‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 145 sur 179 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

qu'il n'avait pas bien pu voir ; mais comme cela avait des jambes et marchait droit, il l'avait pris pour un petit homme. L'étrangère s'était approchée du baron endormi sur le sofa, s'était penchée sur lui, l'avait regardé attentivement; puis elle fit un pas en arrière avec un geste d'épouvante, et prononça d'un ton amer quelques paroles incompréhensibles, en les accompagnant d'un rire ironique. Enfin, rejetant son voile en arrière, et regardant le concierge avec des yeux brillants de colère, elle avait ajouté quelque chose que le respect qu'il devait au baron ne lui permettait pas de répéter.

— Parle ! parle ! dit ce dernier, je veux, je dois tout savoir.

— Puisque vous le voulez, monsieur le baron, continua le concierge, je vous dirai donc que la dame étrangère m'a apostrophé en ces termes : « Oiseau de malheur, celui vers qui tu me mènes n'est point mon époux, mais bien le pied de lièvre noir du jardin des plantes. »

Nous essayâmes d'éveiller le signor Luigi, qui ronflait de toutes ses forces, mais ce fut impossible. La dame allait se retirer, quand elle aperçut sur la table un petit portefeuille bleu. S'en emparer, le mettre dans la main du baron, s'agenouiller aux pieds du sofa, fut pour elle l'affaire d'un instant. Mais, chose étrange ! le baron, toujours endormi, se mit à sourire et présenta le portefeuille à la dame, qui le saisit et le cacha avec précipitation dans son sein. Prenant dans ses bras le quelque chose qui la suivait, l'étrangère descendit les escaliers avec une vivacité incroyable et se jeta dans sa voiture qui disparut bientôt. Cette dame m^'a cruellement insulté, ajouta le

concierge^ moi qui depuis trente ans porte avec honneur Fépée et la bandoulière^ insignes de ma charge; elle m'a appelé oiseau de malheur! Et cependant j'en supporterais le double pour avoir le bonheur de revoir encore une fois une si belle personne. Non^ de mes jours je n'ai rien contemplé d'aussi parfait !

Ce récit déchira le cœur du baron. Évidemment cette inconnue était la Grecque^ propriétaire du portefeuille bleU;, et le petit être informe^ le Magus dont il était question dans le fragment écrit sur un des feuillets. Pour le baron ^ se dire qu'il avait dormi dans le moment le plus important de sa vie^ était cruel. Le pied de lièvre noir du jardin des plantes lui pesait sur le cœur. Si c'était bien à lui^ comme tout le faisait croire ^ que cette épithète s'adressait^ que devenaient ses espérances? Tout^ jusqu'à la manière dont le portefeuille venait de lui être ravi^ était un sujet de désespoir.

11 se vengea en grondant son chasseur.

— Malheureux ! lui dit-il^ c'était elle^ et tu ne m'as pas éveillé! elle;, mon idole ^ ma vie^ pour qui je voulais tenter un voyage lointain en Grèce !

Le chasseur répondit avec une mine piteuse, que, si la dame était bien celle que son maître cherchait , il avait cru comprendre que celui-ci n'était pas précisément la personne que désirait la dame... et qu'alors il n'avait pas jugé nécessaire de le réveiller.

Quel supplice ce fut pour le baron de rencontrer à toute heure du jour des gens qui, dissimulant mal un sourire, lui demandaient comment il avait fait pour être déjà de retour ! Il ne pouvait donner le mot de l'énigme sans s'ex-

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