‹ Contes pour les enfants d'hierChapitre 2 sur 7 · HISTOIRE DE LA PRINCESSE ALISE D'AVIGORRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA PRINCESSE ALISE D'AVIGORRE

h Tïerre Louys

La princesse Alise d'Avigorre n'était point réputée jolie.

Lorsqu'à ses dix-sept ans, selon la coutume, son portrait enrichi de pierreries fut envoyé dans toutes les cours du monde, les ambassadeurs qui s'en étaient chargés rapportèrent mille compliments. En vérité il y en eut dix par portrait. Mais ces loyaux serviteurs avouèrent aussi quel air de contrainte se mêlait aux éloges, quelles réticences les arrêtaient soudain, — et cette sorte d'embarras singulier qui forçait les princes au silence, comme devant une chose que l'on ne comprend pas.

Certaines cours avaient même osé des critiques, mais de celles qu'avancent au hasard les gens qui n'ont rien à dire. Dans l'Heptarchie carmiane, par exemple, l'air de noblesse dont se parait le jeune visage était naturel " à l'excès " au gré des dames

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les plus stylées. Le roi d'Outiboulie, au contraire, le jugeait glacial. Quant à Rustald-au-Pelé- Cuir, roi d'Aktschwz et de Kwkwkw, il ne s'était exprimé qu'en un énorme rire, bonhomme et formidable ; mais il était certain qu'à un pareil colosse la princesse paraissait d'une bien frêle prestance, et, sans qu'il l'avouât, il se demandait sans doute ce qu'il en pourrait faire.

Or tout cela importait peu sans doute, n'étant que dires de femmes et de rois déjà mûrs. Restaient les jeunes princes de qui l'on doit toujours attendre quelque généreux élan. Hélas, il n'y fallait plus compter, puisque le valeureux Jerzual d'Urmonde et le noble EUérion d'Argilée eux-mêmes faisaient fi des règles de la courtoisie.

Placé devant le portrait, le prince d'Urmonde l'avait d'abord saisi avec ardeur ; puis on l'entendit balbutier, d'une timide voix d'enfant :

— " Oh ! mais... mais... qu'est-ce donc là i'... " et tout à coup, sautant sur son destrier avec un grand cri, il était parti ventre à terre à travers la campagne.

Quant au prince Ellérion d'Argilée il ne dit rien du tout, mais son attitude fut plus offensante qu'un affront en paroles. Ayant considéré l'image de la princesse Alise, il se mit à trembler comme on le fait devant une chose horrible ; et brusque-

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ment il la rendit aux envoyés et leur compta trois mille pièces d'or pour qu'ils l'emportassent sans tarder.

Consternés de ces nouvelles, le Roi et la reine d'Avigorre s'entretinrent longuement avec les messagers. La situation était douloureuse, car le royaume d'Avigorre, formé de grandes forêts et de rocs admirables mais stériles, produit peu de richesses ; et, — outre qu'il est toujours fâcheux de ne pouvoir établir convenablement une fille, — le prix de tous ces portraits avait largement entamé la cassette.

Le Roi et la Reine déploraient ensemble le destin. Quand la nuit fut venue ils conférèrent encore tous deux, dans l'intimité d'une commune insomnie. Ce qui leur paraissait surtout inexplicable, c'était ce muet malaise des étrangers, "comme devant une chose que l'on ne comprend pas ".

Le prince EUérion.

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Quant au sanglant outrage fait par le prince d'Argilée, ils en ressentaient pareillement la cruauté ; mais que pouvait tenter contre un puissant empire le chétif souverain d'Avigorre ? Il fallait, hélas, se résigner à la honte.

La Reine était de nature agitée. Cette nuit-là elle rejeta loin d'elle l'édredon, remua toute la couche royale, saccagea même les papillottes dont elle s'était entortillé les cheveux, — et cependant répandit tant de lamentations, qu'ayant épuisé sa douleur en paroles elle s'endormit enfin. Quant au Roi il tenait à sa moustache guerrière et craignait de déranger la bigotelle qui en fixait chaque nuit la forme impressionnante. C'est pourquoi il méditait raidement dans l'immobilité.

II n'arrivait pas souvent au Roi de réfléchir. C'était pour lui une œuvre difficile. Il y employa, cette fois, toutes ses forces, si bien qu'il parvint sans nulle aide à prendre une résolution.

— Il faut, décida-t-il, que je recueille là-dessus des avis.

Et, satisfait d'un tel effort, il connut lui aussi un repos bien gagné.

Le soleil était déjà haut et ardent lorsque le i8

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Roi se réveilla. Il manda aussitôt son bouffon, qui le vint assister à son petit lever.

C'était un nain grotesque et difforme, à la peau verte. Pour complaire à la princesse Alise il aimait à se charger de parures violettes, ce dont son visage tirait un caractère singulier, comme de n'être plus de chair.

La malice brillait en ses yeux aux sourcils et aux cils peints d'or mat ; et le vert profond de ses joues avait une sombre opulence entre les améthystes qui pendaient aux oreilles, avec le bandeau et le collier pareils aux boucles pour la nuance, et sur la tunique d'hyacinthe la soie lumineuse d'un court manteau orangé. On faisait, à la Cour, grand luxe pour le bouffbn, bien qu'on ne s'en permît d'aucune autre sorte, parce que rien ne révèle mieux la libéralité des Rois que la notoire prospérité des fous.

Celui-ci avait été donné par les mages au retour du voyage inouï que fit l'un d'eux, en des contrées perdues dont on ne saura jamais rien. Le nain gardait de son origine mystérieuse une sorte d'auréole morale. On avait recours à lui dans les cas difficiles, sans y paraître prendre garde ; même il avait aidé parfois le Roi par son adroite absurdité dans des circonstances mémorables où Sa Majesté était restée court.

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Il parla gravement dès qu'on eut requis son avis.

— S'il m'est permis de critiquer les œuvres de mon Souverain et de ma Souveraine, dit-il, en effet la princesse a un grand défaut ; elle est, hélas, infiniment trop simple. Peu importe qu'elle trouve fréquemment des paroles dignes de captiver l'esprit ; tout est perdu, parce qu'elle les énonce négligemment comme la chose la plus ordinaire du monde.

— C'est ma foi vrai ! affirma le Roi. Moi-même je ne me suis jamais aperçu qu'elle eût rien dit de particulier.

— Que Votre Majesté considère d'autre part son noble Poète-Lauréat. S'il est un peu avare de poésie dans ses odes, du moins montre-t-il à merveille la peine qu'elles lui ont coûtée. Chacun se trouve averti par cette précaution, et l'on peut s'extasier en connaissance de cause.

— Oui, c'est un grand poète, dit le Roi. Ses vers me rappelent tout à fait le bruit des castagnettes ; et puis il a beaucoup de zèle pour la dynastie.

— Je cherche encore, poursuivit le bouffon. Peut-être la princesse manque-t-elle un peu d'enjouement...

— Voilà le point ! s'écria Sa Majesté. Par

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ma barbe ! il n'y a que toi pour te divertir parfois de ce qu'elle dit.

— J'admire en elle une sorte d'étrange sérénité... Oui, continua le nain en se grattant l'oreille, de la sérénité, une joie tranquille et sans rires... Ah ! j'y suis. Elle connait la joie, mais elle ignore la la gaîté. Pour qu'elle soit jugée plus jolie, il faut absolument qu'elle change de nature. Le goût des princes n'est que le goût des princes ; voilà !

— Tu te moques ! s'écria le Roi en colère. Quelle différence vois-tu entre la gaîté et la joie ?

— Ah, Sire, me comprendriez-vous ? Croyezen ma folie, qui l'emporte parfois sur l'auguste raison.

Le Roi leva son sceptre pour châtier l'impertinent ; mais le bouffon s'était prestement esquivé, et le Roi demeura tout seul, horriblement perplexe.

Il assembla son Grand Conseil. Hélas, les ministres avouèrent ne rien pénétrer de ces choses. C'étaient d'ailleurs d'honnêtes fonctionnaires ; mais il ne s'agissait pour l'heure ni de la Guerre, ni de la Religion, ni de la Sûreté publique, ni des Impôts et gabelles ; et le visage de la princesse Alise ne ressortissait au département d'aucun d'eux.

Dépité, le Roi consulta le Grand Maréchal de Bouche, lequel proposa pour remède des ragoûts

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de bêtes très rares relevés de safran, de fenouil et de musc. Il interrogea le grand Rapetasseur des Coutumes, — qui jugea nécessaire d'examiner d'abord ce qu'avaient fait les filles des Rois depuis que les Rois ont des filles ; car l'essentiel, lorsqu'on se trompe, est de le faire sans déroger.

Cependant, comme il demandait douze années pour accomplir ce travail, il parut sage, en attendant, de s'adresser au Magister de la Morale. Ce personnage décida que rien ne valait un sermon paternel ; c'est pourquoi l'on fit aussitôt quérir la

princesse.

Qui saurait dire les traits de cette personne abandonnée des dieux ? Ses longs cheveux blonds, en masse touffue, mais fins et recercelés, la noyaient comme d'une vague de lumière. Ses yeux étaient de la nuance marine, qui change avec la clarté ; ainsi profonds et variables, on eût pu discuter longtemps de leur couleur, sombre ou limpide tour à tour selon que naissait le regard.

Qu'elle eût le front large, le nez droit et la bouche pure et fière, on en était d'accord ; mais cela suffit-il pour qu'une fille de roi soit jolie ? Le plus remarquable chez elle, c'était la taille, noble et souple, qu'un rien pouvait ployer, et qui se

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redressait ainsi qu'un jeune bouleau. Certains faisaient reproche à cette taille de n'être pas assez aristocratiquement raide, la princesse ayant répugné toujours aux trop étroits ajustements. Selon la première dame d'atours, Alise manquait de cette distinction étudiée qui sied à une princesse. Elle n'usait point de fards, et les longues courses qu'elle poursuivait chaque jour dans la forêt donnaient à son teint une santé tout a fait déplaisante aux yeux des trois duchesses de la monarchie.

Tout cela est vrai sans doute. Mais ce qu'on ne peut conter, c'est la libre harmonie de ce corps délicat et sans contrainte. Rien ne pesait sur lui. A chacune de ses poses il semblait dénouer quelque grâce ignorée ; il se renouvelait encore à chacun de ses mouvements.

Beaucoup ne discernaient point cela, qui en ressentaient pourtant le mystérieux charme. On ne s'était jamais demandé à la Cour, jusqu'alors, si la princesse était vraiment jolie. Mais sans y songer on aimait sa présence, parce qu'il émanait de sa jeunesse une sorte d'invisible force et comme un rayonnement de vie. Pourtant, si proche qu'elle fût, elle demeurait distante, — étrangère à l'égal d'un être venu de par delà les mers et qui, en usant des mots coutumiers, y ajouterait on ne sait quel mélodieux accent.

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La Princesse Alise d'Avigorre.

Lorsqu'elle parut devant son trône, le Roi se sentit un peu embarrassé. Si douce que fût Alise elle le mettait parfois assez mal à l'aise. Il ne savait pas bien pourquoi. Peut-être était-ce la faute de cette simplicité souveraine, ou d'un étrange empire contre lequel Sa Majesté luttait en vain sans en pénétrer le secret. A cause de cela, le Roi était sujet devant la princesse à de soudains accès de fureur. Par un hasard vraiment singulier, ils lui venaient toujours lorsqu'il voulait la contredire, et que les arguments lui faisaient défaut tout à coup.

Il avait mis sa couronne d'or, afin d'être plus majestueux. Et longtemps il fut sans parler.

— Alise ! Alise ! proféra-t-il enfin, pourquoi nous fais-tu tant de peine .''

La princesse eut un geste de surprise.

— A vous, Sire }

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— A moi et à ta mère, compléta le Roi en la regardant avec sévérité. Oh ! malheureuse enfant, feindras-tu d'ignorer que tu n'es pas jolie ?

— Sire, j'en suis fâchée puisque Votre Majesté s'en offense ; mais ce n'est point ma faute.

— Ose donc prétendre que c'est la mienne ! cria le Roi au comble de l'indignation.

" Vois-tu, continua-t-il plus doucement, il y a en toi une sorte de froideur... ma foi, oui !... ou plutôt d'excessive sérénité. Comment t'exprimer cela... Ta mère et moi. Alise, nous voudrions te voir inventer parfois quelqu'une de ces agréables badineries qui attirent les hommages et témoignent qu'on a de l'esprit. On fait des frais, que diable ! Voilà. Oui, voilà ! Je le disais ce matin au Grand Chambellan : "la princesse connaît peut-être la joie, mais elle ignore la gaîté. " Eh bien, quand on n'en a pas il faut faire semblant d'en avoir, ventrebleu !

Alise s'était agenouillée devant son père. Elle leva sur lui des yeux étonnés et chagrins.

— Sire, répondit-elle, je vous supplie de pardonner à ma témérité, car j'ose m'opposer au Roi. Je ne puis changer ma personne au gré de vos désirs. Laide ou jolie, je suis au moins telle que je suis, et je mourrais de honte s'il me fallait feindre un caractère qui ne m'appartient point. J'en conjure Votre Majesté...

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— Enfant rebelle ! interrompit le Roi. Ne sais-tu pas que nous manquons de terres fertiles, d'alliances, de renommée ? Faut-il te répéter encore que ta dot sera misérable ?

— Sire, dit la princesse, si je suis votre unique souci ne versez pas de larmes. Je ne souhaite point si follement le mariage. Seule comme je suis, je puis vivre longtemps heureuse ; je sais m'entretenir avec ma pensée, et je me suffis à moi-même.

Alors, le Roi entra dans une colère épouvantable. Il cria, tempêta, fit trembler les murs de son palais, et s'il n'eût été contenu par ses habitudes d'économie, il eût brisé maintes porcelaines.

La princesse, silencieuse, le regardait avec tristesse. Lorsqu'elle le crut un peu calmé, elle représenta au Roi qu'elle se trouvait désolée d'être pour lui une cause de chagrin, et qu'elle eût été heureuse d'accomplir ce qu'il exigeait d'elle : mais qu'elle ne se sentait point la force de dompter ses penchants et qu'ils la feraient demeurer naturelle, hélas, malgré toute sa bonne volonté...

Ces mots au lieu de l'apaiser, redoublèrent le courroux du Roi qui ne savait qu'y répondre. Tremblant de fureur, il marcha vers la princesse, la saisit par le bras, et la traîna ainsi de salle en

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salle jusqu'à un petit cabinet noir oili l'on remisait les robes royales hors d'usage, et que les enfants du palais appelaient le trou aux rats.

Il l'y enferma à double tour et se sentit alors soulagé d'un grand poids.

Sitôt après cet acte de justice, le Roi manda le premier de ses mages, car il avait coutume de l'entretenir lorsqu'il doutait de ses propres lumières.

Le Mage était un petit vieillard sans barbe, aux longs cheveux si pâles qu'ils n'avaient plus l'air de cheveux. Il eût été malaisé de déterminer son âge, et le Roi se souvenait qu'au temps de sa plus frêle enfance le Mage lui paraissait déjà aussi vieux qu'à présent ; même son auguste mère, qui avait un système d'éducation déplorable, s'en était fréquemment servie comme d'un Croquemitaine pour épouvanter les princes et les princesses lorsque leurs princières personnes faisaient pipi mal à propos ou déchiraient leurs vêtements. — Mais le peuple le révérait, car sa vie était pure. On redoutait aussi ses connaissances secrètes, et les hommes d'Avigorre, à force de l'avoir tou-

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jours connu semblable à lui-même, le regardaient comme un ancêtre mystérieux de la race et n'étaient pas loin de le croire immortel.

— " Sire, dit-il après qu'il se fut prosterné devant le Roi, je sais pour quels graves motifs Votre Majesté m'a fait quérir. Mais qu'EUe daigne me le pardonner, je ne puis assentir entièrement à sa pensée.

— Tu tiens donc la princesse pour jolie .?

— Hélas, les monarques étrangers ont prévenu ma réponse. Mais s'ils n'ont point trouvé la princesse jolie, — en vérité, c'est parce qu'elle est belle.

— Comment ! ma fille est donc belle .? dit le Roi.

Et il aurait certainement ajouté quelques mémorables paroles, s'il n'avait brusquement suffoqué de surprise.

Le roi d'Avigorre avait toujours eu l'esprit un peu myope, voire l'âme un peu gourde. Ce sont des affections familières aux monarques, et Sa Majesté ne s'était jamais aperçue d'un mal qu'Elle avait contracté en naissant. Mais cette fois Elle sentit un grand malaise en même temps qu'Elle gagnait une infirmité nouvelle, car ce fut pour avoir suffoqué d'étonnement qu'Elle eut désormais l'âme percluse.

— Belle .? fit le Roi. Belle, dis-tu ? ah, fort bien !

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Alise est donc belle, sans qu'elle soit jolie. Au fond, je m'en étais toujours douté. Belle, elle est belle... Non certes, ce mot ne m'est pas inconnu... Mais enfin, que veux-tu dire }

Le Mage baissa la tête. Aux plis de ses lèvres minces passa comme un léger sourire. Puis, relevant le front, il regarda longtemps par une large baie ouverte devant eux.

— Sire, contemplez avec moi.

Au pied du palais régnaient les jardins, peu vastes à la vérité, car le Roi n'était pas riche, mais soigneusement aménagés. On y voyait, parmi quelques plates-bandes, des buis taillés le plus industrieusement du monde en fauteuils et en canapés ; au milieu du cercle ainsi formé, s'élevait en une noble ordonnance la double rangée d'ifs où les plus grands maîtres de l'Académie avaient sculpté les traits et la fière stature des premiers souverains de la dynastie. Le Roi pouvait ainsi se réjouir la vue et s'élever l'esprit par le souvenir de ses ancêtres.

Mais au delà des jardins la forêt élevait un rempart mystérieux. Une brise, glissant de cime en cime, émouvait doucement les arbres comme des vagues, et, des salles du palais, on pouvait écouter le frémissement de la ramure. De-ci,de-là, un chêne dressait sa taille conquérante au-dessus de

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la masse profonde du feuillage, ou bien quelque grand pin, qui avait connu d'autres siècles, tendait vers les nuages son cône gigantesque. L'air passait, venu des horizons perdus, sur toute l'étendue de la forêt, et le Roi sentit un instant ses cheveux soulevés par le libre souffle.

Or, comme le jour déclinait, une bruine d'or s'était éparpillée du ciel encore flamboyant ; le silence allait naître avec l'heure plus sombre et déjà, descendu peu à peu selon une courbe immense, le disque du soleil effleurait la crête des bois.

Le Roi avait regardé longtemps, longtemps, en ouvrant tout larges ses yeux.

— Mais je ne vois rien ! dit-il enfin.

— Sire, regardez encore.

— Non, je ne vois rien, je le répète, sinon les statues de mes aïeux et... corbleu ! voilà des poules qui ravagent mes plates-bandes.

— Votre Majesté n'a regardé que les jardins. Mais au delà ?...

— Eh bien ! il y a des arbres, des chênes, des hêtres, des châtaigniers et des pins ; et puis... et puis il y a le soleil, mais il disparaît déjà. Je te le dis encore, je ne vois rien !

— Sire, reprit le Mage en souriant, j'ai été compris autant que je le pouvais espérer. C'est ce rien que j'appelle Beauté.

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Charmé d'avoir été si perspicace, le Roi approuva de la tête.

— Tu formules parfaitement, dit-il, ce que j'allais exprimer.

Mais déjà le Mage continuait :

— Oui, la princesse Alise est belle. Elle est belle, Sire, au point que je la pourrais confondre avec la Beauté elle-même. Les princes ont d'abord méconnu la valeur d'un trésor qu'ils pensaient obtenir aisément de votre bonté. Mais comment l'auraient-ils devinée ? Sire, la Beauté aveugle ceux qu'elle n'éblouit. Celle de la princesse doit exalter de joie les âmes qui la peuvent comprendre ; pour toutes les autres elle reste inaperçue, à cause de sa perfection. Si les princes ont cherché à reprendre en elle quelque chose, c'est qu'il n'y avait rien à reprendre, et le plus petit défaut réel de la princesse la leur eût fait apparaître subitement telle qu'elle est, par la comparaison de ses rayonnantes merveilles. Nos oreilles ne perçoivent pas l'harmonie des sphères ; mais si, dans cet ordre magnifique, il survenait une imperceptible dissonnance, nous serions écrasés par sa terrifiante clameur.

— Ah, vraiment, tu t'imagines cela ? dit le Roi en levant les sourcils. Moi, je ne crois pas à l'harmonie des sphères.

— Sire, écoutez le conseil d'un loyal sujet.

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Faites proclamer que la princesse n'est point parfaite, qu'elle ne connaît ni le sourire ni les larmes : et que vous n'octroierez sa main à personne, à moins qu'un prince fameux ne puisse, par une action ou une parole extraordinaire, par des prouesses valeureuses ou d'ingénieux discours, susciter des pleurs à ses yeux ou sur ses lèvres un sourire.

Le roi se tira la moustache d'un air de doute et tout à coup regarda fixement le Mage, car il lui vint à l'esprit qu'on osait le railler. Mais alors il fallait livrer l'insolent au supplice et s'exposer ainsi à déchaîner l'émeute, le Mage étant honoré du menu peuple à l'égal de Saint-Pierre. Ah mon Dieu ! que tout cela était donc difficile, difficile à décider !... et justement Sa Majesté se sentait aujourd'hui l'âme à ce point percluse... Tant pis! 1 valait mieux ne pas approfondir ces choses, et, puisqu'en somme le conseil avait été peut-être donné sérieusement, se déterminer à le suivre.

— Soit ! dit le Roi.

Et, pour montrer toute sa reconnaissance, il serra le Mage dans ses bras.

* * Le Roi fit aussitôt propager par les officiers de sa cour l'étonnante nouvelle : la prmcesse ne

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pouvait ni sourire ni pleurer. Puis, au bout de quelques semaines, on publia l'édit promettant les accordailles à qui la saurait guérir.

Dans la capitale, ce fut l'occasion des plus pénibles scènes. Des gens se lamentaient sur les malheurs de la dynastie. On vit des hommes battre leurs femmes parce qu'elles semblaient se réjouir en leur humeur jalouse ; mais les femmes invectivaient les hommes chez qui elles croyaient démêler l'envie de tenter les hautes aventures ; et les enfants criaient à la chienlit, en formant des rondes.

Mille courriers, envoyés en deux groupes à un mois d'intervalle, s'en furent vers tous les points de la rose des vents. On en rencontra qui parcouraient le monde, depuis la Golgoride jusqu'aux mornes régions de la Grande Kortorrhe. Beaucoup allaient errant, des landes aux forêts, cherchant des empires oubliés ; quelques-uns s'embarquèrent pour avertir les hommes des îles. Ou bien ils escaladaient les montagnes, scrutaient les précipices, et menant grand vacarme de conques, tambours et sacquebutes, jetaient aux échos la nouvelle. Il y en eut des premiers qui, partis à la hâte, périrent de malemort sur les chemins ; d'autres, escortés de mulets chargés de vivres et d'outrés pleines, succombèrent à l'apoplexie. Un

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dignitaire fut enlevé par un ours comme objet de curiosité ; et un malheureux écuyer subit un traitement déshonnête par les soins d'un gorille, qui se consolait ainsi de la perte d'une épouse vertueuse. Plusieurs se perdirent en d'étranges contrées où des fées tiennent en vasselage un peuple d'oiseaux sans queue, et ils revinrent après vingt années, les joues creuses et les pieds tremblants, fiers de leur long voyage et tout prêts à conter de surprenantes histoires.

C'est ainsi que le malheur de la princesse cessa d'être ignoré des cours les plus lointaines.

La douleur du roi d'Avigorre parut plaisante à ceux de l'Heptarchie carmiane ; l'heptarque eut même à ce propos l'un des jeux de mots les plus spirituels qu'il ait jamais trouvés. Il en fut de même en Féragator, en Gerdriance, en Pallor ; et le galant roi d'Aktschwz-Kwkwkw, Rustald-aupelé-Cuir, fit sourire et pleurer toutes ses femmes pour se prouver sa supériorité. On dit qu'elles n'eurent point de peine à rire en le voyant sentimental à leurs pieds, et que pour les faire fondre en larmes il lui suffit, étant redoutable, de promettre à chacune... Mais ce sont les secrets de l'intimité.

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Cependant, les jeunes princes protestaient contre cette folle joie. Alise, en vérité, n'était pas laide à ce point. Ses deux défauts mis à part, on pouvait avancer qu'elle ne manquait point de grâces ; d'autres, allant plus loin, la trouvaient accomplie à cela près; et même ceux de Hyontargie avouèrent qu'elle n'avait pas, en somme, le pied plus étroit qu'on ne peut le supporter. Pourtant, ils ne l'osaient dire très haut, les opinions étant trop partagées, et leur roi Baladour n'ayant point achevé de réfléchir sur ce point.

Mais, lorsqu'arrivèrent les seconds courriers qui promettaient la main d'Alise et fixaient les conditions de cette promesse, il fut impossible de retenir les princes. Chacun d'eux souhaitait passionnément une vierge si difficile à conquérir, et tous, aiguisant leur esprit et leur épée, songeaient " à la parole ou à l'exploit extraordinaire" qui devait réaliser leurs vœux.

Le prince Ardélian de Persaigues partit l'un des premiers ; puis ceux de Carmian et de Pallor. Le jeune Pantaboule, infant d'Outiboulie, s'en fut bientôt tout seul, et le prince de Valandeuse, et celui d'Alturinse avec ses fidèles — et les trois sultans de Miroulidère, de Parkopatapie et de Tosamirok.

Le roi des Gastrobiontes, potentat considérable

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Le roi des Gastrobiontes.

et magnifiquement gras, qui était veuf et ne s'était occupé jusque-là que de la chasse aux papillons, quitta les provinces heureuses où il digérait si bien, pour tenter une folle destinée. Quant à Rustaldau-Pelé-Cuir, il avait déjà trop de femmes, et il les désirait plus corpulentes que celle-ci.

Mais la Gerdriance et le Féragator, depuis longtemps en guerre, durent signer une paix inattendue, car leurs armées se trouvèrent subitement dépourvues de généraux et d'officiers : les princes qui les commandaient les avaient abandonnées à la veille de la bataille pour s'en aller de monts en vaux chercher des gloires nouvelles, avec les plus puissants de leurs barons qui s'étaient joints à leur fortune.

Jcrzual, prince d'Urmonde, les avait précédés,

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lui qui pouvait se dire, après le prince EUérion d'Argilée, le plus noble de tous les fils de rois. Grande était sa renommée en courage, adresse et courtoisie, et c'est pourquoi maintes gens prédirent alors son triomphe. On sut qu'il parcourait les plus lointaines régions de la terre, chevauchant avec vaillance ; il fut parlé de ses prouesses aux tournois, et du mal de mélancolie survenu aux princesses qu'il avait fait pâlir d'amour. Mais alors les nouvelles manquèrent tout à coup. Des gens venus de la mer prétendirent que, porté par son cheval Bellardian qui bondit sur les vagues, on l'avait vu s'enfoncer dans les horizons atlantiques ; et depuis lors, personne en l'univers n'ouit chose certaine du beau prince d'Urmonde.

Cependant, Alise avait été retirée du cabinet noir où elle végétait et tous les jours, chargée des joyaux de la couronne, le Roi la faisait rester de longues heures dans la salle du trône pour attendre la venue des héros. Mais tant de pierreries, — dont plusieurs étaient véritables, — tant de brocarts et de draps d'argent lacés depuis son col jusqu'à ses pieds !... Ah ! comme elle eût voulu, d'un mouvement de ses épaules, rejeter cette dépouille et laisser flotter sa chevelure sur une

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simple tunique de lin ! Elle se consumait en son éclatante prison de soies et d'orfèvreries, et plus d'une fois on la vit pâlir sous les escarboucles.

Elle se distrayait pourtant à se faire conter les aventures des princes. Monté sur un coursier farouche, le brave Pantaboule, prince d'Outiboulie, avait traversé des déserts. Il remonta loin vers le nord où il eut la surprise de trouver de la neige, puis il redescendit loin vers le sud où il découvrit des nègres ; après quoi il s'en fut au fond de l'Orient, où il chercha en vain Jehan le Prestre. Cette remarquable exploration l'avait malheureusement fourbu et, lorsqu'il fut proche d'Avigorre, il se dit avec justesse que ce n'était pas la peine d'y entrer.

Quant au roi Baladour de Hyontargie, qui était très robuste, il espérait briller par ses facultés naturelles. Sa voix étant haute et puissante, il demeura six mois durant à côté d'une immense cataracte dont il entreprit de surpasser la clameur. Ce temps écoulé, il beuglait à ravir ; mais la princesse lui fit savoir qu'elle avait l'ouïe délicate.

Doué d'un esprit plus subtil malgré sa petite taille, l'héritier présomptif de Féragator s'empara d'une licorne. Cette bête, — fougueuse et terrible lorsqu'on l'attaque — avait transpercé déjà huit cents hommes et, pour s'en rendre maître, le prince dut lui faire transpercer encore bon nombre

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de ses écuyers. Mais la licorne est belle, en vérité. Son pelage est plus blanc que la sauvage clématite, et la tête pourpée, brillante comme une flamme, fait paraître plus doux son regard ineffablement bleu. Elle brise en se jouant l'acier des plus lourdes armures ; mais elle est bonne et douce, pourtant, et vient s'agenouiller devant les jeunes filles.

Le prince Ardélian de Persaigues, qu'on nomma le Désamoré, fit voile vers les terres qui sont au delà du soleil levant. Lorsqu'après des combats nombreux il cingla vers la côte d'Avigorre, deux cents esclaves couleur de cuivre, parés d'opales, d'émeraudes et d'autres pierres précieuses, chargeaient son haut navire traîné par des requins domptés. Mais il n'était parti que par ambition des prouesses et belles armes. Une fée, autrefois, avait déçu l'amour de sa jeunesse ; et depuis lors il prétendait ne s'attacher qu'aux choses brillantes et sans âme, comme on le verra dans son histoire.

Ainsi donc arrivaient de toutes parts les nouvelles. 11 y en avait de très joyeuses, mais aussi de navrantes et faites pour étonner. Rien de plus inattendu, par exemple, que la fin héroïque du roi des Gastrobiontes qui, depuis si longtemps, dévouait sa vie au progrès de l'art culinaire.

Entraîné tout à coup par une irrésistible ardeur, il abandonna sa capitale aux soins de son jeune

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fils, le charmant Goulebafre, et s'en fut châtier des dragons qui avaient insulté des vierges. Sitôt après il organisa une expédion gigantesque pour retrouver certaine petite fleur bleue qui croît sur les cimes neigeuses, et qu'il faut cueillir en songeant à la bien aimée... Par malheur il voulut pousser trop loin ses prouesses. Un jour qu'il traversait avec toute sa suite un océan de glaces, il chut au fond d'une anfractuosité où il demeure encore, conservé par le froid.

Tandis que l'univers déplorait le sort de cet homme gras et malchanceux, le bruit se répandit que le prince Ellérion d'Argilée lui-même avait secrètement équipé des navires pour aller, comme Jerzual d'Urmonde, chercher dans les mers d'Occident une Terre inconnue. Il avait découvert un continent prodigieux où de grands fleuves naissaient au pied des monts d'argent. Et certes on eût tiré présage de cet exploit si le prince Ellérion ne se fût mis hors cause par son outrageant mépris, lorsqu'il avait naguère refusé le portrait. C'est donc au prince de Féragator que l'on pensait devoir attribuer le prix, à cause de la licorne ; mais beaucoup désignaient l'infant de Valandeuse car il fut ingénieux dans ses entreprises.

Parti sur la foi de très anciens récits, il arriva

ALISE D'AVIGORRE

dans une forêt grandie sur une haute montagne. Par ruses d'adresse et doux langage, il réussit à y captiver le Porphyrion et rapporta en Avigorre, comme un emblème, ce rare présent d'amour. Oiseau de fière race qui surpasse l'aigle dans son vol, on sait que le Porphyrion renonce parfois aux nues pour s'attacher à l'homme. Il vit, magnifique et joyeux, chez les amants qui se chérissent ; s'il rencontre des infidèles il s'écarte et revient aussitôt, sachant qu'il n'est d'éternité qu'aux dieux. Aux paillards et bas débauchés, il crève, d'un coup de bec, le cœur à jamais inutile ; mais s'il devine chez homme ou femme la féroce jalousie, ses ailes se brisent sous la douleur, et le superbe et sensible animal se laisse mourir de pitié.

La princesse écoutait, ravie, ce qu'on rapportait de ces merveilles. Elle plaignit le roi des Gastrobiontes, encore qu'un veuf soit peu de chose ; elle ne dit mot du prince Ellérion d'Argilée, mais donna mille éloges au prince de Persaigues, accueillit avec grâce celui de Féragator et s'informa longuement du noble Jerzual d'Urmonde, si bon harpeur et si preux chevalier, dont nul au monde n'avait plus de nouvelles. Il faut avouer cependant que le jeune héros de Valandeuse lui parut surpasser ses rivaux, et peu s'en fallut qu'elle ne lui payât d'un sourire le don de l'oiseau Porphyrion.

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Les héritiers des autres monarchies s'étaient assemblés autour d'elle. Certains, qui voulaient l'amener jusqu'aux larmes, contaient des légendes terribles, les crimes des brigands, les fortunes perdues, et de tristes histoires d'enfants mangés par des sorcières. Il y en avait qui tentaient de la surprendre en lui proposant des énigmes. Mais la plupart avaient fait gageure de l'égayer en se gabant les uns les autres, ou bien, selon l'usage, par des paroles de vanterie, à qui inventerait la plus folle. Et quand l'un d'eux avait dit une menterie formidable, ils éclataient tous de rire en se tapant les cuisses.

Cependant rien de tout cela n'avait pu séduire la dédaigneuse Alise. Elle s'intéressait sans passion aux lamentables aventures, haussait à peine les sourcils pour les farces les plus admirables, — et, comme elle ne désirait pas à tout prix un époux, elle prit grand soin de ne sourire ni pleurer.

Un matin que la princesse revenait de la promenade, un magnifique cheval au frontal de rubis survint à grandes foulées et s'agenouilla devant elle. Il était libre, sans cavalier, mais tenait entre les dents un glaive qui avait ensanglanté sa bouche

ALISE D'AVIGORRE

et qu'il semblait offrir comme à une suzeraine. Le glaive portait à son pommeau les armes d'Urmonde, qui sont d'azur à la sirène d'argent percée d'un rayon d'or^ et Alise reconnut le coursier Bellardian, né d'une cavale marine, et qui sait galoper sur les flots. Elle caressa l'encolure du bel animal, qui hennit aussitôt. Mais Bellardian semblait triste, et l'on conjectura que l'infortuné Jerzual d'Urmonde avait voulu signifier à sa Dame qu'il était mort pour elle.

Le prince Jerzual d'Urmonde.

La princesse en fut si émue que l'on vit sa gorge se gonfler comme pour un sanglot. Et sans doute allait-elle donner à un absent ces larmes refusées à tout autre, lorsqu'elle fut brusquement effrayée par un grand tumulte qui se fit non loin

HISTOIRE DE LA PRINCESSE

d'elle. Des officiers arrivaient en hâte ; les hallebardiers menaient grand vacarme autour d'un jeune homme qu'ils entraînaient de force. S'étant informée, Alise sut qu'un étranger venait d'être surpris dans le palais, et qu'il était coupable d'un crime ancien de lèse-majesté. On le conduisait vers les basses fosses parmi les injures de la canaille, et l'insolent avait l'audace de dire qu'il était venu en Avigorre afin d'entretenir un instant la princesse !

— Qu'il paraisse devant moi, dit-elle.

On amena le prisonnier dans la salle du trône où. le Mage, les Grands et le Bouffon étaient déjà rangés. Lorsqu'il s'avança, il y eut un mortel silence, car c'était un chevalier merveilleusement beau. Svelte et blond, il montrait une force fine et fière, et sa noblesse avait une ineffable grâce. Sitôt qu'il aperçut Alise il joignit les mains comme pour supplier, mais sans baisser le front.

— Madame, dit un chambellan, la personne offensée n'est autre que vous-même. Cet homme est le prince Ellérion d'Argilée qui osa renvoyer ignominieusement le portrait de votre Altesse.

— Quoi ! le prince d'Argilée ?...

— Oui, madame. Mais la hache punira bientôt son forfait.

La princesse frémit jusqu'au fond d'elle-même.

ALISE D'AVIGORRE

— Pourquoi donc aviez-vous rejeté mon image ? dit-elle à l'insulteur.

Cette fois le prince baissa la tête, et on l'entendit à peine murmurer :

— J'avais peur. J'avais peur de vos yeux.

A cette intolérable réponse, il y eut une rumeur indignée parmi les courtisans. Quoi ! oser dire en face à une femme qu'elle est laide à faire peur !... Et pourtant la princesse ne fit pas un mouvement, car la stupeur, sans doute, avait paralysé son courroux.

Le menton doucement appuyé sur la main, elle semblait contempler le vide, et son sein, par instants soulevé, propageait autour d'elle le scintillement des pierreries.

Mais son regard descendit de nouveau jusqu'au prisonnier.

— Pourquoi ? interrogea-t-elle encore.

— Je redoutais la force du destin, dit-il après un long silence.

Or, comme il relevait la tête pour parler, ses yeux avaient rencontré les yeux de la princesse ; et l'on ne sait ce qu'il y put lire, mais tombant soudain à genoux:

— Oh, pardon ! pardon ! dit-il avec un sanglot. Vous êtes belle. Alise ! je vous aime! je vous aime...

A ces mots il se fit un grand tumulte.

HISTOIRE DE LA PRINCESSE

— A mort ! A mort ! criaient les courtisans. La princesse étendit la main comme en effroi,

puis rougit, et, radieuse d'une surhumaine beauté, elle entrouvrit les lèvres en un sourire qui fut pourtant mouillé de larmes.

— La princesse a souri ! la princesse a pleuré ! s'écria joyeusement le Mage.

Et arrachant le prince d'Argilée aux officiers qui prétendaient l'occire, il le conduisit auprès du trône d'apparat où siégeait la Fiancée, tandis que le Roi, dont l'âme était restée percluse depuis sa grande suffocation, accourait tout à coup au tapage, demandait qui était cet intrus, s'indignait de la scène et déjà s'apprêtait à bondir de fureur.

Le Bouffon arrêta cette auguste colère.

— Sire, dit-il, épargnez l'héritier du trône.

— Que je !... dit le Roi stupéfait.

— Oui, Sire. Le prince d'Argilée a fait sourire et pleurer la princesse.

Et véritablement, cette parole par trop simple : vous êtes belle, et je vous aime, était si follement extraordinaire dans une cour que, de l'avis de tous les dignitaires, la princesse devait s'en trouver guérie.

FOLIANE ET MELIVAINE

Comment fut élevé

LE PRINCE DE PeRSAIGUES.

Le prince Ardélian de Persaigues était le plus infortuné des fils de roi.

On dit qu'à sa naissance le chef des Mages de l'Etat lui fit sucer d'une certaine herbe qu'on nomme " bulle d'azur ", laquelle est très amère et ne porte que rarement des fleurs ; et bien des gens ont présumé qu'en agissant de cette sorte, le Mage prétendait s'acquérir un disciple que lui interdisait la loi. C . forme ainsi les hommes de grimoires, clercs de musique et gens de prophétie dans la monarchie de Persaigues, mais il n'est pas permis de toucher de cette herbe l'Enfant qui doit régner. Elle donne pour la vérité un penchant sans mesure, et rien n'est plus contraire à la bonne conduite d'un Etat.

Lorsqu'il apprit cette trahison du Mage, le Roi eut une effrayante explosion de colère. Toute la capitale en trembla. Les murs de l'enceinte en

FOLIANE

furent si violemment ébranlés que Tune des nonante tours en resta à jamais chancelante, ce dont chacun se peut assurer en y montant par un fort vent du Nord. Saisis de terreur, les bourgeois de la ville s'étaient réfugiés dans leurs caves ; et la colère du Roi durait, durait toujours, au point que l'on se prit à frémir pour les octante et neuf autres tours.

11 ne suffit pas au monarque de faire décapiter le criminel. Il poursuivit tous les lettrés des terres de Persaigues, où, à la vérité, il n'y en a pas beaucoup plus qu'ailleurs. On alla les chercher jusque dans les plus petits villages des montagnes et on les accabla de tourments afin qu'ils fissent connaître l'antidote de la plante funeste. Mais on n'en put tirer chose sensée, sinon qu'il fallait donner au petit prince la nourrice la plus bête du royaume.

11 y eut aussitôt grande rumeur en Persaigues, et grande perplexité aussi. Selon les principes admis dans ce pays là, une honnête femme doit " éviter de faire parler d'elle " et par conséquent de se distinguer, fût-ce par des qualités négatives telles que la froideur, l'inintelligence ou la vertu. En sorte que, tout d'abord, il ne s'offrit personne.

Cette modestie des femmes de Persaigues est

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toute à leur louange. Mais elle eût mis la Cour dans un furieux embarras si l'esprit d'obligeance et de charité n'avait, cette fois encore, fait des miracles. Personne ne s'offrait, non certes ! Mais chaque jour des sujets loyaux désignaient, parmi leurs proches, certaines femmes tout spécialement dignes de l'emploi promis. De l'aurore à la nuit, on en comptait parfois dix mille et davantage.

A chacune les ministres envoyaient l'ordre de se présenter au palais. En quelques jours, la capitale en fut encombrée, et du fond des lointaines bourgades il en arrivait sans cesse de nouvelles caravanes. Dans les plus grandes villes il n'était pas resté plus de deux ou trois personnes en état de nourrir un enfant ; et celles-ci, peu après, vinrent enfin se proposer d'elles-mêmes, car elles étaient honteuses de faire parler d'elles à cause de leur esprit, et qu'on les montrât au doigt partout où elles passaient.

La difficulté fut grande de choisir dans cette foule. Dès qu'elles furent réunies, il y eut entre toutes les femmes une émulation singulière à se faire valoir ; mais on dit que c'était le fait de leurs qualités naturelles et qu'elles ne se donnaient pour cela nulle peine.

Il fallut désigner presque au hasard celle qu'on prendrait parmi ce plantureux bétail : ce fut une

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personne bien membrée, bonne laitière à souhait et très raisonnablement stupide. Elle commença sur l'heure ses fonctions qu'elle devait garder pendant plusieurs années.

La Nourrice.

Le prince grandit ainsi sous deux influences ennemies. Les archives de la monarchie racontent par le détail l'histoire d'une enfance ambiguë et d'une adolescence aux alternatives contradictoires qui firent chaque jour les délices et la terreur du Roi. Tour à tour la nourrice vainquait l'herbe, ou se trouvait vaincue par elle. Nul n'osait décider qui l'emporterait, de la formidable bêtise ou du poison cruel de l'idéalité. Le prince Ardélian fut studieux et inerte, affectueux et indifférent, porté à la rêverie comme à la somnolence. Bien plus, on n'aurait su dire s'il aimait mieux manger les tripes de lapin au sang de porc, qui sont le mets national

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de la monarchie, ou les amandes parfumées à la pêche dont les mages composent leur repas léger.

A quinze ans on le découvrit aux pieds d'une jeune femme, jolie et compatissante, dont il ne voulut rien avoir qu'une boucle de ses cheveux. L'herbe semblait victorieuse à l'excès. Mais bientôt la nourrice reprenait avantage car le prince était grand comme deux hommes, encore qu'il restât maigre comme la moitié d'un seul. A la lutte, il triomphait de tous. Les bonnes gens de Persaigues se disaient avec orgueil qu'il avait couché sur le sol le plus réputé des champions du pays, et c'était vrai d'ailleurs, le champion ayant été payé pour cela.

Mais le prince déçut à la fois les craintes et les espérances. Une dernière crise se fit mystérieusement en lui, et soudain, les deux influences parurent s'être pénétrées. Peu à peu, il devint évident qu'il n'avait oublié ni l'herbe empoisonnée, ni le lait régénérateur. Ardélian n'était plus porté vers les livres comme le sont les mages, ni vers la brutalité magnifique à l'exemple de son auguste père. On sut avec épouvante qu'il ne distinguait pas la vie de l'idéalité, et l'on apprit enfin qu'il voulait chercher l'une dans l'autre.

Comment le prince chercha son idéal,

ET CE qu'il rencontra.

Un jour — il avait dix-huit ans — le prince quitta brusquement le palais et s'en fut en chevalier errant dans le royaume voisin, qu'on nomme Pallor. 11 était fermement résolu, non pas vraiment à vivre selon ce qu'il penserait, mais plutôt à penser selon qu'il vivrait. Etant riche de jeunesse et de sens passionnés, cela lui fit discerner très vite que toute la pensée des hommes est incluse dans le baiser des femmes ; mais son malheur fut de décider aussi que la pensée des femmes y est pour quelque chose. Une suite d'expériences cruelles devait le détourner de cette conclusion téméraire.

Il s'éprit d'abord d'une fille aux aimables appas, et corpulente un peu. Ce fut un souvenir donné à la patrie, car il n'est pas, au pays de Persaigues, de beauté parfaite sans une certaine ampleur. Le prince la régalait de sourires, de caresses, et des

FOLIANE ET MELIVAINE

plus fins propos à son gré. Elle y répondait de son mieux, caressait à ravir, souriait en bonne personne et s'efforçait en vain de dire de jolies choses.

Cependant, un jour que son idéal lui avait fait quelque répartie trop stupide, Ardélian se décida à en choisir un autre.

Il découvrit alors un riche-homme de la ville dont l'épouse était noble, sensible, et même ineffablement angélique ; puis il fit tant de progrès qu'il parvint à séduire une très belle courtisane. Mais l'épouse du riche-homme poursuivait aussi l'idéal, et le prince s'aperçut un jour qu'elle avait rencontré son rêve, lequel était un nègre de superbe stature. Quant à la courtisane elle était insupportable à ses heures de pudicité.

Il fallut bien chercher encore, et ce fut ainsi qu'Ardélian apprit la résignation, — de femme en femme, de fiUe en fille et des plus grosses aux plus menues, jusqu'au jour où il conquit les grâces de la princesse de Pallor et s'enfuit avec elle dans la région des montagnes.

Il n'y a jamais eu rien au monde de si délicieux que la princesse Foliane de Pallor. Son front est

FOLIANE

si mince qu'on aperçoit, tout à travers, ses joies et ses peines s'épanouir ou se fermer comme on voit les fleurs étranges de la mer sous l'onde qui les couvre. Ses yeux bleus sont pareils à des pierres d'amour, et le plus étonnant c'est sa chevelure, légère plus qu'une haleine, mais brune et prodigieuse à l'égal des ténèbres. Des étincelles, la nuit, y naissaient en étoiles ; elle semblait frémir comme une bête vivante ; et la princesse avait alors de petits gestes d'enfant, frivole et craintive comme pour se défendre de ses boucles. Elle chantait mieux que l'alouette, et savait rire et rire encore.

— Je suis folle quand je te vois, disait-elle au prince.

Et le prince lui disait :

— Sais-tu que c'est une chose surprenante, que d'être belle ?

Alors Foliane riait bien plus fort, et demandait au prince des histoires.

Il en savait de mille sortes parce qu'il les inventait à mesure ; et il tâchait qu'elles fussent divertissantes. Elles racontaient les yeux de la princesse, ses lèvres, leurs caprices et les signes de son corps, et les aventures merveilleuses de ses regards lorsqu'ils la quittaient tout à coup pour s'en aller au loin. La princesse écoutait, ravie, et

ET MELIVAINE

riait d'une telle verve qu'Ardélian la jugea pleine d'esprit. Quand il se souvenait du lait de sa nourrice, ce prince devenait un peu sot.

Or donc il ne cessait de parler, de décrire ; la princesse ne tarissait d'approuver et de rire, et Ardélian se découvrait chaque jour des finesses qu'il ne soupçonnait point la veille.

Un matin qu'il était couché sur le gazon fleuri, il naquit au fond de son âme on ne sait quel souvenir inattendu de l'herbe amère ; et comme il était aux pieds de Foliane, il lui raconta une histoire très belle où l'on voyait le soleil et la mer, et les îles d'Orient. La princesse éclata de rire. Alors il lui en raconta une autre très effroyable, dont le héros mourait dans un abîme sans fin. La princesse rit encore.

Un peu étonné, le prince lui en dit une troisième. Il parla de ce qu'on peut ouïr dans les rêves, et mit toute son âme à conter le vent voyageur, lorsqu'il fait le tour de la terre pour nous apporter dès l'aurore les conseils des mondes qu'on n'a jamais vus... Foliane rit tellement qu'elle faillit en avaler sa langue.

— Par les mages d'Avigorre et de Persaigues 1 s'écria le prince, n'écoutez-vous donc pas mes histoires ?

— Si, si ! dit la princesse.

FOLIANE

— Mais alors, cette impertinence...

Foliane était très agacée. Elle adorait les fables où Ardélian détaillait sa beauté ; mais à tout le reste, qu'on ne peut toucher et voir, elle n'avait jamais compris mot.

— L'impertinence est vôtre, fit-elle d'un ton pointu.

— Hé, madame !

— Hé, beau sire, vos inventions seraient mortelles si l'on ne décidait d'en rire ! Votre figure, d'ailleurs, est si plaisamment niaise quand vous voulez être sérieux...

Le prince ne manquait point d'un peu de vanité. Il se mit durement en colère, et Foliane, qui n'y entendait que folie, prit le parti de se fâcher deux fois autant que lui. En sorte qu'ils virent clairement qu'ils ne se connaissaient pas encore. Car c'est ainsi que vont les choses. On se raconte tel qu'on n'est pas ; on parle beaucoup, on parle trop, et l'on découvre enfin que depuis le commencement on était face à face comme deux étrangers. Ardélian cria d'une voix terrible, plus aigrement qu'en toute sa vie ne cria sa nourrice. Mais Foliane dit mille choses cruelles, et les historiens de Persaigues avouent que ce jour-là le prince héritier reçut en plein visage les ongles de son idéal.

ET MELIVAINE

Le prince ne pouvait souffrir qu'on l'égratignât. C'est pourquoi, sans prendre le temps de mettre son haubert et de lacer son heaume, il ceignit l'épée sur son bliaut et partit courroucé, jurant à la princesse de ne la revoir jamais.

C'est ainsi qu'il s'en fut, l'âme violente et fière, chevauchant grande allure pour mieux fuir la perfide, et absolument résolu à ne point s'arrêter avant le soir ; mais il n'alla pas plus loin qu'une clairière de la forêt où il se coucha sur la mousse afin d'y réfléchir à son malheur ; et là, il se mit à cueillir des cyclamens et de petites orchidées blanches comme il s'en trouve beaucoup au pied des montagnes de Pallor.

Il les tressait machinalement en guirlandes, ce qui donnait à son cœur le loisir de se désoler tout à l'aise.

Il pleura sur lui-même et sur l'aberration de la princesse ; il la fit comparaître devant son souvenir et la traita de haut en bas parce qu'elle l'avait trompé sur son âme. Alors, se rappelant que plusieurs fois déjà la vie l'avait déçu, il se dit que nul être au monde n'était aussi malchanceux que lui. Il reconnut sans peine que son aventure était extraordinaire, et que, par ses infortunes comme par sa résignation, le prince de Persaigues était vraiment supérieur aux autres hommes. Il imagina

FOLIANE

des arguments formidables qui lui donnaient tort, et en conçut tout aussitôt de bien meilleurs qui lui donnaient raison. Et discutant de cette manière il commençait à se consoler, lorsqu'il aperçut dans le feuillage deux yeux espiègles qui le considéraient curieusement. Puis ce fut une longue chevelure dorée qui se déroula d'une branche et vint frôler son visage. Une voix chantait, chantait, si haut qu'on peut chanter. Des fleurs tombaient comme une neige, et une svelte fille se trouva debout devant lui.

— Qui es-tu ^ dit-elle.

— Je suis Ardélian, prince de Persaigues.

— C'est donc toi qui eus une nourrice si bête .''

— Et toi ? dit-il.

— Moi, je suis fée, la fée Mélivaine.

— Tu chantais... Que chantais-tu ?

— Les fleurs, le soleil, l'air qui passe... Héi hé ! je chantais la joie d'être sans but... C'est ma nature, à moi! Regarde comme je suis libre et belle.

Elle se penchait avec souplesse, mince, noble et flexible, pareille à une tige. La toile de sa robe était si fine qu'à travers sa ténuité la lumière épousait les flancs purs et la courbe admirable des hanches ; et des hanches à la nuque le prince vit une ligne merveilleuse, tendue et vibrante comme un arc.

ET MELIVAINE

Il ferma les yeux pour les guérir de l'éblouissement ; mais il gardait sous leurs paupières une aussi brûlante clarté, en sorte qu'il les rouvrit bientôt. Et quand il les eut rouvert la fée lui parut encore bien plus belle.

Elle marchait à pas menus, sur l'herbe et sur la mousse. Il la suivit, l'àme étonnée, le cœur hésitant et confus, envahi par une émotion qu'il ne connaissait pas. Et ainsi, allant et venant, ils devisaient de toutes choses.

— D'où viens-tu ? demandait la fée.

Le prince disait sa chevauchée de Persaigues en Pallor, les alternatives de sa jeunesse, et ce qu'il cherchait en vain. Et la fée disait aussi ses voyages. Elle parla des pays prodigieux qui brillent d'un givre éternel ; elle parla des torrides contrées où la brise est une invisible flamme. Les fées connaissent le monde entier. Mélivaine savait les noms de toutes les fleurs, le secret des arbres de la forêt et le langage des étoiles. Elle dit l'histoire du petit prince Jour, qui se lève avec son grand œil ouvert, et elle dit aussi la légende du crépuscule ; car le crépuscule est la paupière du soleil, et cette paupière céleste se reclot quand le bel œil jaune est devenu tout rouge d'avoir trop regardé.

Ardélian admirait tant de merveilles.

FOLIANE

— Ah ! dit-ilj tu es belle comme le printemps ; et tu ne te mettrais pas à rire, toi, si je te disais que le vent fait le tour de la terre... C'est que tu es savante. As-tu lu beaucoup de livres .'' On m'a conté qu'il s'y trouvait des histoires surprenantes. Mais je ne les connais pas très bien, tu comprends, à cause de ma nourrice. Toi, tu sais tout.

— Oh, dit la fée, avec moi on peut planer très haut.

— Hélas, remarqua le prince, je suis un peu lourd pour planer. Mais écoute, Mélivaine, tu es le poème de la grâce. Tes mouvements ont je ne sais quelle langueur, douce et qui plie, et tout à coup des vivacités d'enfant. Comment peux-tu être si grave et si... oui, pardieu, une gamine ! Et puis il y a tes yeux. Je ne suis pas sûr qu'ils me plaisent, et peut-être que je ne les aime pas du tout. Mais ils sont changeants comme des nuages; on ne sait jamais à quel moment ils disent la vérité; on ne sait pas s'ils sont graves ou rieurs, bruns comme Técorce des arbres ou glauques et fuyants comme la mer... Il faut absolument que tu me donnes un baiser.

— Un baiser ? Si tu veux, dit-elle en se penchant toute vers lui.

(Car les fées sont les fées, et leur simplicité est effrayante.)

ET MELIVAINE

Le prince et la fée s'étaient enlacés. Leurs mains devinrent une volupté vivante, leurs lèvres se joignirent tout à coup. Alors leurs désirs furent pareils à deux vagues qui se heurtent, se pressent, montent vers les cieux par leur double effort, et retombent lassées sous l'humide panache qui déferle. Front contre front, unis par un lien brûlant, ils gisaient épuisés de ce choc prodigieux oii les ondes de la chair se sont pénétrées jusqu'à l'âme... Et la chevelure, légère comme l'écume, les enveloppa d'une frémissante clarté.

Autour d'eux, la clairière était toute en soleil. Les ombres bleuissaient le gazon sous les arbres. Aux profondeurs mobiles de la verdure, la lumière tremblait par mille transparences limpides, comme une eau suspendue. Vers les cimes, les ramures agitaient des résilles d'or. Sous les feuillages fourmillants, les parfums de la terre se gonflaient en volutes. L'air tiède éparpillait des chants de fauvettes et de grives qu'on entendait bruire de branche en branche et se fondre en une harmonie sans fin.

Le prince sentit un vertige ineffable, comme si la vie s'était ouverte en ce baiser, nouvelle et radieuse avec la jeunesse d'une aurore. Et c'était d'une si merveilleuse douceur qu'il en eut les yeux pleins de larmes.

FOLIANE

— Qu'as-tu ? s'écria la fée surprise.

— Je t'aime. Je suis comme un enfant qui aperçoit le monde pour la première fois. J'apprends tout ce qui existe.

Mélivaine et Ardélian.

— Mais tu pleures !

— Je pleure... J'ignore pourquoi ; peut-être parce que j'aime.

— Il faut avouer, dit-elle, qu'on t'a fait prendre un peu trop du lait de ta nourrice.

— Je t'aime, reprit-il simplement.

— Tu me l'as déjà dit ; je le sais.

— Non, tu ne sais pas !

Et le prince expliqua comment il aimait. Il expliqua très longuement, très minutieusement et en se répétant beaucoup. — La fée s'ennuyait.

Or telle est l'exquise bonté des fées, qu'elles endurent aisément les outrages et peuvent tout

ET MELIVAINE

pardonner,hormis qu'on les ennuie. Mélivaine jugea le prince insupportable, comme il l'était en effet.

— Ecoute, continuait-il, je voudrais te dire, te dire... C'est que tu es mon idéal, entends-tu .''

Mélivaine ne se souciait pas beaucoup d'être l'idéal de personne.

— Héï ho ! dit-elle, veux-tu bien parler d'autre chose ?

— Je t'aime ! cria-t-il.

— Oui, mais les fées n'aiment pas. Fi donc ! me prends-tu pour une femme .''

Avec un rire étincelant, elle avait bondi au loin, légère comme une flamme. Heï hé ! elle fuyait parmi les pimprenelles. Heï ho ! balancée aux guirlandes des volubilis elle chantait la joie d'être belle, et de voir le soleil resplendir. Et le prince courait derrière elle, éperdu, ridicule, et disait malgré tout son amour... Mais il fut bien surpris quand il se sentit pincé jusqu'au sang et qu'il vit devant lui la princesse : oui, Foliane elle-même, toute déchevelée, qui accourait pour continuer la dispute car elle avait trouvé des arguments nouveaux.

— Ho héï ! Héï hé ! — la fée chantait au plus haut des ramures.

— Quelle est cette femme, et que vous disaitelle ? cria la princesse, les ongles tendus.

FOLIANE

Ardélian soupira.

— C'est une fée, vous voyez, et de l'espèce la plus cruelle.

Et il ajouta, non sans aigreur :

— Suis-je un traître pour livrer les confidences qu'on me fait .''

Or Mélivaine, suspendue et glissante dans les rameaux flexibles, avait sauté sur le gazon. Elle eut pour le prince une grimace mutine qui l'aurait fait mourir de rire s'il n'avait été si près de mourir de colère ; et bondissant vers Foliane :

— Mon Dieu que tu as de grâce ! s'écria-t-elle en l'embrassant. Quelle pitié que tu songes à un pareil nigaud ! Si tu m'aimes, ne l'épargne point. Sus ! Sus ! Point de merci ! Car il m'a dit des choses... Ma chère, j'en rougis encore.

— C'est un homme vil, dit Foliane.

— C'est un sot, conclut Mélivaine. Mais... oh que tu es jolie ! Comme tu parais douce quand tu ne veux pas égratigner... Tes boucles brunes entourent admirablement tes yeux bleus... Mes yeux à moi son tour à tour bruns et glauques, tu vois .'' et ma chevelure est un or qui s'effile. Bien sûr, on vas nous trouver dix fois plus séduisantes l'une par l'autre...

— Je suis juste aussi grande que vous, dit Foliane en s'appuyant à son épaule.

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