EMPLOYÉS DANS CES CONTES
J’ai essayé de n’employer les mots indigènes que pour autant qu’il n’a pas été possible de faire autrement. On comprendra que dans certains cas il a été nécessaire de les introduire pour désigner des objets qui n’ont pas de noms en français. Partout où j’ai dû me servir d’un de ces mots, je l’ai expliqué dans une note au bas de la page.
Mais pour éviter de trop nombreuses répétitions, j’indique ici le sens de ceux qui reviennent le plus fréquemment.
Lapa : petite cour demi-circulaire qui se
trouve devant chaque hutte indigène; elle est entourée d’une légère paroi de roseaux. C’est là que l’on fait le feu et que l’on se réunit pour manger.
Khotla : place circulaire au centre du village, entourée d’une cloison de roseaux ou de branchages. C’est là que siège le chef, entouré de ses conseillers et des hommes de son village; c’est là aussi qu’on reçoit les étrangers et qu’on traite les affaires du village ou de la tribu.
Yoala et léting : les deux espèces de bière de sorgho fermenté que boivent les Bassoutos. La première est très forte et enivrante; la seconde l’est beaucoup moins.
Tséha : ceinture ou caleçon de peau que portent les hommes ; c’est leur vêtement indispensable, sans lequel, au contraire des Cafres, ils ne se montrent jamais.
Thari : couverture de peau dans laquelle les femmes enveloppent leurs petits enfants pour les porter sur leur dos.
Enfin le mot kraal, emprunté au patois hollandais du sud de l’Afrique, désigne l’enclos circulaire de grosses pierres brutes dans lequel on parque le bétail pendant la nuit.
LE PETIT LIÈVRE
Un jour une femme dit à son mari : « J’ai une grande envie de manger du foie de
i. C’est un des contes que les Bassoutos racontent de préférence; on en trouve de nombreuses variantes. M. Casalis (Les Bassoutos, p. 36o-rl7o) en a donné une version assez complète, qui diffère par certains côtés de celle que je donne ici. Dans la version qu’il suit c’est l’éléphant qui est le roi des animaux, tandis qu’ici c’est le lion, comme dans l’épopée animale des peuples du moyen âge. La légende du petit lièvre semble être le patrimoine commun des peuples Bantou de l’Afrique australe; M. Theal ( Kaffir Folklore , p. 168-174) en donne une version cafre, et beaucoup de traits identiques se retrouvent aussi dans l’histoire d’Uhlakanyana (Cal-
nyamatsané1 ; si tu m’aimes, tu vas te mettre à la recherche des nyamatsanés , tu en tueras un et m’en apporteras le foie; c’est à cela que je reconnaîtrai que tu m’aimes véritablement. » Son mari lui répondit : « Cuis du pain, prends-en la croûte et remplis-en un petit sac. » La femme se mit à cuire j du pain, elle en prit les croûtes et en rem- « plit un sac; quand tout fut prêt elle dit à j
laway, p. 3-40, et Theal, p. 84-110). Le conte 1 zoulou de Ugungqu-Kubantisana (Callaway, ! p. 164-178) reproduit presque trait pour trait j toute la première partie de ce conte; les nyamatsanés y prennent le nom d'i fin go go. La première partie du conte de Sémoumou et Sémoumounyané {Revue des Traditions populaires, 1888, p. 654-662) a également beaucoup en commun avec l’histoire des nyamatsanés , qui portent là le nom de nanaboulélés. Il est remarquable que dans le folklore des peuples Bantou . du sud de l’Afrique c’est le lièvre qui joue le rôle que le renard joue dans le folklore européen ; chez les Hottentots et les Bushmen c’est, au contraire, le chacal, cousin-germain de notre renard d’Europe.
1. Les nyamatsanés sont, comme les nanaboulélés, des animaux purement imaginaires.
LE PETIT LIEVRE
son mari : « Aujourd’hui le sac est rempli. » Alors son mari lui dit : « Bien ! je pars maintenant et vais te tuer un nyamatsané. »
Il marcha longtemps, bien longtemps, se nourrissant des croûtes de pain qui étaient dans son sac; enfin, bien loin, il arriva dans le pays des nyamatsanés , auprès d’un grand marais où ils vivaient en grand nombre. Mais quand il y arriva, les nyamatsanés n’y étaient pas : ils avaient été fourrager au loin, ne laissant au logis que leur vieille grand’mère toute décrépite. Notre homme se hâte de la tuer, l’écorche, prend son foie , et vite se cache dans sa dépouille aussi bien qu’il peut. A peine est-il caché qu’arrivent les nyamatsanés, anxieux de revoir leur vieille grand’mère ; ils se précipitent dans leur hutte et s’écrient : « Nous sentons la chair fraîche! il y a un homme par ici. » La vieille nyamatsané leur répondit (c’était l’homme caché dans sa dépouille qui parlait, en contrefaisant sa voix) : « Non, mes enfants, il n’y a pas d’homme par ici. » Mais ils n’en continuaient pas moins à fureter partout en disant : « Il y a un homme par ici; nous sentons la chair fraîche. » Enfin, ils ces-
sèrent leurs recherches et s’endormirent.
Le lendemain, à leur réveil, au moment de partir, comme ils étaient encore loin d’être tranquillisés, ils dirent : « Grand’mère, viens paître avec nous aujourd’hui. » Ils sortirent avec leur vieille grand’mère et se mirent à avaler des cailloux. Notre homme se baissa lui aussi et ramassa des cailloux, qu’il faisait semblant d’avaler, tandis qu’en réalité il mangeait les croûtes de* pain qu’il avait dans son sac. Les nyamatsanés crurent alors qu’en effet c’était bien là leur grand’mère. Ils retournèrent ensemble au logis et s’endormirent. Le lendemain, ils dirent : « Allons ensemble nous exercer à sauter par dessus un large fossé. » Ils le franchirent d’un seul bond; puis ils dirent : « Grand’mère, saute toi aussi. » La vieille grand’mère prit son élan et franchit le fossé. Cette fois les nyamatsanés furent si complètement rassurés, que le lendemain ils partirent pour aller fourrager au loin, laissant notre homme seul au logis.
Dès qu’ils se furent éloignés, notre homme se hâta de prendre le foie du nyamatsané dans la cachette où il l’avait déposé, se
LE PETIT LIÈVRE
dépouilla de la peau qu’il avait revêtue et se mit à fuir à toute vitesse, après avoir ramassé une petite pierre brillante et polie qu’il déposa dans son sac à côté du foie du nyamatsané. Vers le soir, les nyamatsanés revinrent au logis, anxieux de revoir leur vieille grand’mère. Cette fois ils s’aperçurent que leur grand’mère était morte et qu’il n’en restait plus que la peau. En proie à une violente colère ils se disaient les uns aux autres : « N’avions-nous pas raison de soupçonner quelque chose ? C’était bien l’odeur de l’homme que nous sentions. » Ils flairèrent le sol et relevèrent la direction que leur ennemi avait prise, puis se mirent à le poursuivre. Notre homme était déjà bien loin quand, en se retournant, il vit une colonne de poussière qui montait jusqu’au ciel ; il s’écria : « Hélas ! je suis perdu ; voilà les nyamatsanés , ils vont me dévorer. » Les nyamatsanés s’approchaient avec une effrayante vélocité, et croyaient déjà le saisir et le déchirer. L’homme prit dans son sac la petite pierre brillante et polie qu’il y avait déposée et la jeta à terre; la pierre devint un grand rocher aux flancs escarpés et glissants, au sommet
duquel il s’assit. Les nyamatsanés eurent beau essayer de l’escalader, ils ne faisaient que glisser sur ses flancs escarpés. Ils continuèrent leurs efforts jusqu’au soleil couchant, puis, épuisés de fatigue, s’endormirent au pied du rocher.
La nuit, pendant que les nyamatsanés dormaient, notre homme se remit à fuir aussi vite qu’il le pouvait. A leur réveil, les nyamatsanés s’aperçurent qu’il était déjà loin; ils flairèrent le sol de leurs naseaux et relevèrent ses traces, puis se remirent à le poursuivre avec une effrayante vélocité. En un instant ils l’avaient presque atteint; notre homme, qui se tenait sur ses gardes, prit sa pierre, dès qu’il les vit approcher, et la jeta à terre; elle devint un grand rocher sur lequel il s’assit. Les nyamatsanés essayèrent en vain de l’escalader; après de longs efforts ils durent y renoncer et, vers le soir, ils s’endormirent épuisés de fatigue.
Dès qu’il fit nuit notre homme reprit sa fuite précipitée. Pendant plusieurs jours les nyamatsanés le poursuivirent ainsi sans se lasser, mais toujours sans succès; enfin, après un long voyage, notre homme attei-
LE PETIT LIÈVRE 9
gnit son village; les nyamatsanés comprirent alors que leur poursuite était inutile et retournèrent chez eux. Ils n’osent pas, en effet, s’approcher des lieux habités, à cause des chiens, qu’ils craignent beaucoup.
Quant à notre homme il entra chez lui et s’écria : « Itchou ! que je suis fatigué ! » Puis il dit à sa femme : « Donne-moi à boire ! » Quand il eut bu et se sentît un peu reposé, il dit à sa femme : « Va chercher de la fiente et allume le feu. » La femme sortit et revint portant de la fiente sèche avec laquelle elle alluma un grand feu. Alors le mari prit son sac et en retira le foie de nyamatsané, qu’il remit à sa femme en disant : « Le voilà, ton foie de nyamatsanél Aujourd’hui tu peux voir que je t’aime réellement, puisque je t’apporte un foie de nyamatsané. » La femme lui répondit :
« C’est bien! maintenant fais sortir tous mes enfants, que je reste seule dans la hutte. » Puis elle fit cuire dans un vieux pot de grès le foie de nyamatsané. Son mari lui dit : « Mange-le entier à toi toute seule; n’en donne à personne, pas même à un seul de tes enfants ; mange-le à toi toute seule. »
IO
Alors la femme prit le foie et le mangea à elle seule.
A peine avait-elle fini de le manger qu’elle eut soif; elle prit un grand vase d’eau et l’avala d’un trait. Puis elle se rendit vers une voisine et lui dit : « Mon amie, donnemoi à boire. » La voisine lui donna une grande calebasse pleine d’eau; la femme l’avala d’un trait et dit : « Donne-m’en encore. » La voisine lui répondit : « Non, ne bois pas toute l’eau de mes enfants. » La femme alla dans une autre hutte et avala toute l’eau qu’elle put y trouver; mais plus elle buvait et plus la soif la dévorait. Elle allait ainsi, de hutte en hutte, et eut bientôt avalé toute l’eau du village; albrs elle se rendit à une source, se pencha sur l’eau et l’avala à si grandes gorgées que bientôt il n’en resta plus une goutte et que la source cessa de couler. Elle se releva et alla vers une autre source, qui, elle aussi, fut bientôt tarie; une troisième, une quatrième, toutes les sources du village eurent le même sort. Elle se rendit alors au ruisseau qui coulait devant le village, à l’endroit où un autre ruisseau venait s’y jeter; elle eut bien vite
LE PELIT LIEVRE
avalé toute l’eau. Elle se releva et descendit vers la rivière; elle se mit à genoux et commença à boire; elle but jusqu’à la vase, puis elle se releva, en disant : « Ma soif n’est pas encore apaisée. » Alors elle se rendit au grand étang où venaient s’abreuver les animaux des champs; elle se jeta à terre et se mit à boire si avidement qu’au bout de quelques instants il n’y restait plus une goutte d’eau. Cette fois elle ne put plus se relever, parce que son ventre était si démesurément gonflé qu’il s’élevait au-dessus de sa tête et était aussi grand qu’une colline.
Quand les animaux, pressés par la soif, arrivèrent à leur abreuvoir, ils trouvèrent que l’étang n’avait/ plus une seule goutte d’eau. Au bord de l’étang ils aperçurent un objet informe, immense, qui n’avait presque plus de figure humaine. Alors, Grand Lion demanda : « Qui est-ce? qui est-ce qui est couché au bord de l’étang de mon grandpère? » Grand Lion demanda une seconde fois : « Qui est-ce? qui est-ce qui est couché au bord de l’étang de mon grand-père? » Les animaux s’approchèrent et virent que c’était Molkadi-sa-Molata. Ils lui demandé-
rent : « Que fais-tu près de l’étang de notre grand-père? » Elle répondit : « J’ai beau vouloir partir, l’eau que j’ai bu m’en empêche. » Ils l’interrogèrent encore une fois et lui dirent de partir ; elle répondit encore : « J'ai beau vouloir partir, l’eau que j’ai bue m’en empêche. »
Alors Grand Lion dit : « Lequel d’entre vous va aller percer le ventre de cette femme, afin que nous retrouvions notre eau? » Il appela le lapin et lui dit : « Lapin, vas-y. » Le lapin répondit : « Seigneur, je n’ose pas. » Crand Lion appela la gazelle et lui dit : « Gazelle, vas-y. » La gazelle répondit : « Seigneur, j’ai peur d’y aller. » Tous les animaux refusèrent les uns après les autres. Enfin, le petit lièvre consentit à y aller; il se dressa sur ses pattes près de Molkadi-sa- Molata et perça son ventre d’un coup de griffe. L’eau en sortit à grands flots, l’étang se remplit de nouveau, les ruisseaux et les rivières se remirent à couler et les sources à sourdre.
Alors Grand Lion défendit sévèrement de boire de l’eau avant qu’elle se fût clarifiée. Les animaux se retirèrent daus leurs taniè-
LE FETIT LIÈVRE l3
res sans avoir bu. Lorsque le petit lièvre vit qu’ils dormaient tous, il se leva sans bruit au milieu de la nuit et alla boire à l’étang de Grand Lion; puis il prit de la vase et en salit les genoux, le museau, le front et le nez du lapin, afin que l’on crût que c’était celui-ci qui avait bu l’eau pendant la nuit.
Le lendemain, à son réveil, Grand Lion se rendit à l’étang avec toute la troupe des animaux. Il s’aperçut que quelqu’un était venu en salir l’eau pendant la nuit; il demanda alors: «Qui a bu, qui a bu mon eau?» Le petit lièvre fit une cabriole et, montrant du doigt le lapin, se hâta de lui dire : « Regardez-le! c’est lui qui a bu l’eau du roi ; voyez, il a encore des traces de boue à son museau et à ses genoux. » Le lapin, tout effrayé, eut beau se justifier et dire : « Non, ce n’est pas moi qui ai bu à l’étang » , Grand Lion n’en ordonna pas moins de le battre de verges.
Après que le lapin eût été ainsi pris et battu, le petit lièvre se mit dès le lendemain, à se vanter de ce qu’il avait fait et à dire tout haut : « C’est moi, c’est moi qui ai bu l’eau, mais j’ai dit que c’était le lapin. » Un
des animaux s’écria : « Hé, petit lièvre, que dis-tu là? » Le petit lièvre se hâta de répondre : « Je te demande de me donner mon bâton. » Un peu plus tard, pensant qu’on ne l’écoutait pas, il se remit à dire : « C’est moi, c’est moi qui ai bu l’eau, mais j’ai dit que c’était le lapin. » Un des animaux alla dire à Grand Lion : « N’entends-tu pas ce que dit le petit lièvre? » Grand Lion fit venir le petit lièvre et lui demanda : « Que viens-tu donc de dire? » Il répondit : « C’est moi qui ai bu l’eau, mais j’ai dit que c’était le lapin. » Alors il s’enfuit de toute la vitesse de ses jambes, poursuivi par toute la troupe des animaux. Se voyant près d’être atteint il se jeta dans une étroite fissure entre deux rochers; mais une de ses oreilles faisait saillie en dehors. Les animaux eurent beau essayer de le saisir par l’oreille, le petit lièvre se tenait si fortement attaché au rocher qu’ils ne parvinrent pas à l’en faire sortir; ils finirent par l’y abandonner, après avoir percé et déchiré son oreille à grands coups de dents et de griffes.
Quand ils furent partis, le petit lièvre sortit de sa cachette et rencontra le lapin ; il lui
LE PETIT LIÈVRE
dit : « Lapin, mon ami, tu vois que j’ai comme toi été battu. » Le lapin lui répondit :
« Tu as fort mal agi à mon égard; c’est toi qui avais bu l’eau de l’étang et tu m’as accusé de l’avoir fait. » Le petit lièvre se hâta de lui répondre : « Lapin, mon ami, je veux t’enseigner un secret merveilleux; saistu comment nous devons faire pour ne pas mourir? » Le lapin lui dit : « Non, je ne le sais pas. » Le petit lièvre reprit : « Creusons un trou. » Ils creusèrent un trou assez peu profond ; alors le petit lièvre dit : « Allumons un feu dans ce trou. » Ils rassemblèrent du bois sec et allumèrent un grand feu. Quand le feu flamba, le petit lièvre dit au lapin : « Lapin, mon ami, prends moi et jette moi dans le feu ; quand je dirai : Itchi , itchi , et que tu entendras le crépitement de mon poil qui brûle, vite tu me retireras du feu. » Alors le lapin prit le petit lièvre et le jeta au milieu du feu; le petit lièvre avait à peine commençé à sentir la chaleur du feu qu’il prit des baies vertes dont il s’était muni et les jeta dans le brasier où elles se mirent à crépiter; aussitôt il s’écria : « Itchi , itchi , lapin mon ami, retire-moi; est-ce que tu
n’entends pas comme ma peau crépite déjà? » Le lapin l’en retira.
Le petit lièvre lui dit alors : « A ton tour maintenant. » Il jeta le lapin dans le feu ; quand celui-ci sentit le feu l’atteindre, il cria au petit lièvre : « Itchi, itchi, je brûle ; retire-moi du feu, mon ami. » Le petit lièvre, qui voyait que le brasier n’était pas encore suffisamment brûlant, s’empressa d’en retirer le lapin. Ils se mirent à rire de bon cœur. Alors, le petit lièvre lui dit : « Recommençons; jette-moi dans le feu. » Le lapin l’y jeta; dès que le petit lièvre se fut écrié : « Itchi, itchi , lapin, mon ami, retire-moi », le lapin le retira du feu. Il se mit de nouveau à rire de bon cœur. Alors le petit lièvre dit au lapin : « A ton tour maintenant » ; puis il le jeta dans le feu, qui cette fois formait un véritable brasier. Le lapin s’écria bien vite :
« Itchi, itchi, je brûle; mon ami, retire-moi du feu. » Cette fois le petit lièvre se mit à rire et dit au lapin : « Tu peux y rester; c’est bien ta faute, si tu brûles; pourquoi as-tu été assez sot pour te laisser ainsi jeter sur le feu? Ne savais-tu pas que le feu brûlait? » C’est ainsi que le lapin mourut consumé par
LE PETIT LIEVRE
le feu ; bientôt il n’en resta plus que les os. Quand le feu se fut éteint, le petit lièvre descendit dans le trou, prit un des tibias du lapin et s’en fit une petite flûte, de laquelle il se mit à jouer en chantant :
<• Pii, pii, petite flûte bien aimée,
Pii, pii, le lapin n’est qu’un petit gamin;
Pii, pii, il a voulu me rôtir et ne l’a pas pu,
Pii, pii, moi je l’ai rôti et il a cuit à point. »
Il se promenait partout, se glorifiant de la mort du lapin et chantant partout cette chanson :
« Pii, pii, petite flûte bien aimée,
Pii, pii, le lapin n’est qu’un petit gamin;
Pii, pii, il a voulu me rôtir et ne l’a pas pu,
Pii, pii, mais moi je l’ai rôti et il a cuit à point \ »
Ensuite, le petit lièvre se rendit chez Grand
i. Dans une autre version le petit lièvre convoite une flûte que possède le lapin, et c’est pour s’en emparer qu’il use de son cruel stratagème.
Lion et devint son serviteur. Un jour il lui dit : « Grand-père, veux-tu que je t’indique un moyen de tuer beaucoup de gibier? » Grand Lion consentit. Le petit lièvre lui dit: « Creusons une fosse. » Ils creusèrent ensemble une fosse profonde au milieu du parc à bestiaux. Alors le petit lièvre dit : « Grand-père, couche-toi dans cette fosse et fais le mort. » Grand Lion fit ainsi qu’on le lui disait. Alors le petit lièvre monta sur le mur et se mit à souffler dans un cor et à crier :
« Pii ! Pii ! vous tous les animaux, venez et voyez;
Grand Lion est mort, nous allons vivre en paix et
[nous réjouir *. »
Les animaux arrivèrent en courant. Le petit lièvre leur dit : « Entrez tous; que nul de vous ne reste dehors. » Ils entrèrent tous dans le parc à bestiaux; la guenon vint la
i . Dans une autre version le petit lièvre cache le lion dans la fosse, ne laissant paraître que ses dents; il appelle alors les animaux et leur dit : « Venez voir des dents qui ont cru en terre. »
LE PETIT LIÈVRE
dernière, portant son petit sur le dos. Elle s’approcha de la fosse et, prenant une tige d’herbe, en chatouilla l’anus de Grand Lion. Comme l’anus de Grand Lion se contractait, la guenon s’écria : « Viens, mon petit, remonte sur mon dos; allons-nous-en d’ici ; quel est ce cadavre dont l’anus se contracte encore? » Elle s’éloigna avec son petit. Le petit lièvre dit alors aux autres animaux : « Maintenant fermez la porte du parc aux bestiaux. » Ils la fermèrent solidement avec de grosses pierres. A peine avaient-ils fini que le petit lièvre dit à Grand Lion : « Grandpère, lève-toi maintenant. » Grand Lion s’élança hors de la fosse et égorgea tous les animaux renfermés dans l’enceinte ; le petit lièvre l’aida ensuite à les dépecer.
Comme Grand Lion ne donnait au petit lièvre que les mauvais morceaux, gardant pour lui les viandes les meilleures, le petit lièvre chercha un moyen de se venger; il avait, en effet, remarqué à quel point Grand Lion était sot et combien il était facile de le tromper. Il dit donc à Grand Lion : « Grandpère, bâtissons une hutte. » Grand Lion y
consentit. Quant ils eurent planté les pieux et fait la carcasse de la hutte, le petit lièvre dit à Grand Lion : « Monte sur la hutte. » Grand Lion y monta ; quant au petit lièvre il se tenait à l’intérieur. Il dit : « Grand-père, commençons. » Grand Lion passa sa baguette à travers le roseau ; le petit lièvre le prit et cria : « Maintenant, attention, je vais percer à mon tour *. » En parlant ainsi il passa sa baguette à travers le roseau et en perça la queue de grand lion. Grand Lion s’écria : « Qui est-ce qui me pique? » Le petit lièvre répondit : « Ce n’est que cette branche, je vais la briser. » Il brisa une petite branche. Mais en réalité le petit lièvre avait fait exprès de percer la queue de Grand Lion, afin de le fixer à la hutte si fortement qu’il ne pût en descendre. Un moment après il perça
i . Les Bassoutos recouvrent leurs huttes ou leurs maisons de roseaux ou d’herbes, qu’ils fixent aux lattes du toit au moyen de cordelettes de paille ou de minces courroies de peau. Ces courroies sont attachées à une baguette, au moyen de laquelle celui qui se tient à l’intérieur de la hutte les passe à celui qui travaille au dehors.
LE PETIT LIÈVRE
de nouveau avec sa baguette pointue la queue de Grand Lion. Grand Lion s’écria : « Qui est-ce qui me pique? » Cette fois le petit lièvre se dit : « Je vois que bientôt il va s’apercevoir de mon dessein. » Il s’écria donc : « G rand-père, mets ta queue par ici pour que les branches ne te blessent plus. » Grand Lion fit ainsi, et le petit lièvre lui lia la queue fortement aux branches de la hutte ; puis il sortit et se tint dehors. Il cria alors à Grand Lion : « Grand-père, descends maintenant. » Grand Lion voulut descendre, mais il lui fut impossible de le faire, tant sa queue était fortement attachée aux branchages de la hutte.
Alors le petit lièvre se mit à manger la viande deGrand Lion, devant ses yeux; le lion avait beau pousser des rugissements épouvantables, le petit lièvre continuait tranquillement son repas. Quand il eut fini il grimpa sur la hutte et, soufflant dans sa flûte, cria à haute voix :
« Pii, pii, tombez pluie et grêle. »
Aussitôt le ciel se couvrit de nuages, le tonnerre gronda de tous les côtés, et une
grêle épouvantable s’abattit sur la hutte. Le petit lièvre, à l’abri dans la hutte, criait à Grand Lion : « Grand-père descends donc; viens manger avec moi. » La'grêle eut bientôt fait de tuer Grand Lion, toujours retenu par sa queue au sommet de la hutte. Pendant ce temps le petit lièvre faisait bombance, mangeant les viandes que le lion avait amassées.
Un certain jour, comme le petit lièvre était toujours à manger dans la hutte, un grand vent se mit à souffler et jeta à terre avec un grand bruit la dépouille de Grand Lion, déjà à demi desséchée. Le petit lièvre en bondit de frayeur; puis il s’écria: « Hé! Hé ! c’est donc là mon grand-père. » En s’approchant il vit que la peau était déjà presque desséchée et que les vers avaient mangé les chairs. Il nettoya soigneusement la peau, la prépara et maintint la gueule ouverte au moyen de baguettes. Alors il se glissa dans la peau de Grand Lion, et se mit à voyager ainsi travesti *.
i. N’est-il pas curieux de retrouver ainsi, dans une peuplade sauvage du sud de l’Afrique, la
LE PETIT LIÈVRE
Ainsi revêtu de la dépouille du lion il se rendit chez les hyènes. Quand celles-ci le virent arriver, elles furent saisies de frayeur et s’écrièrent : « Gomment échapperons-nous à ce redoutable animal? » Le petit lièvre entra chez le roi des hyènes et s’y établit. Chacun disait : « Aujourd’hui, nous allons tous être dévorés. » Le petit lièvre, voyant un pot plein d’eau bouillante dit à une hyène : « Assieds-toi là-dedans. » L’hyène n’osa désobéir et mourut échaudée. Le petit lièvre allait de hutte en hutte, disant partout aux hyènes : « Assieds-toi dans l’eau bouillante. » Les hyènes mouraient les unes après les autres; le village se dépeuplait, il ne restait presque plus que les femelles.
Un jour que toutes les hyènes étaient allées aux champs et qu’il n’était resté qu’une petite à la maison, le petit lièvre vint dans le lapa; sans remarquer la présence de la petite
fable de l’âne revêtu de la peau du lion ? Comme la légende du petit lièvre existait déjà longtemps avant l’arrivée des premiers Européens, il est impossible de croire à un emprunt.
hyène, il sortit de sa peau de lion et se mit à sauter et à cabrioler, en chantant :
« Je suis le petit lièvre, le vainqueur des grandes
[hyènes \ »
La petite hyène se dit : « Quoi! c’est cette toute petite bête qui a causé la mort de tous nos gens! » Un souffle de vent venant à agiter les roseaux du lapa, le petit lièvre ne fit qu’un saut pour rentrer dans la peau du lion.
Le soir, lorsque les hyènes rentrèrent au logis, la petite dit à son père : « Mon père, » notre peuple est presque entièrement exterminé; c’est un tout petit animal caché dans la peau du lion qui nous a fait tout ce mal. » Le père lui dit : « Allons! mon enfant tu ne sais pas ce que tu dis. » Elle répondit :
« Oui, mon père, c’est un tout petit animal, je l’ai vu de mes propres yeux. » Son père alla en parler à un de ses amis; celui-ci lui dit : « Il faut nous cacher demain matin et nous verrons si ce que ta fille nous dit est
i . Le petit lièvre chante ainsi des thoks ou chant de louanges.
LE PETIT LIÈVRE
vrai. » Le lendemain, les deux hyènes se cachèrent derrière le lapa; au milieu du jour le petit lièvre sortit de la hutte, se dépouilla de sa peau de lion et se mit à sauter et à gambader en chantant :
« Je suis le petit lièvre, le vainqueur des grandes
[hyènes. »>
Le soir, les deux hyènes dirent aux autres: « Savez-vous que nous nous sommes laissé exterminer par un animal de rien; nous pensions que c’était un lion, mais il n’en a que la peau. »
Lorsqu’on eut préparé le repas du soir, le petit lièvre, caché dans la peau du lion, dit à une des hyènes : « Assieds-toi dans l’eau bouillante. » Les hyènes ne bougèrent pas; puis une d’elles prit une pierre et la jeta avec force contre la peau du lion. Le petit lièvre en sortit d’un seul saut, et se mit à fuir avec vélocité ; toute la troupe des hyènes le poursuivit en poussant de grands cris. Au tournant du chemin le petit lièvre se coupa bien vite les deux oreilles pour ne pas être reconnu et fit semblant de moudre sur une pierre plate. Les hyènes lui demandèrent :
« Dis-donc, ami, n’as-tu pas vu le petit lièvre passer par ici? » Il répondit : « Non, je n’ai vu personne. » Les hyènes se dirent : « Où peut-il être? Quant à celui-là, nous voyons bien que c’est un autre animal; ce n’est pas celui que nous cherchons. » Après avoir vainement continué leur poursuite pendant fort longtemps, elles retournèrent à leur village en disant : « Comment avonsnous pu nous laisser exterminer par ce petit animal de rien 1 ! »
i. Les Bassoutos racontent encore quelques autres tours du même genre joués par le petit lièvre; il a, entr’autres, une aventure assez drôle avec des grenouilles, mais elle est trop grossière pour être rapportée ici. Tandis que le folklore des Bushmen et des Hottentots (voir Bleek ,Bushman Folk-Lore et Hottentot Fables and Taies ) est si riche en fables et en légendes animales, le conte du petit lièvre est, à ma connaissance, à peu près la seule contribution qu’ont fournie les peuples bantou à cette branche du folklore. Je ne connais sans cela qu’une seule fable (celle de l’hyrax qui n’a pas de queue, voir Callaway, p. 253-356) dont l’origine bantou me semble incontestable; elle existe en zoulou et en sessouto,
LE PETIT LIEVRE
et je n’en ai jamais vu aucune version hottentote. Quant aux autres que racontent les Zoulous et les Bassoutos ouïes Béchuanas, il est pour le moins probable qu’ils les ont empruntées aux Hottentots ou aux Bushmen. Mais l’histoire du petit lièvre est, je crois, incontestablement d’origine bantou; chez les Hottentots c’est, en effet, toujours le chacal qui joue le rôle attribué au petit lièvre par les Cafres et les Bassoutos. Toutefois il n’est pas possible de rien affirmer avec certitude, aussi longtemps que nous ne posséderons pas une collection du folklore des autres tribus bantou du sud ou du centre de l’Afrique. Il est difficile de tirer aucun indice certain des quelques fables que cite M. Steere comme courantes à Zanzibar ( Swaheli Taies of Zanzibar). En effet, l’influence des Arabes et des Hindous, si nombreux à Zanzibar, n’a pu manquer de se faire sentir jusque dans le folklore; il est d’autant, plus remarquable de trouver dans deux de ces fables (p. 326-329 et p. 370-377) le lièvre jouant le même rôle que dans le folklore sessouto. Les Souahélis étant de la race des Bantou, cette coïncidence tend à prouver le bien fondé de l’hypothèse que j’avance plus haut.
LE CHACAL ET LA SOURCE
Jadis tous les animaux des champs étaient à court d’eau; ils ne savaient où trouver à
i. Pour les mêmes raisons que je viens d’indiquer, cette fable doit être considérée comme appartenant au folklore des Hottentots ou des Bushmen. Cependant M. Theal la cite ( Kaffir Folklore , p. 168-174) comme faisant partie du folklore des Cafres de la Colonie; mais ceux-ci l’auront certainement empruntée à leurs voisins hottentots. Dans le Folk-Lore Journal of South Africa (1879, P- 69-73), on trouve une version hottentote de la même fable, en tous points semblable à la nôtre; il faut comparer aussi la fable de l’éléphant et de la tortue que Bleek a traduite d’un texte hottentot ou nama ( Hottentot Fables and Taies } p. 27-29). Le petit lièvre, qui dans le
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boire. Après bien des recherches, ils trouvèrent une source, qui coulait à peine, parce qu’elle n’avait pas été creusée. Ils dirent : « Mettons-nous tous à la creuser, pour que nous ayons de l’eau en abondance. » Mais le chacal refusa de travailler avec eux. Quand ils eurent fini de travailler, ils dirent : « Il faut maintenant monter la garde auprès de la source, pour que le chacal ne vienne pas y boire, puisqu’il a refusé de travailler avec nous. » Ils décidèrent que c’était au lapin à monter la garde ce jour-là. Alors tous les animaux se rendirent à leurs pâturages.
Quand ils furent loin, le chacal vint ; il cria au lapin : « Bonjour, lapin! bonjour, lapin. » Le lapin lui rendit son salut. Alors le chacal s’approcha, détacha le petit sac qu’il portait au côté, et, y portant la main, en tira des rayons de miel qu’il se mit à manger. Il dit au lapin : «Tu vois, lapin, moi je n’ai pas soif; je mange quelque chose d’excellent. » Le lapin lui dit : « Donne-m’en un peu. » Le chacal lui en donna un tout petit peu; le lapin
folkore sessouto est le plus rusé de tous les animaux, se laisse ici sottement jouer par le chacal.
s’écria : « Oh! que c’est bon. » Il ajouta . « Donne-m’en davantage, mon ami. » Le chacal lui dit : « Si tu veux en avoir davantage, il faut te laisser lier les pattes derrière le dos et te coucher sur ton dos; alors je pourrai t’en verser dans la bouche. » Le lapin se laissa faire; quand il eut les pattes liées et fut couché sur le dos, le chacal alla à la source et but de l’eau à son saoûl. Quand il eut fini, il retourna tranquillement chez lui.
Vers le soir, quand les animaux revinrent tous, ils dirent au lapin : « Lapin, comment t’es-tu laissé prendre? » Le lapin répondit : « C’est la faute du chacal; il m’a lié les pattes derrière le dos, disant qu’il allait me donner quelque chose de bon à manger; ce n’était qu’une ruse pour boire notre eau. » Les animaux lui dirent : « Lapin, tu n’es qu’un sot, d’avoir ainsi laissé le chacal boire notre eau, alors qu’il avait refusé de travailler avec nous. » Puis ils dirent : « Qui montera la garde maintenant? Il nous faut quelqu’un d’intelligent. » Le petit lièvre répondit bien vite : « Ce sera moi. »
Le lendemain , les animaux partirent, laissant le petit lièvre pour garder la source.
LE CHACAL ET LA SOURCE 3l
Quand ils furent loin le chacal revint, et cria : « Bonjour, petit lièvre! bonjour! » Le petit lièvre lui rendit son salut. Le chacal ajouta : « Donne-moi un peu de tabac. » Le petit lièvre répondit : « Je n’en ai pas. » Le chacal s’approcha et s’assit tout près du petit lièvre, puis il détacha sa petite sacoche, et y plongeant la main, en tira des rayons de miel qu’il se mit à manger. Il se lécha les lèvres et dit : « Oh ! petit lièvre, si tu savais comme c’est bon ce que je mange. » Le petit lièvre demanda : « Qu’est-ce? » Le chacal répondit : « Gela humecte si agréablement mon gosier; chaque fois que j’en mange, je n’ai plus soif. Quant à vous autres, petit lièvre, je suis sûr que la soif vous tourmente toujours. » Alors le petit lièvre lui dit : « Laissem’en goûter un peu, mon ami. » Le chacal lui répondit : « Pas ainsi, petit lièvre! si tu veux en goûter et en manger à satiété, il faut que tu te laisses lier les pattes derrière le dos et que tu te couches sur le dos, afin que je puisse t’en verser dans la bouche. » Le petit lièvre dit : « Tu peux le faire, mon ami. » Alors le chacal lui lia lespattes derrière le dos ; puis il descendit tranquillement à la
sourée et y but à son saoûl, après quoi il s’en retourna chez lui.
Le soir les autres animaux revinrent à la source; ils demandèrent au petit lièvre : « Petit lièvre, comment t’es-tu laissé prendre? Ne nous as-tu pas dit que tu étais rusé? Tu t’es vanté de bien garder notre eau; maintenant montre-nous où elle est, notre eau, dis nous où nous devons boire. » Le petit lièvre leur répondit : « C’est la faute du chacal ; il m’a dit qu’il me donnerait quelque chose de bon à manger, si je voulais me laisser lier par lui les pattes derrière le dos. » Alors les animaux demandèrent :
« Qui va maintenant monter la garde? » La panthère répondit : « Ce sera la tortue. »
Le lendemain les animaux partirent, laissant la tortue pour garder la source. Le chacal vint quand ils furent partis et aperçut la tortue. Il lui cria : « Bonjour, tortue! bonjour. » La tortue ne lui répondit rien. Il recommença : « Bonjour, tortue ! bonjour. » La tortue ne lui répondit rien. Alors le chacal se dit : « Aujourd’hui c’est une grande sotte qui garde la source. Je vais m’approcher et la jeter de côté d’un coup de pied,
LE CHACAL ET LA SOURCE
puis je boirai à la source. » Il s’approcha doucement de la tortue et recommença à à l’appeler à voix basse : « Tortue! tortue ! » La tortue ne lui répondit rien. Alors il s’approcha et d’un coup de pied la jeta de côté, puis il se pencha sur l’eau et se mit à boire; mais à peine avait-il commencé à boire que la tortue le saisit à la jambe. Le chacal cria : « Oh ! oh ! tu vas me casser la jambe. » Mais la tortue ne fit que serrer davantage. Le chacal prit sa sacoche et voulut faire sentir à la tortue le parfum du miel qui y était renfermé; mais la tortue détourna la tête et ne sentit rien. Le chacal dit à la tortue : « Je veux te donner ma sacoche et tout ce qu’il y a dedans! » Mais la tortue ne répondit rien et ne fit que serrer davantage la jambe du chacal. Enfin, les autres animaux revinrent à la source ; quand il les vit, le chacal fit un violent effort et réussit à retirer sa jambe, puis il se sauva aussi vite qu’il put. Alors les animaux dirent à la tortue : « C’est bien, tortue; nous voyons que tu es courageuse! Aujourd’hui nous pourrons boire notre eau, puisque tu as empêché le chacal de nous la voler comme auparavant. »
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LE CHACAL, LA COLOMBE ET LA PANTHÈRE r.
Une colombe avait une nichée de trois petits; un chacal vint vers elle et, se
i. Cette fable est très probablement d’origine hottentote ou bushmen. La première partie est, en effet très semblable à deux fables citées par Bleek, la Colombe et le Héron, et le Coq ( Hottentot Fables and Taies , p. 2i-23). D’ailleurs les vieux Bassoutos ne la connaissent pas; les jeunes qui la racontent la tiennent sans doute des Griquas et des Bastaards, qui sont assez nombreux dans le pays. En général le chacal ne joue aucun rôle dans le folklore bantou ; l’histoire du chacal et du lion que donne M. Theal {Kaffir Folklore , p. 175-179) est également citée par lui comme étant vraisemblablement d’origine hottentote.