CHAPITRE XÏII
neuf. Aussi me racontait-il parfois toutes sortes de charmantes histoires qu'il inyentait^ au milieu d'affreuses douleurs. Mais le méchant démon de la maladie avait barré le chemin que la pensée aurait dû suivre pour arriver à se formuler sur le papier. Ainsi quand mon cousin voulait écrire quelque chose ^ non-seulement ses doigts lui refusaient le service^ mais la pensée elle-même s'était évanouie et envolée. Aussi tombait-il dans la plus noire mélancolie.
— Cousin^ me disait-il un jour d'un ton qui m'effraya^ cousin^ c'en est fait de moi. Je me fais l'eflet de ce vieux peintre halluciné qui restait assis des journées entières devant une toile tendue dans le cadre^ chargée seulement de quelques couleurs^ et qui vantait à ses visiteurs les beautés sans nombre du magnifique chef-d'œuvre qu'il venait de finir ; — je renonce à la vie active et créatrice — mon esprit se retire dans sa cellule.
Depuis ce temps ^ mon cousin ne se laissait plus voir ni par moi ni par personne. Le vieil invalide grognard nous repoussait de sa porte en y bougonnant comme un hargneux chien de garde. 11 est nécessaire de dire que mon cousin habite de petites chambres basses en haut de la maison. C'est aujourd'hui l'asage des écrivains et des poètes. Qu'importe un plafond bas si l'imagination vole haut et se construit une immense voûte aérienne qui monte jusqu'au ciel bleu et resplendissant ?
Le logis de mon cousin est situé dans le plus beau quartier de la capitale, c'est-à-dire sur le grand marché, qui est entouré de bâtiments de luxe et au milieu desquels resplendit le théâtre colossal, bâti avec tant de
génie. C'est la maison faisant le coin que mon cousin habite^ et de la fenêtre d'un petit cabinet^ il embrasse d'an seul regard tout le panorama de cette place grandiose C'était justement un jour de marché que^ perçant à travers la foule ^ j'arrivai au bas de la rue d'où l'on aperçoit de fort loin la fenêtre du coin de mon cousin. Mon étonnement ne fut pas mince quand je vis reluire à cette fenêtre la petite calotte rouge que mon cousin portait dans son bon temps. Bien plus^ en m'approchant davantage^ je remarquai que mon cousin avait endossé sa magnifique robe de chambre de Varsovie et qu'il fumait dans sa pipe turque des dimanches. — Je lai fis signe^ j'agitai mon mouchoir de poche et je réussis à attirer sur moi son attention. Il me répondit amicalement de la tête : Que d'espérances ! Rapide comme l'éclair^ je grimpai l'escalier; l'invalide ouvrit la porte ^ sa figure d'ordinaire ridée ^ plissée^ pareille à un gant qui a été mouillé^ semblait avoir été touchée par un rayon de soleil et était devenue un masque presque aimable. 11 dit qu'il croyait que Monsieur était dans son fauteuil^ et qu'on pouvait lui parler. La chambre était faite, et sur le paravent du lit on voyait attachée une feuille de papier^ où se lisaient ces mots écrits en grosses lettres :
Et si maie nunc, non olim sic erit **.
Tout indiquait Tespérance revenue la force vitale ressuscitée. — Ah! te voilà donc enfin^ me cria mon cousin comme j'entrais dans le cabinet; ah! te voilà donc
* Fidèle peinture de la chambre d'Hoffmann. [Note d'Hitzig.)
Et si maintenant le mal se fait sentir, il n'en sera pas toujours ainsi.