‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 174 sur 179 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

LE COUSIN. — Remarque^ cher cousin^ que depuis que nous sommes à la fenêtre^ c'est la seule querelle qui ait eu lieu sur le marché^ et encore a-t-elle été apaisée par le peuple lui-même. Une dispute^ fût-elle plus sérieuse et plus menaçante^ serait également calmée par les gens du marché? La dernière fois il y avait entre les boutiques de bouchers et de fruitiers un grand gaillard en guenilles^ d'une mine insolente et sauvage^ qui^ tout à coup^ se prit de querelle avec un garçon boucher qui passait devant lui : sans autre forme de procès il voulait tomber sur le garçon avec l'énorme trique qu'il portait dans ses bras comme un fusil, ce qui eut infailliblement étendu par terre le boucher, s'il n'avait eu l'adresse de s'esquiver et de se réfugier dans sa boutique. Une fois là, il s'arma de sa pesante hache de boucher et voulut s'élancer sur son adversaire ; tout donnait à croire que cette rixe se terminerait par un coup mortel, et que le tribunal criminel en verrait le dénouement. Mais les fruitières vigoureuses crurent de leur devoir d'étreindre si tendrement le garçon boucher qu'il ne put faire un mouvement. Il était debout, la hache levée, comme il est dit dans le discours du farouche Pyrrhus, ainsi qu'un barbare en peinture qui, indécis entre la force et la volonté, ne peut agir. Pendant ce temps d'autres femmes et des marchands de brosses, de tire-bottes, etc., avaient cerné le gaillard; la police put s'approcher et s'emparer de cet homme qui ressemblait à un affreux bandit.

MOI. — Ainsi tu penses qu'il règne dans le peuple un sentiment de l'ordre qui ne peut être que profitable à tout le monde.

LE COUSIN. — En tout cas, mon cher cousin, les obser-

vations du marché m'ont fortifié dans mon opinion qu'il s'est opéré un remarquable changement dans notre peuple berlinois^ depuis cette époque de malheur où un ennemi téméraire et orgueilleux s'emparait du pays et s'efforçait en Yain d'écraser cet esprit qui devait bientôt^ comme un ressort^ se redresser avec une force toute nouvelle. En un mot le peuple a gagné une moralité extérieure^ et si tu te donnes une fois la peine ^ par une belle journée d'été, d'aller visiter les tentes et d'observer les sociétés qui s'embarquent pour aller à Moabit, tu remarqueras parmi les filles du commun et les ouvriers une aspiration à une certaine politesse qui a son côté comique. Il en est de la masse comme des individus, qui ayant beaucoup voyagé, beaucoup regardé, ayant éprouvé beaucoup de sensations extraordinaires, ont gagné l'aménité des formes extérieures tout en subissant le nil admirari ^. Autrefois le peuple berlinois était rustre et brutal; un étranger pouvait à peine demander des renseignements sur une rue, une maison, sans essuyer une moquerie grossière pour réponse, à moins qu'on ne le bernât par une fausse indication. Le gamin de Berlin qui se servait du moindre prétexte^ d'une toilette un peu voyante , d'un malheur drolatique arrivé à quelqu'un, pour en faire un sujet de risée, n'existe plus. Quant à ces jeunes drôles que l'on voit aujourd'hui offrir sous les portes des cigares de Hambourg avec du feu, ces gibiers de potence qui vont finir leur vie à Spandau ou à Straussberg, ou, comme cela est encore arrivé dernièrement à un de leur race , sur Féchafaud, il ne faut pas les confondre avec le vrai gamin berlinois , lequel n'est pas

* Ne rien admirer.

Page 1