingt fois par jour sur les dents son très humble serviteur de mari rienqu'à se faire accompagner en mille endroits : — tantôt à la promenade, soit à cheval, soit dans une voiture élégante qu'elle menait elle-même, tantôt pour rendre des visites ou courir les magasins, tantôt pour aller au concert, au théâtre ou au bal. Bref, en moins de douze heures, Madame pouvait se montrer un peu partout, hormis à l'église où cependant elle daignait bien aller le dimanche, à l'heure de la grand'messe, moins par dévotion que pour étaler une toilette nouvelle.

Quoiqu'il aimât beaucoup sa femme, et qu'on dise l'amour aveugle, Alfred n'avait pas été sans s'apercevoir d'une terrible lacune dans l'esprit et le cœur de sa compagne.

Mais comment essayer de refaire son éducation ?... D'ailleurs hautaine et impérieuse comme elle était, de quel air recevrait-elle les remontrances même les plus humbles ? Et puis, somme toute, ne lui devait-il pas, en grande partie, sa position, la considération qui y était attachée et sa haute fortune ?...

Or donc, Alfred qui voulait la paix à tout prix, s'était habitué, petit à petit, à en passer par tout ce que disait ou faisait sa femme. Les enfants avaient été mis successivement en nourrice, puis dans quelqu'une des maisons d'éducation les plus en renom, tandis que pour satisfaire les fantaisies, les caprices et le luxe de Madame, le pauvre cher mari dépensait chaque année rondement et sans compter, le fonds avec le revenu.

Il est vrai de dire que tout en prodiguant les toilettes, les dîners, les bals et les soirées, Madame ne cessait de vanter les grands marchés

qu'elle avait faits... le bon ordre de son administration, et l'admirable talent qu'il fallait déployer pour paraître dépenser le double et le triple de son revenu.

Sans doute, se disait Alfred à part lui, tout en courbant la tête, sans doute la maison a bonne mine, une apparence superbe... Nos soirées sont bien suivies, et ma femme fait largement les choses ; mais tout cela coûte cher, très cher, et malgré le bon ordre de son administration et les grands marchés qu'elle prétend faire, nos économies demeurent à l'état de zéro, et la situation est tendue... Mais enfin quand on s'appelle Mr Alfred Martin de la Martinière,par autorisation ministérielle, il faut savoir soutenir l'éclat de son titre et de son rang dans la société.

De ce train de vie superbe et fastueux que nous venons d'esquisser à grands traits, il y avait loin, bien

loin à l'humble et heureuse existence du frère cadet.

Parvenu, à force de travail, de zèle et de patience à la position modeste mais honorable de teneur de livre dans le magasin où il était entré, quelques années auparavant, comme commis surnuméraire, — Théodore, qui s'était contenté du nom de son père, rassuré sur l'avenir et cédant lui aussi au besoin inné dans l'homme de se créer un foyer domestique, s'était marié à son tour et était devenu papa et un heureux papa.

Par un bonheur qui n'écheoit pas à tout le monde, il avait épousé une jeune fille, sans fortune il est vrai — mais qui était la piété et l'industrie même — qualités infiniment plus rares qu'on ne pense, de nos jours, — qui ne vont pas toujours de pair, et qui valent, — à mon avis ou je me trompe fort — beaucoup mieux dans le ménage qu'une très grosse dot unie à de malheureuses dispositions pour la gaspiller, car il n'y a point

de fortune, si colossale qu'elle soit, qui ne puisse à la longue, s'amoindrir, s'écorner et finalement fondre tout à coup au moyen du luxe et du gaspillage ; tandis que le moindre petit magot soigné avec une économie bien entendue, — sous la direction d'une femme sage et industrieuse, — finit toujours par grossir quelque peu à la façon des avalanches, et quelquefois par donner des rentes à ceux-là même qui au début de leur carrière étaient loin d'en avoir ou d'en attendre, et n'y songeaient certes pas plus qu'à voir tomber sur leur tête quelqu'une de ces aërolythes dont Mr l'abbé Moyen nous parle si bien et si savamment. Ainsi donc, chers lecteurs, quoique Théodore soit loin de rouler gros train, il est heureux, parfaitement heureux dans son ménage, où régnent l'ordre, l'économie et l'amour du travail.

Il a des enfants qui lui font honneur, car ces chers petits n'ont pas été confiés à des soins mercenaires, et

leur bonne mère n'a pas cru qu'il lui suffisait d'être mère par le sang, elle a voulu aussi l'être par l'esprit et le cœur en façonnant de bonne heure leurs jeunes intelligences à l'amour du bien et de la vertu. C'est elle qui — tout en vaquant aux soins du ménage, — leur sert de maîtresse et de répétiteur complaisant au retour de l'école, et dans l'accomplissement de cette douce corvée, elle éprouve des jouissances autrement pures, autrement profondes, que ces pauvres mères oublieuses de leurs devoirs et de leurs familles — dont le pied furtif n'aime point leur propre foyer, et qui se préparent de longue main — dans le tourbillon et l'enivrement des bals et des soirées — une abondante moisson de remords et de stériles regrets.

Théodore, de son côté, malgré son petit revenu, fait partie de toutes les bonnes œuvres dont il est l'un des membres les plus actifs et les plus utiles. Il a trouvé le secret de venir

en aide à tous ceux qui sont dans la peine, et dans plus d'une mansarde son nom et celui de sa femme ne sont prononcés qu'avec respect et bénédiction. C'est un cœur d'or, en un mot, que ce bon Théodore qui sait compatir au malheur et à la souffrance d'autrui, parce que lui-même a eu à souffrir et à lutter contre la mauvaise fortune, tandis que son frère Alfred à qui tout a réussi comme à souhait, qui occupe un hôtel magnifique, qui a des équipages et des laquais — n'est devenu qu'un égoïste fieffé. Mais ainsi va le monde. La plupart des gens qui arrivent à une position inespérée, finissent par ne plus se reconnaître et perdent la tête. La Fortune vient à peine de les avoir comblés de ses faveurs, qu'on les voit tout-à-coup changer d'airs, d'humeur et de ton. On dirait même qu'elle leur a fait perdre la mémoire du passé ; car on observe très souvent que l'homme heureux oublie aujourd'hui celui qui

l'assista hier, et pousse parfois l'ingratitude jusqu'à feindre d'ignorer le nom même de celui qui l'aida au commencement de sa carrière.

Il devait en être ainsi pour les deux frères. Très unis au commencement, parce que le plus pauvre avait rendu service au plus riche, ils en étaient venus à ne plus se voir qu'à de rares intervalles. La grande dame d'ailleurs, ou plutôt la dame riche n'avait jamais voulu se montrer aimable avec sa belle-sœur, et les cousins riches se modelant sur leurs parents, ne saluaient que très froidement leurs cousins pauvres, et prenaient même àleur égard depetits airs d'une supériorité insultante parfaitement ridicules.

Vingt ans se sont écoulés et les choses en étaient à ce point, lorsque les deux familles reçurent, le même jour, une lettre de l'oncle Jules dont on n'avait plus entendu parler et

que depuis très longtemps on croyait mort et enterré.

Par cette lettre, assez laconique, l'oncle Jules annonçait, sans autres détails, que dans sept ou huit semaines, il serait de retour à Paris, et se félicitait du bonheur de revoir ses frères bien-aimés. Il les priait, en outre, de lui envoyer une réponse à Marseilles, bureau restant, afin qu'il pût, lors de son arrivée, savoir où les retrouver, après une aussi longue absence.

A cette lettre qui semblait plutôt venir d'outre-tombe que d'outre-mer, Alfred répondit avec des compliments dictés par le sentiment des convenances ; Théodore au contraire tout entier à la joie de presser dans ses bras ce cher absent dont il portait le deuil depuis de longues années, mit dans sa réponse tout ce que peut inspirer l'affection fraternelle la plus

vive, et toute l'effusion possible d'un bon cœur.

Il avait bien raison, chers lecteurs, le poète qui a dit :

L'argent, chez les mortels est le souverain bien, C'est par lui qu'on arrivée au but qu'on se propose ; Avec un peu d'argent un homme est quelque chose, Un homme sans argent est un peu moins que rien.

L'or en effet, a une singulière puissance ici-bas. Il éblouit, il fascine. Un richard fut-il trois fois sot, et mal bâti par dessus le marché, on lui trouvera beaucoup d'esprit, et la plus agréable tournure du monde.

Un homme sans argent, au contraire, aurait beau avoir de l'esprit, du génie même, on ne daignera pas s'en apercevoir, et on le considérera volontiers comme le bipède le plus affreux, le plus monstrueux que la nature ait pu produire dans un moment de mauvaise humeur. Tout le monde le fuit, même ses proches, comme un pestiféré, car chacun craint qu'il veut emprunter de l'ar-

gent, et je crois même que sans la sensibilité si connue des tailleurs, il serait réduit le plus souvent à s'habiller des feuilles du figuier, à l'instar de nos premiers parents.

Mais nous voilà loin de l'oncle Jules. Revenons-y lecteurs, c'est bien le moins que nous lui devions après une absence de vingt ans.

Or donc, nous allons, en un trait de plume, le faire embarquer à Calcutta, traverser deux océans, débarquer sans encombre à Marseilles, y prendre le convoi du soir, et descendre le lendemain à Paris, sain et sauf, sur les dix heures du matin, à l'Hôtel de son frère Alfred, où depuis tantôt deux mois Madame se livrait à une foule de conjectures sur son compte : est-il riche ?... est-il pauvre ?... va-t-il se loger ici ?... quelle mine a-t-il?... etc., etc., et finalement ne se souciait guère de son arrivée.

Figurez-vous, lecteurs, un homme

à figure énergique, au teint basané, accusant quarante-cinq environ, une longue-vue sous le bras qui lui donne l'air d'un capitaine au long cours, costume créole, un foulard des Indes roulé autour des tempes, sous son chapeau à larges bords, un foulard au cou, un foulard à la main gauche où brille un diamant qui peut valoir trente sous ou une fortune ; joignez à cela un accent méridional très prononcé, mêlé d'espagnol, de portugais, d'allemand et d'anglais ; entourez-le maintenant d'une cage contenant un perroquet, d'une autre contenant un singe et de plusieurs boîtes de cigares de la Havane, enfin, supposez cet homme qui de prime abord, vous semble très ordinaire et presque ridicule, aussi bien doué du côté du cœur que de l'esprit, et vous pourrez vous représenter parfaitement l'oncle Jules apparaissant pour la première fois dans le salon de sa fière et hautaine belle-sœur Madame Martin de la Martinière.

L'impression première que fit l'oncle Jules ne lui fut guère favorable.

Son extérieur, à vrai dire, n'avait rien qui annonçât le luxe et le superflu, aussi sa belle-sœur se promitelle d'avance, dès la première entrevue, que jamais, au grand jamais, ce beau frère tombé des Indes ne ferait l'ornement de son salon. Toutefois comme la parole a été donnée à l'homme, sans excepter la femme, pour déguiser sa pensée, la première journée fut consacrée presque tout entière au plaisir de se revoir et à cet échange de politesses banales auxquelles le savoir-vivre a bien plus de part que le cœur.

Le second jour, l'oncle Jules avait encore baissé d'un cran dans l'estime de sa belle-sœur. Cette fois l'on avait découvert que non seulement le cher parent était pauvre, mais qu'il joignait à ce crime beaucoup de bon sens et trop de franchise. Aussi le troisième jour le prit-on sur un ton

cérémonieux, et le quatrième sur un ton encore plus cérémonieux. Le jour suivant, les enfants lui tournaient les talons et Madame envoyait à tout hasard, en guise d'essai, à l'adresse de son beau-frère, des épigrammes plus ou moins réussies sur les inconvénients de la pauvreté, qu'il ne daigna pas même relever.

Le sixième jour, guerre ouverte.

Bref, au bout de la semaine, Mr Martin de la Martinière déclarait à son frère qu'il devait au repos de la maison et à l'affection de sa femme, de le prier d'aller ailleurs.

« — C'est-à-dire qu'on me chasse.

Fort bien, Monsieur mon frère, fit l'oncle Jules, vous présenterez mes saluts à [Madame, et vous pouvez l'assurer qu'à l'avenir je me dispenserai de la revoir .

Une heure après, l'oncle Jules était rendu chez le frère Théodore, avec armes et bagages.

Vous le connaissez déjà, chers lec-

teurs, ce bon, cet excellent frère Théodore, vous connaissez aussi sa cligne compagne et leur chère et excellente petite famille, aussi n'ai-je pas besoin de vous dire si l'oncle Jules fut reçu à bras ouverts et avec une effusion toute fraternelle, sous leur modeste toit. Habituée d'ailleurs à un travail régulier et au strict accomplissement de tous ses devoirs, la présence d'un bon frère ne pouvait que réjouir et consoler cette bonne famille d'honnêtes gens, et aucun d'eux ne se fut avisé de lui demander s'il avait des rentes ou des châteaux en Amérique.

Il y avait un mois environ que l'oncle Jules avait quitté l'hôtel de la Martinière de la manière que vous savez, lorsqu'un matin le frère Alfred parcourant ses journaux fût étonné, presque foudroyé d'y rencontrer le fait divers qui suit :

« Nous apprenons qu'un riche créole a quitté les Indes pour se rendre

à son pays natal en France, à Paris.

En vingt années de travail, il a acquis un million de piastres qu'il se propose de partager avec sa famille.

Rien n'égale son entente des affaires, ses riches qualités et la générosité de son cœur. Les plus pauvres, à Calcutta, regrettent le départ de leur bienfaiteur qui n'a pas voulu partir sans leur laisser des souvenirs de son affection et de son intérêt. Il se nomme Jules Martin, et doit, suivant toute probabilité, être déjà arrivé à Marseilles ou au Havre ».

Mr de la Martinière eut besoin de relire trois fois l'article en question pour en croire ses yeux. Jules Martin !... Jules Martin !... répétait-il, Jules Martin cinq fois millionnaire...

se proposant de partager ses millions avec sa famille... C'était bien l'oncle Jules, — son frère à lui, — qu'il avait sottement éconduit, pour condescendre au caprice de sa femme.

Que faire ?... Comment réparer une bourde aussi énorme ?...

Sous le coup de cette stupéfiante information, Mr de la Martinière alla trouver Madame de la Martinière. Chose étonnante, Madame se trouvait au logis.

Elle n'était ni chez la marchande de modes,

Ni chez lemarchanddenouveautés,

Ni chez le bijoutier,

Ni chez le joaillier,

Ni chez le coiffeur de Madame, entrepreneur de chignons cosmopolites et fabricant de teints frais au blanc de céruse, première qualité,

Ni à la promenade,

Ni chez le pâtissier à la mode,

Ni chez Madame la comtesse de Carabas,

Ni chez la marquise de Pimbêche,

Ni chez la duchesse de Prétintaille,

Par un hasard tout-à-fait merveilleux, Madame comme nous venons de le dire, se trouvait chez elle.

On lui montre le journal. — On tient consultation, et il en résulte

que Monsieur de la Martinière ira, sur le champ, chez le frère Théodore pour épuiser tous les moyens possibles d'un raccommodement.

Mr de la Martinière alla donc tout droit chez Théodore, où il n'avait pas mis les pieds depuis dix ans.

Mais si sa venue causa de l'étonnement, la scène qui suivit en causa bien davantage.

« — Comment, fit Alfred en s'adressant à l'oncle Jules, comment, tu reviens des Indes, riche à millions et tu te présentes à Paris déguisé en marchand de bric à brac ?...

— Eh qu'importe, repartit l'oncle Jules, crois-tu que l'habit fait le moine, et mon costume me donne-t-il une piastre de plus ou de moins ?

Va, je remercie le Ciel de n'en avoir jamais porté d'autre, car il m'a permis d'apprécier, à leur juste valeur, les sentiments qu'on nourrissait à

mon égard. Monsieur de la Martinière, dès aujourd'hui, je vous prie de ne plus me considérer comme votre frère, car moi je m'appelle Martin tout court, je ne rougis pas du nom de mon père, et je saurai toujours le porter honorablement et le faire respecter. Dès demain, je m'associe Théodore, et si comme on le dit, j'ai des millions à partager, le partage sera vite fait, car ils ne sortiront point de cette famille modèle où j'ai rencontré, dans une noble et sainte effusion, les qualités qui honorent le plus : l'amour filial et fraternel et un dévoûment désintéressé et à toute épreuve. Je n'en dirai pas autant de chez vous, Monsieur mon frère et pour cause, quoique vous ayez jugé à propos de vous anoblir, pour plaire sans doute à la sotte vanité de Madame. Mais vous saurez que la noblesse aujourd'hui ne consiste plus dans de vains titres achetés d'ordinaire par l'intrigue ou à poids d'argent, quelquefois même aux dé-

pens de l'honneur ; non, Monsieur de la Martinière, mille fois non, la vraie noblesse, — la seule possible aujourd'hui — est la noblesse du cœur et du talent

Je me vois bien à regret, chers lecteurs obligé d'interrompre ici cette très véridique narration, parce que mes acteurs vivent encore, qu'ils n'ont probablement pas envie de mourir, et que je n'éprouve nullement la tentation de les faire périr violemment. Nous reprendrons donc cette histoire plus tard, si le bon Dieu nous prête vie, bien entendu. Mais en attendant, ne pourrions-nous pas toujours déduire de ce récit les deux axiomes qui suivent, et en faire notre profit :

Il ne faut pas juger sur l'apparence, et cet autre :

La vertu est récompensée tôt ou tard.

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