‹ Contes pour le jour des RoisChapitre 9 sur 10 · LES AVENTURES · texte numérisé non relu

LES AVENTURES

d’un

— Monsieur est Anglais, sans nul doute? et y aurait-il de l’indiscrétion à vous demander, monsieur, si c’est votre premier voyage aux États-Unis?

Le gentleman par qui ces questions m’étaient adressées avec l’accent nasillard particulier aux habitajîts'de laNouvelle-Angleterre, venait d’entrer dans le salon du petit hôtel tenu par le colonel Pegler de Lockhaven, en Pensylvanie. Ib n’était pas arrivé modestement, comme moi, par la voiture publique, mais dans un léger tandem qu’il conduisait lui-même. C’était un bel homme, grand de taille, avec des cheveux noirs, le regard cu-

Ï76 AVENTURES D’UN TAMBOÜR

rieux, le teint plombé. Sa mise dénotait une certaine élégance, en dépit de la poussière dont il était couvert.

— Monsieur veut-il dîner? demanda le garçon nègre, qui entra avant que j’eusse eu le temps de répondre que je venais en effet de traverser TÂtlantique pour la première fois. Le nouveauvenu répondit affirmativement, parcourut des yeux la carte des mets et des vins, puis sortit précipitamment pour aller, disait-il, se débarrasser de la couche de poussière qu'il avait ramassée sur les routes de la Pensylvanie.

Cicéron, le nègre, transmit ses ordres au comptoir et à la cuisine, puis revint à son occupation favorite, qui consistait à regarder par la fenêtre et à tuer les moustiques avec sa serviette. Les

manières du nouveau-venu avaient produit sur lui une impression favorable et il ne fit point mystère de son opinion.

— Pour sûr, c’est quelque grand personnage.

Quels beaux chevaux I Albanais pur sang. Et la voiture I et les harnais d’argent plaqué ! Ün n’en

voit pas tous les jours de semblables dans cet affreux trou de Lockhaven. Je déteste Lockhaven, moi 1 et je vais prévenir mon maître que je partirai à la fin du mois. Cicéron est du Sud et n'est pas habitué aux coutumes parcimonieuses du Nord.

L’étranger, Cicéron n’en doutait pas, était gouverneur d’un État, maire d’une ville, ou tout au moins chef de quelque grande maison de commerce de New-York.

Mais, l’objet de son admiration ayant reparu dans une tenue irréprochable, Cicéron s’interrompit au milieu de ses conjectures pour aller chercher la dinde, les tranches de venaison, le jambon, le poisson bouilli et les légumes, qui constituaient le repas le plus recherché que l’on pouvait se procurer chez le colonel Pegler. 11 les servit bientôt avec une bouteille de vieux madère, et l’Américain dévora son repas sans parler, avec la promptitude particulière à sa nation. Ce ne fut qu’après avoir satisfait cet appétit transatlantique qu’il m’adressa de nouvelles questions.

— - Monsieur voyage en touriste?

— Pas précisément, » répondis-je avec une certaine hésitation, car, n’étant pas familiarisé avec le pays et ses usages, j’étais sous l’influence d’une profonde tristesse. Les six semaines que j’avais passées en Amérique avaient été pour moi six semaines d’ennuis et de déceptions. Je sentis les yeux scrutateurs de l’étranger fi.xés sur moi avec nne persistance qui eût été taxée d’impertinence dans l’ancien monde, mais qui pouvait être jugée moins sévèrement dans le nouveau.

■— Permettez-moi de vous offrir un verre de ce vin; il n’est vraiment pas mauvais, quoiqu’il ne ressemble pas plus à du madère qu’une huître d’Hoboken ne ressemble à un alligator du Mississipi, me dit avec bonhomie mon ami improvisé, lorsqu’il me vit prendre mon chapeau et regarder du côté de la porte comme si je méditais ma retraite. Vous me rendrez un véritable service en me tenant compagnie, ajouta-t-il, et j’espère que vous ne m’abandonnerez pas à ma solitude ou à la société d’un tavernier de village.

Ne voulant pas paraître incivil, je pris le siège

AVENTUKES D’UN TAMBOUR *79

que^n’offrait l’aimable Yankee, et, sur son invilatioD, je remplis mon verre. Le vin était bon; beaucoup meilleur que le catawba dont j’avais été forcé de mo contenter, vu l’état peu florissant de ma bourse. L’Américain cessa de m’adresser des questions directes, comme il avait fait jusqu’alors; mais, au moyen d’insinuations délicates, il parvint A me faire entrer dans des détails dont je fus étonné moi-môme lorsque j’y réfléchis ensuite.

Quoique jeune, je n’étais pas assez novice pour mettre spontanément au courant de mes affaires un étranger curieux ; mais ma nouvelle connaissance sut me persuader qu’elle n’était pas inspirée par une curiosité banale, et je fus d’autant plus sensible à la sympathie qu’elle me témoigna, que j’étais seul dans un pays étranger où je n’avais rencontré jusque-là que froideur et mécomptes.

Je lui appris donc que j’avais été habitué- dès l’enfance à me considérer comme l’héritier futur de mon oncle, M. James Hill, de Gockinton, possesseur d’une fortune considérable; mais qu’une fâcheuse mésintelligence, dont Je ne croyais pas que le

blâme dût retomber sur moi, s’étant élevée entre nous, je n’avais pas cru devoir me soumettre à ce que je considérais comme une exigence injuste; j’avais préféré voir mon nom effacé du registre des inscriptions de Cambridge et renoncer à tout espoir d’héritage pour aller me créer une position. J’ajoutai qu’un ancien camarade de collège m’avait conseillé de partir pour l’Amérique en me forçant d’accepter l’argent de mon passage, mais que je n’avais pas jusqu’alors été plus heureux dans le nouveau monde que dans l’ancien. Ce jour-là môme, ayant sollicité l’emploi de sous-inspecteur des travaux du canal du Susquehanna, j’avais été repoussé faute de connaissances pratiques.

Ma dernière ressource, ainsi que je le dis à l’Américaiii, était de m’engager comme professeur de mathématiques dans quelque pension.

Mon interlocuteur hocha la tête.

— Triste ressource que celle-là, mon cher monsieur. On ne fait pas grand cas des professeurs dans notre glorieuse république. Les deux grands pouvoirs en Amérique sont la magistrature et le

AVENTURES D’UN tambour 281

commerce. Ils mènent au congrès et au sénat, aux postes élevés dans la diplomatie, à la présidence, à tout enfin. La magistrature n’est pas de mon ressort; mais pour le commerce... hum! Accepteriez-vous l’emploi de tambour {drummer)?

— Tambour! répétai-je avec un profond étonnement, car mon interlocuteur ne ressemblait à rien moins qu’à un militaire; que voulez-vous dire? i L’Américain fronça les sourcils, et, oubliant sa courtoisie habituelle, il murmura quelques mots sur a l’ignorance britannique, » puis il m'apprit que l’emploi d’un tambour consistait à faire des voyages, à solliciter des commandes, à effectuer des achats et des ventes, à conclure des marchés, à faire rentrer les créances, en un mot, à servir par tous les moyens possibles les intérêts de ses patrons.

— Par le fait, dis-je alors, ce que vous appelez un tambour ressemble fort à ce que nous appelons, en Europe, un commis- voyageur.

— Exactement, répondit le Yankee ; seulement, comme nous sommes dans un pays de lumières et

28 S aventures D’UN Tambour de liberté, la position sociale d’un commis-voyageur est infiniment supérieure à celle qu’il occuperait dans vos îles BritanniqueSj ce triple nid de préjugés. Enfin, l’emploi est vacant dans notre maison, et s’il voüs convient; je vous offre doure cents dollars d’appointeraentSj lin pour cent sur les bénéfices, et, pour frais de voyage, une allocation égale à celle que la république accorde aux membres du congrès... Voici notre adresse. »

Et il me tendit une carte glacée, sur laquelle se détachaient, en lettres d’or, les mots ;

Petter, Latch et Jarman, i‘ruc^ Neto-York: G. J.

— G. J., dis-je avec embarras; que signifient G. J.?

— General Jobbers *, répondit l’Américain avec emphase, et je suis Annibal G. Petter, à votre service. Remplissez votre verre et permeitez-moi de sonner pour qu’on nous apporte du vin. — Ici, boule de neige! cria-t-il à Cicéron, qui entrait. Donne-nous une seconde bouteille de madère et

i . Faitant toutes sortes d'affaires.

AYENTU HES D’UN TAMBOUR 283

quelques morceaux de glace; hâte-toi. — General Jobbers, tous les commerces entrent dans notre partiel Nous fournissons toute espèce d’articles, depuis la baleine pour crinolines et corsets, jusqu’aux soieries de Lyon. Eh ! justement vous avons à effectuer dans l’Ouest une opération qui vous fournira une excellente occasion de déployer votre savoir-faire.

La seconde bouteille n’était pas encore vidée que j’étais bien et dûment engagé comme représentant de la maison Petter et G*, à condition toutefois que les renseignements pris sur mon compte seraient satisfaisants. Le camarade de collège à la générosité duquel j’avais dû les moyens de partir pour le nouveau monde m’avait donné deux lettres de recommandation pour des négociants de New- York. Ces messieurs n’avaient pas pu me procurer une place, lors de mon arrivée, à cause de la concurrence des Européens qui se trouvaient alors dans celte ville, logés à la môme enseigne que moi; mais ils m’avaient bien reçu, et j’avais tout lieu de croire qu’ils ne me desserviraient pas.

Il fut décidé que je me rendrais à Cincinnati, où j’attendrais les fonds que me ferait parvenir la maison de commerce. Je devais acheter au comptant des quantités considérables de grains, de farines, de pommes de terre, de salaisons et autres denrées qu’exporte l’Ouest, — denrées qu’on supposait être en baisse, parce que les marchés de l’Est en regorgeaient. La maison cependant avait des motifs de croire que cet état de choses ne durerait pas, et elle avait déjà pris des arrangements pour envoyer deux cargaisons à Londres, où elle avait conclu un marché avantageux avec le directeur d’un des docks de Sa Majesté.

Comme péroraison, M. Pelter lira son portefeuille et me força d’accepter une douzaine de bank-notes.

— Prenez, prenez, cherraonsieur; vous voyagez pour notre compte, ne l’oubliez pas. En arrivant à Cincinnati, descendez à l’hôtel du Président; là que je vous adresserai les fonds nécessaires. Et quand vous viendrez à New-York, je me ferai un plaisir de vous présenter à mes associés. Latch

AVENTURES D’ÜN TAMBOUR 285

possède une délicieuse habitation, et sa femme est une charmante maltresse de maison. Jarman est garçon comme moi. Je suis certain à l’avance qu’ils approuveront l’engagement que je me félicite d’avoir conclu avec vous... Six heures! Il faut que je me sauve. Adieu, monsieur Hil).

Et Annibal G. Petter s’éloigna, me laissant tout étourdi de cette bonne fortune inespérée.

Je trouvai sur le bateau un grand nombre de membres de ma nouvelle profession, mais aucun d’eux ne connaissait le nom de mes patrons. 11 est vrai, comme le fit observer un habitant de Philadelphie, que l’accroissement de New-York était prodigieux, et qu’il s’y fondait chaque année tant de maisons nouvelles, qu’il était impossible que plusieurs d’entre elles ne fussent pas ignorées.

— Petter, Latch et Jarman? répéta l’habitant de Philadelphie d’un air rêveur, un de ces noms ne m’est pas inconnu. Pourtant ce n’est pas Jarman, ni Petter; ce doit être Latch, par conséquent. Attendez donc... 11 y avait un garçon de ce nom

qui remplissait l’office de barbier à bord d’un des bateaux du Missouri, le Jefferson. Pensez*vous que ce soit cela?

— Assurément non, répondis-je, presque indigné de cette question. Je n’ai pas l’honneur de connaître personnellement M. Latch, mais je puis affirmer, d’après le témoignage de M. Petter, tjue c’est un homme opulent, et sa femme...

— Tiens, ce Latch avait justement une femme, — non pas qu’il y ait rien d’étonnant dans cette coïncidence, — mais j’ai entendu dire que madame Latch n’avait pas sa pareille pour voler les petits négrillons. Elle possédait un talent tout particulier pour enjôler les mères avec de belles paroles (car Hetty Latch avait reçu une certaine éducation), et elle a enlevé plus d’enfants aux nègres libres de l’Ohio qu’aucun voleur d’esclaves de cette contrée. Ils furent obligés de quiter le pays, dont l’air était devenu malsain pour M. Latch ; mais on n’est jamais parvenu à le prendre. Q’était un adroit coquin que ce Latch !

L’habitant de Philadelphie s’éloigna alors en

AVENTURES D’UN TAMHOUR 287

fredonnant, et je ressentis pendant quelque temps un véritable malaise. Cependant cette impression, produite par la conversation que je viens de rapporter, ne tarda pas à s’effacer. En effet, comment admettre un seul instant qu’il pût y avoir autre chose de commun que le nom entre le négociant riche et généreux dont j’étais l’employé et le barbier dont il venait d’élrc question? Et quel rapport possible entre une personne aimable et distinguée comme sa femme et cette méprisable créature qui, par de vils artiflees, arrachait leurs enfants aux négresses crédules afin d’approvisionner les marchés du Sud? C’était ab.surde, et il y avait même une sorte d’ingratitude de ma part à accueillir un soupçon aussi dénué de fondement. Quel contraste entre mes doutes et la noble confiance de M. Petter, dont les dollars garnissaient ma bourse, et aux frais duquel je voyageais ! Je rougis bientôt de ma défiance, et j’évitai dès lors la société de l’habitant de Philadelphie.

J’étais loin d’étre isolé dans mon nouveau genre d’existence, et je trouvai bientôt un grand charme

dans la société américaine. J’avais désormais une position avouée, et j’étais délivré de cette humiliante curiosité qui poursuit presque toujours le voyageur dont le rang ou la profession reste une énigme pour le peuple souverain. M. Petter m’avait recommandé d’observer une certaine discrétion relativement à la transaction confiée à mon zèle, et je me tins sur la réserve. Je fus étonné du grand nombre de passagers qui paraissaient se connaître; la plupart se rendaient, comme moi à Cincinnati; quelques-uns seulement continuaient leur route vers l’Ouest.

Un personnage très-communicatif, qui avait commencé par se présenter lui-même comme le rédacteur en chef de V Argus, journal dont, je l’avouai à ma honte, je n’avais jamais entendu parler, me servit d’introducteur auprès de quelques-unes des pâles beautés qui voyageaient avec nous.

— Permettez-moi, monsieur, devons présenter à madame Pook, une des reines de la mode, à Cincinnati. Ses soirées sont d’un éclat sans pareil él

AVENTURES D’UN TAMBOUR 2f,a

elle unit à la beauté, l’élégance, l’esprit, la grâce et la noblesse naturelle. Le major Pook, absent en ce moment, est un citoyen éminent. Il fait des affaires commerciales très-importantes; il approvisionne des villages entiers; c’est aussi un des propriétaires de r.4r^Ms, et il pourra vous fournir des renseignement précieux sur le pays.

Je fis un profond salut à une dame d’un aspect imposant, vêtue à la mode française, et qui me regarda à travers une paire de conserves bleues, tandis que ses trois filles me souriaient agréablement.

— Soyez le bienvenu à Colombia, monsieur, le bienvenu dans l’Ouest, me dit madame Pook d’une voix accentuée, je serai heureuse de vous voir à mes soirées, si vous passez quelque temps à Cincinnati.

Je me confondis en remercîraents, mais j’eus

grand’peine à réprimer une violente envie de rire,

car c’était la première fois que mes oreilles étaient

frappées de cette étrange prononciation qui con-

sii^ à appuyer sur des pronoms ou de modestes

adverbes, sans aucun égard pour le sens de la phrase. Mais madame Pook, bien qu’elle passât pour un esprit fort, était une excellente femme, et lorsqu’elle apprit que j’étais nouvellement débarqué dans la pays, où je n’avais ni parents ni amis, elle me traila avec une bonté presque .maternelle qui me fit oublier facilement ses légers ridicules.

Je passai deux ou trois jours fort agréables à Cincinnati avant de recevoir aucune instruction de mes patrons. L’hôtel où M. Petter m’avait recommandé de descendre était Irès-fréqiienlé; j’y rencontrais chaque jour une société nombreuse, et en dehors de ces connaissances, j’en fis quelques-unes dans la ville.

Le lendemain de mon arrivée, je reçus une iuvL talion de madame Pook. Elle me présenta au major, et j’eus l’honneur de dauser un quadrille avec la plus jeune de scs filles, miss Abigaïl, qui me demanda plus de détails sur l’aristocratie et la cour de la Grande-Bretagne que je n’aurais pu lui en fournir, eussé-jo fait une étude spéciale 'de

AVENTURES D’UN TAMBOUR *9i

\'Alm.a/nach du grand monde et de l’annuaire de la Pairie.

Le quatrième jour, le major m’invita à dîner et m'offrit gon concours pour les affaires qui m’avaient amené à Cincinnati, a  moins, ajouta le digne bomme, qu’il ne s’agisse de nouveautés; sur ce point je ne saurais vous être d’aucun secours, vous le comprenez, car c’est ma branche à moi-môme, et depuis quatre ans, je m’adresse aux négociants de Philadelphie, que je trouve plus rond en affaires que vos orgueilleux marchands de New-York, soit dit sans vous offenser, monsieur Hill, si tant est que vous soyez un des leurs. »

Je m’empressai de rassurer le major : je n’étais point son concurrent, et rien ne m’empêchait de répondre à sa confiance, car j’avais reçu de New- York, ce jour-là mémo, un paquet de billets de banque accompagné d’instructions précises, et M.Petterme recommandait de consulter quelque citoyen désintéressé dans la question, sur les localités où je pourrais me procurer plus avantageusement les produits dont j’avais besoin.

Digilized by GoogI

Le major Pook me fut d'un grand secours dans cette circonstance : comme actionnaire d’un journal fort répandu parmi les fermiers de l’Ohio et de rindiana, aussi bien que comme négociant, il connaissait parfaitement les populations des campagnes.

— Monsieur, me répondit-il, je me ferai un vrai plaisir de vous accompagner sur le bateau lundi et de vous mettre en rapport avec quelques-uns des marchands de bestiaux et des plus gros fermiers de l’Ouest. Cela ne me dérange aucunement, je vous assure; il faut que je m’arrête à Madison, à Tenedos, à Âmélia et dans plusieurs autres villes pour mes propres affaires, ils’agitd’un nouvel assortiment arrivant d’Angleterre, et qui fera crever de jalousie les manufacturiers de Lowell, je l’espère.

M. Pook me donna ensuite quelques renseignements précieux sur le caractère des habitants de cette contrée. — Ce sont pour la plupart de braves gens, me diUl, mais il ne fait pas bon les offenser. Si vous voulez conclure un, marché avec eux , ne cherchez pas à les éblouir ou à les trom-

AVANTÜRE8 D’UN TAMBOI R

per;: ifiitfes: une offre ferme, sans paraître trop empressé; < regardez«les hardiment en face et agissez .avec loyauté, ils détestent la ruse. Vos beaux parleurs de New-York ont reçu plus d’une leçon de; nos rudes fermiers lorsqu’ils ont voulu jouer au plus fin avec eux. - ”

La présencetdu major simplifia beaucoup’ ma tâche. J’admirai! sincèrement cette race belle et forte quL bien mieux que les habitants descètes de l’Atlantique, me rappela les hardis aventuriers qui s'élsûent établis les premiers dans la Nouvelle- Angleterre ; mais je trouvai dans leur air quelque chose de brusque et de sévère, qui me fit supposer qu’ils I devaient être très-enclins à prendre om- Jorage. . « 'i.i ■ ■ • •

Ma tâche i était, relativement facile, puisqu’il s’agissait d’acheter ut comptant. Mon ofScieux conseiller me donna un* tarif verbal des prix, et avant que le volumineux portefeuille fût complètement dégarni de ses billets de banque^je possédais plus de troupeaux de porcs vivants, plus de tonneaux deiporosaléyphis^ de sacs de maïs; de fro-

ment et de sarrasin qu'il n’ëu aurait fallu pour nourrir une ville affamée. Il restait à transporter mes acquisitions : j'avais reçu à ce sujet mes instructions de Petter, Latch et Jârman, qui m'avaient enjoint; de. louer des radeaux et un remorqueur pour leur faire remonter le fleuve .Jusqü’à un cer^ tain port dans la Virginie. Là) un agent de la maison devait recevoir les marchandises tet les faire parvenir par terre à Baltimore^ où deux schooners, frétés à cette intention, attendraient leur (^rgàison.

Jusque-là tout était fort bien, mais une chose me sembla étrange : il était naturel que je précédasse ou que j’accompagnasse mes acquisitions; point; il m’était enjoint de ri^tefr à Cincinnati «jusqu'à nouvel ordre. On me donnait vaguement à .entenr drê qu’une mission plus importante 'me sètait conflôe dans le Sud^ et que mes appointements seraient augmentés en raison de mon zèle à servir mes patron». : •

~ Eh bien* s’écria le tnàjor, après que j’eus conclu mon marché des radeaux et tandis qüe nous nous promesions sur le pont du steamer

by CjOO^Iî

AVENTURES D'UN TAMUOUR 2^5

en fumant nosciglres, voilà une affaire tertninée, etcesferàune bonne spéculation, je vous en réponds, si les Anglais payent bien^ car jamais dfe plus beaux bestiaux n’ont été achetés à si bon compte^ et la farine est de première qualité. Ce vieux Dan Wormald est un vrdi diamant brut.

Celte comparaison convenait’, en effet, parfaitement à cé campagnard grand, maigre et grisonnant, qui portait encore le costume primitif des pionniers, et dont la veste courte et les bottes de cuir étaient parfaitement assorties à son couteau à manche de corne et à sa carabine lobgue de cinq pieds;

— Vous avez taison , répondis-je , et c’est un homme dont je ne vodd rais pas me faire un ennemi... Mais que se passe-t-il? seraik-ee quelqu’un qui se noie ? ^

Cette supposition il’ était que trop juste) comme nous l’apprirent bientôt les cris poussée par les femmes et la foule qui se précipita d’un côté du bateau. C’était une pauvre petite négresse de six ans qui était tombée à l’eau ; nous vîmes un instant sa

robe de calicot flotter à la surface de la rivière couverte de vagues et d’écume, car le pilote avait fait tourner précipitamment la roue. Le père, un petit homme laid et rabougri, portant sur le dos un panier rempli d’outils de charpentier, était penché au-dessus de la balustrade^ demandant à grands cris que Ton « sauvât Polly. »

— Chacun pour soi, murmura un Yankee à mon oreille ; la rivière ressemble en ce moment à un torrent, et il ne serait pas prudent de s’y hasarder.

Tous les passagers parurent être de cette opinion. Au même moment j’aperçus la pauvre petite qui revenait à la surface : il ne me fut pas possible de résister à son regard suppliant, et mettant habit bas. Je plongeai dans les vagues jaunâtres. Je saisis l’enfant. Je savais bien nager, mais le courant était rapide et je fus entraîné à distance avant que le bateau m'eût rejoint.

Cependant tout cela s’était passé en moins de temps que je n'en mets à le raconter, et au bout de deuiL minutes j’étais remonté sur le pont, mouillé

AVENTTJHES D’UN TAMBOUR 297

comœe’utK barbet, le bâtiment 'avait repris sa couisej et'le charpentier nègre,' pressant sa fille contre son cœur, m’assonrdissait 'par l’expression bruyante de sa reconnairaance. ■ “ /

~ C’est bon, mon brave] là, là î c’est de’ grand cœur cpie je vous ai rendu ce petit service ; mais, je vous en prie; assez, assez ! âjoiitai-je en' 'essayant de repousser lei pauvre nègre 'ijui, dans l’élan de sa jœe, voulait même me baiser les pieds.

“ -t*. O 'Biassa, monsieur l’Anglais, Job vous remercie tant! le pauvre nègre être si obligé à vous! Massa De vait pas ce que Polly est pour le vieux Job maintenant ; la joie de sa vie, depuis que sa pauvre femme IMnah est morte l’année méme’où elle s’est enfuie* de la plantation d’Alabama,' et Job a porté l’enftmt' dans ses braè, pendant toute là route, à travers les marais,' et... ‘

*- Allons,* allons, 'C’est bien; l’enfant en a été quitte pour urt' bain"; descendez maintenant, » dit le major Pook avec fermeté au pauvre petit homme, qu’il poussa doucémént'*veré l’échelle qui conduisait âuquartier des nègresi**'"' " ' • " ' *

Lorsque celui-ci s’éloigna, après nous avoir adressé un dernier salut Je m’aperçus qu’il boitait, et qu’alors même qu’il eût su nagerqtalent assez rare en Amérique), il lui eût été presque impossible de sauver son enfant. Pour moi, j’avais obéi à un élan du cœur en secourant une créature en danger sans m’être demandé si cette créature avait la peau blanche ou noire; mais, bieu que je ne réclamasse aucun éloge pour un acte de simple humanité, je > fus un peu blessé par les commentaires ironiques de quelques-uns des passagers, qui me taiaient de don-quichottisme, parce que j’avais exposé ma vie pour une négrillonne.

Au bout d’une demi-heure, nous arrivâmes à Cincinnati, où je changeai de vêtements. J’avais évité un rhume ou un accès de fièvre, en absorbant une bonne dose de ce que le major appelait la « médecine à l’eau-de-vie, » avant de quitter le bateau, et mon immersion n’eut aucune suite fâcheuse.

Cependant tout allait à merveille. Les marchandises furent toutes embarquées, et, en attendant

AŸk."«TettRS D’UN TÀMliOUK 299

les noüTeâux ordres de Petter et C% je passai fort agréablement mon temps, grâce â l’hospitalité des habitants de Cincinnati, qtii m’adressèreht plusieurs invitations.

Une fois ou deux je rencontrai Job, le charpentier noir, qui demëurait dans un des faubourgs de la ville, et j’avoue que je le traitai avec une sorte de rudesse. Job était un très-brave homme, mais l’expression de sa reconnaissance était accompa- • gnée de démonstrations si exagérées que je fus obligé de l’éviter; car un Anglais n’aime pas ces exhibitions publiques de sentiments, et, d’ailleurs, je commençais, je le crains, à partager les préjugés des Américains à l’égard des nègres.

On dîne généralement de bonne heure dans les États de l’Ouest, il n'y eut donc rien d’extraordinaire à ce que le major m’invitât à dîner à deux heures le samedi qui suivit l’embarquement des provisions. Le samedi est un jour très-animé, à Cincinnati, à cause du marché qui y attire les gens de la campagne en nombre plus considérable.

Je n’étais pas le seul étranger convié à la table

300 aventures D’UN TAMBOUR

du major, le rédacteur de Y Argus était là^ auæi bien que l’honorable Sampson Petty, un des représentants de l’État, et une famille nouvellement revenue du continent, dont la conversation roula uniquement sur les personnes titrées à qui « notre ministre » les avait présentées. Le repas n’était pas à moitié, lorsqu’un bruit éloigné qui dominait celui dos roues et des chevaux frappa mon oreille. A mesure qu’il se rapprochait, il devenait plus distinct et augmentait d’intensité : il s’y mêlait un bruit de pas qui semblaient se diriger rapidement de notre côté. Notre hôte l’entendit et posant sur la table son couteau et sa fourchette :

—C’est sans doute une manifestation, dit-iW’un air pensif, et pourtant nous ne somme pas en temps d’élections.

Au môme moment la porte s’ouvrit et un misérable garçon irlandais, qui cirait les bottes et faisait les commissions dans mon hôtel, se précipita dans la chambre.

— M. Bill, Votre Honneur 1 s’écria-t-il d’une voix entrecoupée, caria rapidité de sa course l’avait mis

A\ENTÜRES D’UN TAMBOUR 301

hors d'haleine, fuyez avant qu’ils n’entourent la maison ; ils seront sans pitié pour vous aussi vrai que mon nom est Mike Sullivan.

Chacun fut frappé de stupeur en entendant ces mots; mais bientôt un concertde questions assaillit le pauvre garçon qui. sans répondre, se tordait les mains, et s’écriait : « Wirra I Wirra ! ils vont vous massacrer. Ils étaient à l’hotel il y a un instant ; je suis venu toujours courant pour vous prévenir, mais ils vont arriver et, s’ils vous prennent, vous êtes perdu ; et comme vous avez toujours été bon pour Mike... »

Mais, avant qu’il eût achevé son discours, avant môme que j’eusse pu deviner ce dont il s’agissait, une bande d’hommes armés de fusils, de haches et de barres de fer pénétra en tumulte dans l’espace découvert qui s’étendait devant la maison : ils s’arrêtèrent là en 'poussant des cris sauvages accompagnés de gestes menaçants. A leur tête était le vieux Daniel Wormald, qui, d’un air furieux, brandissait sa carabine au-dessus de sa tête.

— Il est arrivé quelque malheur, dit mon hôte

302 AVENTURES R’ÜN TAMBOUR

en ouvrant la fenêtre^ et il demanda hardimeet la cause du tumulte.

Un bruit confus s’éleva de la foule^

— C’est Pook, hourrah pour Pook ! cria une voix, tandis qu’une autre demandait qu’il fût scalpé. C’est lui qui nous a amené l’Anglais, etj sans doute, il partagera avec lui.

— L’Anglais ! livree-le-nousou nous Délaisserons pas pierre sur pierre de la maison l » s’écrièrent une vingtaine de voix*

Je m’élançai à la fendre.

— Messieurs, commençai-je... Mais je fûs interrompu par les cris forcenés qui éclatèrent à ma vue, et je reculai instinctivement, tandis que le vieux Wormald, arrachant une hache à un des hommes placés auprès de lui, fit pleuvoir une grêle de coups sur la porte d’entrée.

L’honorable Sampson Petit était pâle et tremblant, et je l’entendis qui murmurait à l’oreille du du major: « Livrez-le. »

Mais au bout de deux minutes la porte était enfoncée et la foule pénétrait dans la maison. Peo-

AVENTURES D’ÜN TAMBOUR 303

dairt quelques instants ma vie tint à un fll. Plusieurs mains me saisirent à la fois.; mes vêtements furent déchirés^ je fus frappé, poussé de droite à gauche^ ét J’aurais été foulé aux pieds, si cette multitude n’avait pas été aussi compacte. Mais mon hôte montra autant de courage que de bon sens et parvint à obtenir un moment de silence. Prenant alors la parole, il demanda de quel crime J’étais coupable.

— 11 nous a volés, répondit Wormald d’un air farouche., (Et je sentis ses doigts noueux se serrer autour de mon cou.) 11 nous a volés, mais nous nous payerons d’une façon ou d’autre.

— Je ne vous ai jamais volés, je ne vous ai jamais fait tort d’un shelling, articulai-je péniblement, car j’étais à moitié étranglé.

— Vous direz cela au juge Lynch, répondit un grossier batelier qui s’efforça en même temps de me frapper à la tête avec un levier en fer. Mais le major Pook arrêta son bras et exhorta vivement mes accusateurs à formuler leur accusation d’une manière raisonnable.

304 AVENTURES -D’üNiTAMBOUR |

Voyez^ Pook j dit alors le vieoi Worniald tirant ; de sa poche un paquet de billets chiffonnés, voila ce que votre ami m’a donné en payement; et ce qu'il m’a fait à moi, il l’a fait à tous. Vos beaux messieurs de New-York trouvent tout naturel de tromper les laborieux habitants de l’Ouest ; ils leur enlèvent le fruit de leur travail et leur donnent en échange des morceaux de papier bons tout au plus à allumer ma pipe. ■ ■ •

— Prétendez-vous que ces billets sont faux?

m’écriai-je, et Je sentis le sang me 'monter au visage,

— Oui I et vous le savez aussi bien que nous,

répondit l’un d’entre eux, tandis que l’épithète de « chien d’Anglais » et une foule d’autres aussi injurieuses m’étaient adressées. Je protestai en vain de mon innocence et le i major lui-mème s’éloigna de moi. ' . ■ • ,

Mon récit était en effet invraisemblable,' et il convenait mieux à cette foule furieuse de me croire le complice de Petter et G% dont l’odieuse trahison m’était maintenant dévoilée, que de voir enomoi

aventures D un tambour 306 une dupe et un bouc émissaire. Tous étaient sous le coup d’une perte récente ; à ce grief se joignait l’humiliation, toujours vivement ressentie chez ces hommes primitifs, d’avoir été trompés ; aussi renchérissaient-ils à l’envi sur le châtiment qui devait m’ôtre infligé.

— Qu’on le plonge dans l’Ohio ! vociféra l’un. — ünecorde, une corde, voici justement un réverbère ! hurla l’autre ; tandis que Wormald déclarait qu’il avait vu des hommes brûlés pour des crimes moins grands et que la potence était encore trop bonne pour moi.

Dans cette crise ce fut à madame Pook que je dus lavie. Elle seule paraissait croire à mon innocence et elle me défendit avec un zèle auquel rien ne put résister. Aucune autre intervention n’eût pu me sauver ; mais les Américains, même les plus grossiers, ont une sorte de respect pour une lady, et madame Pook était aimée de la plupart de ces hommes qu’elle avait secourus dans la pauvreté et dans la maladie. Je ne fus donc ni pendu ni noyé, mais je fus traîné au milieu d’une foule menaçante

306 AVE.NTUHES D*ÜN TÀMBOÜR

jusqu’au palais tie justice pour y être ( selon l’expression de rhonorable M. Sampson) « livré entre les mains des magistrats. »

Je devais faire une triste figure lorsque je comparus à la barre, couvert de boue, leè vêtements déchirés, les cheveux en désordre, et poursuivi les vœifétations de mes accusateurs^ On parvint, non sans peine, à rétablir l’ordre et on exposa alors l’affaire dans tous ses détails. Les billots furetit produits et déclarés faux par les experts à l'examen desquels on les soumit. Ces billets étaieht admirablement imités et devaient tromper de simples habitants des campagnes, aussi la fraude n’avait-ellc été découverte que le jour du marché, lorsqu’ils furent présentés à divers bantîüiers de la ville qui les avaient refusés;

Tous les visages qui m’entouraient m’étaient hostileSi Ceux mêmes qui n’éprouvaient pas grand scrupule, quant à la moralité de la transaction, me méprisaient à cause de ma maladresse, comme faisaient les Spartiates à l’égard des voleurs pris sûr le fait. J’entendis un homme dire à l’oreille de soh

AVENTURES D’UN TAMBÜUR 3W

voisin tfue l’idée était bonne, mais qiie je m’y étais mal pris. Cependant, quoique personne ne parût accorder la moindre Créaiice à mes protestations d’innocence, lë magistrat décida que je ne pouvais être jugé à Cincinnati. Âucunè des marchandises n’ayant été achetée dans là ville même, l’affaire devait être portée devant les prochaines assises tenues dans le 'comté où la fraude avait été commise, et je devais, en attendant, être enfermé dans la prison de Madison,

L’escorte qui mre conduisait du tribunal au bateau eut grand’peine à me protéger contre la foule qui sfc ruait sur mbi^ m’accablant d’injures et de mëhâoeS. Les gehs de police parvinrent cependant à se frayer un passage, mais mon supplice continua mêtafe après qiie je TUS à bord, car plusieurs des femfters résidaient à Madison et ils y retournèrent en meme ' temps que moi. Parmi eux se trouvait Wormald, qui ne me perdit pas de vue uU seul instant ju8(jU*â ce qu’il me vit jeté dans le petit édiice en boiS)^ situé au bord dë la rivière, qui sert de prison à la ville. 11 m’adressa

en guise ^d’adieu ce discours peu rayssurant : — Retenez bien ceci, mon bel ami, me dÿ-il en faisant résonner la batterie de sa carabine je n’ai pas voulu faire ^de j peine là-bas ài madame Pook, mais ne vous imaginez pas que vouseï^ serez quitte à si bon compte.- Vous m’avez subtilisé quarante cochons, quatre-vingts tonneaux de pommes, deux cents sacs; deiiromenl,et vos complices se moquent de moi par-dessus le marché f Ma^is, sU’on ne vous inflige pas un beau châtiment, je me ferai justice à moi-même avec une once de plomb, aussi vrai que Dieu existe. Oui, si vous échappez aux hommes de loi, vous ne m’échapperez pas à moi, et j’aurai du sang pour mes cochons ou mon nom n'est pas Dan. . - ,,, , ./

,Mon séjour dans la prison de Madisoniutibien triste; et personne ne vint me visiter, personne ne m'écrivit, toute sympathie me fut refusée. Je n’étais coupable, il est vrai, que d’un excès de créduHtd, mais j’étais hors d’état de me juatifler. La pensée qu’Ànnibal Petter et ses complices se partageaient en rimit les dépouilles, tandis que nm vie détail .en

péril et mon nom déshonoré, augmentait encore l’horreur de ma prison. Je plaignais aussi, malgré la dureté avec laquelle ils m’avaient traité, les fermiers de l’Ouest, que j’avais trompés pourtant fort innocemment.

Les employés de la prison me considéraient comme un malfaiteur de la pire espèce et m’enjoignaient brutalement de réserver ma justification pour les assises. Ils me refusèrent du papier et de l’encre, et ne voulurent pas davantage se charger de mes messages, disant que j’aurais tout le temps de consulter un avocat quand le moment du jugement approcherait. En dehors de cela, je n’eus pas à me plaindre d’eux; j’étais bien nourri, comme c’est généralement le cas dans ce pays riche et fertile. Je ne désespérais pas de convaincre les juges que je n’avais été qu’un instrument aveugle dans cette affaire frauduleuse, mais, alors même que je serais acquitté, mes épreuves ne seraient pas finies pour cela : le juge Lynch pouvait en appeler à son tribunal; Wormald et sa carabine m’attendaient, si j^étais déclaré itmoccut.

Il y avait trois jours que durait moq emprisonnement ; j’étais seul dans ma cellule, lisant, à la lueur d’une lampe fumeuse, un volume qu’on m’avait prété, lorsque j’entendis derrière moi, dans la cloison en bois, un bruit semblable à celui que pourrait faire un rat; mais ce rat devait être bien hardi et bien actif pour travailler avec autant de persévérance. Ce bruit me fatigua bientôt, car mes nerfs étaient irritables, et, saisissant mon tabouret, je frappai contre les planches, espérant effrayer ainsi l’animal rongeur. Ce moyen me réussit, en effet, et je n’entendis plus rien que le murmure du fleuve qui baignait ma prison. Mais , après que le guichetier m’eut apporté mon souper et enfermé pour la nuit, le rat se remit i l’œuvre, avec plus de circonspection toutefois, jusqu’à ce que je fusse interrompu au milieu de ma lecture par un : « PstI maître, pst ! il n’y a pas de temps à perdre. »

Je me retournai et j’aperçus à travers un trou carré, qui venait'évidemment d’être pratiqué dans le mur en bois, le visage honnête du pauvre Job, le petit charpentier nègre. Me levant avec précipi-

Dlgitized by

talion, je laissai échapper un crid’élonnement. Job roula les yeux en signe d’eflroi et posa un doigt sur ses lèvres.

— Maître a sauvé lu vie de la petite Polly, et Job u’oublicra jamais la reconnaissance qu’il doit à maître. L’Anglais est en prison, tous ses amis blancs l’ont abandonné; Job u’est qu’un pauvre nègre, mais Job est venq pour Iqi rendre la liberté.

Et le petit homme se remit à l’œuvre avec plus d’ardeur que jamais.

-T Mon pauvre garçon, lui dis-je, tandis que mon cœur se gonflait au souvenir de ma dureté envers lui, je ne puis profiter do votre générosité; je dois attendre mon jugement, sinon ils diraient que je suis coupable, et...

— Non, non, maître. Ils sont exaspérés et veulent se venger, que l’Anglais soit coupable ou non; plus tard, quand ils seront calmes, très-bien. Mais Job a entendu M. Wormald et les autres dire qu’ils n’atti ndraient pas plus longU‘m{)s, que l’époque des assises est trop éloignée, qu’ils briseront les

31i AVENTURES D’UN TAMBOUR

portes de la prison et pendront l’Anglais à un arbre... Ah! vous ne pas connaître juge Lynch.

Et la scie recommença à grincer. Cette nouvelle me convainquit qu’il y aurait folie de ma part à vouloir attendre mon jugement; j’acceptai donc la scie que Job me tendit à travers l’ouverture et, grâce à nos efforts combinés, elle fut bientôt assez grande pour me livrer passage. Job remit précipitamment ses outils dans sa besace et dressa l’oreille, car il lui semblait avoir entendu du bruit dans le lointain.

— Par ici, maître; Job a caché le canot dans les roseaux. Vite, ce sont les régulateurs! *

Nous entrâmes aussitôt dans le petit canot, et, saisissant les rames, nous gagnâmes le large. Au même instant, nous entendîmes distinctement le bruit de voix furieuses auquel succéda un violent craquement, et bientôt la lumière éclatante des torches qui brilla à chaque fenêtre nous prouva

l. Voir, snr ces officiers du juge Lynch, un chapitre de l’ornithologie d’AudulK»a, dans la Bevue britannique.

que mes accusateurs avaient forcé les portes de la prison.

— Bravo, maître, nous sommes juste à temps. Ne craignez rien; le vieux Kentuck n’est pas loin.

. Après avoir ramé,, pendant queJqueSi, instants nous abordâmes sains et saufs sur la rive opposée,; située dans . le , Kentucky. Je portais encore , les vêtements déchirés avec lesquels on m’avait amenée à Madison, mais Job avait eu la prévoyance, de placer dans le canot un costune complet de commissionnaire en grossier molleton, et il insista’ pour que je m’en servisse comme d’un déguisement. Pour lui, il fallait qu’il retournât directement à Cincinnati, car si Ton avait pu soupçonner un homme de sa couleur d’avoir pris part à mon évasion, il eût été condamné à être brûlé vif et livré aux mains de la populace furieuse.

Lorsque le jour parut, j’avais fait plusieurs

milles dans la direction du sud, j’étais loin de

rOhio et tout près 'd’une ville. Pressé par la faim

et par la fatigue, 'je songeai à prendre un peu

de repos et de nourriture; mais je me souvins

pour la première fois que j’étais absolument sans ressources, puisqu’on m’avait enlevé ma montre et ma bourse avant de me conduire en prison. Je portai néanmoins là maib à la poche de mon paletot, où j’avais senti quelque chose de louM, et je découvris un piquet de dollars àveé de la ifiennë monnaie enveloppés dans un morceau de journal. Des larmes montèrent à mes yeux. PauVre Job!

peut-être étaientce là toutes sês économies!

Grâce à ce secours, je pus gagner Lexington, où je trouvai un emploi dans un pensionnat.

ün an après ces événements, me trouvant à New-York, je me hasardai à aller voir le négociant auquel mon ami de collège m’avait recommandé. Je lui racontai ce qui s’était passé.

« Petter, Latch et Jarman ! Comment donc, mon cher monsieur, leur jugement a mis New-York en émoi depuis cinq jours ; les colonnes de YHérald et de la Trünme en étaient remplies. Mais peut-être ne vous souciez-vous pas de tout ce fatras. Je vous dirai donc qu’ils sont condamnés à perpétuité et que Petter a essayé, mais vainement, d’établir un

alibi. C’étaient de dangéreux coquins, d’habiles faussaires, qui avaient le talent de se mettre à l’abri des dangers dans lesquels ils précipitaient leurs victimes... A propos, M. Hill, il y a ici une lettre cachetée de noir qui vous attend depuis trois mois.

Cette lettre m’annonçait que j’avais perdu mon oncle ; qu’au moment de mourir, un changement s’était opéré dans ses dispositions à mon égard et qu’il m’avait nommé son héritier.

Avant de quitter l’Amérique, je réthboursai intégralement les fermiers del’Ouest, qui reconnurent loyalement mon innocence et leur erreur. Je n’ai pas besoin d’ajouter que je n’oubliai pas, à l’heure de la prospérité, mon Adèle et généreux ami, Job le charpentier.

Page 1