Contes populaires sur les orges
11 y avait une fois deux enfants, deux frères, dont l’un avait toute sa raison tandis que l’autre était simple d’esprit. Ils allaient par les solitudes quand un jour ils rencontrèrent une Ghoule et un Ghoul qui avaient pris l’extérieur de leur père et mère. Ceux-ci les amenèrent dans leur caverne. Ils y trouvèrent d'autres Ghouls en bas âge au nombre d’environ quarante. L’enfant intelligent avait le coeur gros d’inquiétude et d’appréhension. Le simple d’esprit n’éprouvait aucune crainte.
Il y avait là une jeune fille, merveille de beauté et de grâce, qui, à la vue des deux enfants, avait laissé percer une grande joie. La Ghoule l’avait alors apostrophée. « Si je t’entends, lui avait-elle dit, leur adresser la parole, je te mangerai. » Puis, se tournant vers l’enfant avisé, elle lui avait fait la même menace.
Ensuite, elle servit le repas qui ne se compo-
sait que de viande de mouton crue. La Ghoule et le Ghoul mangeaient les os et la chair ensemble, ce que les autres ne pouvaient faire.
« Je veux, leur dit la Ghoule, que vous mangiez votre viande avec ses os. » Et ils le firent, tant ils avaient peur d’elle.
Leur repas terminé, elle leur dit : « Levez vous et suivez-moi. » Elle les conduisit d’un appartement à un autre jusqu’au fond de la caverne. Elle les fit descendre dans un silo dont elle ferma l’orifice et les y laissa. Ils passèrent la nuit dans cet endroit. Le lendemain matin, la Ghoule leur apporta à manger de la viande sans plus ; et ils la mangèrent.
Les Ghouls sortirent ensuite, du moins le père et la mère. Quand il ne resta plus dans la caverne que les petits Ghouls, la jeune fille dont nous avons parlé s’en vint près du silo. Elle tendit aux prisonniers une baguette en or (i) en leur disant : « Quand la vieille viendra vous trouver, frappez-la d’un coup de cette baguette et elle mourra. » — « Comment, lui dit l'enfant avisé, l’ayant sans doute depuis quelque temps, ne l’en as-tu pas frappée toi même ? A présent qu’elle nous a capturés, tu viens me demander de la frapper de mes mains! » — « C’est que le premier, répondit la jeune fille, qui doit entre-
(i) metreq mnedliab.
prendre l'œuvre que je médite avec l’aide de cette baguette, doit être un homme. Plus tard, quand tu auras tué la Ghoule, je ferai périr à son tour le Ghoul. Et je t'épouserai et nous quitterons ces lieux. » — « Et ces petits Ghouls ? » ajouta-t-il. — « Nous n’avons rien à craindre d’eux », répondit-elle. Il prit la baguette de ses mains. Puis, se tournant vers son frère, le Simple, il lui dit : « Quand Loulou viendra (il voulait dire la Ghoule), tu la frapperas avec cette baguette : cela nous permettra de fuir. » C'est qu'il se disait en lui-même : « Si, en effet, elle en meurt, nous serons tous délivrés, et si elle n’en meurt pas, sa colère tombera sur mon frère et je serai hors de cause. » Le Simple prit la baguette et son frère, l’Avisé, lui fit ses recommandations.
Quand vint la Ghoule, comme c’était son habitude, à l’heure du couchant, elle apportait pour leur repas de la chair humaine. Elle entre. Le Simple lui assène un coup sur la tête. Son sang jaillit et saute au visage du Simple. Elle tombe morte. Aussitôt ils cherchent à sortir de leur prison. Ils ne le peuvent. Ils se voient forcés de rester là. Et voilà que les petits Ghouls se mirent à pousser des cris: ouakh! ouakh ! ouakh! La jeune fille en conclut que la Ghoule était tuée et elle resta persuadée que c’était l’Avisé qui l’avait mise à mort.
Bientôt arriva le père de ces Ghouls. Il comprit aussi sur le champ que sa femme était morte en voyant ses enfants pousser des cris et se démener. « Où est ta mère ? » demanda-t-il à la jeune fille. — « Elle est rentrée, puis ressortie. Et j’ai vu des Adamites qui la garrottaient et l’entraînaient. » Alors il poussa des cris à remplir le monde de leurs échos. Et il partit en courant, la laissant toute en peur pour elle même et pour ces jouvenceaux. Car il lui était impossible de se rendre auprès du silo pour les aider à fuir et de fuir avec eux; et d’autre part, elle ne pouvait tarder de s’y rendre parce que, si le Ghoul avait l’idée d’aller au silo et qu’il y trouvât la baguette, il saurait que c’était elle qui l’avait livrée, attendu qu’elle était la seule à connaître l’endroit où elle était déposée. Le Ghoul rentra encore: « Est-elle venue ? » Il ne la trouva pas davantage. Il repartit de nouveau à sa recherche. Le Maître des Mondes voulait que ces adolescents fussent sauvés. Il inspira au Simple l’idée de se lever, en emportant la baguette, et d’aller la remettre à sa place puis de revenir de lui-même dans le silo. Quand le Ghoul rentra, en fouillant la maison à la recherche de sa femme, il vint à l'endroit où l'on serrait la baguette. Il la trouva à sa place. Il passa cette nuit à crier. La jeune fille était morte de peur. «Par Allah ! disait-elle, si Dieu me sauve cette nuit-ci, je ne
me trouverai pas ici demain, ni moi ni ces deux jouvenceaux ! » Dans la seconde partie de la nuit, le Ghoul entrevit clairement que sa femme était morte dans la caverne, [parce que ses enfants avaient conscience de sa mort]. Jamais auparavant ils ne venaient auprès de lui, et, cette nuit, ils se pressaient tous autour de leur père sans vouloir le quitter. Ce soupçon le fit se lever. 11 courut à la baguette : elle était à sa place. [Il hésitait sur ce qu’il devait faire]. I! ne pouvait se décider à partir en laissant cette jeune fille avec ses enfants, et il ne pouvait rester en place. La jeune fille, [qui devina ses soupçons] affecta de verser des larmes sur sa mère « Cours à sa recherche! » le suppliait-elle. Le jour venu, il lui dit : « Fais bien attention à tes frères. Donne à manger à ceux qui sont dans le silo. » — a Ah! répondit-elle, ceux-là ne m'inquiètent guère. Il s’agit de notre mère. Va, je t’en prie, et vois où elle peut être. »
A peine était-il parti que la jeune fille se rendit au silo pour les en tirer. Elle pensait les trouver morts de faim, depuis le temps qu’on leur avait supprimé leur pitance. Mais, par la volonté de Celui qui entend et sait tout, un ange venait les trouver et leur apportait à manger.
A propos de cette jeune fille, faisons un retour en arrière. Ces Ghouls l’avaient enlevée à ses parents. Sa mère était une « djania »,
(génie femelle), et son père appartenait à la race humaine. Un jour elle était sortie pour mener paitre les brebis. Ils l’avaient trouvée sur leur route, l’avaient emportée et emmenée dans cette caverne, conformément aux desseins éternels d’Allah. Ils s’apprêtaient à la manger ces jours là, n’avaient été les décrets de Dieu qui avait décidé que la Ghoule capturerait ces deux jouvenceaux et voudrait les engraisser pour les offrir en festin à ses sept sœurs et à ses sept filles. Et ces Ghouls étaient parmi les plus entreprenants des Ghouls. Quant à la baguette, elle était douée de pouvoirs merveilleux que seule lui connaissait cette jeune fille.
Elle venait à peine de tirer les jouvenceaux du silo que les sept sœurs de la Ghoule ainsi que ses sept filles, toutes avec leurs maris, arrivèrent en grondant. Elles entrèrent dans la caverne. Elles connaissaient la jeune fille. Elles la cherchèrent vainement. C’est qu’au moment où les Ghouls pénétraient dans la caverne, elle même avec les deux jouvenceaux s’enfonçait dans une autre crypte. Or cette baguette avait la vertu de rendre tout ce qu’elle touchait invisible, tant aux yeux des hommes qu’à ceux des génies et des Ghouls. 'Les Ghouls allèrent tout droit au silo. Ils y trouvèrent le cadavre de la Ghoule assommée. Cachés au fond de leur retraite, [les trois fugitifs] entendaient leurs lamenta-
tions et leurs pleurs et leur mot sans cesse répété: « C’est l'odeur des habitants des qçours et des bourgs : des Arabes se sont glissés ici! »
Tandis qu’en cet état ils se livraient à leur vociférations, le Ghoul, mari de la défunte, arriva. Ne voyant plus la jeune fille, il se rendit à la place qu’occupait la baguette. Il ne la retrouva plus. Son exaspération s’en accrut. Il entra dans la salle où était ménagé le silo. Il n'y vit que les sept filles et les sept sœurs de la défunte avec leurs maris. Sa fille aînée prenant la parole; « Comment? lui dit-elle, n’est-il pas prodigieux que, vous trouvant tous deux céans, des créatures de la race d’Adam aient pu exécuter une œuvre pareille ? Je l’ai dit pourtant à ma mère, que cette fille était à point. Si elle l'avait mangée, rien ne se serait passé! Maintenant, en l’honneur de ma mère, je veux apporter ici cent descendantes d’Adam ou bien je ne m’appelle pas Oukkala (la Goulue) ». Le nom de cette Ghoule était Oukkala, parce qu'elle mangeait avec gloutonnerie. Sans plus tarder, ils creusèrent une fosse et ensevelirent la morte.
Pour en revenir à la jeune fille et aux deux jouvenceaux, rien ne leur échappait des propos que tenaient les Ghouls ni des occupations auxquelles ils se livraient. Les petits Ghouls cependant ne cessaient de crier : ouak h! ouakh ! ouakh ! invariablement ; ensuite ils prenaient leurcourse
T. II
vers le silo où avait péri leur mère pour revenir bientôt au groupe des Ghouls [qui tenaient conseil].
Ceux-ci flairaient une odeur d’hommes dans la grotte et ils n'en voyaient point. Enfin ils se décidèrent à se mettre en quête des Adamites sur lesquels ils voulaient venger leur mère. Les uns devaient garder l’entrée de la caverne, tandis que les autres iraient capturer une centaine au moins de têtes d’Adamites. Le lendemain, tous partirent en chasse, ne laissant sur les lieux que le vieux qui venait de perdre son épouse et deux Ghouls des plus vaillants.
Revenons à la jeune fille et aux deux jouvenceaux. Dieu leur avait assigné un ange chargé de leur porter à manger jusque dans leur retraite, car il les avait institués les vengeurs de tant de gens que les Ghouls avaient fait périr et euxmêmes s’étaient juré les uns aux autres qu’ils ne sortiraient pas de cet antre avant d’avoir exterminé tous les Ghouls du pays. Et pourtant, ils avaient des parents qui se consumaient d’inquiétude à leur sujet, disant: « Si encore nos enfants étaient morts sous nos yeux et que nous eussions pu pleurer sur eux, c’eût été une consolation, et nous n’aurions pas l’esprit si préoccupé ! » Quant aux parents de la jeune fille, ils avaient abandonné tout espoir, parce
qu’il y avait plusieurs années que les Ghouls avaient enlevé leur enfant.
Les Ghouls s’étant mis en route pour tirer leur vengance, les sept filles de la morte revinrent [d’abord], ramenant quatre jeunes captives. Les Ghouls de garde sur le seuil de la caverne les poussèrent toutes en larmes dans l’intérieur, jusque dans la dernière crypte. Là elles trouvèrent la jeune fille et les deux jouvenceaux. La jeune fille qui avait à la main la baguette magique (elqtîb mta'elhikma) leur en frotta le visage et ses quatre nouvelles prisonnières devinrent invisibles comme les autres. La maîtresse de la baguette alors sortit de la crypte et frappa quatre des petits Ghouls, Ils tombèrent morts, tandis que les autres criaient : ouakh ! ouakh ! ouakh ! Leur père entra avec les gardes. 11 trouva quatre de ses enfants morts au lieu des quatre prisonnières que l’ou venait d’amener. 11 se mit à pousser des cris et à se déchirer le visage. En vain il rechercha les quatre prisonnières : il ne les trouva point. En ce moment sa fille, la Goulue, amenait six jeunes enfants qui pleuraient. Après qu’il les eut fait entrer, « Les quatre que vous avez amenés, lui dit-il, ont disparu et en revanche quatre de tes frères sont morts. » La Goulue n 'était pas repartie encore avec ses sœurs que les dix petits captifs étaient invisibles. La jeune fille les avait fait évanouir en les touchant
de la baguette magique. La Goulue se mit à pousser des hurlements funèbres et à se déchirer le visage. Elle ne savait pas que sa mère possédait la baguette magique. Celle ci en avait dissimulé les vertus même à son mari. « Tienstoi, dit-elle à son père, près des enfants qui te restent et les deux autres Ghouls feront sentinelle à l'entrée de la caverne. » Mais la Maîtresse de la baguette s’étant levée en frappa dix des petits Ghouls. Ils tombèrent et moururent sous les yeux de leur père sans qu’il pùt voir qui les tuait. » — « Qu’y a t-il ? cria un des gardiens de l’entrée. » — « Il y a que si nous enfermons quatre Adamites, il meurt quatre des nôtres et que, si nous en amenons six, il nous en meurt six. Si cela devient une habitude, nos pertes égaleront toujours les leurs. Et nous qui nous imaginons n’avoir pas nos égaux !» — « Ne t'alarme pas, lui répondit l’autre. La Goulue va bientôt revenir et elle restera pour veiller sur l'intérieur. Pour nous, nous irons voir si nous pouvons faire quelque capture. »
Comme ils étaient sur ce propos, cinq de leurs parents par alliance arrivèrent amenant dix femmes de tout âge. Parmi elles se trouvait la propre sœur de la Maîtresse de la baguette. Une autre était sa tante paternelle. Ils les poussèrent dans l’intérieur de la caverne et repartirent sur-lechamp, dans l’allégresse [du succès], impatients
d’en ramener d’autres. Les captives dedans, le vieux Ghoul eut beau ouvrir les yeux, ce fut en vain qu’il chercha à voir où elles passaient. La Maîtresse de la baguette s’était levée et l'avait frottée sur leurs visages. La tante alors reconnut sa nièce, mais la sœur ne reconnut pas la sœur. [Cette fois], la maîtresse de la baguette s’étant levée, alla droit au vieux Ghoul et le tua, puis, après le père, elle frappa successivement tous les petits qu’elle tua également. Les nouvelles prisonnières en éprouvèrent une grande joie: elles reprenaient confiance et s’assuraient qu’il ne leur arriverait plus rien. La tante cependant entretenait la Maîtresse de la baguette : « Ne connais-tu pas cette jeune fille? lui disait-elle. » — « Non ! » répondit-elle. — « Eh bien ! c'est ta sœur ! ta mère est toujour envie et ton père aussi, mais, depuis votre séparation, ils ne sont guère heureux. » L’autre lui raconta toute son aventure, l’arrivée des jouvenceaux, les vertus de la baguette. « Voistu, lui dit-elle, ces adolescents, le plus grand des deux est mon mari. » — « Est-il homme ou génie ?» — « Il est de race humaine. » Quand enfin elle lui eut expliqué la situation en détail : « Pour moi, ajouta la Maîtresse de la baguette, je ne quitterai pas ces lieux avant d’avoir aboli toute trace de Ghouls dans le pays à la ronde. Puis, s’il plaît à Dieu, nous rentrerons dans nos
demeures tous ensemble. [Ne craignez point]. Il ne vous arrivera rien. » Elle les rangea dans un coin qu’elle toucha avec sa baguette. Elle se livra à la joie de retrouver sa sœur. La tante s’extasiait sur les pouvoirs magiques de la baguette et sur la beauté du jeune homme que sa nièce avait pris pour époux... Oui ! Allah peut créer tout ce qu’il veut !..
Au milieu de ces effusions, tous les Ghouls, mâles et femelles, rentrèrent. Ils traînaient avec eux dix adamites, six hommes et quatre femmes. Ils trouvèrent les gardiens de l'entrée s’égratignant les joues. « Hélas ! disaient-ils, c’est à notre mère que nous devons cette aventure mystérieuse et tout ce carnage. » — « Qu'estil donc arrivé ? » leur demanda-t-on. — « Entrez et vous verrez.» A ces mots tous les humains qui étaient dissimulés dans l’intérieur de la caverne furent saisis d’effroi. Mais la maîtresse de la baguette les rassurait : « Ne craignez rien, leur disait-elle. L’œuvre que nous avons entreprise contre les Ghouls et dans laquelle Dieu a décrété que nous triompherions restera un de ces exploits légendaires que les gens citeront pour exemple jusqu’au jour du jugement dernier. » Mais la Ghoule, [prise de peur devant ces meurtres inexpliqués], se refusa à mettre le pied dans la caverne. Les gardiens de l’entrée déclarèrent qu’il fallait porter plainte au roi des
Ghouls et le prier de les tirer d'embarras. « Eh quoi ! nous amenions des humains et les élevions jusqu’à ce qu’ils eussent pris leur taille et de l’embonpoint et alors nous les mangions. Et maintenant, ce sont eux qui nous déciment et nous extirpent racine par racine!» La Ghoule partit avec les deux gardiens en ambassade auprès du roi.
Cependant les Adamites qui se trouvaient dans la caverne, hommes, femmes, enfants, quoique invisibles, étaient pris de peur, (à l’idée d’une attaque du roi des Ghouls). Ils imploraient la Maîtresse de la baguette. « Nous t’adjurons au nom du Maître des mondes et [d’Abraham], l’ami de Dieu, que le salut soit sur lui ! de nous enseigner comment sortir d’ici et de sortir avec nous. Il nous faut abandonner ce lieu. » [Mais en somme], dans la caverne, pas plus que dans le silo, il ne restait plus ni Ghoule ni Ghoul. Ils étaitent tous étendus morts les uns sur les autres, grands et petits, pêle-mêle. «Voyons, leur dit-elle, restez ici encore un peu. Je veux vous donner le spectacle du traitement que je vais leur infliger cette fois-ci.» Elle ajouta: « Si je n’avais pas été là, ne seriez-vous pas morts? » — « Pour moi, dit sa sœur, je ne m’en irai qu’avec ma sœur. » — « Et moi, dit sa tante, je ne sortirai qu’avec la fille de mon frère. » Mais les autres s obstinèrent : « Hé bien! nous, nous partons. »
Ils s’apprêtaient à sortir, quand, soudain, la paroi s’entr’ouvrant laissa voir une baie (tâqa), et, par cette baie, ils aperçurent un château (qçar). Ils s’engagent dans cette galerie et passent dans le château. Jamais il ne s’en vit un pareil. Ils poursuivent leur marche et débouchent dans un nouveau château englobé dans l'enceinte du premier, puis dans un autre et ainsi de suite. Il y avait quarante châteaux enfermés les uns dans les autres. Ils étaient tendus d’or, de perles et de toutes sortes de merveilles. Ceux qui avaient dit : Nous partons, déclarèrent : Nous ne partons plus, quand ils virent ce palais prodigieux.
Ils y remarquèrent un trône royal sur lequel était cette inscription : « Ceci est le trône du frère du Simple, l’époux de la Dame à la baguette magique. » Ils y trouvèrent aussi un coffre sur lequel on lisait : « Dans l’intérieurde ce coffre se trouve l'Anneau du tour (Khâtmelibram) qui appartient au frère du Simple. » Ils étaient tous ravis de joie, d’autant plus que ce château était situé dans le voisinage de leur pays, sauf que le Simple et son frère étaient d'une contrée éloignée. Ils s’installèrent dans ce château. Et des mets de toute espèce leur étaient servis à point nommé par des mains invisibles.
Quelque temps après, les Ghouls vinrent les
envelopper et les bloquer de toutes parts. Leur roi marchait à leur tête, grondant comme le tonnerre de Janvier (Iennai'er). Les gens du château tombèrent dans l’abattement et le désespoir. « Ah ! si nous étions partis, au lieu de rester ! Si nous nous étions mis hors de danger, nous n’aurions pasà nous sauver aujourd’hui ! » Mais la Maîtresse de la baguette saisit celle-ci et la promena sur le pourtour de l’enceinte extérieure. Le palais devint tout entier invisible. Revenant alors à sa place, elle leur dit: « Allez regarder le roi des Ghouls des fenêtres du château. » Ils se levèrent et aperçurent le roi des Ghouls. Ils en restaient interdits d’horreur. 11 avait sept tètes, sept bouches..., en un mot il avait sept de chacune des parties du corps de l’homme. Et le tintement des clochettes qui lui pendaient aux oreilles se faisait entendre au loin.
La Maîtresse de la baguette descendit du château et se dirigea vers la caverne des Ghouls.
Elle y trouva trois hommes, qui, sous le coup du saisissement qu’ils avaient éprouvé au moment de leur capture, étaient comme morts d’épouvante. Elle les apporta au château. Et elle s’occupa à fixer aux hommes et aux femmes des appartements particuliers. Puis, quand les Ghouls revinrent pour chercher leurs prisonniers, qu’ils ne trouvèrent plus, l’on se mit aux
fenêtres; et la Maîtresse de la baguette put voir les Ghouls qui entouraient leur roi pleurer (de rage). Cependant l’Avisé, le maître de l'Anneau, interrogeait ces hommes. « Nous étions occupés à moissonner nos céréales, racontèrent-ils, quand, au moment de la grosse chaleur, nous nous dîmes : il nous faut respirer un peu. Nous nous couchâmes. Tout à coup nous entendîmes la terre s’ébranler. Nous crûmes à un tremblement de terre. Nous nous dressions effrayés, quand nous aperçûmes les Ghouls audessus de nos tètes. « Venez ! nous dit l’un d’eux. Vous allez servir à notre vengeance. » Depuis nous avions perdu tout espoir de salut et nous avions dit adieu à nos femmes et à nos enfants, qui ne savaient même pas où nous étions passés, quand cette femme est venue à notre secours. C’est elle qui nous a sauvés, si vraiment Dieu veut que nous soyons sauvés. » — « Maintenant que vous êtes ici , repartit le Maître de l'anneau, ne craignez rien. Vous êtes de la maison. — « Mais, Seigneur, nous sommes à bout de forces, tant nous avons faim et tant nous sommes fatigués de notre course. » Aussitôt, il leur fit servir un repas tel qu’ils n’en avaient jamais mangé un semblable; puis, il les promena a travers les châteaux, cherchant à égayer leurs ennuis et à leur donner l’illusion de se trouver dans leur famille.
De temps en temps, la Maîtresse de la baguette se rendait à la caverne des Ghouls pour voir s’ils n'y avaient pas amené quelque nouvelle proie humaine. Un jour, elle y surprit la Goulue, la fille de la vieille Ghoule, toute en pleurs. Elle la frappa avec sa baguette et la mit à mort. Une odeur nauséabonde s’élevait de tous ces cadavres de Ghouls. D’ailleurs, aussi longtemps qu’elle prolongeait son absence, ses amis restés au palais, étaient dans les transes pour elle, surtout sa sœur et sa tante.
Un jour, le Maitre de l’anneau entendit une voix en songe. « A quoi te sert, lui disaitelle, l’anneau que tu tiens renfermé? Passe le à l’annulaire de ta main droite. Quel que soit le vœu que tu formuleras en toi-même, il te le réalisera. Aie soin seulement, en formulant tes vœux, de lui faire faire un tour complet. 11 y a tout un personnel (de Djan) attaché au service de cet anneau. » Il se réveilla en sursaut. Il y avait longtemps qu'il languissait de revoir sa mère, ses frères, son père. Il mit l’anneau à son doigt, le tourna sens dessus dessous et formula l’intention de les voir. Sur le champ les serviteurs des Génies lui apparurent. « Mon père, ma mère et mes frères! » leur commanda-t-il. Ceux-ci se trouvèrent immédiatement devant lui, entre ses mains. Il les salua aussi. Mais les pauvres gens restaient ahuris, ahuris par le
saisissement que leur avait causé les Génies, ahuris aussi par la joie de retrouver leurs enfants. Ils questionnèrent leur aîné sur l’énigme de leur état. Il leur raconta leur histoire en détail depuis le début. « Voici ma femme ! » dit-il en finissant. Celle-ci leur présenta ses salutations. Ils furent enchantés d’elle. Il leur conta le courage qu’elle avait montré. Il les conduisit même à la croisée qu'il ouvrit pour leur faire voir les Ghouls. Ils en eurent horreur. Puis, il tourna son anneau en vue du repas. Us furent instantanément servis au gré de leur appétit. Enfin il leur désigna un des châteaux pour leur demeure.
La Maîtresse de la baguette lui dit alors : « Je voudrais avoir aussi près de moi ma mère, mon père et mes frères. » Il tourna aussitôt son anneau dont les serviteurs apparurent. « Vous allez m’apporter ici sur le champ tous ceux qui me sont unis par alliance, sans en oublier un. » Et sur le champ ils se trouvèrent tous réunis. Avec leur fille aînée, les parents retrouvèrent aussi leur fille cadetteet leur tante à toutes deux. Ils furent tous contents et joyeux. Par la puissance de Celui qui entend et sait tout, chaque fois qu’une famille nouvelle arrivait au palais, un bâtiment nouveau s’élevait, de sorte qu’il y en eut bientôt cent, tous garnis de leurs tapis et de tout le confort désirable. Et tous ceux que
les serviteurs des Génies réunissaient ainsi s’interrogeaient longuement sur les péripéties par lesquelles ils venaient de passer.
Quand les moissonneurs enlevés par les Ghouls virent cela, ils dirent au Maître de l'anneau : « Nous t’adjurons par (Ibrahim), l’ami d’Allah : fais-nous venir nos femmes et nos enfants, comme tu as fait venir ta famille et celle de ta femme.» — « Volontiers ! » leur réponditil. II tourna l’anneau. Les serviteurs vinrent. « Allez, leur dit-il, me chercher les familles des moissonneurs que Dieu a sauvés des mains des Ghouls. » Aussitôt ils s’envolèrent dans les airs et, en un clin d’œil, tous étaient au château. Ce fut une grande joie pour eux de revoir leurs femmes et leurs enfants. Encore un tour de bague, et un repas leur fut servi.
Pour en revenir aux Ghouls, la Maîtresse de la baguette sortit un jour avec sa baguette et entra dans la caverne. Elle y trouva le roi des Ghouls avec deux hommes. Elle arriva au moment où il commençait à en dévorer un, tandis que l’autre le regardait, attendant son tour et tremblant de tous ses membres. 11 avait entamé sa victime par les pieds. La Maîtresse de la baguette lui asséna un coup, mais un seul, et elle crut qu’elle l’avait tué, tandis qu’il n’était qu’étourdi. Elle emporta celui qui n’était pas blessé. Quant à l’autre, elle le signala à son
mari, qui tourna son anneau et ordonna aux Génies de voler à la caverne et d’apporter l'homme qu’ils y trouveraient. Un Génie y alla, enleva l’homme et le porta au château. « Le Ghoul n’est pas encore mort ! annonça l’estropié à la Maîtresse de la baguette. Elle revint à l’antre. En y entrant, elle entendit une voix qui lui disait : « Tu ne lui as porté qu'un coup : porte lui en encore six. Il faut qu’il meure sept fois à cause de sa nature septuble. » Nous avons dit qu’il avait sept têtes, sept bouches, en un mot sept de chacun de nos organes. Elle entra donc, et le trouva évanoui. Elle l’acheva en lui assénant les six coups qui devaient déterminer sa mort. Quand, à la nuit, les Ghouls rentrèrent, ils trouvèrent leur roi mort. Ils en devinrent fous de rage.
Cependant, le père de la Maîtresse de la baguette vint la trouver. « Puisque Dieu, lui ditil, t’a octroyé le don d’être invisible, (el hikma mtar elkhfa), il faut que tu te rendes au milieu des Ghouls réunis, et que, les frappant l’un après l’autre, tu les extermines jusqu’au dernier. Tu en seras débarrassée et l’humanité en sera délivrée avec toi. » [En conséquence] elle ordonna à son mari de tourner son anneau et d’en convoquer tous les serviteurs sans exception. 11 le tourna et les Génies accoururent par tous les défilés.
Il leur commanda d’abord d’enlever les morts qui encombraient la caverne, puis de ruiner toute cette architecture de galeries souterraines (ihadmou dak el bnian mta' el ghîran). Ils coururent donc démolir tout ce monde [ténébreux] (dikeddonia lkoull). Cependant, ellemême, au milieu d’eux, armée de la baguette magique, frappait de tous côtés. Et les Ghouls se regardaient tomber les uns après les autres sans qu’ils pussent voir qui les frappait. Et sitôt qu’ils tombaient, les serviteurs des Génies venaient et emportaient leurs cadavres.
C’est ainsi que les hommes de cette contrée furent délivrés des Ghouls. Le Maître de l’Anneau resta leur roi, et le pays se peupla d’habitants.
( Conté par Hanifa, tisseuse de burnous , blidéenne).
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1BN ELLANDJ DÉLIVRE SA SŒUR RAVIE PAR UN GHOUL.
Il y avait au commencement du temps un roi fort âgé qui n’avait pas d’enfants. Il s’appelait Ellandj, (l’arbousier). Un soir il fit ses ablutions, accomplit le rite de la prière et formula son souhait à Allah Très Haut; puis il vit sa femme. Et Dieu voulut que cette nuit-là sa femme conçut de ses œuvres. Sa grossesse achevée, elle accoucha d’un garçon dont la beauté était resplendissante comme la quatorzième nuit des mois (d’été). Quand il fut grand, on lui fit apprendre la lecture et l’écriture et même les arts de la guerre. Cependant, un mois après ses couches, sa femme se trouvait de nouveau enceinte et, son temps accompli, elle mettait au monde une fille dont la beauté l’emportait sur tout ce qui existe. Un jour, enfin, le père trépassa. Son fils lui succéda et rendit la justice avec équité. Longtemps il vécut ainsi sous la protection et la sauvegarde d’Allah.
Un jour que sa sœur jouait dans un jardin, survint un Ghoul qui la prit et la transporta dans le dernier tiers du monde. Le roi eut beau attendre son retour : elle ne reparut plus. Il envoya des gens de la cour à sa recherche : on ne la trouva point. Il ht publier par la voix du crieur que ses sujets eussent à fouiller tout le pays : on ne signala nulle part ses traces. Enfin, il eut recours à quatre astrologues très verse's dans leur art. « Je veux, leur dit-il, quand ils furent en sa présence, que vous recherchiez où se trouve ma sœur. » — « Nous te demandons trois jours », lui répondirent-ils. Le délai passé, ils se présentèrent devant lui. « Ta sœur, lui dirent-ils, a été emportée par un Ghoul dans le dernier tiers du monde et elle est toujours en son pouvoir. » Et ces astrologues lui détaillèrent comment, dans quelles circonstances, le Ghoul l’avait enlevée au jardin. « Reviendra-telle jamais ou bien dois-je désespérer?» Ils se remirent à leurs calculs et lui répondirent : « Elle te reviendra mais ce ne sera pas sans peine. » Le roi entra dans les appartements de sa mère et lui rapporta les dires des astrologues. La pauvre femme s’accroupit et pleura, tandis que le roi pleurait aussi sa sœur. Enfin il dit à sa mère : « Au lieu de rester sur mon tapis dans cette ville, ne ferais-je pas mieux d’aller et d’essayer de la ramener, en quelque lieu
T. II
qu'elle se trouve?» Il retourna là-dessus à la salle de ses séances et désigna son remplaçant. 11 prit des provisions de route. Il dit adieu à sa mère et s’enfonça dans les solitudes désertiques.
Il alla sur ses pieds de ville en ville, à travers les forêts et les fleuves, tant qu’enfin il arriva près d’une vieille femme qui avait une fillette de dix ans environ et qui vivait en faisant paître des chèvres dans la forêt. Il entra dans la demeure de cette vieille et la salua. « Mon fils, lui dit-elle, d’où viens-tu ? Quel motif t’a conduit de nos côtés ? » Il lui raconta son histoire depuis le commencement jusqu’à la fin. « Et maintenant, conclut-il, je cherche ma sœur pour la ramener à la maison. » Elle insista pour le faire rester. « Passe cette nuit chez moi. Sois mon hôte. Arrête-toi dans ma maison. » Il accepta son hospitalité et il coucha trois nuits sous son toit. Le quatrième jour, elle lui dit : « Je te donne un sage conseil. Si tu veux m'en croire, tu ne te rendras pas dans cette contrée. C’est le pays des Ghouls et des épouvantes et il est bien loin.» — « Quand je devrais mourir, lui répondit-il, rien ne m’empêchera de tacher de gagner le pays des Ghouls et (d’essayer) d’en ramener ma sœur! » Alors il lui souhaita de rester avec le salut. Elle lui donna des vivres qu’il emporta et il partit.
11 parvint à une région, pays des cigales et de
la soif. Il s’y engagea; puis, s’assit pour reprendre haleine. 11 aperçut alors dans le lointain un qçar d’une beauté incomparable. Il lui fallut encore marcher la moitié du jour pour y arriver. Ce château se trouvait dans le dernier tiers du monde. Il frappa à la porte. Ce fut sa sœur qui vint lui ouvrir. Elle regarda par le trou de la serrure, et, ayant reconnu son frère, elle lui ouvrit. Il entra. Elle le salua et l’embrassa. Et ils pleurèrent l’un sur l’autre. Elle le fit monter à l'étage supérieur. Elle lui fit cuire à manger et fisse mirent à causer. « Mon frère, lui dit-elle, comment as-tu trouvé le courage d’affronter le pays des Ghouls et des épouvantes ?» — « J’ai fait le serment, lui répondit-il, de te rechercher et de te ramener. » Elle lui raconta son enlèvement qu’il connaissait déjà de la bouche des astrologues. Ils en étaient là, lorsque le Ghoul survint. Sc levant précipitamment, elle n’eut que le temps de cacher son frère sous le plat en bois où elle roulait le couscouss et le Ghoul entra.
«Je sens l’odeur de l’habitant des qçours et des bourgs, dit-il. L’arabe s’est glissé dans la maison, ô trahison ! » (i) — « Eh! qui pourrait venir me voir? lui répondit -elle . Quel est l’homme
(1) Chemmit rihat el qeçrî — ouel meçri — ouel'arbi khechch eddâr — ïalgheddâr.
qui peut mettre les pieds dans le dernier tiers du monde? » — « Il est inutile de me soutenir le contraire, lui dit-il. Si j’ai dit : j’ai senti, c’est que j’ai senti ! » 11 la pressa si bien qu’il l’obligea à tout lui dire. « Donne-moi ta parole que tu ne me feras point de mal et je te confesserai qui est ici.» — « Tu as ma parole! » lui dit-il. Elle se dirigea aussitôt du côté de son frère et le tira de dessous l’écuelle en bois. 11 alla droit au Ghoul qu’il salua. « Sois le bienvenu, humain!» lui dit le Ghoul. La femme alors, prenant à jointée le couscouss qui était prêt, en fît un tas dans un plat. Elle le couronna de morceaux de viande de moutons et elle déposa ce plat entre eux deux. Ils mangèrent tous deux, le roi jusqu'à ce qu’il fût rassasié et le Ghoul jusqu’à ce qu’il eût léché le plat. Puis, s'adressant au roi IbnEllandj. ((Comment t’es-tu arrangé, lui dit-il, pour parvenir jusqu’à moi? » ■ — ■ « J’ai senti le chagrin de ne plus voir ma sœur et je suis venu la visiter et faire ta connaissance. » Comme ils en étaient là, ils entendirent heurter à la porte du qçar. Le Ghoul regarda qui c’était. C’étaient deux Ghouls. Il alla leur ouvrir. Quand ils eurent salué leur ami : « Nous voudrions, lui direntils, que tu vinsses aux fêtes du mariage de ton cousin. » — « J’irai, leur répondit-il. Mais il faut me donner « l’aman ». Je voudrais y amener
avec moi mon beau-frère. » — « Nous te donnons notre parole de le respecter, lui répondirent-ils. Et ils partirent. Le Ghoul rentra : « Vous viendrez tous deux, dit-il à sa femme et à son beau-frère, cette nuit avec moi. Nous assisterons à la noce d’un de mes cousins. »
En effet, ce soir-là, ils se rendirent tous trois à cette noce. Après avoir cheminé d'endroit en endroit, ils arrivèrent à un village, où ils trouvèrent la noce et qui était rempli d’une foule de Ghouls.
Ils y mangèrent le couscouss de manière à être rassasiés. Cette soirée avait été proprement celle de la noce. Le lendemain on les retint pour la nuit suivante et ils cédèrent. Après cela, le Ghoul ramena sa femme et son beaufrère à son château, et, les y laissant, il revint seul pour continuer la fête. Profitant de l’occasion, le roi Ibn Ellandj dit à sa sœur. : « Qu’en adviendra-t-il? (je l’ignore.) Je ne sais qu’une chose, c’est que je t’amène! » — « C’est cela!» lui répondit-elle. Se levant aussitôt, elle prit ses effets (de sortie) et ce qui leur fallait à tous deux de provisions de route et son frère l’amena. Et ils voyagèrent par les villes et les déserts jusqu’à ce qu'ils fussent chez la bonne vieille qui lui avait donné l’hospitalité. Ils entrèrent, la saluèrent et se trouvèrent chez elle en sécurité.
Cependant, quand le Ghoul était revenu chez
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lui, n’ayant trouvé ni femme ni beau-frère, il s’était fatigué à les chercher et à flairer partout le fumet d’un pied humain. « C’est son traître de frère, se dit-il, qui l'a entraînée! » Sans plus tarder, il mit sa massue sur son épaule, et il partit résolu à les pourchasser de lieu en lieu. De plus, faisant appel au concours des Ghouls, scs congénères, il leur dit :« L’adamite qui est venu chez moi m’a trahi! » Les Ghouls se réunirent et se mirent également à quêter la piste des fugitifs. Lui-même, (conduit par son flair), aboutit au seuil de la vieille femme chez laquelle ils s’étaient réfugiés. « Je te prie, lui ditil, de faire sortir de chez toi l’adamite qui s’y trouve. » — u Je n’ai personne chez moi! » répondit-elle. — « Je vais à l’instant te le faire sortir par force », lui dit-il. Mais à ce moment, le roi Ibn Ellandj se levant, ceignit son épée, prit à la main sa massue et sortit. (Et il lança au Ghoul son défi) « A bras le corps! A coups de poing! A l’épée, d’estoc et de taille! S’il faut frapper, je n'en crains point! Pour brandir la massue, qui donc est de ma taille ?» ( i) Ils se jetèrent alors l’un sur l'autre. Ce fut le roi qui
(i) 'abâz — ouillà dbâz — ouïllâ derb el ançâli — flatta ouafld mâ ieqder iedreb eddebbouz ebhâlî. Ce défi revient presque toujours avec les mêmes termes dans les combats singuliers.
l’emporta sur le Ghoul. Il lui fit voler la tête dans les airs et l’étendit mort sur le sol. Les Ghouls purent attendre longtemps son retour : il ne reparut plus. Ibn Ellandj, ramassant la tête du Ghoul, la serra dans son sac à provisions.
Ils demeurèrent chez la bonne vieille trois jours. Le quatrième jour, ils lui firent leurs adieux et ils partirent et ils allèrent de pays en pays jusqu’à ce qu’ils arrivassent dans le leur. Le roi était resté un an entier absent de chez lui pour ramener sa sœur. Il entra enfin dans sa ville et y fit entrer sa sœur avec lui. Et elle salua sa mère. Après quoi, il se rendit aux étuves, se lava, se fit raser la tête, revêtit l’habit royal, coiffa la couronne et s'assit dans son tribunal pour rendre ses jugements.
Un jour qu’il siégeait ainsi, dans son prétoire, ses gardes vinrent lui dire : « Seigneur, un individu veut entrer pour te parler. Veux-tu lui accorder une entrevue ou non?» — « Dites-lui d’entrer! » répondit-il. L'homme entra et salua en baissant le front ety portant la main. «Que désires-tu? » lui demanda le roi. « Seigneur, dit l’étranger, je compte parmi les fils des rois. Je voudrais prendre chez toi une fille de bonne maison et de bon renom ». Il lui accorda sa sœur. Ils débattirent la question de la dot et des clauses accessoires. L’accord fait, ils fixé-
rent le jour où le marié devait venir chercher sa femme. Bientôt celui-ci eut payé la dot et satisfait aux autres conditions. Pendant sept jours et sept nuits la musique du roi se fit entendre et des chants retentirent sur tous les modes connus. Le huitième jour le marié entra dans la chambre nuptiale. Toute la noce s’était faite dans la patrie de la mariée et les nouveaux époux restèrent plusieurs jours encore auprès de leurs parents. Enfin ils prirent congé d'eux et se rendirent dans le pays du mari, où ils vécurent longtemps en paix.
Un jour les habitants de la ville où régnait le roi Ibn Ellandj remarquèrent que toutes les nuits un bruit étrange se faisait entendre. Ils n’auraient su dire d'où venait ce grondement. Le roi réunit en conseil tous les fonctionnaires du royaume. « Que pensez-vous, leur dit-il, de ce bruit bizarre? » Tous gardèrent le silence. « Parlez-donc ! Pourquoi vous taisez-vous ? » L’un d’eux prit la parole. C’était un vieillard fort âgé qui avait entendu raconter jadis le rapt de la sœur du roi et sa délivrance par son frère. « Seigneur, dit-il, j’aurais bien quelque chose à dire, mais je voudrais m’assurer d’avance le pardon de ma franchise. » — « Dis ce que tu veux. Je t’y autorise. » — « Hé bien ! si je comprends quelque chose aux bruits qui se produisent pendant la nuit, ils proviennent d’une mine que les
Ghouls sont en train de pratiquersous nos pieds. Nous allons avoir à vider avec eux une terrible querelle. C’est l'affaire de ta sœur arrachée par toi de leurs mains. Que si tu crois que je me trompe, envoie chercher des astrologues et écoute ce qu’ils te diront. » Le vizir de la droite dit alors au roi : « La nécessité s’impose d’appeler près de nous les astrologues. Nous leur ferons chercher les causes de ce bruit. Et si quelque danger menace notre ville, nous prendrons nos précautions ou bien nous pourrons y échapper parla fuite. C’est le meilleur parti. «Alors le roi posa à l’assemblée la question : « Sur quelle proposition tombez-vous d’accord ? » — « Sur l’avis que le ministre a ouvert.», lui dirent-ils. On députa aussitôt quelques membres du conseil avec mission de ramener les astrologues. Le roi leur fit ses recommandations. « Si les devins vous demandent l’objet pour lequel on les fait venir, gardez-vous de le leur dire. « Quand ils furent en sa présence, le roi les interrogea.
« Avez-vous, leur dit-il, ouï parler des bruits qui se font entendre chaque nuit? » — « Seigneur, répondirent-ils, nous nous en sommes, hélas! bien aperçus. Ce sont les Ghouls (qui nous sapent). Nous devrons l’aventure que nous allons courir à la recousse de ta sœur. Et l’affaire sera chaude. Que de gens couchés sur le carreau! D’ailleurs ta sœur doit encore une fois
retomber entre leurs mains. Enfin, un sauveur nous viendra qui la délivrera et nous délivrera avec elle. Mais ce sauveur sera-t-il de la race des hommes ou de celle des Génies? Nous ne pourrions le dire. » Là-dessus, l’assemblée fut dissoute. L’on se sépara en se recommandant de préparer massues et épées et de coucher avec pour être prêt à tout événement.
Ce soir-là le bruit devint plus intense. Il prit de telles proportions que les habitants se levèrent et que les troupes passèrent la nuit sur pied, leurs armes à la main. L’on put constater qu’il venait distinctement des profondeurs de la terre, et d’un point encore éloigné. A partir de ce moment, il devint perceptible jour et nuit, d’une façon ininterrompue. Hommes, femmes, tous étaient atterrés. Une nuit enfin, ils quittèrent leurs maisons et se répandirent par la ville. On entendait les échos souterrains retentir plus nettement que jamais. On percevait des ouakh! ouakh! (qui sont les grognements des Ghouls), et le tumulte allait croissant. Le roi faisait à ses sujets des recommandations. « Ne frappez pas les premiers. Attendez qu’ils commencent, à moins qu’ils ne dévorent l’un d’entre vous. Et alors, en avant ! » Tout à coup un Ghoul s’avança vers eux. Il avait trois têtes, six yeux, six bras, six jambes et tout à l’avenant. Ce monstre au triple corps leur dit : « J’exige
que mon cousin se montre ici sur-le-champ, sinon, vous allez être sur-le-champ dévorés et votre chair ne fera qu’une bouchée, votre sang une gorgée, et vos os craqueront sous nos dents comme le tonnerre au firmament. » — « Nous n’avons jamais vu ton cousin, lui cria quelqu’un. Nous ne le connaissons pas. » Sur ces paroles, les Ghouls se ruèrent sur eux en rangs serrés et se mirent à manger des hommes. Les adamites à leur tour leur tombèrent dessus, en brandissant cimeterres et massues. La lutte dura plusieurs jours. La ville se vida. Les rangs de la population s'éclaircirent et ceux des Ghouls aussi. Le Ghoul aux trois têtes était le cousin de celui qui avait enlevé la fille du roi Eilandj et il se trouvait être le roi des Ghouls. Enfin, ils se retirèrent, non sans emporter leurs morts et les cadavres des Adamites (pour les manger). Le roi Ibn Eilandj donna l’ordre d’émigrer en masse, en n’emportant que des vivres pour la route. Le terme de l’exode devait être le pays du prince marié à sa sœur. On chercherait un refuge auprès de lui. En effet, ne prenant que leurs enfants et quelques provisions, les survivants montèrent à cheval et suivirent leur roi et ses vizirs. Mais en approchant de la ville, ils y entendirent les bruits d’une bataille. Les Ghouls étaient aux prises avec les habitants. Les fugi-
tifs alors gagnèrent la montagne et s'y établirent.
Le prince, époux de la sœur du roi Ibn Ellandj, avait vu aussi le royaume de son père assailli par les Ghouls. Alors qu’on se croyait en sécurité, un beau jour, à l’improviste, ils avaient fait irruption en masse dans la ville et avaient dévoré une foule d’habitants. 11 s’étaient ensuite rués dans le palais du prince, avaient dévoré celui-ci avec sa suite, puis, forçant les appartements des femmes, ils avaient enlevé la fille du roiEllandj. Ils l’emportaient dans leurs bras aussi légèrement que l’on porte une toison delaine. Tous les Ghouls autour d’elle s’étaient chargés, en guise de butin, d’un cadavre d’homme. (Ils revenaient de leur expédition), lorsque, avant d’atteindre leur retraite, tout à coup, un génie, arrachant la princesse de leurs mains, l’enleva dans les airs. Impuissants, les Ghouls suivaient des yeux, dans le ciel, le vol du Génie, voulant savoir où il atterrirait. Mais il toucha terre (hors de la portée de leur vue), dans le pays même du prince, (dont elle était désormais la veuve). Les domestiques (qui restaient), les fonctionnaires du château, (à la vue de cette femme tombant du ciel), s’étaient précipités. Le génie qui la portait ne se révéla pas et resta invisible. Mais ils reconnurent en elle la femme de leur prince (défunt), la fille du roi
Ellandj. Ils la trouvèrent inanimée. Elle s’était évanouie sous l’influence de la terreur que lui avaient inspirée les Ghouls et de l’émotion qu’elle avait eue en se voyant enlevée au ciel. Elle resta sans connaissance pendant environ trois jours. Elle avait été sauvée par le roi des Génies.
Un jour, la fille du roi Ellandj eut l'idée de faire parvenir une lettre à son frère par le moyen d’un pigeon voyageur (ourchân). « Mon frère, lui disait-elle, je t’annonce que les Ghouls, ayant envahi notre ville, nous ont fait beaucoup de mal. Mon mari a été dévoré par eux. D’autres dignitaires du royaume ont péri. Enfin, il est tombé, tant du côté des Ghouls que du côté des hommes, beaucoup de monde. Ensuite, les Ghouls se sont portés contre le château. Ils m’ont enlevée ; et ils m’enmenaient captive, quand quelqu'un, je ne sais qui, m’a arrachée de leurs mains. Je ne pourrais dire, si, quand il m'a déposée roide sur le sol, (mon sauveur) descendait du haut du ciel ou surgissait des profondeurs de la terre. Je sais seulement que je me suis retrouvée dans mon lit... » Elle attacha sa lettre sous l’aile du pigeon qui prit son vol. Il arriva au pays du roi Ibn Ellandj ; mais il eut beau planer et tournoyer, il n’y trouva pas un être vivant. Il retourna donc à la ville d’où il avait emporté la lettre et vint se poser près de la fille du roi Ellandj. Croyant qu’il avait porté sa missive et
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qu’il en rapportait la réponse, elle ouvrit le billet attaché à son aile. C’était sa propre lettre! Elle en resta surprise et consternée et tout le jour elle en eut des vapeurs qui l’étouffaient.
Cette nuit même, le roi, son beau-père, lui d i i : « Tu nous rendrais service en t’éloignant de ce pays. Tous les malheurs qui ont fondu sur nous, — mon fils, entre autres, dévoré par les Ghouls, — nous ont été attirés par ta présence. » La malheureuse passa la nuit à sangloter. Elle finit par tomber sans connaissance. Quand elle sortit enfin de sa crise, elle dit en elle-même : « Mon Dieu, envoie-moi celui qui m’a enlevée des mains des Ghouls et qui m’a déjà sauvée. Qu’il me porte dans la demeure de mes parents! » La nuit n’était pas terminée que, sans que personne s’en aperçût, le Génie l’enleva entre ciel et terre et la déposa sur le piton où le roi Ibn Ellandj en fuite s’était réfugié avec ses hommes. Cela fait, il disparut, sans qu’on sût s’il s’était envolé ou s'il s’était enfoncé sous la terre. Nul ne s’était aperçu de la présence de la princesse qu’elle était déjà dans les bras de son frère et de sa mère. Elle les salua et les embrassa. Quand ils eurent fini leurs salutations, elle leur raconta son histoire, l’attaque des Ghouls, la mort du prince, son mari, et ce qui suivit qui ressemblait assez à ce qui s’était passé dans la ville du roi Ibn Ellandj,
sauf que le roi des Ghouls avait réclamé dans celle-ci son cousin et dans l’autre avait demandé qu’on lui livrât la femme de ce même cousin. Dans ces entretiens la nuit s'écoula et ils étaient tout à la joie de voir la princesse réunie à son frère.
Quelque temps après, les vivres vinrent à manquer au campement. La fille d’ Ellandj dit à part elle : « Celui qui m’a transportée ici ne pourrait-il pas nous prendre et nous déposer tous dans notre pays? » Son vœu se réalisa. Dans le cours de la nuit suivante, sans que personne eût conscience de ce qui s'était passé, ils se retrouvèrent tous dans la ville du roi Ellandj, et chacun dans sa maison. A partir de ce moment, la fille du roi Ellandj ne forma plus un souhait dans son cœur, sans qu’il fût aussitôt réalisé.
(Encouragé sans doute par le pouvoir nouveau dont jouissait sa sœur), le roi Ibn Ellandj voulut exposer la tête du Ghoul qu’il avait tué en combat singulier. 11 la tira de son sac et la planta au dessus de la porte du palais, sur la bordure de la terrasse. Et il l’y laissa à demeure. Quelques jours après, on constata que les Ghouls étaient revenus en plus grand nombre que la première fois. Les bruits souterrains recommencèrent, accompagnés du cri des Ghouls: ouakh ! ouokh! La princesse formula
son vœu et se dit en elle-même : « Que je voudrais que le roi des Génies, accourant avec ses troupes, fit prendre la tête du Ghoul et la fit jeter au milieu de nos ennemis; puis, qu’il les taillât en pièces de manière à ce qu’ils n’aient plus l’envie de revenir ! » Aussitôt, on vit des êtres semblables à des ombres venir prendre la tête sur la terrasse. Ils allèrent la lancer sur les Ghouls. Un grand tumulte s’éleva chez ceux-ci et la bataille s’engagea entre Ghouls et Génies. Elle dura plusieurs jours, jusqu’à ce que les Ghouls fussent étendus l'un sur l’autre. Et on ne voyait, de ceux qui combattaient les Ghouls, que leur ombre. Enfin, les ennemis furent exterminés jusqu'au dernier.
Ensuite, la fille du roi Ellandj dit en elle même : « S’il était homme et non génie, je l’épouserais ! » Le lendemain on vit venir un jeune homme d’une beauté qui ne se trouve pas ici-bas. Il était vêtu comme un roi. Il heurta à la porte du palais. Le gardien vint : « Qui demandes-tu ?» — » J’ai à parler au roi lbn Ellandj. » Le gardien entra chez le roi. « Maître, c’est un homme qui veut te parler. » — « Dis-lui d’entrer. » Il monta auprès du roi, le salua en baissant le front et y portant la main, comme c’est la coutume des cours. « Que veuxtu ? lui demanda le roi : « Je suis venu te troupour te demander la main de ta sœur. »
« Je n'ai pas le droit, dit le roi, de (disposer d’elle et de) te donner une réponse. Elle bénéficie de l’émancipation que lui octroyé la loi. (Elle est maîtresse d’elle-même.) Je te demande trois jours pour la consulter. Tu reviendras alors. Quant à moi, je ne saurais trouver quelqu’un qui ait plus de mérite. » « C’est convenu ! » dit le prétendant, et il sortit. Le soir venu, le roi se rendit au château pour y souper. « L’on est venu te demander en mariage aujourd’hui, dit-il à sa sœur. Que réponds-tu ? » — « Demain, lui dit-elle, je te le dirai. » — « Que Dieu bénissetadécision ! » dit le roi. Une fois dans sa chambre et couchée, elle pensa en elle-même: « Je voudrais bien que le roi des Génies me fît voir le visage de celui qui est venu me demander en mariage ! » Et aussitôt la chambre s’éclaira. Il lui apparut un adolescent... Que grâces soient rendues à Dieu qui le créa et composa sa beauté ! Mais à l’instant même, la vision s’évanouit à ses yeux. Elle sauta du lit, l’esprit et les sens bouleversés. Elle désespéra de voir jamais se lever le jour pour courir dire à son frère : « Si le prétendant vient te trouver, dépêche-toi de m’unir à lui. » Enfin, le lendemain matin, elle entre dans l'appartement de son frère. « Si celui qui m’a demandée revient, lui dit-elle, tu n’auras pas besoin de me consulter à nouveau. »
11 vint le troisième jour, le prétendant, qui
n’était autre que le roi des Génies. Sans qu'elle le sût, c’était celui qui l’avait arrachée aux Ghouls qui demandait sa main. Il débattit avec le roi la dot et les conditions du contrat, a Je compte, dit le Génie, passer ma nuit de noces ici chez toi. Mais il faut m’accorder quelques jours pour que je rentre dans mon pays, que l'en ramène mes parents et ma famille et que j'en rapporte l’argent qui m’est nécessaire pour le versement de la dot et l’exécution des clauses stipulées au contrat. » — « Nous sommes d’accord! » dit le roi. Et le souverain des Génies déguisé en homme se leva.
Cependant la fille du roi Eliandj désespérait de voir jamais le jour où elle entrerait dans sa chambre nuptiale. « Je voudrais, dit-elle en elle-même, que ce fût demain. » Or, le lendemain, dans la matinée, les habitants de la ville, qui ne s’y attendaient guère, entendirent les marches d’une musique militaire et des chants et des concerts d'instruments dont l’exécution trahissait l’art des Génies. Ils sortirent et coururent au-devant des arrivants, avec des manifestations de joie et des transports d'allégresse et ils leur firent la conduite jusqu'au seuil du palais. La nuit même on appliqua le henné à la mariée. Le lendemain matin, le roi des Génies compta la dot et fit la remise des objets stipulés au contrat. Le soir, le cadi, (en dres-
sant l'acte), formula les vœux habituels sur les conjoints. Et, cette nuit même, le marié entra dans la chambre nuptiale.
Dans la soirée de cette nuit nuptiale, (les femmes offrirent leurs présents de noces à la mariée) ; elles organisèrent une « taousa » (i). (Devant le grand plateau posé sur le tapis) toutes les invitées défilèrent, y déposant chacune son cadeau. Mais dans cette taousa, (ce ne furent pas des pièces d’or ou d'argent que l’on donna), mais bien des perles, des rubis, du corail et autres objets précieux. La mère du marié y mit pour sa bru une bague magique ou bague des sciences occultes, (khatem el hikma). Ce fut après cette cérémonie que le marié fit son entrée dans sa chambre. Et tout le monde passa cette nuit sous la protection et la sauvegarde de Dieu.
Pendant sept jours, les Génies restèrent les hôtes du roi, et, pendant ces sept jours, les festins qui leur furent servis ne demandèrent aucune préparation. On mangeait sans faire de cuisine ; ou plutôt des génies invisibles étaient les cuisiniers. Au bout de ce temps, tous se retirèrent.
Il s’écoula un certain temps avant que la
(i) Voir mes Coutumes, institutions, croyances, page 120. Mauguin, Blida. igo5.
princesse s’aperçût que le mari qu’elle avait pris était le génie qui l'avait emportée dans les airs et qui l’avait sauvée des mains des Ghouls, et qu’elle apprît enfin qu’il avait été mêlé de près à toutes ses aventures, toujours présent aux heures où elle avait été en danger. Un jour, elle lui montra la bague dont sa belle-mère lui avait fait don. « A quoi te sert-elle ? lui demanda-t-il. — « A orner mon doigt. » — « Et encore ? » ajouta-t-il. — «A rien de plus, que je sache. » — « Si jamais, lui dit-il alors, tu as besoin de quelque chose, frotte le chaton de cette bague : tu verras paraître devant toi un génie, qui sera le serviteur de la bague. Demande-lui tout ce qu’il te plaira: il exécutera tous tes ordres. » Ce lui fut un surcroît de joie. Le roi, son père, fut bientôt averti que sa sœur avait épousé le propre roi des Génies et qu’elle avait en son pouvoir un « anneau des génies» (Khatemel djân). Quelque perte qu’il pût subir, désormais, il s’en, vit dédommagé par l’équivalent ou par le double de ce qu’il avait perdu, grâce à sa sœur.
Un jour, elle dit en elle-même : « le voudrais un château qui fût, comme les palais des rois, tendu de tapis d’or et d’argent, et qui renfermât tout ce que l’homme recherche. » A l’instant même, son mari, le roi des Génies, se présenta devant elle : « Une autre fois, lui dit-il,
si tu formes quelque souhait, frotte ta bague : son génie se présentera devant toi et tu lui donneras tes ordres. » Elle frotta aussitôt sa bague. Le génie lui apparut. « Je veux, lui dit-elle, un hôtel aussi somptueux que les palais des rois, dont les tapis soient tissus d’or et d’argent et où se trouve réuni tout ce que désire le cœur de l'homme. » En un clin d'œil, le château était bâti dans les conditions demandées.
Un autre jour, elle frotta sa bague et, le Génie s’étant présenté devant elle : « Je veux, lui dit-elle, que tu transmettes à un certain nombre de Génies l'ordre de revêtir la figure des Ghouls, et d’aller enlever le roi dont jadis j’ai été la bru. Ils iront le porter (et l’abandonner) en plein pays de Ghouls. II se trouvera ainsi puni de m’avoir chassée de son royaume, et, m’abandonnant à mon sort, de m’avoir fait passer une nuit dans les larmes. » L’ordre fut ponctuellement exécuté.
Enfin, la fille du roi Ellandj donna des signes de grossesse. Quand le temps en fut accompli, elle mit au monde deux jumeaux de sexe mâle. On célébra l’événement par des réjouissances pendant les sept premiers jours. Le septième jour particulièrement, les chants retentirent, des fanfares militaires jouèrent et les Génies y déployèrent leurs talents musicaux. Des repas furent servis composés de toutes sortes de mets
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que l’homme n’avait pas cuisinés. Les deux enfants naquirent merveilleusement beaux. Grâces soient rendues à Celui qui les créa et composa leur beauté! Et chaque jour leur apporta une grâce et une beauté nouvelles.
( Conté par Khdidja d'Orléansville, d'après son mari Bon Medien , du Ri/ Marocain).
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