‹ Contes populaires sur les orgesChapitre 8 sur 20 · LE MQIDECH, LA GHOULE, LA FILLE DU ROI ET LE DRAGON · texte numérisé non relu

LE MQIDECH, LA GHOULE, LA FILLE DU ROI ET LE DRAGON

On raconte à propos d’un Mqîdech qui vivait dans une certaine ville que, ayant trois frères, son père et sa mère, il vit successivement, à chaque fois que revenait le ramdan, mourir l'un d’entre eux, son père d’abord, puis sa mère, enfin ses frères, et tous dans ce mois. Mqîdech resta seul. Son père lui avait laissé un riche héritage. Il le dévora jusqu’à ce qu’il ne lui restât plus rien. Enfin il se dit un jour : « On m’appelle Mqîdech (avisé), et je reste dans ma ville natale à subir l’humiliation de la pauvreté. Les ennuis que je supporterais dans mon pays, autant les supporter dans des lieux où je ne sois pas connu. » 11 quitta cette ville et marcha. Il continua ainsi, entrant dans les villes et en sortant, jusqu'à ce qu’il se trouva

dans une solitude. Un jour, sur le sentier qu’il suivait, il fit la rencontre d'un homme qui lui dit : « Où vas-tu, étranger, car nous sommes tous étrangers sur la terre d’Allah. » — « .le vais chercher ma vie, lui répondit Mqîdech. » — « Je te conseille, repartit l’autre, de ne pas suivre ce chemin, car, si tu le suis, tu y trouveras une Ghoule à laquelle tu ne pourras échapper. » Et il lui fit ses recommandations. « Si Dieu te met en sa présence, lui dit-il, il te faudra la prendre à l’improviste et téter sa mamelle avant qu’elle soit sur ses gardes. » — « C’est bien, dit Mqîdech, et que Dieu fasse miséricorde à tes parents, (merci !) ». lisse séparèrent. « Lors même, pensait Mqîdech, que Dieu me mettrait en sa présence et qu’il me faudrait y passer comme les autres, il ne me reste personne pour me porter intérêt ni avoir pitié de moi (i), si ce n’est Dieu. » 11 marchait toujours quand il aperçut une vieille femme, assise sous un arbre, qui se peignait la tète. Ses cheveux étaient blancs. Toute sa personne épouvantait la vue. 11 chercha le moyen de la prendre à Fimproviste. Puis, (remarquant qu’elle était vêtue de latekhlila des vieilles montagnardes) il se dit en lui-même : « Est-ce bien là une

(i) Locution toute faite : bqit ma 'andi lâlinînoulà ralïim ilia rebbi.

Ghoule de Ghouls? Les Ghouls sont- ils ainsi faits ? On les dit vêtus de leurs poils ou de peaux de bêtes, avec des ongles longs et de longs cils saillants. Une Ghoule! c’est impossible, mais plutôt une vieille femme ! Dieu l'a mise sur ma route pour que je me repose quelques jours chez elle. Peut-être me donnerat-elle à manger car j’ai grand’faim. » Il s'approchait d'elle, mais elle ne le voyait pas. « Eh tout cas, pensa Mqidech, je vais me conformer aux conseils que j’ai reçus. Si c’est une vieille femme et non une Ghoule, en tétant sa mamelle, peut-être l’attendrirai-je sur mon sort; et, si c'est une Ghoule, je me mets à l’abri de ses coups. » 11 s’approche. 11 ne reste plus que peu d'espace entre eux. 11 voit ses deux mamelles rejetées sur son dos. 11 se précipite et les tète. « Ah ! fit-elle, tu m'as prise en traître ! Si tu n'avais pas tété la mamelle de 'Aïssa et Moussa, ta chair passait en une bouchée, ton sang en une gorgée et tes os craquaient sous ma dent comme le tonnerre au firmament. (i)«Puis elle ajouta : « Mon fils, tu es mon hôte pour trois jours. Ensuite tu partiras. C'est l’habitude chez

(i) La formule arabe est celle-ci : ekhda’tni ouallah ia laou mâ nla'tclii zizti kân lahmek fi Ieqma ou demmek fi djoghma oua'dâmek îttertqou bin esnâni kî na'd fesmà.

nous que celui qui a tété notre mamelle ne demeure pas après trois jours; et, s'il demeure, il est fatal qu’il soit mangé. » — « C’est bien, ma mère, lui répondit-il. Elle se leva et lui donna de l’orge et des fèves en lui disant : « Prends et mange. » Il mangea cette orge en grains et ces fèves à sec, (sans qu’ils fussent ni moulus ni cuits). Puis, ils s’attardèrent à deviser. Or Mqîdech était plein de ressources dans la conversation. 11 déploya tant de talent qu'il amena la Ghoule à rire avec lui. « J’ai cent ans, lui dit-elle, et ne me souviens pas d’avoir jamais ri jusqu’ici. »

11 n’en continua qu’avec plus de soin à égayer leur causerie. Sur le soir, il la questionna- « Ma mère, à quel moment dors-tu? » — « Mon enfant, quand, du fond de notre ventre, les hommes commencent à crier, les serpents à siffler, les chevaux à hennir et les ânes à braire, c’est qu’alors nous sommes plongés dans le sommeil. Et toi ? » ajouta-t-elle. — « Pour moi, ma mère, quand j’ai posé la tête sur le sol, on peut m’enlever et me jeter à la mer, je n’ai plus conscience de rien. » Or c'était un mensonge que faisait Mqîdech quand il se donnait comme noyé dans le sommeil du moment où il s’était couché sur la terre.

La Ghoules’étant levée, s’approcha d'une porte qui s’ouvrait dans la paroi de la caverne et se

mit à crier : « Rîhân, rihàn ! (myrte, myrte !) Mqîdech prit peur. « Pourvu, pensa-t-il, qu’il n'y ait pas là un Ghoul caché qu’elle appelle pour qu'il me mange ! » Là-dessus, elle lui dit : « Dors, si tu en as envie. » — ■ « Sans doute, ma mère » , lui dit-il. Et il fit semblant de poser la tête à terre et bientôt après de ronfler. Mais quand il entendit les serpents siffler et le reste [du concert], Mqîdech se dit : « Par Allah ! il faut que j’aille voir dans cette crypte qui est celui qu’elle appelait Rihàn ! » 11 se lève et voit l’entrée encombrée de sacs d’orge. 11 entend le hennissement d’un jeune cheval. Il avance et trouve un poulain que la Ghoule élevait pour le manger. Mqîdech en eut un crève-cœur. Il proféra en lui-même ce serment : « Par Allah, ce poulain ne figurera pas dans sa part, quand je saurais devoir y user ma vie ! » Puis il regagna sa place et s'endormit.

Le lendemain matin, la Ghoule se leva et Mqîdech fit semblant d'être enseveli dans le sommeil quoiqu’il observât tout. Elle vint à lui :

« Mqîdech, lève-toi! » Mais il simula l'inconscience jusqu’à ce qu’elle le remuât du bout du pied. Quand il se fût levé : « Prends, lui dit-elle, de forge et va la donner à mon poulain. » Mqîdech le servit et il s’attardait à lui caresser le dos avec la main en lui disant : « Je veux, cette nuit, je veux' venir t’enlever pour te sauver

des mains de cette Ghoule. Cela te vaudra mieux que d'être mangé, car elle ne t’élève que dans ce but. » Or les animaux du temps jadis comprenaient le langage. Le poulain se mit à hennir interminablement. La Ghoule appela Mqîdech et lui dit : « Lui aurais-tu parlé ?» — « Ma mère, lui dit-il, quand je lui parlerais, comprendrait-il mes paroles? » — « Fais attention, reprit-elle, ou bien ta chair passera en une bouchée, ton sang en une gorgée et tes os craqueront sous ma dent, comme le tonnerre au firmament ! Tiens ! va-t-en, lui dit-elle soudain ». Mais il sauta sur sa mamelle et la téta car il avait vu ses yeux s’empourprer et tout son corps prêt à changer de forme. Et le cœur de la Ghoule fut attendri.

Il s’assit et s’appliqua à la divertir, lui racontant des histoires qui la faisaient éclater de rire. Elle se leva et lui donna de l’orge : « Prends et mange », lui dit-elle. — « Ma mère, et le poulain ? lui dit-il. — • « Par Dieu! jamais plus tu n’entreras auprès de lui ni ne lui apporteras quoi que ce soit. Tu n’as plus qu’une nuit à passer chez moi; la nuit d’après, va-t-en où tu voudras, mais loin d’ici. » Il se remit à l’entretenir et à la faire rire, voulant l’amener à parler de ce poulain.

Enfin il la questionna. « Ce poulain? dit-elle, je l’ai amené ici avec sa mère, il y a déjà

quelque temps. Quant à la jument, j’ai invité le jour où je l’ai mangée mon père et ma mère. » — « Ton père et ta mère sont encore en vie? » demanda Mqîdech. « Sans doute, et quand celui-ci sera un peu plus grand je les ferai venir. » — « Mais quel âge ont-ils ? » — « Mon père deux cents ans et ma mère cent soixante. Elle continue à lui donner des enfants. Et même j’élève ce poulain pour ses prochaines couches. Je veux pour sa délivrance l'inviter et égorger le poulain en son honneur. » Mqîdech affecta de l’intérêt pour ses parents et dit non sans ironie : « Je voudrais bien savoir à quelle époque revenir pour voir ton père et ta mère et leur demander leur bénédiction. » — « Non, non, mon enfant, dit la Ghoule, ne te donne pas la peine de venir. » Alors, elle se mit à appeler « Rîhân, Rîhân! » et le poulain de lui répondre par des hennissements. « Dieu me pardonne, dit en luimême Mqîdech, elle l’appelle comme son enfant et l’autre lui répond comme à sa mère. Par Allah! je ne le lui laisserai pas. 11 faut nous sauver ensemble et partir cette nuit. » La Ghoule cependant entra dans sa crypte pour se livrer au sommeil. Mqîdech fit semblant de ronfler. 11 passa la nuit à réfléchir sur la route qu’il devait prendre pour s’évader avec le poulain. Dans la seconde partie de la

nuit, il commença à entendre les grenouilles coasser dans le ventre de la Ghoule en même temps que les autres animaux y poussaient leurs cris. Il se leva et se dirigea vers le poulain qu’il détacha. Celui-ci se mit à hennir. La crainte envahit Mqîdech. Il se hâta de lui caresser le dos et de lui parler à l’oreille. « Viens, je t’amène, lui disait-il. Cela vaut mieux que de te laisser manger par cette ogresse maudite. Je t’amène, je t’achèterai une selle en or et je t’élèverai comme mon enfant. » Puis il se mit à fouiller la caverne pour voir s’il ne trouverait rien qu’il pût dérober à la Ghoule. Il avisa un couteau dont le fil était si tranchant qu’il coupait une pierre en deux. Il aperçut aussi un sac plein de louis (louiz). Il en prit quelques poignées. Enfin il fit sortir le poulain en le tenant par les guides et en disant [intérieurement] : « O Protecteur ! ô mon Dieu ! protège-moi! » Et ce ne fut que lorsqu’il se trouva plus loin qu'il ne le fallait de l’antre de la Ghoule qu’il enfourcha enfin sa monture et la mit au galop.

A l’heure où le soleil se leva, tandis qu’il courait toujours, il vit le poulain de temps en temps dresser les oreilles et s’arrêter. Mqîdech l’excitait : « Marche ! lui disait-il, je te mettrai une selle d’or. Je ne te traiterai pas comme celle qui ne t’élevait que pour te manger. »

T. II

Le poulain alors reprenait sa course, tout en dressant les oreilles de temps en temps.

La Ghoule, en effet, s'était levée et ne trouvant ni Mqîdech ni le poulain, s'était élancée sur leurs traces. Quand le poulain s'arrêtait et dressait les oreilles, c'était que la Ghoule tout en courant, l'appelait : « Rihân, Rihân! » Le poulain entendait ses appels et s’arrêtait.

Mqîdech avait beau presser le pas, la Ghoule gagnait du terrain et était sur le point de l'atteindre. A ce moment un ange descendit du ciel sur Mqîdech et lui donna une poignée de terre. « Quand tu arriveras, lui dit-il, près d'une rivière qui est sur ta route et qui est gonflée, jettes-y de cette terre. [Elle deviendra guéable]. Quand tu auras passé, tu en jetteras une seconde fois et la rivière redeviendra grosse comme auparavant. » Et l'ange disparut.

[.a Ghoule se rapprochait et le rejoignait au moment où il arriva sur les berges du fleuve. Mqîdech y jeta de la terre. La rivière s’assécha. Ils passèrent. Mqîdech en jeta encore. Les eaux reprirent leur cours. La Ghoule, qui arrivait à ce moment, donna tête baissée dans le courant. Elle fut entraînée. Elle avait alors sa forme de Ghoule et aurait fait trembler des lions.

Ils continuèrent leur route et arrivèrent bientôt à un verger sans trace d’habitation. Mqîdech descendit de son poulain qu'il laissa

paître en liberté. Lui-même se mit à la recherche de quelque nourriture, car il était exténué de faim et incapable d'avancer. Le Maître des mondes lui envoya un second ange qui déposa devant lui un grand plat de couscouss et un pot de miel en lui disant : « Voilà ce que t'envoie Allah Très-Haut en récompense du mal que tu t’es donné pour cette bête. Dieu l’a sauvée et il avait mis son salut dans tes mains. » Et l’ange disparut. Mqîdech appela : « Rîhân! Rihân! » Celui-ci accourut. Il lui fit partager son repas. Et Mqîdech et le poulain eurent beau manger, le plat jamais ne s'épuisait. Cette nuit-là, Mqîdech et son poulain dormirent jusqu’au matin.

Alors il monta sur sa bête et gagna de l’avant. Il marcha jusqu’à ce qu’il rencontra un homme sur la route : « Eh! Seigneur, lui dit-il, où vastu ? » — • « Je marche sur la propriété de Dieu vers l’endroit où j’arriverai. » — « Prendsgarde, lui dit l’autre. Tu vas entrer sur les terres d’un roi qui ne souffre pas que personne passe chez lui à cheval. » Mqîdech le remercia.

« Que Dieu fasse miséricorde à tes père et mère. »

Comme il approchait, il rencontra sur sa route une source. « Je vais descendre, se ditil, et faire boire mon Rîhân et boire aussi. » Mais il trouva la source à sec. Un habitant du

pays vint à passer et lui dit : « Étranger, la source a tari parce qu’elle attend qu’on lui immole sa jeune fille et qu’on lui apporte son plat de couscouss ; sans quoi, l’eau ne viendra pas. » Mqîdech étonné l’interrogea. « C’est la coutume, expliqua l’indigène, que chaque année on vienne égorger près de cette source une jeune fille et qu’on y dépose un grand plat de couscouss. Un dragon ( i) (lef'a) vient dévorer l’une et l’autre et l'eau coule. Cette eau est enchantée (m'aggeur), (c’est-à-dire qu’elle est sous l’influence d’un charme qui ne peut être levé que par un sacrifice.) Chaque fille est immolée à son tour. Mais cette année est venu le tour de la fille du roi. » Mqîdech dit alors : « Hé bien! moi, je ne bougerai pas d'ici avant d’avoir vu la singularité qu'offre ce pays : de l’eau retenue par un charme alors quelle peut suffire aux besoins de tout un peuple. » Sur ces entrefaites, il aperçoit une jeune fille... Que soit béni Dieu qui la créa et la modela! Un homme la conduisait et un plat de couscouss l’accompagnait. Mqîdech se ressouvint du poignard (sekkin) qu’il avait dérobé à la Ghoule. II le tint prêt sous son

(i) A Blida lef'a est le serpent venimeux, surtout la vipère cornue du de'sert ; tso'bàn est la grosse couleuvre; linecli, tout serpent venimeux ou non.

vêtement. Soudain il voit un dragon La

grandeur est à la disposition d’Allah 1 II s’avançait vers la jeune fille tendant vers elle ses sept tètes. Avant qu’elles fussent près d'elle, Mqîdech en avait frappé une. Le dragon parla : « Ce n’est pas ma tête! » dit-il. — « Et moi ce n’est pas mon coup! » répondit Mqîdech. Et il trancha une seconde tête. Et le monstre de répéter son cri et Mqîdech de riposter de même, jusqu’à ce qu’il eût porté son septième coup dont le dragon mourut. L’eau afflua aussitôt, et si abondante qu’elle inonda la campagne. Et ses flots se veinaient de sang. La fille du roi était dans le ravissement. L’homme qui portait le plat le déposa et s’en fut en courant trouver le roi. La jeune fille saisit les vêtements de Mqîdech et ne les lâcha plus. Le roi arrive avec les gens du pays qui accouraient. Ils voient le monstre gardien de la source (el 'aguira) (i) étendu sans vie et la jeune fille qui de-

(i) La 'aguira est l’être invisible qui garde un trésor. Quand un indigène avait enterré une jarre contenant de l’argent, il avait soin d’immoler dans cet endroit une bête noire, bouc ou bœuf. Son trésor était alors sous la garde de la 'aguira. Pour le reprendre, lui-même était obligé d’immoler un animal de la même espèce et de la même couleur que celui qu’il avait sacrifié la première fois. Si un devin, un hakim, parvenait par la

vait périr retenant de ses mains un jeune étranger. Tout le monde s’étonnait. Mais les habitants du pays se réjouissaient surtout de n’avoir plus à sacrifier leurs filles pour faire couler l’eau. Pour finir, le roi donna cette jeune fille en mariage à Mqîdech et ce fut l’occasion de sept jours de réjouissances publiques. Ainsi Mqîdech, après avoir connu les jours d'humiliation, vécut des jours de gloire.

[Conté par Khira, femme de Mohammed Ben El Hadj ben A7 fi sa. blidéenne).

sorcellerie à trouver cet endroit, il lui restait à déterminer encore la bête que l’on devait immoler à la 'aguira pour qu’elle laissât prendre le dépôt confié à ses soins. Cependant une victime humaine pouvait dans tous les cas remplacer la bête à sacrifier. Il fallait seulement que ce fut un eufant portant certains signes heureux (zahri), tels qu’une tache dans l’œil ou bien une ligne profonde partageant la main. Ces superstitions sont encore vivaces. Les endroits réputés comme gardant des trésors enchantés sont surtout ceux que recouvre un gros bloc Je pierre, un rocher sans racine dans le sol ou bien les mares aux eaux jaunâtres sur un fond de glaise ou de terre rouge.

MQIDECH ET LA GHOUEE.

Mqîdech était, dit l'histoire, un garçonnet s maigre qu’il n'avait que les os et point de chair dessus. Telle était sa subtilité qu’il passait par le trou d’une aiguille et disait : « Que c’est large, miséricorde de Dieu ! » Il avait deux frères que leur embonpoint forçait à marcher (à pas comptés), tandis que Mqîdech devançait la balle qui sort du canon du fusil. Un jour qu’ils cheminaient tous les trois, il se trouvèrent nez à nez avec un Ghoul et son épouse. Ceux-ci curent vite capturé ses deux frères, trop gras; et ils les avalèrent. Quant à Mqîdech, il prit la fuite, et ils eurent beau courir après lui, ils ne pouvaient lui mettre la main dessus. A la fin, la poursuite se prolongeant, la vieille Ghoule parvint à l’attraper, après plusieurs jours de course. (Ils avaient laissé le Ghoul derrière eux). (Se voyant pris), Mqîdech se jeta sur la

mamelle de la Ghoule et en suça le lait, puis, il lui passa les bras autour du cou. Or c’est une coutume établie chez les Ghouls que l’adamite qui a tété le sein d'une Ghoule ne peut être dévoré par eux, même s’ils meurent de faim. iC’est pourquoi, en l’accolant), Mqîdech lui dit : « Remarque-le bien, maintenant tu es ma mère. » (Alors), elle l’emmena (avec elle).

11 la suivit (chez elle) dans un verger rempli d'arbres fruitiers, figuiers, pêchers, abricotiers. Elle y nourrissait un âne et y élevait une fille, (Pour faire) retour au Ghoul, (son mari), après avoir mangé les frères de Mqîdech, il était mort en courant derrière lui, dans la chasse qu’ils lui avaient donnée. De temps à autre, la vieille l’amenait avec elle pour faire la cueillette des fruits qui devaient servir à leur repas. Mqîdech montait sur l’arbre. Il gardait les fruits mûrs qu’il mangeait à belles dents et il ne lui lançait que les fruits verts. 11 lui arriva de lapider la vieille avec des figues que la maturité n’avait pas encore amollies.# C’en est fait ! bougonnait-elle, je monte jusqu’à toi et je te mange. » Mais il sautait de l’arbre et détalait en courant. Elle se fatiguait à le poursuivre sans pouvoir l’atteindre, jusqu’au soir où, se jetant brusquement sur elle, il l’accolait et lui baisait la mamelle. (Certes, il aurait pu fuir, mais) il nourrisait le projet de tuer la fille de la Ghoule pour

venger la mort de ses deux frères et de la tuer elle-même.

Certain jour, il s’emparait de l'âne, et se livrait avec lui à des galopades à travers la campagne. Quand la Ghoule allait les atteindre, Mqîdech glissait du dos del’âne et lui échappait. Une fois, il vint à passer un vieillard, tandis que Mqîdech s’ébattait sur l’âne et qu’elle courait derrière lui. Elle lui cria : « Hé, vieillard! attrape-le moi ! » Celui-ci allait l’appréhender, quand il s’envola de dessus la bête comme un démon et partit à toutes jambes. Quand le vieillard fut près d’elle : « Qüe de tracas avec ce Mqîdech! lui dit-elle: » — « Essaye des intestins et de la cervelle d’un homme, lui conseilla le vieillard. Tu en frotteras le dos de l’âne. Quand il voudra l’enfourcher, il y restera pris comme dans de la glu; et tu pourras l’attraper. » La Ghoule regarda le vieillard. « Heu ! lui dit-elle, je crois bien, vieillard, que nul ne me conviendra mieux que toi. » — « Eh quoi, supplia celuici, un homme chargé d’enfants, un vieux ! Pourrais-tu bien me faire du mal? » Mais, d’un coup de hâche, elle l’abattit. Elle lui enleva surle-champ les boyaux et la cervelle qu’elle étendit sur l’échine de l’âne. Quand Mqîdech courut à son âne pour grimper dessus, il ne vit point ce qu’il avait sur le dos et il s’y englua. La vieille s’approcha de lui avec les airs et sous la

forme horrible des Ghouls. Elle le prit et le jeta dans une salle (qui lui servit désormais de prison et) qu’elle ferma à clef.

A partir de ce jour, elle lui fit passer sa nourriture par une baie étroite. Il y avait dans cette pièce deux cuillères en bois, l'une mince, de celles dont on se sert pour manger, (une meghgherfa); l’autre, une cuillère à pot, (maghref ou gherrâf). de forte dimension. Un jour, la Ghoulc ouvrit la porte du cachot et y entra avec l’intention de manger Mqîdech . « Ma mère, lui dit-il, comment me mangerais-tu, alors que je ne suis qu'un squelette. Engraisse-moi, puis tu me mangeras, si tu le veux : je n’y fais point opposition. » El il lui montrait sa main qui était décharnée et tout os. Elle referma la porte et le laissa. Quelques jours se passèrent. La Ghoule se montra au soupirail : « Mqîdech, es-tu gras, ou s’il me faut encore attendre ? » Il lui tendit la poignée de la cuillère à bouche. La Ghoule la palpa et la trouva sèche. Elle lui laissa quelque répit). (Il l’employa à guetter par sa fenêtre la fille de la Ghoule qui habitait la même maison). Quelques jours après, elle revint et lui dit : « Mqidech ! » — « Quoi, ma mère ? » — <i Es-tu gras, ou s’il me faut encore attendre ? » Il lui tendit la cuillère du côté de la poignée. « Ah çà ! dit-elle, quand donc engraisseras-tu ?» Et à partir de ce jour, elle ne le

nourrit plus que de viande de mouton. A quelques jours de là, elle revint: « Mqîdech ! » dit-elle. — « Bientôt, ma mère, bientôt! » Enfin, un jour, Mqîdech oublia sa cuillère dans l’écuelle où on lui apportait à manger. Quand la Ghoule vint, il en fut réduit à lui tendre la poignée de la cuillère à pot qui était assez grosse. « Mqîdech, lui dit-elle, demain sera ton (dernier! jour. » — « C’est bien! répondit-il. Mais, ma mère, il te faut inviter les gens de ta famille à venir partager ton festin. » Elle le laissa enfermé dans cette pièce et s’en alla inviter sa famille.

Mqîdech alors parla à la jeune fille et lui dit : « Je voudrais bien te dire un mot. Mais il ne faudrait pas bavarder. » — « Par Dieu ! jura-t-elle, je ne parlerai pas. » — « Pourquoi, continua-t-il, ne te maries-tu pas avec moi ? » — « Voilà longtemps, lui dit la jeune fille, que j’hésite à te dire ce mot. Je craignais que tu ne voulusses pas. Mais je vais, dès que reviendra ma mère, la mettre au courant. » — « Ouvremoi cette porte », lui demanda Mqîdech. Elle la lui ouvrit. Mqidech sortit et chercha la hache de la Ghoule qu’il transporta dans l’intérieur de son cachot. (Cela fait), « n'oublie pas, lui répéta-t-il, de t’ouvrir sur notre projet à ta mère. » En effet, elle sortit au-devant de la Ghoule et lui affirma que Mqîdech n’était pas encore

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