ON DIMANDE UN JEUNE GARÇON
Cette affiche, lue à travers une vitre de boutique, était comme une réponse à ma pensée. Mes yeux ne m’abusaient-ils point? Non. La Fortune, bien qu’elle ne moule pas toujours son écriture, ne m’avait point abandonné. « Je suis un jeune garçon, me dis-je, et l’on me demande. Me voici. »
J’entrai dans la boutique. Ce n’était pas celle d’un barbier; la marchandise y était d’une nature plus grasse, car les pieds de cochon y dominaient.
— Qu’y a-t-il à votre service, mon jeunejgèntleman? me demanda le gros propriétaire en tablier blanc et brandissant un coutelas.
— Pardon, dis-je, vous demandez un jeune garçon?
L’homme me toisa de la tête aux pieds, puis il me répondit :
— Nous en demandions un, en effet, mais malheureusement nous ne recevons que six pensionnaires en chambre, et le marquis Marcassino vient
de retenir la dernière place vacante pour son dixseptième flis.
— Je... je désire entrer comme jeune garçon, monsieur, dis-je d’un air embarrassé.
— Écoutez-mui, jeune gentleman; si vous ne voulez pas de mes pieds, usez au plus vite des vôtres, sans cela vous me mettrez dans une fâcheuse position aussi bien que vous-même. Et maintenant, filez.
Tenté par deux autres annonces du môme genre, je m’aventurai encore à offrir mes services, mais avec aussi |)eu de succcès. Un regard jeté sur moi semblait convaincre les gens que je ne ferais pas l’affaire. Hélas! oui, j’étais trop bien vêtu! Le fugitif se trahissait sous ma veste bleue à boulons dorés, sans parler de mon col blanc comme la neigi!. Je ne fus pas fâché, quand vint le soir, de pouvoir retourner chez le sympathique Philippe et de lui raconter mes aventures.
Philippe convint que je n’étais pas positivement l’espèce de jeune garçon que choisirait de préférence un tripier pour porter ses produits en ville,
et il me conseilla de viser plus .’iaut. Pourquoi ne pas essayer de me frayer un chemin dans une classe où un extérieur et des manières de gentleman n’ôtaient pas un obstacle insurmontable?
Pourquoi pas, en effet? Le temps était précieux. Les soupçons de Mrs. Swigsby allaient évidemment croissant. Dés le lendemain je suivrais le conseil de mon ami.
— Très-bien, mon garçon, dit Philippe en me souhaitant le bonsoir. Allez maintenant droit à la .source. Vous savez?
Vous savez! eb non, je ne savais pas exactement. Où trouverais-je cette source?
— Dans nos grandes maisons de banque et de commerce, avait dit Philippe en dégustant un verre de xérès. Adressez-vous toujours aux chefs'.
Évidemment, mon ami entendait que je me misse en rappurt avec les gens de finances, de sorte que le lendemain, après avoir cherché dans l’Almanach du commerce les noms et l'adresse des plus fameux banquiers, je me dirigeai vers la Cité et me trouvai bientôt en présence d’une
cinquantaine de commis tous activement occupés. Après être resté un moment inaperçu, je m’approchai de l'uD d’eux :
— Pardon, monsieur, je voudrais parler à votre...
— A mon quoi? demanda vivement le commis
— AU chef de votre maison, veux-je dire.
— M. Lingolt est à Goldborough-Park, me dit-il en souriant d’un air langoureux, mais s’il s’agit de l’emprunt ottoman, nous lui enverrons une dépêche, et il sera ici demain.
Je lui assurai que je n’avais rien à faire avec l’emprunt ottoman, et qu’un des principaux associés de la maison remplirait aussi bien mon but.
Le commis s’inclina, murmura quelques mots à l’oreille d’un autre employé, et, me priant de le suivre, me conduisit, à travers un labyrinthe de pupitres, dans une chambre où était assis un vieux monsieur qui lisait le journal et qui me regarda d’un air scrutateur à travers ses lunettes d’or. Le commis lui dit quelques mots tout bas :
— Eh bien, mou jeune ami? me dit le vieux banquier.
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LA FORTUNE DE L’âCOLIER lii
-> Pardon, monsieur, répondis-je étourdiment, avez-vous besoin d’un jeune garçon de confiance?
Le commis eut peine à réprimer son envie de rire; mais le vieux monsieur, le congédiant du geste, reprit :
— Qui vous envoie ici, mon enfant, et que voulez-vous dire? »
Son ton affable m'ayant rassuré, je lui dis franchement que personne ne m’avait envoyé; qu’agissant d’après certains avis, je m’étais engagé à faire mon chemin, et que je désirais commencer, si possible, en qualité de garçon de confiance; qu’à cette fin, j’étais venu droit à la source! qu’étant, j’en convenais, assez mal avec mes parents, je ne pouvais lui dire d’où je venais, mais qu’il pouvait se fier à mon honnêteté et que j’étais disposé, si cela était nécessaire, à verser dans la maison une certaine somme, afin de l’indemniser des pertes qu’elle pourrait avoir à subir par suite de mon inexpérience.
Et à combien se monte cette somme? demanda le vieux banquier.
iii LA FORTUNE DE L’ÉCÛLl ER
— A deux shellings six pence.
Son œil brilla comme si une pensée soudaine lui eût traversé l’esprit; et, mettant la main sur mon épaule, il me fit tourner du côté de la fenêtre :
« Hem!... je le pensais bien, » me Sembla-t-il l’entendre murmurer. Puis il ajouta à haute voix : « Écoulez-moi, mon garçon; je ne {iuis prendre sur moi la responsabilité d’un engagement aussi important. 11 faut que je consulte mes associés. Allez vous asseoir un instant dans la chambre du garçon de course... là... cette porte là-bas. Je vous rendrai réponse dans une demi-heure. »
Je trouvai dans la chambre indiquée un jeune garçon à l’extérieur très- respectable et en train de manger du pain et du fromage. Il m’en offrit une part, mais je n’étais pas en appétit. Quelque bienveillant qu’eût été le vieux banquier, il y avait dans sa manière d’ètre quelque chose qui m’embarrassait. On aurait presque dit qu’il me connaissait :
— Qui est ce vieux monsieur qui doit, me dit-il,
TT
consulter avant tout ses associés? demandai-je au messager.
— Sir Édouard Goldshore, celui qui demeure à Bilton-Abbey, près de Penrhyn.
— Penrhyn? la résidence du général Trelacony?
— Précisément. Le général déjeune souvent ici quand il vient à Londres. Sir Édouard vous a dit qu'il voulait consuller ses associés? Mais ils sont tous ab.^ents, excepté lui.
— Ne pensez-vous pas, demandai-je d’une voix défaillante, qu'il fait bien chaud ici? Je... je vais faire un petit tour... et... je reviendrai tout à l’heure.
Ët avant que le jeune messager de la maison Lingott et C» eût pu m’opposer la moindre objec tion, j’avais disparu.
Il était écrit que ce jour malheureux finirait plus malheureusement encore. La physionomie de Philippe, lorsqu’il vint me trouver le soir, n’annonçait rien de bon :
— C’est bien ennuyeux, mon pauvre garçon, me
dit-il, mais je crains bien qu’il ne vous faille lever le camp. Nous ne pouvons plus nous fier à la vieille Swigsby. Charley, mon ami, si vous ne
voulez pas retourner chez vos parents comme un
garçon raisonnable, il faut établir vos quartiers ailleurs.
Il n’y avait évidemment pas d’alternative. Je partis le lendemain matin; mais le bon Philippe ne me quitta que lorsqu’il m’eut installé dans un humble logement situé à peu de distance et dans une localité où je pouvais continuer mes recherches sans crainte d’être reconnu. Philippe insista pour payer le loyer qui se montait à cinq shellings par semaine; mais lorsque je lui représentai qu’en acceptant de l’argent je compromettais peutêtre mon avenir, ce cher ami consentit à acheter quelques articles de ma garde-robe, dont le montant pouvait suffire à mon entretien pendant toute une semaine et me permettre de laisser intacte ma demi-couronne.
C’est ainsi que je me trouvai pour la seconde fois voguant à la dérive sur l’océan du monde. La
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fortuDe continua toute la semaine à me tenir rigueur. Partout le même regard soupçonneux et scrutateur m’accueillait invariablement. Que je brossasse soigneusement ma veste ou que j’y fisse des trous habilement ménagés aux coudes, il semblait qu’il me fût impossible de trouver le juste milieu entre un enfant de bonne famille et un vagabond.
Je ne décrirai pas mon existence pendant ces tristes jours. Mes espérances et mes ressources diminuaient rapidement, et la moitié de la seconde semaine me trouva avec mon loyer payé, il est vrai, mais dénué de tout, sauf des vêtements que j’avais sur moi et d’une pièce de six pence.
De guerre lasse, j’avais renoncé à chercher de l’emploi. J’étais bien décidé à ne pas retourner à la maison. Je n’avais plus entendu parler de Philippe, et je craignais de le compromettre en allant le trouver. Que faire ?
. Un matin que je me traînais faiblement dans la
rue, mourant presque de faim et palpant de temps
à autre la pièce de six pence au fond de ma poche,
SU LA PORTüNE DE L’ÉCOLIEU
comme si la vue d’une boutique de rôtisseur eût dû l’en faire sortir, je remarquai un vieux joif accroupi sur la dernière marche d’on perron. Ce n’était pas un juif très- propre; non, je ne pense pas en avoir jamais rencontré depuis un plus sale; mais mou attention fut attirée vers lui par un garçon de cabaret qui avait murmuré en passant :
Œ 11 est flni le vieux 1 » tout en sifflant entre deux doigts, et pres<îue au-dessus de la tête du juif, un refrain de congratulation en l’honneur de la circonstance.
Le vieux juif leva les yeux (fun air languissant; son visage, si crasseux qu’il fût, n’était pas ignoble. Comme il m’était parfaitement égal d'errer n’importe où, je revins sur mes pas pour le regarder encore. H était d’âge très-avancé, couvert de haillons; et je n’ai jamais vu la faim écrite en caractères plus lisibles sur une 'face humaine, la mienne excepté. 11 tendît fâildedient le bras de mon côté, comme une personne mourante, mais il . ne demandait pas l’aumône, et je passai outr& Soudain, une pensée me frappa ; « ^ ce vieillard venait à mourir I *
Les six pence firent un bond au fond de ma poche, comme si la même idée leur fût aussi venue. Je m’éloignais en hésitant; car si je cédais à un mouvement charitable, que deviendrais-je moi-méme? Si j’avais au moins pu partager avec le vieillard! Mais comment demander à un moribond de me rendre sur une pièce d’argent?
Je repassai une seconde fois devant lui.
Fût-ce une erreur de mon imagination, ou les six pence me donnèrent-ils réellement un coup dans le côlé par manière de reproche?' « Mais, Icnr «répondis-je, vous êtes ma dernière espérance; en me séparant de vous, je renonce à un million... à deux millions, à trois pi'ut-être ! »
Un dernier coup des plus énergiques me décida. Je revins précipitamment sur mes pas et laissai tomber mes deux millions dans la main du vieil-
j’ai enfin une place
Je sais à peine comment le reste de la journée se passa pour moi. Vers le soir, comme je reprenais faiblement le chemin de mon Ic^ement, épuisé de fatigue et de besoin, je m'arrêtai machinalement devant la boutique d’un boulanger. Quelqu’un me toucha l’épaule. C’était le vieux juif. Un changement avantageux s’était opéré, chez lui, et de nous deux, ce n’était certainement pas moi qui paraissais le plus vivant.
— Voilà de bons petits pains, dit-il d’un air d’approbation. Vous avez faim?
Trop faible pour parler, je lui répondis par un signe de tête.
— Et... et vous n’avez pas d’argent? me demanda le vieillard d’un air surpris.
Je fls un signe négatif et me disposai à m’éloigner.
— J’ai... j’ai dépensé la pièce de six pence,
reprit le juif, mais si vous ne dédaignez pas l’hospitalité d’un pauvre homme, je vous offre à souper... et un gîte, si vous le désirez aussi. Je demeure à deux pas d’ici.
Je le regardai avec surprise et le suivis en silence. Prenant alors une allure de mendiant, il se traîna d’un pas chancelant vers une rue sombre et étroite; là, s’arrêtant devant une des premières maisons, il frappa de sa béquille contre une des fenêtres.
— Vous prendrez la basque de mon manteau quand on ouvrira la porte, me dit le vieux juif, car vous pourriez trouver qu’il fait un peu sombre à l’intérieur.
Il faisait, en effet, si sombre, qu'il me fut impossible de distinguer la personne qui nous fit entrer; mais une voix argentine, qui n’était point celle du juif, laissa échapper une exclamation de bienvenue. Puis elle disparut comme un esprit dans une pièce située à l’étage supérieur, où nous la suivîmes à tâtons.
Je vis alors, à la lueur vacillante d’un bout de
chandelle qui brûlait dans un coin, une jeune fille d’euviron quinze ans, vêlue d’uue épaisse robe blanche qui lui tombait jusqu’aux talons et qui, autant que je pus en juger, semblait composer tout son vêlement. Ses manches larges étaient relevées jusqu’aux coudes, comme si elle eût été occupée à quelque soin de ménage, et ses pieds étaient nus, ce qui expliquait le silence de ses mouvements. Un large filet blanc retenait ses cher veux noirs. Quant à son visage!... quelque jeune et épuisé que je fusse, un regard jeté sur son incomparable beauté me plongea tout à coup dans uae espèce d’extase. « Est-ce bien une femme ? » me disais-je en retenant mon souffle. El lorsqu’elle resta immobile, comme une statue d'albàtre, un de ses beaux bras tendus vers moi et interrogeant du regard le vieux juif, je fus sur le point de tomber à sespiedset d’adorer celle qui me semblait appartenir plus au ciel qu’à la terre.
— Le souper, ïell, dit le vieillard, m’arrachant brusquement à mon extase. Zell disparut.
Le reste de cette soirée se passa pour moi
comme un rêve entrecoupé de visions célestes. La fatigue et l'inanition me forçaient à sommeiller en dépit des efforts que je faisais pour manger. Mais dans les intervalles, il me scmblaît que j’étais assis à un festin entre la reine des fées et un vieux juif déguenillé qu’elle appelait son grand’père; il me semblait entendre ce dernier lui parler de moi, comme si j’eusse été absent, et lui raconter, à propos d’une pièce de six pence, tine histoire qui paraissait l’intéresser beaucoup. Enûn j’entendis la jeune reine, ou la fée Titania, qui disait d’üde voix compatissante :
— Pauvre enfant! il devrait être au lit.
Et, sans plus de cérémonie, elle m’y installa ellc-mftme.
On m’avait improvisé un lit sur le plancher *de la chambre où nous nous trouvions, et la dernière chose que je me rappelai fut le pii^d dô Titania, pied si mignon, si blanc, si gYadmii^iViént vèîné de bleu et si près de més îùvVeé, qué Jé l'aiiVals volontiers baisé si je reüsée o^.’.'.'ni'âis je m’endormis tout en y pensant.
J33 LA FORTUNE DE L’ÉCOLIEa
Mon sommeil fut si profond, que lorsque je m’éveillai le lendemain matin, Zell et son grandpère achevaient déjà de déjeuner. Tous deux étaient habillés comme la veille. Ce vieillard sale et couvert de haillons formait un singulier contraste avec la ravissante créature, aussi fraîche qu’un bouton de rose, qui était assise auprès de lui. Si sa beauté s’était déjà révélée la veille dans une demiobscurité, la clarté du jour ne la faisait ressortir que plus avantageusement. C’était le type juif, il est vrai, mais dans ce qu’il a de plus exquis, de plus délicat.
Je restais immobile et comme plongé dans une délicieuse stupeur, incapable de détacher mes regards de celte merveille de la création. Si l’amour se révéla jamais chez un enfant de douze ans, ce fut là l’origine d'une passion que rien ne put éteindre dans la suite.
Zell s’aperçut tout à coup que j’étais éveillé; elle m’apporta 8ne tasse de thé, puis elle sortit de la chambre et le vieillard vint s’asseoir auprès de moi. Il me fit quelques questions sur ma famille. Je
lui répoudis avec naïveté que, pour le moment, je ne pouvais lui donner aucun renseignement à cet égard, m’étant engagé, ajoutai-je, à faire moimème mon chemin.
— Puisque vous avez été franc avec moi, mon enfant, me dit-il, je le serai aussi avec vous. Quoique je sois très-pauvre... oh! très-pauvre! je ne suis pas, comme vous le pensiez, un mendiant; j’ai quelques moyens d’existence, mais ces moyens d’existence m'obligent à m’absenter fréquemment. Ma petitefille, ma Zell, — je ne sais quel fou lui a donné ce nom ; elle s’appelle Zerniah, — n’a ni famille ni amis. Pour des motifs que je ne puis vous expliquer, elle ne quitte jamais cette maison. Le cœur me saigne lorsque je songe à l’isolement auquel je suis forcé de la condamner. Restez quelque temps avec nous, mon enfant, vous aurez la nourriture, le logement, et peut-être quelque bagatelle en sus, lorsque les temps seront meilleurs. Vous pourrez faire les commissions de Zell et l’aider dans les soins du ménage. Qu’en dites-vous?
On m’eût offert la couronne d’Angleterre, que
SM LA FOBTÜNE DE L’âCOLIEB
mon cœur n’eût pas battn d’une joie plus intense. Rester avec elle! la voir, la servir, être son heureux esclave!
• J’ignore ce que je répondis, je sais seulement que, dix minutes plus tard, le vi^ juif étant parti, j’étais occupé à laver les tasses à thé sous la direc* tion de ma gradei^ maltresse, et qu’en ayant cassé une, je recevais un soufflet sans plus de cérémonie. Zell était évidemment aussi vive qu’elle était belle ; forte de la supériorité que quatre printemps de pins lui donnaient sur moi, elle ne faisait pas plus cas de ma personne que d'un petit chat.
La chambre oû nous nous tenions et celle où couchait la jeune fille étaient, comme elle, d’une propreté irréprochable ; le reste de la maison était, selon toute apparence, livré à la poussière et aui ravages du temps. Une somme de quatre pence et demi environ, que le maître du logis laissait chaque matin avant son départ, devait pourvoir à nos maigres repas. Ma jeune maîtresse me donnait les directions nécessaires touchant le meilleur parti que je pouvais tirer de ce capital, et, à mon retour,
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•me récompensait, selon mes succès, par un gracieux sourire ou par un soufflet bien appliqué.
Comme miss Zell m’honorait rarement de ses confidences, ce ne fut que peu à peu que je recueillis de sa bouche les détails suivants : mon hôte, Moïse-Jérémie Abraham, poussait si loin la parcimonie; qu’il aurait pu rivaliser avec les plus célè- "bres avares du siècle, et même les éclipser, s’il avait eu quelque chose â mettre de côté. Sa petitefille n’était habillée telle que je la voyais qu’aûn de lui ôter toute possibilité de sortir et de faire des dépenses. Mais lorsque, assis sur le plancher, je levai les yeux vers Zell, tandis qu’elle me racontait tout cela, il me vint tout à coup à l’esprit que le vieillard pouvait bien avoir un motif plus plausible encore pour la tenir en chartre privée. Elle me dit aussi que M. Abraham, absent en général jusqu’à la tombée de la nuit, rentrait certains jours encore plus tard, et finalement, que je ne devais pas être surpris si, l’un ou l’autre des jours en question, j'entendais son signal accoutumé contre la fenêtre avant son pas sur l’escalier. « Et
malheur à vous, ajouta ma maîtresse en me menaçant avec sa petite main, si vous trahissez notre secret. »
ISot/re secret! Mon cœur se serra. Je compris immédiatement ce qu’elle voulait dire et ressentis le premier aiguillon de la jalousie. Zell aimait I
— Pourquoi rougissez-vous ainsi, stupide enikat? me dit-elle moitié riant, moitié fâchée. Pouvons-, nous nous fier à vous, oui ou non?
Je balbutiai une réponse plus ou moins intelligible touchant mon entier dévouement, et je ne doute pas qu’elle ne fût l’expression sincère de ma pensée.
Mou dévouement ne tarda pas à être, mis à l’épreuve. Ce môme soir, un de ceux où M. Abraham rentrait plus tard que de coutume, son signal se ût entendre à la fenêtre. Zell m’ordonna de la suivre, descendit rapidement l’escalier, ouvrit la fenêtre, et, l’instant d’après, elle était dans les bras d’un individu dont l’extérieur misérable semblait ne le céder en rien à celui de son grand-père'.
Pendant un moment, elle se prêta à ses caresses;
LA FORTUNE DE L'ÉCOLIER 267 puis, se retirant, elle laissa sa main dans celle de l’inconnu, que ce monstre, quel qu’il fût, semblait dévorer de baisers. Puis commença une conversation à voix basse, durant laquelle j’observai qu’il était question de moi. Soudain, comme s’il eût été alarmé par quelque signal du dehors, l’étranger s’éclipsa et nous remontâmes dans la chambre.
Le lendemain matin, ma maîtresse me remit une lettre sans adresse. Je devais la porter à une certaine boutique et la donner à un certain étranger qui m’aborderait. Aucun certain étranger ne s’y trouvait. Ne pouvant me résoudre à retourner auprès de Zell sans avoir rempli ma mission, j’essayai de gagner du temps en faisant quelque menue emplette, lorsqu’un phaéton s’arrêta à la porte. Un gentleman en descendit et entra dans la boutique. C’était un fort bel homme; ses épaisses moustaches noires étaient soigneusement frisées; il portait de longs éperons dorés et avait tout l’extérieur d’un officier. Il était bien connu des gens de la boutique, car il se mit à causer et à rire avec la maîtresse sans rien acheter. Était-ce bien là mon
étranger? A tout hasard, je m'arrangeai pour lui laisser voir la lettre dont j’étais porteur. Nous sortîmes ensemble de la boutique.-
Donnez-moi vite celai me dit vivement l’étranger. Prenez ceci et ceci, ajouta-t-il en me remettant une autre lettre et une demi-couronne, et trouvez-vous ici demain matin.
Je lui répondis que je n’avais pas besoin de son argent, mais que je me chargerais de son message. Il me regarda d’un air surpris et s’éloigna dans son phaéton.
La joie que je vis briller dans les beaux yeux de Zell et la petite main blanche qui caressa les boucles de mes cheveux, tandis que ma jeune maîtresse lisait la lettre, furent pour moi une récompense suffisante. Bien plus, Zell, m’honorant enfin de toute sa confiance, m’apprit que l’étranger était John Loveless, fils du fier comte de Saint-Buryans, avec lequel, vu quelque petite difficulté pécuniaire, le pauvre lord John était pour le moment en si mauvais termes, qu'il n’était guère probable que le comte consentît aU mariage de son fils avec la
petite-ûlle d’un pauvre juif. De là, la nécessité de ces entrevues secrètes dont Zell cherchait à atténuer le fâcheux côté en défendant sévèrement au jeune homme de jamais franchir le seuil de la maison.
Le lendemain matin, lord John fut aussi exact que moi au rendez-vous.
11 me prit familièrement le bras.
— Venez faire un tour sur la rivière, mon garçon^ J’ai à vous parler.
Nous n’étions pas éloignés de la Tamise. Nous entrâmes dans un bateau et poussâmes au large. Mon compagnon causait gaiement. 11 me dit enfin :
— Je suis sûr que le vieux juif vous tient joliment serré. Que peut-il faire de tout son argent? Voyons, soyez franc ; ne l’entendez-vous jamais compter ses guinées?
Je niai formellement qu’il en fût ainsi; j’aifirmai que M. Abraham était à peu près dénué de tout, et je donnai de si bonnes raisons à l’appui de ma conviction, que lord John parut ébranlé. 11 devint
grave, pour ne pas dire morose, et pendant notre retour sembla très-contrarié.
Je ne racontai pas à ma maîtresse tout ce qui s’était passé; je n’aurais pu éviter de lui parler de la mauvaise humeur que lord John avait témoignée lorsque je lui avais décrit sa pauvreté, et elle aurait pu en être attristée.
A partir de ce moment, les visites de lord John furent moins fréquentes et les sourires de ma maîtresse plus rares. Elle perdit toute sa vivacité, et elle restait quelquefois si longtemps immobile, ses bras d’albâtre croisés sur ses genoux, que je craignais presque qu’elle ne fût morte. Je me glissais alors à la portée de son regard, n’eût-ce été que pour en changer l’effrayante fixité.
Un événement terrible vint l’arracher à cette torpeur. Un soir, le vieux juif fut ramené mourant à la maison. Il avait été attaqué et dévalisé dans la rue par quelques scélérats. Quoiqu’il n’eût reçu aucune blessure mortelle, l’ébranlement qu’avait éprouvé son système nerveux, mais par-dessus tout le vol dont il disait avoir été victime, et sur lequel
LA FORTUNE DE L’ÉCOLIER SWi
il revenait sans cesse, contribuèrent à accélérer sa fin. En dépit de tous les secours, il s’affaiblit rapidement et mourut à minuit.
Ma maîtresse, qui ne l’avait pas quitté un instant, supporta ce coup avec une étrange résignation. Elle ne pleura pas, mais son visage pâle et l’éclat fiévreux de son regard me frappèrent de terreur.
On trouva un testament rédigé dans les formes, par lequel le vieillard léguait à sa petite-fille, Zemiah Abraham, tout ce qu’il [possédait, et lui désignait pour tuteur un nommé Lemuel Samuelson. On ne sut jamais à combien avait pu se monter la somme qu’il avait sur lui lorsqu’il fut dévalisé. L’argent qu’on trouva dans la maison suffit à peine pour payer le médecin, et le mobilier ne valait probablement pas plus de vingt à trente livres sterling. Nous en vendîmes une partie, afin de pouvoir faire enterrer décemment le vieillard ; le reste devait servir à acheter des vêtements à Zell et pourvoir à nos besoins jusqu’à ce que nous eussions trouvé quelque moyen d’existence. Cela fait,
rien de plus triste que l’aspect de la maison ; mais
LA FORTUNE DE L’ÉCOLIER que dirai-je de ma pauvre maîtresse ? Quoiqu elle n'en parlât jamais, l’indifférence de lord Jolfn, qui, dans ces tristes circonstances, n’avait pas donné signe de vie, l’avait profondément blessée.
Un jour que je me promenais d’un pas agité dans la chambre, me demandant ce que je pourrais dire à Zell pour la consoler, elle leva soudain la tête.
— Charley, me dit-elle, voulez-vous aussi m abandonner? . '
— Zell ! vous abandonner!
Et comme un jeune fou que j’étais, je me mis à sangloter.
— Jejvous en prie... mon cher enfant... mon bon Ch... »
La pauvre Zell n’en put dire davantage, et appuyant sa tête contre la table, elle fondit en larmes.
Presque au même instant, mon attention fut attirée par un petit garçon qui, de la rue, me faisait signe d’aller lui parler. Je prétextai quelque excuse et sortis aussitôt.
— Un gentleman m’a donné un shelling pour
• venir VOUS dire qu’il vous attend au coin de la rue, me dit le petit garçon.
Je trouvai, en ellet, lord John Loveless au coin, ou, pour parler correctement, au détour de la rue.
— Eh bien, mon garçon, me dit-il à la hâte, je suis ici au grand risque de... de me compromettre; je n’ai qu’un moment à ma disposition. Et votre maîtresse, se porte-t-elle bien? A-t-elle quelques ressources? Le vieux est-il décidément mort comme un mendiant ?
Je répondis que M. Abraham n’avait jamais été un mendiant, mais que nous n’avions point d’argent, et que nous nous proposions de chercher du travail dès que Zell aurait ses vêtements de deuil.
Lord John parut ému et fit un mouvement dans la direction de la maison.
—Ne voulez-vous pas entrer? lui demandai-je en faisant un effort sur moi-même.
— Eh... non, rêpondit-il ; je ne le puis. Une affaire importante m’appelle ailleurs. Tenez, mon garçon. Donnez-lui ceci et dites-lui que j’ai été
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abseot avec mon régiment; sans cela, je serais venu plus tôt.
Et si jamais noble gentleman prit ses jambes à son cou, je crois que lord John l’emporta encore sur lui.
Ce fut à genoux, aux pieds de ma maîtresse, que je lui racontai fidèlement ce qui venait de se passer. Zell m’écouta sans détourner une seule fois les yeux des miens, puis elle me dit :
— Mettez sa... sa misérable aumône sous enveloppe et portez-Ia à l’adresse que je vais vous donner.
Ce qui fut strictement exécuté.
Mais les,événements de la journée ne touchaient point à leur fin. Vers le soir, comme nous nous entretenions de nos projets pour le lendemain, un étranger demanda d’un ton assez péremptoire à être admis. Il entra suivi d’un autre individu qui, selon toute apparence, avait rôdé furtivement aux alentours, produisit quelques papiers et se déclara le légitime possesseur de la maison. C’était notre propriétaire. Notre loyer était considérablement
en arrière; les réclamations et les menaces de cet homme ayant été sans effet sur l’excentrique M. Abraham, il avait pris les mesures nécessaires pour rentrer dans son bien, et mû par sa haine invétérée pour tous les locataires juifs, ainsi qu’il le déclara ouvertement, il venait faire valoir ses droits.
Toute remontrance eût été inutile. Nous ne possédions pas un shelling, et, en fait de mobilier, nous n’avions que nos lits, deux ou trois chaises, une table et quelques ustensiles de cuisine, dont la valeur ne représentait pas la moitié de la dette. •*
— Mais,*^ moins, monsieur, dit ma maîtresse, *
vous ne voudriez pas nous mettre à la porte ce soir?
— Hum ! dit le propriétaire, pas positivement.
Mais jesuis fait à toutes ces finesses-là.Oui,J’y suis fait! Sans lits et sans fenêtres, vous serez bientôt disposés à partir. Mettez la main sur tout ce que vous trouverez, Bill Blosam, et un peu vite.
11 sera bientôt nuit close, monsieur, dit Zell, pâle comme la mort. Au nom du ciel, laissez-nous au moins l’abri des fenêtres!
tw LA PORTONS DE L’ÉCOLIER
Mettez un chû-le, dit froidement le propriétaire.
Il secoua brusquement le châssis de la fenêtre qui tomba avec fracas. Mais la menuiserie vermoulue, privée de son support et cédant, eût-on dit, à une pression intérieure, se détacha aussi avec un bruit qui ébranla toute la maison, entraînant à sa suite' une véritable pluie de guinées. En un clin d’œil, la chambre fut littéralement jonchée d’or.
— Peste 1 dit le propriétaire qui recula à moitié aveuglé par la poussière.
Ma maîtresse fut la première à reprendre son sang-froid. Un watchman qui passait devant la maison, s’était arrêté en entendant le tapage. Elle me pria de le faire entrer, et, congédiant le propriétaire devenu plus traitable à la vue de tout cet or, elle s’assura la protection d’un Adèle gardien pour la nuit. Elle dépêcha aussi un messager à M. Lemuel Samuelson, qui arriva à l’aube et joighit ses recherches aux nôtres.
Deux mille sept cents guinées avaient été éparpillées sur le plancher. Dans différentes parties de
la maison, et enfouis pour la plupart dans les Assures et les crevasses de la menuiserie, se trouvaient des billets de banque pour la somme de trente-deux mille livres sterling. Mais tout cela n’était qu’une bagatelle, comparé aux valeurs en papier que le vieil avare avait réunies en un seul bloc et qui représentaient l’immense somme de deux cent quatre-vingt-dix mille livres sterling.
— Et maintenant, ma chère, dit M. Samuelson lorsque toutes les recherches possibles furent terminées, vous nous ferez le plaisir à MM. Samuelson et à moi, d’accepter l’hospitalité chez nous jusqu’à ce que vous ayez pris une décision.
Zell accepta sans hésiter. Depuis la découverte du trésor, elle avait eu des intervalles de profonde mélancolie. Pensait-elle à ce qui aurait pu arriver si son grand-père eût été moins dissimulé? Elle m’avait à peine adressé une parole, et lorsque M. Samuelson vint d’un air obséquieux lui offrir la main pour la conduire à la voiture, c’est à peine si j’espérais un mot d’adieu de sa part. Ce fut son tuteur lui-même qui attira son attention sur moi,
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en lui demandant si elle n’avait aucun ordre à
donner au jeune garçon.
— Au jeune garçon! répéta Zell d’un air distrait.
— Passez à mon bureau, mon ami, me dit M. Samuelson, qui était impatient de partir. A propos, quel est votre nom?
Je ne répondis pas. Je n’avais des oreilles et des yeux que pour ma maîtresse.
— Vous ôtes de mauvaise humeur, hein ? dit M. Samuelson. Tant pis pour vous. Venez,ma chère.
— Charley! Gharley ! s’écria Zell.
J’étais là comme paralysé. Elle me fit un signe de la main, mais son tuteur l’entraîna avec lui.
Je restai assis toute la journée devant la fenêtre, comme si je me fusse attendu à voir revenir Zell, bien qu’en réalité je n’en eusse point l’espoir. Je savais que ma bien-aimée maîtresse était partie... partie pour toujours, emportant avec elle toute joie, tout bonheur, tout désir de vivre. Lorsque la faim se fit sentir, je n’eus pas le courage d’aller chercher quelque nourriture, et à l’heure où nous avions coutume de préparer notre souper, pendant
ces heureuses soirées à jamais passées, je me traînai vers le petit lit de Zell et m’y laissai tomber, accablé de lassitude et de chagrin. Les oreilles me bourdonnaient et mon pouls semblait moins battre que frémir douloureusement. Mes idées s’embrouillèrent, des rêves étranges m’assaillirent, je m’entendis crier et me débattre, puis. . . obscurité complète.
Je me réveillai dans la maison de mon père. J’y étais depuis trois semaines; quoique très-faible, j’étais en convalescence, et je fus bientôt en état de retourner en pension, mais pas à Glumper- House.
J’appris que, dans mon délire, j’avais révélé mon nom et ma demeure. Je ne saurais dire quelles autres révélations je fis dans la suite : je sais seulement que le nom de Zell était presque aussi familier A ma mère et à mon espiègle petite Agnès qu’il me l’était à moi-même. Elle était ma reine, mon amour, ma maîtresse bien-aimée, et ce fut avec la ferme conviction que je la reverrais un jour, que je grandis et atteignis l’âge d’homme.
On donnait un grand bal au château de Dublin. A ce bal, en ma qualité de jeune lieutenant de dragons et de membre de la société qui avait organisé la fête, j’avais l’honneur d’être présent. La réunion était plus brillante et plus nombreuse qu’à l’ordinaire, car c’était le dernier adieu d’un vice-roi des plus populaires.
Ce noble seigneur allait et venait au milieu de ses hôtes souriants ; — il s’arrêta près d’un groupe d’officiers, à quelques pas de moi.
— Eh bien, messieurs, dit Son Excellence, quel est l’heureux chevalier? Assurément, une si belle conquête ne nous échappera pas. Beauté resplendissante!... grâces, talents et douze mille livres sterling de revenus annuels. Honte à l’Irlande, si cette ravissante Mexicaine nous quitte, car on dit qu’elle retourne à Mexico sans avoir fait un choix.
— Elle ne nous quittera pas, milord, répondit le colonel Walsingham.
— Ah! Et qui l’emporte? demanda le vice-roi en témoignant presque autant d’intérêt que s’il eût été lui-même un des aspirants.
— Ce point est encore douteux, dit le jeune lord Goring. On cite Hawkins, Rushton, O’Rourke^ Walsingham, Saint-Buryans et mon humble personne, mais Saint-Buryans de préférence.
— Et pourquoi cela? demanda Sa Seigneurie.
— La jeune personne a été assise toute la soirée auprès de la mère de Saint-Buryans, dit Goring à voix basse, et lady Saint-Buryans est bien la femme la plus habile à mener une affaire à bonne fin.
— Vous dites que cela se décidera ce soir?
— Oui. La jeune personne ne dansera qu’une fois... la dernière contre-danse. Nous avons tous sollicité l’honneur d’être son heureux cavalier, mais elle réserve son choix. Il a été convenu qu’on en accepterait l’augure. Votre Excellence comprend? Les aspirants éconduits se retireront.
Son Excellence sourit et passa outre.
Quelques instants après, un mouvement qui se fit autour de moi attira mon attention. Tous les regards semblaient dirigés vers le môme objet. Au centre de la salle et appuyée sur le bras de lord John Loweless, devenu comte de Saint-Buryans,
passait ma gracieuse maîtresse! Zell.... plus grande, plus femme, mais non plus belle, cela eût été impossible. Elle me regarda en face; il me sembla un instant qu’elle s’arrêtait; mais non, ses beaux yeux se détournèrent tristement, et elle passa outre sans avoir l’air de me reconnaître. Dix ans s’étaient écoulés.
L’orchestre annonça la dernière contredanse.
Comme subjugué par quelque charme, j’allai me placer vis-à-vis de la chaise de la belle Mexicaine> quoique à une grande distance. Je vis les aspirants rivaux se réunir autour d’elle avec une retenue qui témoignait de leur bonne éducation, et aller les uns après les autres solliciter l’honneur de danser avec elle. Tous furent refusés. Il ne restait plus que Saint-Buryans. Il s’approcha avec confiance, sa mère l’encourageant d’un sourire victorieux-, Zell se leva avant qu’il eût le temps d’ouvrir la bouche.
— Donnez-moi le bras ; je désire traverser la salle, lui dit-elle avec hauteur.
Elle s’approcha de moi et, détachant son bras
du bras de lord Saint-Buryans, elle me tendit ses deux petites mains :
— Charleyl Charleyl ne me reconnaissez-vous pas? Je viens vous demander de... de danser avec moi... avec votre ancienne amie Zell. »
Nous possédons plus d’un parc peuplé de cerfs, mais ce fut de celui d’Écosse que, d’après le conseil de Zell, — qui prétend toujours être plus âgée et plus réfléchie que moi, — j’envoyai à mon ami Jack Rogers un quartier de venaison digne de la table d’un roi.