‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 144 sur 179 · CHAPITRE Xlïl · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xlïl

— Oùsuis-je? se demanda-t-il ^ et d'où viennent ces sons?

Le sifflement^ le grognement du roi de Candie continuaient à se faire entendre. Le baron parvint à se lever^ à quitter le tapis sur lequel il était tombé en rêvant. Il eut bientôt découvert la cause du bruit discordant. C'était ritalien qui dormait dans un grand fauteuil et ronflait d'une manière formidable; la guitare^ échappée de ses mains, gisait sur le plancher.

— Luigi! Luigi! réveillez- vous, cria le baron en le secouant assez rudement.

Ce ne fut pas sans peine que FItalien sortit de sa léthargie. Pressé par son maître, il raconta que, la veille au soir le baron (il lui en demanda bien pardon) , sans doute fatigué du voyage, n'était pas en voix : cela arrive au plus fameux chanteur, lui, sans s'en apercevoir, avait tout doucement pris la guitare des mains de son maître et s'était mis à fredonner quelques jolies canzonette italiennes.

Le baron, qui était assis les jambes croisées, dans la position assez gênante des Orientaux, s'était profondément endormi. Quant à lui, bien qu'ordinairement peu amateur de boisson, il s'était permis de finir le petit reste de Champagne que son maître avait laissé. Le sommeil l'avait surpris. Dans la nuit il crut entendre des voix. Il s'était imaginé qu'on le sonnait brusquement. S' éveillant à moitié , il lui avait semblé voir des étrangers dans l'appartement, une femme qui parlait grec; mais, fasciné par un charme inconnu , il n'avait pu tenir ses yeux ouverts et était retombé dans l'assoupissement jusqu'au moment où le baron était venu l'éveiller.

— Qu'est-ce à dire ! s'écria Tliéodore. S'agit-il d'un songe ou d'une réalité ? Ai-je fait avec elle^ la vie de mon âme^ le voyage de Paphos? Une puissance diabolique m'at-elle jeté à Las du trône? Dois-je succomber sous cet affreux mystère? Est-il vrai qu'un sphinx hideux m'ait saisi et voulu lancer dans l'abîme sans fond? Suis-je donc?...

Le chasseur du baron ^ qui entra avec le concierge^ interrompit ce monologue. 11 s'était passé cette nuit-là des choses surprenantes. Voici le récit qu'ils firent :

Au coup de minuit une belle chaise de poste s'était arrêtée devant la porte de l'hôtel. Une dame voilée^ de haute taille^ en était descendue^ et avait demandé en mauvais allemand s'il n'était pas arrivé dans le jour un étranger. Le concierge^ ne connaissant pas le baron^ avait répondu qu'en effet il était venu un beau jeune homme qui^ à en juger par son costume, devait être un Arménien ou quelque Grec de condition. Cette réponse avait paru satisfaire très-fort la dame ; elle s'était écriée plusieurs fois avec transport : Eccolo! eccolo! ce qui voulait dire;, autant qu'il savait d'italien: « C'est lui! c'est tui ! » puis l'avait prié avec instance de la conduire sur-lechamp dans la chambre de l'étranger. C'était, disait-elle, son époux, et elle le cherchait depuis un an.

Tout cela avait paru louche au concierge, qui jugea prudent d'éveiller le chassear. Celui-ci ayant affirmé que le baron était garçon, le concierge ne vit pas autant d'inconvénients à introduire auprès de lui une jeune dame. Il la laissa donc entrer.

— La dame, ajouta-t-il, était suivie par quelque chose

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