‹ Contes posthumes d'HoffmannChapitre 173 sur 179 · CHAPITRE Xfll · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xfll

casquette à poils sur la tête y est en agitation continuelle. Il trottille et saute de tous côtés avec une mobilité désagréable; il est tantôt ici et tantôt là; il s'efforce de jouer le rôle d'aimable , de charmant ^ de primo amoroso du marché. Il ne laisse passer aucune dame ^ à moins qu'elle n'appartienne à la haute classe , sans trottiller après elle et sans lui lancer avec des poses des gestes et des grimaces inimitables^ des douceurs qui doivent être bien certainement dans le goût des charbonniers. Parfois il pousse si loin sa galanterie que^ tout en causant, il passe doucement son bras autour de la taille d'une jeune fille ^ et, la casquette en main , rend hommage à sa beauté ou lui offre ses services chevaleresques. 11 est assez remarquable que non-seulement les jeunes filles en prennent leur parti, mais qu'elles rendent « un sourire amical à ce petit monstre , et semblent enchantées de ses galanteries. Ce petit gaillard est sans doute doué d'une forte dose de causticité naturelle et d'un talent remarquable pour la drôlerie. C'est le paillasse, le Tausend saza ^ connu de tout le pays aux environs. Il n'y a ni baptême, ni noces, ni ripailles, ni bal dans les tavernes sans lui; chacun s'amuse de ses farces plaisantes et en rit une année durant. Le reste de la famille ne se compose, sauf les enfants et les servantes restés à la maison, que de deux femmes de robuste nature et de mine sinistre et grognarde, ce à quoi contribue beaucoup la poussière de charbon qui est collée dans les plis de leur visage. L'attachement tendre d'un gros loulou, qui partage tous les morceaux que la famille mange pendant le marché , me fait voir que dans une ca-

Mot allemaïad, sans sens précis, qui signifie à peu près : Heureux farceur.

bane de charbonnier les choses peuvent se passer très-patriarcalement. Le petit charbonnier est , du reste , d'une force de géant , et la famille s'en sert pour faire porter les sacs de charbon aux pratiques. Je Fai vu souvent , chargé par la femme d'au moins dix grands paniers empilés sur son dos , et il s'en allait en sautillant comme s'il n'eût pas senti le poids. Par derrière^ sa tournure est on ne peut plus comique et extravagante à voir. Naturellement on n'aperçoit pas le plus petit brin de la figure du gaillard; on ne voit qu'un horrible sac à charbons sous lequel on dirait qu'il a poussé deux petits pieds. Il ressemble à une bête fabuleuse^ à une sorte de kangourou impossible qui sautille à travers le marché.

MOI. — Tiens^ tiens, regarde^ cousin^ là-bas^ près de l'église^ on fait vacarme. Deux jardinières se sont probablement prises de querelle à propos du tien et du mien^ et^ à les voir les poings sur les hanches, nul doute qu'elles ne se débitent les propos les plus délicats. Le peuple accourt, un cercle épais se forme autour des querelleuses; leurs voix deviennent de plus en plus fortes et perçantes, leurs mains fendent l'air avec vivacité. Elles se rapprochent de plus en plus; tout à Theure les coups de poing vont pleuvoir. La police se fait faire place. Comment? tout à coup j'aperçois une foule de chapeaux luisants entre les furieuses; on réussit à calmer les têtes échauffées des deux commères. La dispute est finie sans l'aide de la police. Les femmes retournent paisiblement à leurs paniers de légumes. Le peuple qui, aux instants les plus violents de la dispute, manifestait son approbation par ses bruyantes clameurs , se disperse.

Page 1