MQIDECH DÉLIVRE SA SŒUR
On raconte qu’il y avait au commencement du temps un pauvre hère, si pauvre que, le jour où il avait à souper, il ne dînait guère, et, le jour où il trouvait à diner, il ne soupait pas. Un beau jour, il lui naquit une fille... Grâces soient rendues à Celui qui la créa et composa sa beauté ! Quand elle fut dans sa sixième ou septième année, il vint un jour un mendiant demander la charité à leur porte. Elle sortit pour lui faire l'aumône d’un morceau de pain. Mais le mendiant, lui saisissant la main, l’attira à lui, la ravit, l'emporta dans son pays. Le faux mendiant était un Ghoul. Il avait encore sa mère, une Ghoule des plus madrées, qui s’appelait Qâmoum dmâgh elhmoum (Qàmoum, cerveau de soucis). Lui-mème portait le nom de Za'moum lahhâs edmoum (Za'moum, Iécheur de sang.) Quand la fillette fut en présence de la Ghoule, elle eut soin de se jeter, d’un bond, sur
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son sein et de lui téter les deux mamelles. « Par Dieu! lui dit la Ghoule, si tu n'avais tété la mamelle d’Aïssa et de Moussa, je n’aurais fait de toi qu'une bouchée ! » Mais elle ne la mangea pas et n’essaya pas de le faire. Elle la laissa s’établir chez eux, manger et boire avec eux; et cela dura des années.
Cependant, le pauvre hère et sa femme avaient vainement cherché leur enfant. Ils eurent beau interroger les gens, nul ne leur en donna des nouvelles. La mère poussa les lamentations de deuil, pleura, se laboura le visage avec ses ongles. Son désespoir finit par se lasser et le souvenir de sa tille s’oblitéra peu à peu.
Un beau jour, elle se sentit mère pour la seconde fois, et, le temps de la grossesse passé, elle accoucha d’un garçon. Le nouveau-né ne mesurait pas un empan de longueur. 11 étonna tout le monde par vla gracilité inouïe de son corps. Mais il avait à peine un an que déjà il donnait des preuves d’une rouerie extraordinaire. Quand sa mère l’avait mis dans ses langes, il trouvait le moyen de rompre ses liens et de se glisser hors de la maison, en pleine nuit, en se traînant à quatre pattes. La mère venait-elle alors à se réveiller, elle ne le trouvait plus près d’elle; elle se levait et se mettait à sa recherche; enfin elle mettait la
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main dessus et le rentrait au logis. Chaque jour lui enseigna de nouvelles malices et le rendit plus déluré et plus retors, tant qu’enfin, lorsqu'il fut grand, il se trouva si bien armé d’artifices qu’lblis lui-méme n’aurait pas eu le dessus avec lui. De plus, il ne savait ce que c’était que le sommeil. 11 ne dormait jamais.
Son père eut mainte occasion de remarquer la finesse de son esprit: il en restait abasourdi. Un jour qu’il rentrait de fort méchante humeur, sa femme lui dit : « Qu'as-tu donc à me chanter pouilles ? Ton fils se rend utile : il se débrouille! » (i). L’enfant alors s’adressant à sa mère : « Mon père, dit-il, est irresponsable ou bien coupable! Hé! s’il jouissait de la raison, alors qu’on donne un nom même à un nourrisson, m’aurait-il seul laissé sans nom ? » Cette remarque provoqua chez le père un accès de rire qui dissipa sa colère. « Hé bien, dit-il à sa femme, nous l’appellerons Mqidech bou hmoum ma iorged mâ inoum (Débrouillard, père des soucis, qui jamais ne dort ni ne se met au lit.) Les gens du pays entendirent bientôt parler de ce singulier nom et même il n’y eut pas de bouche qui ne le propageât.
C’est qu'un jour arriva où ses compatriotes sans exception se virent dans l’impossibilité
(i)Qdech veut dire faire un peu de tout et s’ingénier.
d'échapper à ses mauvais tours et à ses ruses. Ils finirent par s'entendre. Ils firent venir une <i Settout » (une mégère célèbre par les ressources de son esprit), et lui dirent : « Mère, si tu nous trouves le moyen de chasser du pays Mqîdech bou Hmoum, (le malin, qui nous donne tant de tintouin), nous t’enrichirons, si Dieu a voulu que tu sois jamais riche. » — « C’est facile ! répondit-elle, bien facile ! » Elle se leva surle-champ, se passa un chapelet autour du cou, prit sa cruche et se rendit, comme pour la remplir, au puits où Mqîdech venait remplir la sienne. 11 y avait presse autour du puits à cette heure-là. Mqîdech se trouvait justement dans la foule. 11 fut vite au premier rang, grâce à son astuce, et passa avant ceux qui étaient venus avant lui. 11 allait partir, quand la Settout l’interpella. « Au lieu de tourner les gentillesses de ton esprit contre tes compatriotes, lui ditelle, tu ferais mieux de les employer à sauver ta sœur de chez la Ghoule, Qâmoum, et son fils, Z'amoum lehhâs edmoum ! « A ces mots, Mqîdech brisa sa cruche. Il courut à la Settout, lui mit les bras autour du cou et la supplia (de tout lui dire.) « Je t’en conjure au nom d’Allah Très-Haut. 11 faut que tu me parles en toute sincérité. Est-il vrai que j’avais une sœur et qu’elle a été enlevée par les Ghouis que tu m’as nommés? » — « Si tu crois que je mens, lui
dit-elle, va le demander à ton père ou à ta mère. » (11 y courut). Mais, ayant rencontré par hasard son père sur la route : «Mon père, lui dit-il, les ustensiles dans lesquels nous allons chercher l’eau sont-ils à nous ou non ?» — « Et pourquoi me demandes-tu cela ?» — « Parce que une femme vient de me dire : « La cruche que tu portes est celle avec laquelle puisait ta sœur qui a été ravie par les Ghouls. » — « Ah! mon enfant, lui dit-il, il y a du vrai dans ce propos. Tapauvresœur! Combieny a-t-il d’annéesqu'elle nous a été volée! Elle n'a guère plus de chance de revenir. Si ton grand-père sort du tombeau, ta sœur peut aussi reparaître. » — « Père, lui dit Mqîdech, si elle est encore en vie, je me charge de la ramener ici. »
Il retourna au puits. « Tu te vantes d’ètre la Settout, dit-il à celle-ci, eh bien! viens avec moi. Nous irons tous les deux (chez les Ghouls) et nous verrons qui de nous deux tirera ma sœur de leurs mains. » Et, la prenant à partie, il déploya toutes les ressources de son esprit (pour l’acculer à cette résolution). « Si tu le veux, lui dit-il enfin, nous allons voir lequel des deux restera dans le pays, toi ou moi ! Partons ensemble. Si c’est toi qui la ramènes, si tu la sauves des Ghouls, je ne resterai pas un moment de plus dans cette ville. Si c'est moi qui la ramène, tu ne mettras
T. II