‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 160 sur 179 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

enfin, cousin; sais-tu bien que je me suis vraiment ennuyé après toi ? Mon Dieu, quand même tu ne t'inquiètes pas de mes œuvres immortelles, je t'aime pourtant, va^ parce que tu as Tesprit gai, et que tu es amusable sinon bien amusant. A ce compliment de mxon sincère cousin, je sentis le sang me monter au visage. — Ta t'imagines, continua-t-il sans faire attention à mon mouvement, tu f imagines bien certainement que je suis en pleine convalescence , et même tout à fait délivré de mon mal. Il n'en est pourtant rien. Mes jambes sont des vassales tout à fait infidèles, qui sont en pleine révolte contre la tête de leur seigneur, et qui ne veulent plus rien avoir à faire avec le reste de mon cher cadavre. Cela veut dire, en un mot, que je ne puis plus bouger de place, et je me charrette humblement dans ce fauteuil à roues de côté et d'autre, d'après les très-mélcdieuses marches que mon vieil invalide me siffle, en souvenir de ses campagnes. Mais cette fenêtre est ma consolation. Ici, j'ai retrouvé la vie avec ses bigarrures, et je me sens maintenant en fort bon rapport avec ses agitations incessantes. Tiens, cousin, regarde plutôt là-bas.

Je m'assis vis-à-vis de mon cousin sur un petit tabouret, dans l'embrasure de la fenêtre.

Le coup d'œil était en effet étrange et saisissant. Tout le marché ne ressemblait plus qu'à une masse populaire si étroitement pressée , qu'on eût pu croire qu'une pomme jetée à travers, n'eût jamais pu arriver jusqu'à terre. Les couleurs les plus difl'érentes resplendissaient au soleil, par toutes petites places; ce spectacle faisait sur moi l'effet d'un grand carré de tulipes ondoyant au gré du vent,

et je fus obligé de m'avouer que ce coup d'œil agréable, mais un peu fatigant à la longue, était dans le cas d'occasionner à des gens quelque peu prédisposés à de telles sensations un léger vertige , semblable à celui qui précède les rêves. C'est en cela que je fis consister le plaisir que cette fenêtre du coin donnait à mon cousin, et je le lui dis tout net.

Le cousin se frappa la tête des deux mains et le dialogue suivant commença entre nous.

LE COUSIN. — Ah ! cousin ! cousin, je vois bien maintenant que la plus petite étincelle de talent littéraire ne brûle pas en toi. La disposition la plus élémentaire te manque pour marcher jamais sur les traces de ton cousin, si digne et si boiteux, c'est-à-dire Foeil qui voit réellement. Ce marché ne f offre que Taspect d'un tourbillon confus et bariolé de gens du peuple, en proie à une animation insignifiante. Ho ! hoî mon ami! moi, au contraire, je vois se développer là la mise en scène la plus variée de la vie bourgeoise, et mon esprit, à la manière de Callot et de Ghodowiecki % enfante mille esquisses l'une après l'autre, qui ne manquent ni de hardiesse ni de trait. Voyons, cousin, il faut que j'essaye si je ne pourrai pas mettre à ta portée les principes de l'art. Tiens, voici ma lunette, regarde devant toi, là, dans la rue; aperçois- tu cette personne un peu étrangement habillée , un large panier de marché au bras , qui est en grande conversation avec un marchand de balais , et qui semble traiter d'autres affaires

* Ghodowiecki était un dessinateur et graveur fort spirituel qui a illustré de petites eaux-fortes charmantes tous les romans allemands et suisses du temps d'Hoffmann. Lavater en faisait §:rand cas. (G — y.)

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