DO
qu'à se défaire du beau-fils par la mort. Un soir que l'Ouïe-fine et l’Embrumé revenaient de jouer et rentraient chez eux pour manger un peu de pain, l'Ouïe-fine dit à son frère : « Garde-toi d’aller prendre toi-même du pain dans le couffin où on le met, car mon père s’y est caché, enroulé sur lui-même. Tu n’aurais qu’à t’en approcher, il soufflerait sur toi et tu mourrais de son haleine empoisonnée. » Quand ils furent au qçar, l’Embrumé dit à sa mère : « Donnemoi un morceau de pain. » — « Le pain est dans le couffin, lui répondit-elle, va te servir toi-mème. » L’Ouïe-fine intervint : « Pourquoi se servirait-il lui-même? C’est toujours toi qui le sers. D'ailleurs je vous ai entendus vous concerter, toi et mon père. Vous voulez me tuer mon frère, eh bien! cela ne vous est pas possible. » La mère se vit obligée d’aller leur couper leur pain. Le lendemain de ce jour, le serpentgénie dit à sa femme : « Je vais me glisser dans la cruche à l’eau et je m’y tapirai, replié en anneaux sur moi-même. Ainsi, quand l’Embrumé viendra boire, je lui soufflerai dessus et il mourra. » Mais quand vint l'heure d’aller déjeuner, l’Ouïe-fine avertit son frère. « Gardetoi, lui dit-il, de boire à n’importe quelle cruche. 11 te faut boire à la cruche où tu me verras boire moi-même. » Et c'est ce qui fut fait. L’Embrumé s’étant désaltéré à la même cruche que
10uïe-fine fut sauvé. Une autre fois leurs père et mère s’entendirent encore contre l’Embrumé. Le serpent devait se cacher dans le linge sale. Quand l'enfant viendrait le prendre pour aller le laver à la rivière, le serpent soufflerait sur lui et il mourrait. En effet, le serpent se faufila dans le linge et l’on appela l’Embrumé. Mais, au moment où il allait soulever le paquet, l’Ouïe-fine lui dit : « Je vais le porter avec toi ; il ne faut pas que tu le portes tout seul. » Ils n’oublièrent pas de se munir de gourdins pour battre le linge dans l’eau et lui bien faire rendre sa crasse. L’Ouïe-fine savait que son père était caché dedans et l’Embrumé ne s’en doutait point. Quand ils eurent apporté leur charge à la rivière, ils la déposèrent sur le bord ; puis, l’un d’un côté, l’autre de l’autre, ils battirent le linge si consciencieusement que celui qui s’y cachait en mourut. L’Ouïe-fine s’en aperçut. Il délia le paquet, recueillit le poison qui sortait de la bouche du serpent et le mit en réserve dans un pot. Ils finirent de laver leur linge, le firent sécher, le plièrent et le rapportèrent au logis. Leur mère leur demanda : « Où est votre père ? » L’Ouïe-fine lui répondit : « Est-ce du linge que tu nous a donné à laver ou bien notre père ? »
Il avait caché le vase où il avait mis le poison du serpent et n’y avait plus pensé. Un jour, leur
mère leur prépara du couscouss pour leur souper. Quand l'heure du souper approcha, elle versa ce poison dans la gamelle de couscouss, du côté où l’Embrumé devait puiser (car le savoir vivre et la coutume exigent que chacun ne porte la main que dans la partie de la gamelle qu'il a devant lui). (Ils étaient déjà accroupis autour du plat) quand l'Ouïe-fine dit à sa mère : .1 Donne-moi à boire ! » — « Lève-toi, lui répondit-elle, et va boire. » — « Je ne me lèverai point ! » déclara-t-il. — « L’Embrumé, dit la mère, va lui chercher à boire. » — « Point du tout, dit l'Ouïe-fine. Tu vas te lever ou je fais voler ce pot en mille morceaux ! » La mère se leva. Pendant qu'elle n’était pas là, l’Ouïe-fine fit tourner la gamelle sur elle-même de manière que le côté qui faisait face à l’Embrumé vint se placer devant leur mère. Dès la première poignée qu'elle porta à la bouche, elle fit entendre un râle et mourut. Ils se levèrent aussitôt, lui creusèrent une fosse et l’enterrèrent.
Ils restèrent encore quelque temps dans ce qçar. Puis l'Ouïe-fine dit à son frère : « Nous sommes obligés d'aller chercher du travail à la ville. Il faut tâcher de gagner notre vie. » Ils se rendirent en effet dans une grande ville, par exemple, comme Alger. Ils cherchèrent un chantier où s'embaucher, mais en vain : ils ne trouvèrent pas d’ouvrage. Alors ils revinrent à leur
qçar, où ils s’attardèrent quelques jours. Enfin, ils reprirent le chemin de la ville. Ils finirent par trouver du travail, mais l'un dans un pays et l’autre dans un autre. Quand vint le moment de ta séparation, FOuïe-fine fit ses recommandations à son frère FEmbrumé. « Pars en paix ! lui dit-il. Quand tu auras quelque ennui, appellemoi trois fois, je serai vite auprès de toi. N’aie pas peur ! » Leur travail à tous deux était de faire paître les bêtes. L’Ouïe-fine (se trouva dans sa place comme un coq en pâte, parce qu’il) sut s’imposer par ses grands airs. 11 mangeait avec les propriétaires de son troupeau et couchait sur des tapis velus en laine. L’Embrumé, au contraire, (était traité durement). On lui servait ses repas en commun avec une chienne. Il couchait sur une litière de paille. Il en eut bientôt assez. Un jour, il mena paitre son troupeau dans un lieu éloigné de la demeure de son maître, et il se mit à crier : « Mon frère l’Ouïe-fine ! viens voir dans quel état misérable vit ton frère ! » Il répéta trois fois cet appel. En un clin d’œil, l’Ouïe-fine fut auprès de lui. En s’abordant, ils échangèrent leurs saluts et se mirent à pleurer l’un sur l’autre. Puis FEmbrumé fit à l’Ouïe-fine ses doléances sur la triste vie qu’on lui faisait mener chez ses maîtres. « Mon frère, lui dit l’Ouïe-fine, nous allons changer de place. Tu garderas mon troupeau et je garderai le tien. »
(Les deux frères se ressemblaient). Les anges qui en avaient façonné un étaient les mêmes qui avaient façonné l'autre (i). La permutation se fit sur-le-champ. L'Ouïe-fine s'occupa d’abord de la chienne qui devait partager ses repas. La première fois qu'il sortit avec son troupeau, il eut soin de s’éloigner de la maison. La chienne l’avait suivi. Il la roua de coups. Aussi, quand on leur apporta leur souper, on la vit se refuser à manger en sa compagnie. 11 fit semblant, en présence de ses maîtres, de l’appeler : mais elle s’obstina à ne pas s’approcher de lui. (Ce point acquis), il s'attacha à les gagner par la douceur de ses propos) : il usa avec eux de la langue mielleuse. Ils le prirent en affection. Ils lui firent goûter des plats de leur table. Enfin, petit à petit, il en arriva à manger avec eux.
Un jour, ils lui donnèrent une jeune génisse noire. 11 n’eut rien de plus pressé que de la lâcher la nuit dans un champ de blé pour qu'elle s’engraissât. Le maître du champ étant sorti une nuit, surprit cette vache noire en train de paître dans son blé. 11 la frappa si bien qu’il la tua, puis il regagna son lit. Au matin, l’Oui’e-
(i) D’après la croyance populaire, Allah crée l’enfant et lui assigne ses qualite's et défauts, le modèle en quelque sorte, et les anges achèvent de le façonner dans le sein maternel, surtout pendant la nuit.
fine, trouvant sa vache morte, se hâta de l'égorger canoniquement (i ) 11 l’écorcha ensuite. lien porta la peau à un marché où il comptait la vendre. Des maquignons l’apostrophèrent.
« Veux-tu bien éloigner cela! Tu viens nous apporter une peau en putréfaction ! » 11 ne dit pas un mot mais à partir de ce moment, ne les quittant pas des yeux, il guetta le moment où ils se retireraient dans un coin, loin de la foule, pour faire le compte de leurs bénéfices. C’est ce qu’il firent enfin. Ils déposèrent au milieu de leur groupe un gros tas de pièces de monnaie. L'Ouïe-fine, sans que personne s’en aperçût, lança dans letas une pièce d'argent trouée. Puis, comme ils se levaient, il leur dit : « Donnez-moi la part qui me revient !» — « Et d’où te viendrait cette part, lui dirent-ils, espèce de berger ? » (2) Mais il s’attacha à leurs pas et ne voulut plus les lâcher. A la fin, tous se présentèrent devant le roi. « Seigneur, lui dit l’Ouïe-fine, ces genslà ont de l'argent à moi. Mais, comme ils me méprisent, me sachant pauvre, il m’ont déclaré que je n’aurai pas un sou. » — « D'ailleurs, Seigneur, ajouta-t-il, je puis prouver qu’il y a
(1) Pour faire croire qu'on pouvait en manger la chair et trouver acquéreur.
(2) Sur la condition du berger arabe, voir mes Coutumes, Institutions, Croyances, p. îafi.
de l’argent à moi dans le leur. » — « Et quelle preuve en peux-tu donner ? » dit le roi. — « J'avais une pièce trouée », répondit-il. Le roi se tourna vers les maquignons : « Ce serait en effet une preuve, dit-il. Mais l’avez-vous réellement ou non? » — « Seigneur, lui affirmèrentils, si l’on trouve une pièce trouée dans notre argent, qu’il l’emporte tout. » — « Déposez cette somme entre mes mains, je vais la passer en revue et l’examiner. » Il se rendit compte que la pièce trouée existait bien réellement. En conséquence, il associa l’Ouïe-fine au partage qu’il tint à faire lui-même entre tous les intéressés. Quand ils se retirèrent, l’Ouïe-fine leur glissa un mot : « C’est pour me payer, leur dit-il, de la peau en putréfaction ! »
Après cela, l’Ouïe-fine de retour au pays où il gardait son troupeau (ne se gêna plus) et traita cavalièrement ses maîtres. Ils en arrivèrent âne pas le considérer comme le pâtre de leur troupeau. 11 se conduisait lui-même comme s’il en avait été le propriétaire. (Excédés enfin), ils s'entendirent pour se débarrasser de lui. Ils devaient aller passer une nuit sur les berges d’un torrent. On aurait soin de le faire coucher près du précipice. Au milieu de la nuit on le pousserait. Et le courant l’emporterait. (Malheureusement) l’Ouie-fine avait entendu leur conversation. Il feignit de ne nourrir aucun soupçon. Le lende-
main, ils lui dirent : » Il faudra porter notre manger et notre literie. Nous allons coucher sur les bords de la rivière, la chaleur est excessive ici ». — « Parfaitement ! » dit l’Ouïe-fine. Sur-le-champ, il transporta le tout et l’on soupa. Le souper fini, ils dirent à l'Ouïe-fine : « Tu coucheras dans cet endroit-ci. » — « C'est entendu ! » leur dit-il. Et, en effet, il s’y coucha, mais sans dormir et sur ses gardes, tandis qu’ils se plongeaient tous dans le sommeil. (Quand il les vit ainsi), il se leva. Il alla chercher une fille de ses maîtres et la porta à sa propre place. Lui-même prit celle de la fille. Au petit jour, ils se réveillèrent pour faire leur coup et pousser l’Ouïe-fine dans l’abîme. Mais ils y lancèrent leur fille. Ils se recouchèrent, convaincus que l’Ouïe-fine était dans le gouffre, que les flots l’entraînaient et que c’en était fait de lui. « Enfin, dirent-ils en se levant, nous en voilà débarrassés ! » Mais l’Ouïe-fine éleva la voix. « C’est de votre fille que vous vous êtes débarrassés, leur dit-il. L’Ouïe-fine vit encore! «Tout le monde se leva en larmes, père, mère, oncle paternel. Ils fouillèrent la rivière pour en retirer le corps. On ne trouva rien. Tous pleurèrent jusqu’à ce qu’ils fussent rassasiés de larmes. Enfin, ils se turent.
Un jour, ils décidèrent de faire le voyage d’Orient et d’accomplir le pèlerinage de la Mecque.
T II
Ils devaient en profiter pour amener l'Ouïe-fine avec eux et le jeter à la mer. Le moment venu, ils chargèrent quelqu’un de l’administration de leurs biens pendant leur absence. La veille de leur départ enfin, ils dirent à l'Ouïe-fine :
« Nous t’amenons faire le pèlerinage avec nous » — « Jamais de la vie, leur déclara-t-il. Je ne veux pas y aller. Vous pouvez me tuer et me bâcher en morceaux, je n’irai pas. » Ils se consultèrent pendant la nuit. « Si nous laissons ce gaillard-là ici, se dirent-ils, il trouvera le moyen de nous prendre tout ce que nous avons. Nous allons le ligoter et l’enfermer dans le mezoucd (ou sac aux provisions)». Ils se levèrent alors et se prêtant tous main-forte, ils le lièrent et l’enfermèrent dans le mezoued. Il y passa la nuit à pleurer et à geindre : « O l'Embrumé ! O mon frère ! » et il cria et se lamenta ainsi jusqu'au matin. Les maîtres s’occupèrent à charger leurs effets et leurs provisions et à les transporter au port. (Mais un premier voyage n’ayant pas suffi), ils revinrent à la maison pour achever le transport. L'Ouïe-fine, dans son mezoued, était resté déposé sur le quai. 11 n’attendait plus que le moment où on l’embarquerait et celui où on le jetterait par dessus bord. Il pleurait donc et se débattait. Or il y avait là un vieux berger qui menait un troupeau d'un millier de moutons. Il s’approcha du mezoued. « Qu’as-tu donc,
demanda-t-il, à pleurer et crier ainsi ï » —
« Mes maîtres, lui répondit l'Ouïe-fine, veulent m’amener malgré moi en pèlerinage. Je ne veux pas y aller. » — « Eh ! qui donc, lui répartit le vieillard, peut se plaindre d'une occasion de rendre visite au Prophète ? Qu’Allah prie sur lui et le salue ! N'es-tu donc pas un vrai croyant ? » — - « Je suis un croyant sincère, lui répondit l'Ouïe-fine. » — « Si tu te refuses absolument, continua le vieillard, à t’embarquer aujourd’hui pour le pèlerinage, je vais ouvrir le mezoued, je m'y blottirai à ta place et tu le refermeras sur moi. Tu prendras même ce troupeau et puisse Allah te faire trouver en lui le salut dans ce monde et dans l'autre. » Le vieillard ouvrit le mezoued et en tira l'Ouïe-fine. Il y entra luimême et l’Ouïe-fine en referma sur lui l'ouverture. Et aussitôt, alerte comme un génie, il s’éloigna des bords de la mer. Personne ne l’avait vu. 11 put rejoindre sans encombre le troupeau du vieux berger. Il le mit en marche et, le poussant devant lui, il alla chercher son frère l’Embrumé.
Quand ils eurent échangé leurs salutations et pleuré l’un sur l'autre, ils résolurent d’attendre quelque temps, jusqu’à ce qu’ils furent certains que les propriétaires de la ferme étaient en pleine mer. Alors, poussant leurs troupeaux devant eux, ils gagnèrent la ferme où servait
l'Ouïe-fine. Sur la porte, ils trouvèrent l'individu qui était chargé de surveiller le domaine, pendant le voyage en Orient de ses maîtres. Cet homme, qui devait avoir l’œil sur le bétail et le reste, connaissait l'Ouïe-fine. Il savait qu’il était au service de cette famille. « Comment, lui ditil, te voilà ? Ils t’amenaient pourtant avec eux en pèlerinage. » — « Sans doute, lui réponditil. Mais au moment de prendre la mer, ils ont fait l’acquisition de ce troupeau. Ils m’ont dit alors : Rentre à la ferme et conduis-y ces moutons. Tu y resteras comme gardien. Et veille dessus avec soin jusqu’à notre retour. » — « Alors, lui répondit l'autre, tu n’as pas besoin de moi; je m’en vais. » — « Non pas, lui déclara l’Ouïe-fine, tu vas rester ici pour mener paître ce troupeau. Je te prends à l’année. Je te donnerai un salaire convenable en plus de ta nourriture dont je ferai les frais. » — « Je reste donc », dit l’homme. Et, sur le champ se faisant précéder de son troupeau, il se rendit au pâturage.
Ils restèrent ainsi pendant un certain temps. Un jour, l’Ouïe-fine et son frère l’Embrumé (se reposaient) allongés sur leur natte, quand ils aperçurent trois cavaliers qui venaient vers eux. — « Regarde, mon frère, dit l’Embrumé, ces cavaliers montés sur ces beaux chevaux, vêtus uniquement de tissus d’or, avec des selles d’or
également. Qui sont-ils donc ?» — « Ce sont, lui répondit-il, des Ghouls, tous les trois. Ils ont pris la figure de nègres. L’un s’appelle El'anqouq, le second El beqbouq et le troisième Ezz'aqouq. Il y a trois ans qu'ils n'ont pas mangé de chair humaine et aujourd’hui ils ont l’intention de rôder autour de nous (et de nous tâter). Mais s’ils sont tous les trois des Ghouls, je suis fils de Génie ! » L’Embrumé eut peur et se mit à pleurer. « Eh quoi ! lui dit son frère, je suis en vie et tu pleures ! J’ai tué mon père pour toi. » Les cavaliers arrivèrent près d’eux. L’Ouïe-fine et l’Embrumé, après les saluts d’usage, mirent leurs chevaux à l’attache et leur apportèrent de la paille et de l’orge. De plus, ils servirent un dîner de rois à leurs hôtes. Ceux-ci mangèrent jusqu’à ce qu’ils fussent rassasiés. Ensuite Ezz'aqouq dit à l’Ouïefine. « Quand vous voudrez dormir, vous pourrez dormir tranquilles : nous ferons le guet pour vous. » — « C’est le devoir du maître de maison, lui repartit l'Ouïe-fine, de veiller. Mais vous avez une idée de derrière la tête. Vous songez à nous manger. Je vous connais tous trois et sais ce que vous êtes. Vous êtes des Ghouls. Toi tu es Ezz'aqouq, celui-ci El'anqouq et celui-là El beqbouq. Il y a trois ans que vous n’avez pas mangé de chair humaine. » Ils se levèrent et firent mine de le maltraiter. Mais il
porta un coup à Ezz'aqouq et frappa aussi Elheqbouq. Tous deux tombèrent morts. Il ne resta qu'El'anqouq qui, blessé, ne mourut pas sur-le-champ.
Subitement, la mère des trois Ghouls apparut sur les lieux. Mais l’Ouïe-fine l'avait aperçue. Il eut vite fait de lui téter les mamelles. « Ah ! tu m’as prise en traître, lui dit-elle. Par Allah ! si tu n’avais pas tété la mamelle de Aïssa et de Moussa, je faisais de ta chair une bouchée et de ton sang une gorgée et tes os craquaient sous ma dent comme le tonnerre au firmament. »
Sur ces entrefaites, EPanqouq rendit le dernier soupir. La mère faillit en devenir folle de désespoir. Ah ! si l’Ouïe-fine ne l'avait pas tétée, comme elle l’aurait croqué et par dessus le marché son frère ! Enfin, ils enterrèrent les trois cadavres.
La Ghoule ne partait toujours pas, s'attardant près de l’Ouïe-fine dans l'espoir secret de trouver l'occassion de dévorer l’Embrumé. L’Ouïefine, qui l’avait devinée, cacha son frère dans une retraite où nul ne pouvait le découvrir. Quant à lui, il n’avait rien à craindre d’elle, du moment qu’il avait sucé de son lait. Un jour, comme l’Ouïe-fine s’était laissé entraîner au sommeil, un 'Afrît lui apparut en songe. Un 'Afrît d’entre les Djàn se dressa près de lui et lui dit : « Lève toi et va vers la porte. Tu y trou-
veras l’Epée du meurtre (sif el qtila). Tu la mettras près de toi en te couchant. Voilà qu'il ne te sera plus d'aucune utilité d’avoir tété la mamelle de la Ghoule, car elle médite de te manger, toi et ton frère, et d’aller chercher ses petits enfants pour les établir à demeure dans cette maison. » L'Ouïe-fine se réveilla tout bouleversé par ce rêve. Il sortit et trouva l’épée que lui avait signalée l'Afrît-Génie. A partir de ce moment l’Ouïe-fine passa ses nuits sur le qui-vive. Et, (en effet), la ghoule se leva une nuit pour le manger. Mais il perçut le bruit qu’elle ht et devina son intention. 11 l’attendit, l’Epée du meurtre levée. Quand elle fut près de lui, il l’en frappa au cou et lui fit voler la tête devant elle. Le lendemain, il lui creusa une fosse dans laquelle il l’ensevelit. Et il fut débarrassé d’elle.
Un jour, il vit venir a lui T'Afrît qui lui était apparu en songe. «Au commencement du mois prochain, lui dit-il, quand tu verras se lever la nouvelle lune, il faudra que vous mettiez, toi et ton frère, des vêtements de rois. Vous les aurez à peine sur vous, que deux jeunes Djâniïàt, filles de rois des Génies, viendront vous trouver. Elles pourront commander aux poissons de sortir du fond de la mer et de monter vers elles que les poissons viendront les trouver où elles seront. » Le lendemain, l’Ouïe-fine achetait des
vêtements royaux pour lui et pour son frère. Quand ce fut le premier jour du mois, ils sortirent tous deux pour guetter l’apparition du croissant. Mais ils ne l’aperçurent pas ce jour-là. La nuit suivante, il brilla. A peine eut-il paru, que deux jeunes filles, pleines de charme et de grâce, d’une taille élégante et d'une symétrie parfaite, d'une beauté si éblouissante enfin que bien peu de gens auraient pu les regarder en face, vinrent leur souhaiter la bienvenue. Ils éprouvèrent une grande joie à leur vue et ils les introduisirent dans leurs appartements. Mais les deux Djâniïât, tournant leur bague magique, demandèrent un palais avec ses tapis. En un clin d'œil, le palais se dressa achevé, tendu de ses tapis et pourvu de tout ce qu'il fallait. Le lendemaiu, elles tournèrent encore leur bague, demandant leurs parents, leur amis, leurs familles. Et tous se trouvèrent réunis à l’instant dans le palais. Puis, elles demandèrent un orchestre composé d’artistes de la race des Génies : il fut là sur-le-champ. Bref, ils passèrent en fête sept jours et sept nuits. La veille du huitième jour, les deux mariés entrèrent dans leurs chambres nuptiales. Enfin les invités se retirèrent chacun chez soi. L'Ouïe-fine et l'Embrumé vécurent dès lors dans l'aisance et le confort. La première année, il leur naquit deux filles. L’année suivante, ils eurent deux garçons.
Pour en revenir à nos pèlerins, seul, de toute la famille, le propriétaire de la ferme rentra au pays. Quand il arriva devant ce qui avait été sa ferme, il vit un palais tel que ceux où habitent les rois. Ce spectacle lui bouleversa les idées. Pour comble de malheur, il aperçut l'Ouïefine. 11 voulut s’avancer vers lui, le saluer (lui parler). C’était bien l’Ouïe-fine qu’il croyait avoir jeté à la mer et qu’il retrouvait là. 11 fallait qu’il en eut jeté un autre ! Il en restait interdit. (Bref, il n'osa point réclamer comme sa propriété la résidence royale qu’il retrouvait à la place de sa ferme et entre les mains d’un homme qu'il avait voulu tuer) et les deux frères restèrent à manger et à boire jusqu’à leur mort.
( Conté par Mustapha ben Sidi Hallou, blidéen).
T. II