‹ Contes pour les enfants d'hierChapitre 3 sur 7 · ET M ELI VAINE · texte numérisé non relu

ET M ELI VAINE

— Oui, oui, presque aussi grande ; et mes cheveux sont juste aussi longs que les tiens.

— C'est vrai ! presque aussi longs. Quelles bonnes amies nous allons faire ! Mais vous me répéterez tout ce qu'il vous racontait, n'est-ce pas ?

— Viens avec moi, décida Mélivaine. Laisse ton gros prince à sa bonne nourrice. Le pauvre ! il en a encore les joues pleines de lait.

Et la fée avait pris les mains de la princesse. Alors elle héla son grand char de pivoines traîné par un essaim de guêpes, et voilà qu'elles partirent vers l'espace, l'une à l'autre enlacées. Héï hi ! héï hi ! le prince les entendait rire. Et Mélivaine raillait de loin : " Cherche toujours, mon bel amant ! amuse-toi bien avec ton grand cœur ! Héï ho ! Héï ho ! Qui veut aimer, puisqu'on en pleure ? Hei héli ! hei héli ! rien n'est que la clarté, la joie, et le grand air libre !

Et le prince resta seul, stupéfait de son aventure.

Comment le prince se résolut a vivre.

Or je ne sais ce qu'il faut croire. Les fées sont promptes à la malice ; parfois leurs grandes colères ressemblent à des ruses. On les dit aussi très mobiles et curieuses de surprises. Peut-être Mélivaine revint-elle le lendemain, plus sage et toute seule, guidée par le hasard... A la place du prince, d'autres auraient attendu, pour tenter par fortune la vengeance d'un baiser... et ils eussent fort bien fait, s'il est vrai que, saisie du remords d'avoir paru cruelle, la fée crut devoir s'offrir au premier manant rencontré. Mais Ardélian n'était pas un très habile homme, étant crédule. C'est le commun défaut des gens qui cherchent l'idéal sur des lèvres promises au plaisir.

Non certes, Ardélian ne pensait pas légèrement ainsi ! Et même, pour l'instant, il faut bien avouer qu'il ne pensait pas du tout. Il ne pouvait imaginer qu'il s'agît bien de lui. Il devinait vague-

FOLIANE ET MELIVAINE

ment qu'on lui avait manqué, et que la fée perfide méritait les tourments qui punissent la traîtrise, — ou que lui-même était vraiment un sot d'avoir voulu l'aimer. Mais cette idée restait en lui pleine d'incertitude, et c'était comme une violente lumière qu'on ne voit pas d'abord, tant on est ébloui.

Tout à coup il comprit, et sa douleur le fit crier comme une blessure. Il tira son épée et fut sur le point de s'en percer en attestant les cieux ; mais il s'en servit au contraire pour menacer les cieux en attestant son âme. Puis il frappa les arbres à coups d'estoc et livra un combat sans quartier aux menues plantes de la clairière. Après quoi, ayant épuisé sa colère, il se sentit sans force, — simple, doux et mortellement triste ; et songeant à ce qu'il avait perdu, à son abandon, à la misère de toute sa vie, il tomba sur le sol et sanglota comme un petit enfant.

On dit qu'il pleura fort longtemps, confus, meurtri, la pensée perdue ; et quiconque fût venu aurait eu grand' pitié de voir un homme se rouler sur la terre avec ces gémissements, en mordant le gazon comme une bête blessée.

Or pendant qu'il se tordait ainsi, étouffant dans la mousse le cri de sa détresse, sa bouche rencontra une herbe si amère que la surprise en arrêta ses

FOLIANE

larmes. — Cette herbe, en vérité, avait l'apparence de maintes autres herbes. Mais son âcreté singulière corrodait les lèvres comme une flamme; et... oh !... qu'était-ce donc? quel vacillant souvenir .'' Vaguement, vaguement, au fond de l'âme du prince, quelque chose parlait d'une brûlure pareille.

Alors il aperçut des fleurs sur son bliaut, demeurées aux plis de la soie. Elles étaient toutes froissées, et il les regarda avec sympathie puisqu'elles avaient soufi^ert comme lui. Il y en avait de jolies, il y en avait d'étranges et d'une beauté presque surnaturelle. 11 les considéra de plus près et fut enivré par leur vivant arôme ; il les prit une à une et, les faisant briller au soleil, il s'émerveilla de la transparence ardente qu'elles ont dans la lumière. Attentif, il découvrait leurs nuances avec une extase charmée. Il semblait qu'il n'eût jamais vu de fleurs ; et il lui apparut enfin qu'il n'était plus le même. Toutes choses lui étaient à nouveau révélées. Une âme inconnue pleurait et chantait en lui, tendre et fidèle, mais si profonde qu'il l'écoutait avec stupeur, comme la voix grave d'un frère qu'il n'apercevait point.

Le prince ne savait pas qu'au milieu de ses larmes, tandis qu'il se roulait sur le gazon, il avait mordu l'Herbe des mages. Mais il se trouvait riche d'une force inattendue, riche de confiance,

ET MELIVAINE

d'allégresse et de jeune ardeur ; et ayant gardé en SCS doigts un cyclamen de pourpre et une orchidée blanche, il traversa la forêt comme en rêve et partit pour chercher par le monde les aventures promises à sa destinée.

Sous le nom du Chevalier Désamoré, le prince de Persaigues parut avec des fortunes diverses aux tournois et dans les guerres. On cite à sa gloire l'expédition qu'il entreprit par amour des prouesses en l'honneur de la belle Alise d'Avigorre, et la joute célèbre où il se mesura contre le prince Jerzual d'Urmonde, si mystérieusement disparu depuis lors. Toutefois les chroniqueurs le tiennent pour un paladin un peu fol, parce qu'au lieu d'une écharpe de femme il mettait une fleur à son heaume. Le Chevalier Désamoré en changeait chaque jour et guidait la cueillette selon sa fantaisie ; si bien qu'on l'appela par gausserie le fiancé de toutes les belles, à qui suffisent les accordailles... Mais le prince savait que les fleurs sont bientôt fanées, et que la joie varie au gré de qui l'invente.

Il disait qu'il est bon d'admirer les fées ; elles sont filles de l'aurore et de ses illusions. Mais

FOLIANE ET MELIVAINE

pour qui les approche, elles sont mille fois plus perfides que toutes les princesses de la terre.

Or, malgré que ces choses soient très mystérieuses, quelques-uns sont d'avis que le prince eut ici raison. Car peut-être les fées sont-elles l'idéal, comme il le crut longtemps ; mais c'est pour cela qu'elles sont dangereuses, car leur âme ne peut être touchée.

Le prince de Pcisaigues.

11 faut laisser les fées aux papillons de l'air et les princesses à la gaieté du rire, et s'adonner à l'amitié des fleurs puisqu'elles sont douces et consolatrices. Elles valent mieux que les fées, et mieux aussi que les princesses. Elles sont très belles. Elles livrent ingénument leur grâce aux caresses... Et l'on peut se donner à elles sans péril, puisque toute leur âme est dans leur parfum.

HISTOIRE DU ROI BALADOUR

Théo van Rysselberghe

Comment le roi Baladour

SOUHAITA LA PRINCESSE AlISE d'AvIGORRE.

Il est des qualités qu'un prince possède invariablement, par une sorte de disposition professionnelle, et parce que la raison du Prince est une raison d'Etat. Ces qualités sont nécessaires, officielles et fondamentales. Les nier n'appartient qu'aux ennemis de la patrie.

Mais Baladour, roi de Hyontargie, en avait aussi d'adventices, de personnelles et de particulières ; et celles que les Hyontargiens citaient avec le plus de fierté c'étaient la belle santé du souverain et sa voix formidable. Aussi, depuis l'adolescence du Roi, les médecins de la cour avaient-ils chaque jour rendu grâce à Sa Majesté pour Son embonpoint fleuri, tandis que les membres de l'académie La félicitaient de Sa voix hebdomadairement.

Cette voix, en vérité, était une surprenante merveille ; on sait d'ailleurs que Baladour lui dut le glorieux surnom d'ERIMYK qu'il porte dans

HISTOIRE

l'histoire. Peut-être eût-on pu en trouver de plus douces, et de mieux propres à moduler les tensons subtiles de l'amour ; mais la voix royale eût écrasé celles-ci de toute sa puissance. Dans les registres graves, elle grondait ainsi qu'un torrent charriant troncs et rochers ; puis, en s'élevant, elle grandissait au point de rappeler le rauquement des lionnes en furie. Et les Hyontargiens admiraient par dessus tout les notes suraigûes que rien au monde, pas même le cri lancinant des guivres, ne pouvait imiter pleinement.

— Cette voix ébranle tout, disaient les courtisans. Sire, c'est bien là ce qu'on nomme le Sublime : nul n'y peut résister.

Et le Roi était content de ces paroles, et il les récompensait, à de certaines époques, par des présents dignes de lui.

Cependant, lorsque la noble Alise d'Avigorre fut promise au plus avisé des princes de la terre, Erimyk Baladour ne fut point agréé.

Etant veuf et fort impatient de reprendre femme, il avait, des premiers, envoyé sa demande en mariage. Il comptait l'emporter aisément, grâce

DU ROI BALADOUR

à ses ressources vocales que la renommée célébrait au delà des frontières. Les femmes, ce dit-on, sont prises par l'oreille, et Baladour se sentait prêt à s'emparer des deux oreilles de la princesse, dûtil pour cela lui briser le tympan. Mais on refusa de l'entendre, en sorte qu'il dut quitter brusquement la monarchie d'Avigorre et rentrer dans sa capitale, vaincu sans combat.

Certes, Baladour était consterné de l'affront. Mais ce qui le fâcha le plus mortellement, c'est qu'il n'y pouvait rien comprendre. Il sentit qu'il n'y aurait plus pour lui de repos ni de joie tant qu'il n'aurait point résolu cette énigme ; et c'est pourquoi, sans plus tarder, il entreprit d'y réfléchir.

Ce fut, pour la Hyontargie, un moment de terrible crise. Nul n'osait plus parler au Roi, car il y avait défense formelle d'interrompre sa méditation. On le voyait parcourir lentement les galeries du palais, les bras ballants, la bouche ouverte, ses gros yeux bleus perdus dans une vague songerie ; et l'on admirait avec quelle constance Sa Majesté employait tout son esprit à examiner les causes probables, hypothétiques ou absurdes de sa déconvenue.

Depuis plusieurs semaines le Roi était occupé ainsi, se creusant l'âme sans relâche et plongé si avant dans ses profonds calculs qu'on ne l'en

pouvait tirer qu'à grand peine aux heures de manger et de boire. Or, pendant ce temps-là, les affaires de l'Etat allaient au plus mal. La Hyontargie, pacifique malgré elle, négligeait l'occasion de rançonner un petit peuple voisin momentanément sans défense. Trop mollement comprimée, la bourgeoisie commençait à parler librement de certains dignitaires. Chose plus grave encore, le grand Porte-Cruche était mort et sa fonction demeurait vacante, ce qui faisait scandale... Mais le gros sujet d'inquiétude était la santé du Souverain. La Cour apprit avec stupeur que Sa Majesté demeurait pensive jusque sur Sa chaise percée, au lieu d'y chanter à pleine gorge comme Elle en avait toujours eu coutume.

Déjà le bruit des angoisses royales s'était répandu dans la ville, car telle est la complexion particulière des secrets d'Etat, qu'ils ne peuvent manquer de transpirer. Grave péril, auquel il fallut aviser sur le champ. Désormais, chaque jour à midi, l'Ordonnateur de l'Hygiène et le Dispensateur des Drogues se réunirent dans une salle du palais avec le Surintendant des Contacts, lequel était eunuque. Devant tous les grands assemblés, ils proclamaient solennellement l'éclatante santé du monarque. Les grands le répétaient aux demigrands, les demi-grands aux gentilshommes, les

DU ROI BALADOUR

gentilshommes aux riches-hommes, les richeshommes aux hommes-subalternes et les subalternes à la canaille. La bonne nouvelle se trouvait ainsi propagée par la voie hiérarchique et administrative, qui est la plus conforme à la dignité souveraine et sans doute aussi la plus sûre. Mais, — on ne sait comment cela se fit, — le peuple affirmait de plus en plus la maladie du Roi, et la voix hiérarchique alarmait la foule administrativement.

La cinquante-troisième nuit s'était écoulée depuis que Baladour réfléchissait en vain, quand les grands constatèrent que la moustache royale commençait à blanchir et pendait sans nulle grâce. Alors ils s'unirent tous pour une audacieuse démarche et ce jour-là, rangés en une seule ligne devant Sa Majesté, ils la conjurèrent de sauver les destinées de la Hyontargie.

Le Roi leva vers le ciel des bras désespérés.

— Hé, qu'y puis-je .? dit-il. Ne voyez-vous donc point que depuis cinquante-trois nuits je ne cesse de réfléchir ?

— C'est peut-être que Votre Majesté à trop réfléchi, insinua le grand pontife. La Religion l'interdit.

— Hélas ! dit le Roi.

Et telle était la tristesse de cette simple parole,

HISTOIRE

que les hauts dignitaires fondirent en larmes tous à la fois.

Ce fut une chose navrante à voir, mais dont il résulta quelque bien. Car Baladour avait été touché jusqu'à sentir son âme se retourner en lui ; et ce nouveau côté de son âme, étant frais et dispos, lui suggéra tout de suite une excellente idée. Puisqu'il était si las, vraiment si las de réfléchir, pourquoi ne ferait-il pas réfléchir les autres à sa place r... C'était très simple, en somme, et particu-

Le roi Baladour.

lièrement digne d'un roi. Tous les grands applaudirent, et l'assemblée se sépara en un grand mouvement d'enthousiasme.

Ce jour-là même, Baladour choisit comme juge

DU ROI BALADOUR

le grand Porte-Clefs, et fit vibrer pour lui ses plus belles notes du médium. Le chambellan fut saisi de terreur et d'extase. Alors le Roi chanta de toutes ses forces, et le chambellan devint sourd aussitôt.

Le Roi se trouva un peu réconforté.

Le lendemain, ayant convoqué le Conseil privé, il demanda solennellement si quelqu'un pouvait expliquer les dédains de la princesse Alise. Mais à cette question, les conseillers furent saisis d'une patriotique colère contre la princesse et contre tous les gens d'x'lvigorre, en sorte qu'il y eut, dit-on, douze perruques déchirées.

Baladour se sentait renaître à la vie.

Il consulta ses frères, qui réunirent en vain tous les efforts de leur intelligence. Les académiciens eux-mêmes, qu'on alla rassembler en conventicule secret, ne purent qu'approuver la voix de Sa Majesté. Et tour à tour les grands, les demi-grands, les gentilshommes et les richeshommes reçurent l'ordre de réfléchir et de répondre. Et tour à tour les riches-hommes, les gentilshommes, les demi-grands et les grands se reconnurent incapables de comprendre ce que n'avait pas compris leur Roi.

Comment le Roi ouït de méchants propos.

Cependant Baladour gardait une inquiétude vague. Que pensait le peuple ? Le prestige du Trône n'était-il pas terni : Il est bon de ne pas se fier aux apparences ; la bourgeoisie est frondeuse quand on ne la mate point ; la basse canaille aime les complots, et il y a des gens toujours prêts à profiter des malheurs de la patrie.

Le Roi, qui se méfiait de sa police, résolut d'épier lui-même les sentiments de ses sujets. Couvert de guenilles, à la main un bâton rugueux, il s'en fut un jour par les rues et les places publiques, n'ayant gardé de ses insignes que le sceptre royal au fond d'une grande poche. C'était en manière de défense conte les maraudeurs et mauvais garçons, — et aussi pour se faire reconnaître au besoin.

Le soleil était clair et Baladour partit, l'âme un peu allégée,se promettant merveilles de sa hardiesse.

HISTOIRE DU ROI BALADOUR

Sa promenade fut heureuse d'abord. Les gens qu'il rencontrait n'étaient occupés que de leurs affaires. Point de mauvais indices ; nulle apparence de rébellion, sinon que les Hyontargiens paraissaient haïr les fermiers de la gabelle. Ceux même qu'il fit causer s'emportèrent contre le mauvais goût des manants d'Avigorre ; ils plaignirent le Roi, et quelques-uns, vociférant, inventaient des insultes contre la dédaigneuse princesse.

Joyeux comme un merle des vignes, le Roi s'avança plus loin dans la ville. Il fredonnait entre la langue et les dents, mais prudemment, à voix éteinte, pour ne se point trahir. Le ciel lui semblait indulgent, le temps était bénin, l'heure douce; en se mirant de-ci de-là dans les carreaux des fenêtres, il admira les couleurs vives revenues à ses joues.

Comme il passait devant le temple principal, il jugea salutaire d'y pénétrer pour s'entretenir avec les clercs. Les rois de Hyontargie, assistés de leurs grands Pontifes, ont depuis longtemps affermi la religion sur d'inébranlables assises. Un honnête homme doit bien manger, boire à l'exemple de la terre, et comme elle dormir tout son saoul ; car les conspirateurs sont maigres, ils ont soif de changement et connaissent l'insomnie. Quant aux

HISTOIRE

choses éternelles, l'Utile Hypothèse les a réglées une fois pour toutes. Elle est l'image immortelle de l'autorité souveraine du monarque, et il n'appartient qu'au Pontife d'en approfondir les secrets. 11 faut donc s'abstenir d'offenser la nature et l'Etat en songeant au delà de ce qui touche nos yeux, et ne pas mêler perfidement les choses de l'esprit aux choses de l'amour, ce qui serait un grand danger. On sait que les écrits lyriques furent toujours suspects en Hyontargie, parce qu'ils s'inspirent du sentiment, qui lui-même aspire au mystère ; et le baiser est un délit lorsqu'il n'est pas suivi d'une étreinte immédiate.

Le Roi, c'est très certain, mangeait à ravir et ne dormait pas mal. Il buvait merveilleusement et s'occupait d'amour d'une manière très honorable en somme, selon ses forces, et en se conformant aux préceptes. Les clercs, tout d'une voix, répandirent sa louange, et Baladour quitta le temple la tête haute, le cœur fortifié.

Alors, à travers le crépuscule peu à peu descendu, il reprit sa marche courageuse. Il vit des rues après des rues, et des places bordées de palais opulents, et des marchés déserts et de pouilleuses venelles. Il vit des riches et il vit des pauvres, de la valetaille ricanante et gonflée, un chambellan rouge et camard, mais radieux sous

DU ROI BALADOUR

de fulgurantes chamarrures, et des misérables qui voilaient de leurs mains leur face pourrie d'ulcères. Peut-être même cela l'eût-il induit à philosopher en cette heure désœuvrée, si la sainte religion ne l'eût défendu. Et puis il était fatigué, à la fin ; les carrosses de la cour suffisaient invariablement à ses promenades et ses pieds n'avaient pas coutume de le porter longtemps.

Comme il cherchait un endroit propice au repos, il vit briller la petite fenêtre d'une taverne, poussa l'huis, entra, et s'assit dans un coin.

Il y avait là des gens aux allures bizarres. Les uns expliquaient des choses avec de grands gestes qui secouaient leurs chevelures ; d'autres parlaient gravement, groupés sur des bancs autour d'un homme déjà mûr, à longue barbe. Mais ce qu'ils se disaient, Baladour le comprenait à peine. En vérité, c'était bien le pur idiome des Hyontargiens ; seulement, les mots semblaient n'avoir plus le même sens ; ou bien ils se mêlaient en de si étonnantes phrases qu'à deux ou trois reprises le Roi ne put s'empêcher de rire bruyamment.

Et soudain il comprit quels étaient ces hommeslà. Sans le vouloir, il avait pénétré dans le lieu où se réunissaient chaque soir quelques hères de triste renommée : faiseurs de légendes et chansons,

HISTOIRE

faiseurs de musiques, gens d'alchimie qui cherchent des secrets dans la nature, gens qui imitent les choses avec de la couleur, et autres métiers pareils. Le Roi, depuis longtemps, était informé de leurs assemblées, car la police les avait en suspicion et les clercs les disaient impies. Une dangereuse hérésie paraissait germer parmi eux ; et, outre que les sectes des songes-creux sont naturellement subversives, on attribuait à celle-ci de particulières menées contre la sûreté de l'Etat. Baladour se promit d'écouter avec attention : et déjà il avait noté quelques étranges discours, lorsque l'un des causeurs se leva et fit quelques pas en fredonnant une cantilène.

— Oh assez ! tais-toi ! dit aussitôt l'homme à la grande barbe.

— Me taire, Lillée ? Il n'est donc pas beau, ce chant-là ?

— Non, je t'en prie, n'écorche plus ma musique. Peste ! tu chantes aussi faux que le Roi !...

Erimyk Baladour bondit sur ses pieds.

— Tu mens, vassal ! s'écria-t-il.

— Ma foi c'est vrai, dit Lillée en riant. Baladour chante bien plus faux que cela.

Il ne put continuer, car le Roi s'était rué sur lui en brandissant son sceptre, et en avait donné d'une si roide vigueur sur la tête du musicien

DU ROI BALADOUR

que l'homme tomba, le front sanglant. Les autres voulurent maîtriser l'assaillant, mais Baladour leur échappa avec une inouïe prestesse, et tout courant, bondissant à travers les rues, il parvint enfin dans son palais où il se jeta, rompu de force et de souffle, sur un monceau de coussins.

Une heure plus tard, ses gentilshommes le trouvèrent là vautré, pleurant de rage, se lamentant à faire pitié ; et depuis si longtemps qu'Elle gémissait ainsi. Sa Majesté n'était pas encore parvenue à reprendre haleine. Par malheur, les grands de première classe avaient seuls le droit de toucher à la personne du souverain. Les gentilshommes frémissaient d'angoisse impuissante, n'osant lui porter secours, et ce fut en vain que trois demi-grands, pour consoler le Roi, firent devant lui une douzaine de révérences. Baladour suffoquait malgré tout. Mais lorsque les dignitaires, arrivés en folle hâte, l'eurent enfin replacé sur son séant auguste, la voix lui revint avec le souffle et ce furent de beaux cris de fureur ! Les notes les plus graves avec les plus aigûes s'échappaient à la fois de ses lèvres ; jamais son bel organe ne m.ontra mieux toutes les ressources qu'on trouve dans la modulation. Ah ! si les gens d'Avigorre avaient pu l'écouter ! Mais les courtisans du moins l'admiraient, rangés à bonne

HISTOIRE DU ROI BALADOUR

distance, et le Surintendant des Contacts proclama la vigueur de Sa Majesté, laquelle vociférait mieux que personne au monde.

— Qu'on amène ici l'Ordonnateur des Supplices! commanda Baladour.

Et, sitôt qu'il parut :

— Ecoute, dit le Roi. Des hommes de mauvaise vie ont osé m'offenser. Ils sont de cette canaille que l'on nomme, je crois, philosophes et artistes. J'ai trop longtemps toléré leurs pratiques. Qu'ils soient exilés de mes états ; oui, tous, à l'exception des membres de l'Académie et...

— Sire, Votre Majesté s'égare ! s'écria l'Ordonnateur des Supplices, indigné. Qui donc confondra jamais...

— Tous, reprit le Roi, — tous sauf un seul. Celui-là ils l'appelaient Lillée, et tu le feras conduire au plus plus profond de nos cachots.

Alors enfin, la Justice étant satisfaite, Erimyk Baladour se sentit apaisé.

Comment la Hyontargie fut délivrée de la vilaine gent.

Le lendemain, une petite troupe fut menée à coups de trique par les rues. C'étaient de pauvres gens, les uns d'âge moyen, beaucoup de très jeunes, et seulement deux ou trois de caducs : on vit rarement vieux dans ces sortes de métiers. Le peuple les regardait avec indifférence. Sauf quelques filles un peu folles qu'on vit pleurer à leur passage, ils recueillirent plutôt des gausseries que de la compassion, car leur vie isolée ne leur avait pas concilié ceux de la ville, et la suspicion d'hérésie éloignait d'eux les honnêtes gens. Plusieurs des bannis avaient à leurs côtés leur femme et des groupes d'enfants. La plupart marchaient seuls. Quelques-uns aussi emmenaient des compagnes belles et douces, mais de mœurs perdues car elles n'avaient pas redouté de les connaître en dehors des lois du mariage : et tel était leur endurcissement qu'elles abandonnaient aujourd'hui

les maisons natales, et suivaient avec allégresse leurs amants condamnés aux hasards des aventures. Des hommes de la ville voulurent marcher avec la misérable bande jusque bien loin par delà les murs ; c'était d'ailleurs un plaisant spectacle, et point de tous les jours. Lorsqu'ils durent s'arrêter, longtemps encore ils regardèrent les exilés faire chemin dans la poussière, et ils les virent peu à peu s'espacer sur les routes qui mènent aux pays d'Avigorre, d'Argilée et de Persaigues, et vers les incertaines régions où le royaume d'Urmonde confine à la vallée de Tzur.

La Hyontargie s'était crue heureuse jusqu'alors. Elle découvrit brusquement qu'elle pouvait l'être davantage.

Jadis, malgré les sages conseils des clercs de l'Utile Hypothèse, les joies les plus saines des citoyens étaient parfois troublées par d'importunes pensées. Ils savaient qu'auprès d'eux vivaient des hommes semblables à eux et pourtant étrangers. Ces hommes-là disaient des mots bizarres, et qu'on entendait parfois tout de travers. Lorsqu'on leur parlait, ils avaient l'air de penser à on ne sait quoi. Quand ils regardaient les montagnes, les

DU ROI BALADOUR

fleurs, la rivière, les plaines, et mille autres choses qu'il est inutile de regarder, ils feignaient d'y voir ce que tout le monde n'y voit pas, et, pour certains d'entre eux, quand ils regardaient le soleil on eût dit qu'ils regardaient au delà du soleil. Tout cela avait souvent déconcerté les braves Hyontargiens. Auprès des gens de cette sorte ils ne se sentaient pas à leur aise, — car, en les méprisant, ils redoutaient leurs sourires, — et parfois même, les nuits de lune où ils ne dormaient pas, le souvenir d'un chant les faisait songer sans but, ce qui est interdit par la morale.

Sitôt cette engeance exilée, il y eut une félicité inouïe dans les Etats de Baladour. Désormais, on accomplit avec plus de plaisir les actes que le dogme prescrit. On respirait un air plus pur, la nourriture semblait meilleure. Ce fut un délicieux apaisement, un bien-être que nul n'avait soupçonné. Pour comble de bonheur, le grand Porte- Cruche nouvellement désigné faisait l'admiration de tous. Enorme et rubicond, chargé d'une opulente graisse, il était le signe vivant de la fortune publique ; en sorte que la confiance régnait dans les cœurs et que le crédit commercial en fut fortifié.

Alors il y eut dans les affaires une prospérité prodigieuse, dont ni les pères, ni les grand-pères,

HISTOIRE

ni même les bisaïeuls des jeunes Hyontargiens ne pouvaient se rappeler l'exemple. Tout gentilhomme eut cinq ou six palais ; tout rachimbour eut carrosse et valets ; tout subalterne eut au moins son cheval ; toute bourgeoise eut des mitaines brodées et de grandes plumes d'autruche qu'on se pique dans les cheveux. C'était le

Paradis terrestre.

La Hyontargie étouffait de bonheur.

Pour célébrera jamais la

joie de la délivrance et la richesse accrue, les Grands voulurent instituer une fête vraiment nationale laquelle fut dénommée fête de la Grasse Truie. Mais cette innovation devait être fatale au Roi.

Depuis sa déconvenue, il avait renoncé à se faire entendre de son peuple ; Baladour ne chantait plus qu'à l'intérieur du palais, devant toute la cour assemblée. Cependant, pour illustrer la cérémonie inaugurale, il résolut d'étonner la canaille

Le grand Porte-Cruche.

DU ROI BALADOUR

en donnant ses notes les plus aigûes, qu'elle ne connaissait pas encore.

Il s'était exercé longtemps, en présence des membres de son Académie. Mais, hélas ! le jour de la fête, il pensa brusquement à la princesse Alise d'Avigorre ; ce souvenir lui fendit le cœur, et le pauvre Roi se sentit ému comme si sa bien aimée l'avait écouté de loin. Alors, voulant se surpasser, il chanta plus haut et plus fort qu'il n'avait jamais fait, — chanta si haut, si haut, — chanta si fort, si fort, — que déjà toutes les hirondelles avaient fui la contrée lorsqu'il s'étrangla soudain dans un ré dièze rebelle, et mourut sur le coup.

HISTOIRE DU PRINCE DE VALANDEUSE

à Charles Tardieu

Dans la clairière, les fées étaient réunies : Lazuli, Novéliane avec Mélivaine, et le nain Lull leur frère, qui fut premier ministre au pays de Golgoride.

Il y avait des princes et des princesses accourus de toutes parts pour considérer les fées ; mais elles n'en prenaient nul souci. Fée Novéliane, suspendue à un chèvrefeuille en guirlande, décevait en battant des ailes les caprices d'une libellule. Fée Mélivaine, non moins occupée, apprenait aux marguerites à mentir lorsqu'on les interroge sur l'amour ; et la petite Lazuli, coquette avec mutinerie^ se poudrait de pollen sous un genêt fleuri.

On se divertissait à mille histoires et fableries, et bientôt ce fut à l'infant de Valandeuse à conter la sienne. Il était un peu fade, mais joli comme un cœur. Les princes et les princesses firent autour de lui un grand cercle, et il commença.

HISTOIRE

— Un jour, dit-il, il j avait grand soleil dans le jardin où j'errais en mélancolie, fâché de vivre parce que mon amie ne m'avait pas souri. Je songeais, trompant ma tristesse, à d'anciennes légendes amoureuses, et j'ajoutais, je crois, des vers nouveaux à mes souvenirs ; car on est poète quand on aime.

" Le jardin était riche des fleurs les plus belles ; aussi en cueillais-je deux à chaque strophe : une grande pour fêter la rime sonore, une parfumée pour la rime plus légère, et ainsi toujours, une et puis une, selon que venait la musique. A la fin j'eus tout un bouquet, et je m'amusais à l'élever très haut au-dessus de mes yeux, pour saluer ma peine adoucie et mon poème achevé. Or, comme j'admirais ainsi ma double moisson, je fus tout surpris de voir dans les airs une sorte d'étrange fleur, brillante et mobile, qui se suspendait au vent.

— " Oh ! me dis-je, est-ce donc un vers encore, que j'ai négligé d'inventer et qui voltige pour m'avertir ?

" Mais cette fleur errante était un être en vie : un oiseau ou un papillon — oui, un oiseau, d'une couleur d'or très pâle avec le bleu vibrant des ailes et des taches incarnadines. Vif et prompt comme s'il eût bondi sur ses ailes, il montait au

DU PRINCE DE VALANDEUSE

plus haut des nues ou retombait vers moi; et tout à coup, les plumes ouvertes, il se posa sur mon bouquet.

— Monsieur le prince de Valandeuse, ohé ! (la petite fée Lazuli parlait, du fond de sa toufFe de genêts,) votre histoire me ravit et je l'aimerai surtout si vous ne la faites pas trop longue. J'ai vu jadis une princesse très belle éprise d'un prince aussi joli que vous ; et sans qu'il le sût lui-même ce prince avait une âme ardente. Mais il ne se préoccupait que de sourire et d'arranger sa parure pour lui plaire. On dit même qu'auprès d'elle il ne lui prit jamais la fantaisie de penser.

— Le plus drôle, ajouta Mélivaine, c'est qu'il ne savait pas comment son amie était faite ! Loin d'elle, il tissait pour elle des rêves et des rêves qui s'envolaient au vent... oui da ! de quoi faire vingt belles robes dont elle se parait à mesure... Je vous le dis à tous : il n'a jamais touché d'elle que ces robes là !

— C'était un sot, dit le prince. Mais je continue mon histoire.

— Et moi, interrompit fée Novéliane, je fus courroucée contre cette princesse. " Ne sais-tu pas aimer, lui dis-je, ou qu'est-ce donc que tu crois aimer en ton amant ? A tes pieds il bégaie... Eh !

HISTOIRE

que te dirait-il ! Pauvre cervelle d'oiseau, tu adores son gracieux visage, son pourpoint, ses dentelles ; et lui, qui ne se connaît pas, les aime parce que tu les aimes. Mais est-ce là ton amant ? Sont-ce là son cœur, son âme et sa chair ? et ne devines-tu point le songe dont il emplirait la terre si ses lèvres touchaient des lèvres héroïques ?

Fée Novéliane.

Le prince tressaillit.

— Je n'ose, dit-il, comprendre tes paroles. Mais écoute. C'est vers moi que volait l'oiseau. On eût dit qu'il m'aimait, comme peuvent aimer ces âmes frivoles. Je le pris d'entre mes fleurs, je le caressai sur ma poitrine ; je m'émerveillais de voir ses ailes s'effiler comme des cheveux, et l'or rosé de sa poitrine frémir comme une chair de femme. " Charmant petit être, lui dis-je, je t'aime

lOO

DU PRINCE DE VALANDEUSE

parce que tu es doux et joli comme mon amie. " Et, par instinct ou fantaisie, je lui donnai un baiser, — un baiser d'une volupté étrange, car je sentis les plumes se fondre sous mes lèvres, le corps grandir, les ailes m'entrelacer, et ce fut mon amie que soudain j'étreignis, vivante et toute nue !

" Oh l'instant divin de cette union ! Nos lèvres profondément mêlées se cherchaient encore à travers le désir dont elles se pénétraient. Les siennes, je les sentais naître et mourir en mon baiser. Elle vivait par moi, je lui insufflais mon âme, je croyais deviner son âme effleurant la mienne... et quand il fallut enfin désenlacer nos chairs j'épiais sur sa bouche la première parole, cette première parole dont le sens devait être éternel...

Le nain LuU eut un rire si aigu que le prince s'arrêta tout net. La royale assemblée rit aussi, sans qu'elle sût d'ailleurs pourquoi. Mais Lazuli s'était approchée, espiègle et curieuse.

— Et que dit la princesse après un tel baiser .? Le prince soupira.

— Elle dit : " Kiiiy cuic, kiii ; et puis encore Tiiiy tiy pitiki ! — ritipitiki, kniiiii. . . Ah Noveliane, qu'avais-tu fait ?

" Elle parlait en oiseau ; et ce qu'il y a de plus terrible c'est qu'elle en était ravie. On eût dit que

lOI

HISTOIRE

son âme avait enfin trouvé le langage qui la devait exprimer. Elle bavardait comme une folle, tikii ! joyeuse, coquette, enchantée d'elle-même... et moi, désolé, je reconnaissais en son visage des traits confus que j'avais remarqués dans l'oiseau. Comme l'oiseau elle était sautillante ; ses yeux clairs et mobiles étaient d'un colibri. Oh pourtant c'était bien mon amie, tout son menu corps aimé, elle toute !... C'était sa petite tête avec ses frémissements, vive et mutine comme pour becqueter. C'était sa bouche, — hélas ! mon mortel délice, et j'y reconnaissais même les inflexions de sa voix... " 77, //', tikiti ! elle parlait à perdre haleine ; kiiinî /... elle ne tarissait point... En vérité je me dépêchai de l'enlacer encore, afin qu'elle se tût. "

— Hé! fit Mélivaine, c'est donc par ce remède là qu'on arrête le bavardage ?

A ces mots, la belle assemblée qui écoutait le récit montra de l'agitation.

— Oh ! murmuraient quelques princes à qui l'âge enseignait la sagesse.

— Ah ! ! s'écria impétueusement une jeune princesse vraiment trop libre en ses allures.

Les autres princesses jugèrent peu décent de s'exclamer ainsi. Mais force fut de s'occuper d'elles, car elles jacassaient toutes à la fois. Cela dura fort longtemps. Deux ou trois, parmi les

DU PRINCE DE VALANDEUSE

plus mûres, paraissaient même inguérissables.

Par bonheur il y avait là le valeureux prince de Féragator et le formidable roi d' Aktschwz-Kwkwkw. Ils mirent une grande ardeur à imposer le silence, et l'infant de Valandeuse put achever son histoire, qu'il reprit en ces termes :

— Ce baiser, je l'avoue, ne fut pas aussi enivrant que le premier. Pourtant je la sentais encore naître et mourir de mon souffle ; sa gorge se gonflait selon que naissait mon désir... Hélas ! hélas ! mes lèvres touchaient encore ses lèvres quand elle se reprit à parler. Pihii-ki ! il fallait qu'elle parlât.

" J'attendis, espérant qu'elle s'arrêterait d'ellemême. Mais elle continuait en souriant, elle avait toujours quelque chose à dire; elle racontait, elle expliquait, riait, s'indignait, me querellait, m'adorait... Elle était inépuisable.

Je pleurai à ses pieds, je pressai ses genoux, je fus éloquent en mes prières... elle répondit : Ripitiki ! avec des grâces enjouées. Je lui mis doucement la main sur la bouche, mais de petits cris d'oiseau passaient encore entre mes doigts !...

" Alors je fus pris de fureur. Je saisis ses poignets, et voulant à tout prix parler plus haut que son gazouillement je chantai, les yeux dans ses yeux, — non ! plutôt je criai à sa face le

HISTOIRE

poème où je l'avais célébrée. Mais comme j'achevais les vers que la disaient si belle, je la vis tout à coup chanceler, tomber, s'évanouir... Ah ! Novéliane, ce fut horrible, car je ne savais plus ce qu'étreignaient mes mains : un corps de femme, un corps d'oiseau peut-être, ou une sorte de molle guenille dégonflée de vie, qui changeait de forme sous mes doigts et qui lui ressemblait toujours ! " Le prince s'arrêta, songeant à ce qu'il avait dit. Mi railleuse, mi compatissante, la petite fée Lazuli vint lui prendre la main.

— Prince de Valandeuse, dit-elle, votre destinée fut lamentable. Avoir vu votre amour en sa simplicité ! Mais aussi n'est-ce pas à tout le monde qu'on peut se montrer sans parure. Au moral aussi bien qu'au physique, le nu est si difficile à porter....

Le prince n'était pas trèssûrqu'on ne se moquât point de lui.

Il arrangea les rubans de son col ; il tira d'une Fée Lazuli. pochette un

//Wr

DU PRINCE DE VALANDEUSE

petit miroir d'argent pour consulter la courbe de ses moustaches ; puis ses lèvres se crispèrent un peu, car il avait pris le parti de récriminer.

— Tu voulais me guérir, j e crois, Novéliane. Je suis guéri, mais suis-je heureux ? Le même pépiement d'oiseau me poursuit sur toutes les lèvres, et je ne crois plus aux paroles. Non, je ne crois plus, je ne crois plus ! et il me fallait croire pour chanter.

— Menteur ! fit Mélivaine. Tu chantes encore, je le sais.

— Oui, dit-il tristement, — et tout à coup il jeta son miroir ; — il est des heures où j'essaie de chanter des rimes, mais j'en ai honte ! Ce sont des mots pareils aux vôtres, des mots pareils à ceux des oiseaux et des femmes ; je les arrange comme ils me viennent, et j'y délasse ma fantaisie sans m'émouvoir de leur musique. Car il me fallait frémir de votre beauté, m'enchanter, m'éblouir de vous toutes, pauvres formes sans âmes... oui, vous toutes que je gonfle de vent à mon gré !

Le prince se tut brusqusment. Il y eut dans l'assemblée un long murmure de réprobation, puis un silence rempli d'épouvante.

— Monsieur le joli prince vous êtes un impertinent, dit Novéliane. Nous aussi nous vous

HISTOIRE

gonflerons, s'il vous plaît ! Ah, nous ne sommes que des formes sans âme ?..., Mais peut-être, à notre défaut, ne seriez-vous rien qu'une belle âme sans forme, vous qui ne parlez que pour nous avoir vues, et usez votre vie à exprimer... ce que tout simplement nous sommes.

Elle vint à lui, belle et souriante, et pareille en souplesse à la guirlande fleurie où elle se balançait.

— Prends garde à mon baiser ! dit-elle en le menaçant du doigt.

Le prince fit signe qu'il n'avait pas peur du tout. Il sentit l'attouchement des lèvres surnaturelles....

Mais la fée lui avait pris la tête en ses deux mains : et soudain, malicieuse, elle souffla si fort dans sa bouche qu'il enfla comme une outre et fut plus gros qu'il n'était grand.

Et ce fut très bien fait, parce que la vérité ne convient pas aux femmes, et qu'il est irrévérencieux de la dire, même à des fées.

C'est ainsi que l'infant de Valandeuse fut délivré du soin de sa parure. Devenu beaucoup trop laid pour songer à des broderies, des dentelles ou des chapeaux de plumes, il aurait dû

io6

DU PRINCE DE VALANDEUSE

mourir de désespoir. De fait, il jugea d'abord assez déplaisant d'être moins haut que large. Ces proportions sont incommodes. Il faut, pour s'y faire, de la philosophie.

Cependant il gardait sur les lèvres une douceur suave, comme une indicible caresse de lumière dont il demeurait enivré. Guérie d'un souci étranger, son âme vivait merveilleusement. Il y écoutait monter, grandir, se déchaîner une mer aux renaissantes vagues oii mille voix sauvages se mêlaient à des voix très douces. — Ayant cessé de contempler son visage, il s'avisa un jour de contempler le monde. Alors l'univers naquit pour ses yeux, offrant l'immense miroir où les images des astres se meuvent parmi les images des hommes.

Le prince apprit à découvrir les choses et à se découvrir en elles. Le vent, les eaux, le ciel lui parlèrent. La terre lui révéla l'œuvre héroïque d'amour, et l'effort éternel de l'Etre qui aspire, et les moissons nouvelles aux champs que laboure la Mort.

Ainsi passèrent deux années ; et voici l'étonnante conclusion de cette double histoire. C'est que, le prince perdant de plus en plus sa puérile sottise, à mesure que croissait son esprit son ventre se dégonflait d'autant. Il en ressentit d'abord beaucoup de joie. Ah certes ! Mais quand il se trouva

HISTOIRE DU PRINCE DE VALANDEUSE

suffisamment allégé il négligea de prendre garde à ses progrès, son visage étant demeuré difforme malgré tout. Aussi fut-il très étonné, un jour oh il errait au bord du fleuve d'Argilée, lorsqu'il vit à ses pieds, dans le cristal des eaux, paraître une merveilleuse figure... Quoi donc, était-ce bien lui ? Lui-même tel qu'il fut autrefois .''

Lui-même assurément. Mais non plus pareil à lui-même. Il était désormais plus beau, plus fort, plus noble. La pensée parlait sur son front. Son cœur chantait en ses yeux. Tout son être était harmonie. Quand il voulut conter son allégresse à la terre, sa voix fit jaillir jusqu'aux cieux des mélodies vibrantes et prodigieuses...

Car ainsi l'avaient arrangé les fées; et l'on sait que sa bouche fut à jamais vouée aux dires de la Musique, pour avoir aspiré une haleine divine.

io8

LE CHEVALIER DÉSAMORÉ.

Amoris dictamnum yoluptas.

à Armand Rassenfosse

Comment le prince de Persaigues découvrit

UNE ONDINE, ET CE Qu'eLLE LUI EMPRUNTA.

On assure que parfois les hommes font pleurer les femmes. Au moins n'est-ce jamais par malice : c'est pour rendre humides leurs yeux, et qu'elles en deviennent plus touchantes. En vérité, la femme est si belle dans les larmes qu'elle doit savoir beaucoup de gré à qui lui donna l'occasion d'en répandre.

Il existe pourtant des âmes merveilleusement dures et froides, dont la curiosité s'irrite et s'étonne d'ignorer toujours l'émotion. Douleur ou volupté, la vie doit s'y reprendre à trois fois pour n'arracher d'elles qu'un cri de colère ou un rire assouvi. Atteindre leurs sens est une tâche difficile et décourageante. Tenter de les attendrir est une œuvre considérable, à lasser le cœur et les forces. Ne nous étonnons pas que certains l'abandonnent avant de l'avoir achevée...

Mais toi, qui t'apprêtes à lire ces aventures,

LE CHEVALIER

rappelle-toi soigneusement que tout conte est menteur, — et ne va point penser surtout qu'un preux puisse souffrir d'amour ! C'est un privilège que conservent les femmes, avec celui des pleurs. L'homme est grotesque à l'heure des larmes; aussi apprend-il à se raidir pour n'en verser jamais.

Le Chevalier Désamoré, qui fut jadis le prince Ardélian de Persaigues, avait erré par toute la terre.

Il gardait au cœur une ancienne blessure, ayant été déçu par la fée Mélivaine ; mais il espéra s'en consoler d'abord en vouant sa galanterie aux fleurs. On n'exige d'elles ni la pensée, ni les ferveurs de la tendresse ; on se satisfait de les voir et de les respirer. Elles furent ses seules amantes.

Comme il en changeait au hasard des journées, il pouvait à chacune renouveler son histoire. Or les fleurs sont dociles aux confidences ; elles ne les interrompent jamais. Il apprit donc ainsi, en les imaginant, beaucoup de choses secrètes sur luimême.

Cependant les années passaient et les années encore, sans qu'il eût oublié la Fée. Certes il ne l'aimait plus ; mais aux jours de détresse où l'âme est faible et sans courage, il songeait tristement à

DESAMORE

sa jeunesse perdue. Il se voyait aller comme un homme sans patrie, étranger à tous ceux qui entrelacent leurs mains, et il s'affligeait en silence de n'avoir point d'amie.

Le chevalier, qui s'était ri de sa douleur, éprouva peu à peu qu'elle est pesante sur le front. Il chevauchait, marchait toujours ; il ne voulait gémir et il ne pleurait pas. Mais il n'était plus de ceux qu'un unique désir soutient comme une aile céleste. Son âme déjà vieillie ne gardait plus assez de force pour se réjouir de ce qu'elle savait inventer et il se rappelait à peine que jadis, dans la solitude, il respirait tout son espoir dans l'haleine du vent qui passe.

Un jour qu'il allait par le monde à la rencontre du hasard, il aperçut un vivier dont les eaux sombres et profondes dormaient, nappe de ténèbres enclose par de hauts arbres. Le chevalier ressentait la fatigue d'une course déjà prolongée. Ce lieu lui plut par sa mélancolie et par son ombre grave. Les fleurs qu'il portait à son heaume s'effeuillaient, presque flétries. Il décida d'en cueillir de nouvelles et de se reposer ensuite dans la fraîcheur silencieuse du site.

De loin, les fleurs de la rive semblaient rares et précieuses. De plus près, il les vit de sortes fort

LE CHEVALIER

communes, la plupart à demi fanées et sans parfum. Mais il y avait sur l'étang de belles feuilles nonchalantes de nymphées, propices à qui souffre d'amour, et le prince remarqua parmi elles deux fleurs si brillantes qu'on eût dit de la lumière en vie. Il les désira aussitôt furieusement.

C'étaient deux fleurs dorées, de celles qui naissent au fond des eaux, mais parées d'une couleur incroyablement vive. A les découvrir ainsi sur la face morne de l'étang, le prince pensa qu'elles s'ouvraient au jour comme les grands yeux d'un visage.

A peine les eût-il touchées qu'il sentit en son cœur une sorte de brûlure ; et comme il les attirait à lui, il y eut dans les tiges un tressaillement indéfinissable. Une forme vague monta des eaux sous son reflet, et le chevalier vit soudain qu'il n'avait pas de fleurs, mais qu'une ondine se tordait dans ses bras en fixant sur lui des yeux d'or singuliers.

Elle était certes étrangement belle. Blanche et lisse, d'une pâleur irisée, sa chair de femme rappelait la nacre des coquilles, et sa chevelure indiciblement blonde avait de longues transparences vertes en ondulant autour des yeux d'or.

Le chevalier la considéra longtemps, surpris de l'aventure et tout à la fois effrayé et ravi. Mais il

DESAMORE

avait perdu les habitudes courtoises depuis qu'il s'était départi de la compagnie des dames, et il ne savait comment exprimer à celle-ci qu'il la trouvait à son gré.

Neirève.

— Vous êtes presque aussi jolie que Mélivaine, dit-il. Il y a quelque chose qui n'est pas elle, mais qui est elle en vous et sans lui ressembler. Ce sont vos cheveux, parce qu'elle est blonde, ou même ces grands yeux d'or. Ceux de Mélivaine ne sont pas aussi clairs que les vôtres et ils varient comme les nuages, mais l'on ne sait jamais s'ils disent la vérité. Pourquoi vos yeux sont-ils fixes ainsi ? Ils me mettent tout à fait mal à l'aise. Et puis vous ne remuez pas les paupières.

— C'est, dit-elle, que rien ne m'émeut. Je ne

LE CHEVALIER

suis pas une femme, je suis une fille des eaux. Sais-tu que je n'ai jamais pleuré ?

— Je vous envie ! Vous ne savez donc pas qu'on peut souffrir ?

L'ondine le repoussa avec une sorte de colère sans flamme.

— Tu ne me comprends pas, si tu m'envies. Il y a des gens qui souffrent, qui se réjouissent et qui aiment. Moi je ne peux pas ! Ah ! si je connaissais ce qui fait pleurer les femmes, mes yeux s'animeraient aussi bien que leurs yeux, et j'en serais plus belle. Entends-moi donc : je ne sais pas ce qu'est la vie. Je contemple toutes choses, ainsi, sans plaisir et sans peine... As-tu déjà remarqué comme l'œil de la lune est glacial, quand tu admires sa sérénité dans les cieux ?

Le chevalier examina avec curiosité ces globes immobiles oii le regard ne se découvrait point.

— Si tu m'aimais, reprit l'ondine, peut-être ferais-tu changer mes yeux...

— Non, dit gravement le chevalier. Je n'aimerai jamais plus, puisque je n'aime plus Mélivaine.

Et il ajouta avec rudesse, en homme sûr de soi :

— Essaie si tu veux. Je suis Ardélian, prince de Persaigues. On m'appelle le Désamoré.

— Et moi je m'appelle Neirève, née de ce beau vivier.

ii6

DESAMORE

— Neirève... Ce nom résonne étrangement. Il a quelque chose d'incertain, de triste et de funeste. C'est une ombre sans fond, qui dévore... Serais-tu cruelle, Neirève ?

L'ondine haussa légèrement les épaules, et ce fut comme un arc-en-ciel sur la surface des eaux.

— Incline-toi vers moi, tu le verras dans mes yeux.

Ardélian s'accouda sur l'herbe, contre la rive, et regarda les yeux ; mais sans savoir pourquoi, il se détourna très vite.

Câlinement, Neirève avait mis une main sur son épaule ; ses longs doigts glissaient sur le col robuste, ils s'insinuèrent sous les boucles.

— As-tu bien regardé mes yeux ?

Le chevalier fit signe que oui.

— Regarde-les encore, et tâche de trouver s'il est vrai qu'ils te voient.

Le chevalier aurait bien voulu ne plus regarder ces yeux-là. Ils le touchaient d'une peur secrète. Mais il se dit qu'un paladin ne peut trembler devant les yeux d'une fille parce qu'ils sont tout en or. Quelque chose de mystérieux lutta dans sa pensée, lui conseilla de fuir. Mais il s'était penché encore, saisi d'un désir inexplicable et terrible, l'âme déjà vacillante, toute la volonté perdue...

— Ecoute, disait l'ondine, je t'aimerai, si tu le

LE CHEVALIER

veux. Donne et reprends trois fois ton baiser, donne et reprends trois fois ton âme. Tu verras ce qu'est mon baiser ! Il te fera frémir jusqu'à la pointe des orteils... Mais alors j'aurai appris les larmes ; et toi, tu auras oublié tout ton mal.

Le chevalier entendait la voix comme du fond d'un sommeil dont on ne peut secouer les ténèbres. Il sentit un corps souple et froid doucement l'enlacer puis l'étreindre... Il n'était plus qu'une force aveugle, tendue jusqu'au délice aigu de la douleur, et un grand cri déchira l'air dans un sursaut de joie furieuse, tandis qu'un feu vivant tarissait toutes ses veines.

Alors il s'abandonna doucement, captif d'une faiblesse ineffable ; et peu à peu, le front à demi libéré du vertige il ouvrit les yeux, pareil à un convalescent qui redoute encore son délire.

Neirève était auprès de lui, détachée de ses bras et déjà étendue à ses pieds.

Il vit que les paupières abaissaient maintenant et levaient leurs longs cils, et qu'il n'y avait pourtant point de regard en ces prunelles. — Ce fut une découverte qu'il fit sans surprise. Il la constata simplement, avec indifférence. Le soleil brillait haut et pur, l'étang avait de plus claires transparences; on voyait des libellules voltiger sur les rives, errer en zig-zags ou s'accoupler

Ii8

DESAMORE

brusquement. Le chevalier s'aperçut de tout cela, mais sans qu'il y prît intérêt. Il n'avait ni regrets ni désirs. Il n'avait pas l'idée que les choses fussent jamais plus belles ou plus laides, ou qu'elles fussent à présent monotones. Il ne se souvenait pas d'avoir aimé, d'avoir pleuré ou ri, ni que l'ondine l'eût fait tressaillir. Le temps passait, lent ou rapide, sans qu'il y prît garde ; et il fut rempli d'étonnement quand l'ondine eut mis sa bouche sur sa bouche, et qu'il sentit au fond de lui-même grandir une tristesse désolée qu'il ne reconnaissait plus.

L'ondine parlait, en son baiser. Elle disait : " Je te rends ton âme, car il faut que tu me la donnes encore. " Et le chevalier croyait renaître au monde comme un enfant ébloui, un adolescent, un homme !... La volonté rentrait en lui pareille à un courant de flammes. Mais lorsqu'il sentit enfin sa vigueur recouvrée, ce fut pour saisir brusquement les bras de Neirève et rejeter à ses pieds l'ondine stupéfaite.

— Pourquoi me repousses-tu, dit-elle, au moment où je viens de te rendre ton âme ? La vie que tu revois a-t-elle pour toi tant d'épouvante ? Regarde ! Je te suis déjà moins étrangère : mes paupières vont et viennent sur mes yeux. Si je me penche sur l'eau, je vois qu'elles sont

LE CHEVALIER

plus belles d'être mobiles, et mes cils verts ont des caresses...

Le chevalier ne répondit pas. Il épiait ses joies et ses peines revenues ; son cœur se révélait à lui comme un monde ignoré.

— Viens, dit l'ondine. Ton prochain baiser va créer mon regard et mon rire. Mais si tu touches une troisième fois mes lèvres, j'aurai des larmes comme les femmes !

Le chevalier baissa la tête.

— Oh ! murmura-t-elle, accueille mes yeux doucement dans tes yeux ! Songes-y, tu serais pour moi comme un Dieu, puisque leur premier regard naîtrait de ton désir...

Nonchalante et souple elle s'était accoudée. Sous les paupières cillantes, les prunelles encore fixes aspiraient la vie de ses yeux. Mais il détourna son regard de cet abîme doré qu'il redoutait. Il sentait les yeux se rapprocher de lui, le fasciner, le prendre ; toutes ses forces étaient tendues pour l'empêcher de voir, pour se défendre, ne point céder... et c'était comme une main peu à peu glissée, dont la caresse mortelle tordait en lui la volonté. Bientôt les yeux furent dans ses yeux et les lèvres allaient toucher sa bouche, quand une douleur aiguë lui arracha un cri... et il sentit sur le gazon le froid de son épée

DESAMORE

qui lui avait mordu le flanc à la place du cœur. Il se releva comme d'un songe. Qu'était-ce ? Il ne savait plus... et cependant il chancelait encore, tant il avait frémi. Soudain, poussant un cri sauvage, il courut comme un fou à son cheval, bondit en selle et parti d'un galop éperdu, en cachant son front dans la crinière.

Comment le prince prêta son ame pour la seconde fois.

Sans répit, sans repos, il chevauchait, l'épée brandie, portant au loin le froid de l'épouvante. Quand la nuit fut venue il gîta sous un arbre, et repartit au soleil levant. Il allait devant lui au gré de la fortune, de ville en village, de bourgs en forêts et de la montagne à la plaine, selon que venaient les chemins ; et les journées passaient, et les journées encore.

Le fier auferrant, harassé, baissait tristement la tête ; mais un coup d'éperon sans merci lui relevait les naseaux. Le chevalier allait, allait, — comme s'il eût espéré éteindre par sa course le désir effrayant dont il emportait la brûlure.

Un jour enfin, le destrier rompu manqua des quatre fers et soudain s'abattit, frappé par la mort.

Le prince de Persaigues apprit ainsi que son destin lui assignait cette contrée pour une pro-

LE CHEVALIER DESAMORE

chaîne aventure. Il se releva, meurtri et les yeux graves, et ce fut comme un choc qui le rappelait à la vie. Mais il eût mieux aimé poursuivre encore son vain délire, car la vie était douloureuse où il reprenait conscience d'exister ! Ardélian se pencha sur le corps de son cheval et comprit qu'il avait perdu son dernier ami sur la terre. Il pleura le noble animal qui fut le compagnon de ses périls ; il le pleura de toute sa pitié, et sentit le remords de l'avoir fait périr par folie. Alors, lui ayant donné des larmes comme à un homme et l'ayant ainsi salué dans la mort, il le tira loin du chemin autant que le purent ses forces. Il le couvrit de fleurs coupées après l'avoir baisé au col, et fit une tombe digne d'elle à la bête fidèle et vaillante. Puis il partit, seul désormais, le front pesant, l'âme épuisée, allant où Dieu voudrait.

Longtemps, longtemps il marcha ainsi, jusqu'à ce qu'il s'arrêtât enfin, vaincu par sa lassitude.

Le paysage avait changé ; mais il vit avec indifférence les lieux inconnus où l'avait conduit son étoile. — Du fond d'un maigre bois de chênes, une rivière aux eaux rapides courait jusqu'à lui entre des berges basses de gazon. Il l'aperçut au loin, capricieuse, glisser sur des sables jaunes et roses vers une ligne bleue sans limites. Une tache blanche, sur la grande courbe bleue,

LE CHEVALIER

se balance dans la clarté... Une voile. C'est la mer.

Le chevalier regarde sans plaisir. Là-bas pourtant, très loin, au milieu de l'étendue bleue, brillent de larges points d'or... des îles ! — Mais qu'importent la mer, et les îles, et la voile qui se penche .'' Le chevalier ne songe qu'à sa tristesse. Il s'est couché au bord de la rivière ; il regarde le ciel, et laisse tomber sa main dans l'eau fuyante.

Il ne veut rien, il n'espère plus rien. Il ne sent rien que sa fatigue, et la détresse d'être seul. C'est le calme brûlant de midi. Les cieux sont clairs, indiciblement vides... Le soleil dans l'azur est comme un grand œil fixe. Pas un nuage qui l'atténue. C'est l'heure aride.

Le chevalier souflrre et s'irrite. Tout lui est étranger. Lorsqu'il partit, au matin levant, son cœur était grevé d'une douleur secrète dont il ne voulait pas savoir la cause. Mais il l'a connue, quoi qu'il fît, et s'il fuyait avec cette frayeur éperdue, c'est parce qu'il craignait de ne plus oser porter sa pensée. Sa vie est vide comme les cieux. Ces fleurs misérables qu'il arrache maintenant à la terre sont plus pâles que les eaux marines ; elles n'ont pas de parfums. Non, il n'y a point d'âme dans leurs yeux... mais il y a une chose qu'il ne veut pas dire.

DESAMORE

Depuis qu'il est au bord des eaux, il semble qu'une main invisible se glisse comme une caresse, et lentement, et lentement, torde sa volonté. Que fait-il sur la terre ? Il passe ; la terre ne le voit pas passer, et pour lui toutes les choses sont pareilles

Le chevalier Désamoré.

à des yeux sans regard. Oui... des yeux sans regard. Celle, jadis, qui vint lui porter son baiser, s'en est allée avec des rires, et ce n'est pas en vain qu'on a touché les lèvres d'une fée...

Mélivaine !... Elle était belle, au temps jadis. Ses yeux variaient comme les vagues. Mais il est guéri de leurs jeux cruels. Elle est partie avec la lumière de ses yeux, elle est partie avec son rire et jamais il n'a souhaité qu'elle revînt... Mais

LE CHEVALIER

qu'elle est longue, oh qu'elle est longue, la vie où l'on est seul !

Le chevalier entend la douce rumeur de la mer ; et il sait que la mer ne gémit pas de sa tristesse. S'il mourait ici, dévoré par sa peine, qui donc y penserait jamais ? Qui songe à lui ? Qui l'aime ? Est-il des yeux, en l'univers, où naîtrait pour lui un regard ?

— OnJine !...

Personne n'est là. Le chevalier n'a pas parlé. Quelqu'un, pourtant, a prononcé ce mot, et le chevalier ne croit pas qu'il l'ait dit en lui-même. L'ondine... elle s'appelait Neirève... ah ! pourquoi le force-t-on de penser à l'ondine } N'est-ce pas assez qu'il sente en lui cette chose mystérieuse qui lentement lui tord la volonté .^.. Non, il est seul, il est tout seul ; l'ondine elle-même l'a oublié peut-être...

Le chevalier se penche sur l'eau. Mais elle va, si rapide qu'il ne peut distinguer son reflet aux mobiles brisures de la surface. Il se dit que sa vie est la sœur de cette image ; elle oscille et se rompt, suspendue sur les eaux ; le flot qui l'a un instant soutenue glisse sous elle, et s'éloigne comme l'amour... et ses espérances "jurent pareilles à ces longues herbes molles qui s'étirent selon le courant, et que l'eau frôle sans s'arrêter.

DESAMORE

Ces herbes sont fines et soyeuses, d'un vert si pâle qu'elles en sont blondes. Furtive, l'onde les effile et les soulève parfois, et alors elles frémissent un peu. Le chevalier les touche, puis il hésite. Qu'est-ce donc qui a tressailli dans ses doigts .'' Il les attire à lui et tout à coup il crie ! car une chevelure de femme s'est nouée à ses mains, des bras de femme l'ont enlacé, et deux globes d'or qui brillent sont tout proches de ses yeux.

C'est l'ondine. Le chevalier ne sait pas s'il veut la repousser ou s'il l'aime. Mais déjà la bouche est sur sa bouche. Son cœur vacille, son âme est envahie par une volupté glaciale... Il ne désire plus, il ne regrette rien ; mais ce repos de vivre a une eiTrayante douceur... Et il s'endort dans les bras de Neirève au chant lointain des matelots qui poussent la barque sur l'estran.

Le chant des Iles.

Quand le chevalier se réveilla, Neirève lui rendait son âme en un baiser. Les bras à son cou, elle lui faisait mille caresses et riait étrangement.

— Ah, disait-elle, je vis, je vis, je commence à vivre ! C'est un monde surprenant que ton âme. Elle m'apprenait l'angoisse et le frisson d'aimer ; mais j'en étais émerveillée, et je l'ai gardée si longtemps que je t'en ai vu défaillir. Oh je suis presque femme, à présent. Vois, vois, je ris, je ris, et mes yeux savent parler.

Elle penchait vers lui la tête. Il surprit le regard... un regard humain désormais ; et pourtant ces yeux lui donnaient un secret malaise. La lumière irradiait des cristallins d'or ; leur éclat, rétracté ou vibrant selon la minute, éblouissait comme une flamme mobile, et le chevalier n'y pouvait trouver à redire, sinon qu'il y cherchait en vain cette faiblesse cachée qu'on aime à trouver

LE CHEVALIER DESAMORE

dans la force, et qui ressemble au cœur fragile des héros. C'était un regard singulier, plein de confuses paroles, vif, expressif, mais sans pitié ; et il ne touchait point, parce qu'il y manquait l'humide volupté que laissent après elles les larmes.

Le chevalier sentit le désir éperdu de donner à ces yeux les pleurs comme il leur avait donné le regard. Cela lui parut une entreprise glorieuse, et propre à flatter son orgueil. Mais comme il se penchait sur les yeux de Neirève il vit ces yeux briller d'un si sauvage éclair qu'il recula en sursaut.

— Qu'as-tu ? dit-elle.

Et elle lança un rire aigu, aussi clair qu'une épée.

Le chevalier s'effraya de ce rire et ne répondit point. Quelque chose d'obscur, on ne sait quel secret travail, s'agitait au plus profond de sa pensée encore incertaine. C'était comme si son âme eût lentement achevé de pénétrer son corps, et s'y reconnût à peine après un long exil. Il fit un grand effort pour retrouver sa mémoire. Il se rappela avoir souffert, mais il ne pouvait préciser. C'était il y a longtemps, longtemps... Qu'y avait-il donc de changé sur la terre ?

Il s'était levé, cherchant autour de lui des signes de sa vie ancienne. La mer, là-bas... son

LE CHEVALIER

étendue bleue. Mais il n'y avait plus de voile ; et le chevalier en conçut une indéfinissable tristesse. Plus de voile... Alors il aperçut, tout près, le mât dépouillé de la barque, et sourit avec une joie d'enfant. On voyait des hommes s'activer aux cordages. Ils chantèrent.

— Ne regarde pas de ce côté, dit l'ondine. Je suis une fille des eaux terrestres ; la mer m'est fermée.

— La mer... Elle est belle !... Ne trouvestu pas qu'elle ressemble aux yeux de Mélivaine ? On y glisse par une plage indécise, comme on glisserait dans le sommeil, et elle est aussi vaste qu'un songe.

— Tais-toi ! cria l'ondine. Mes yeux sont plus vastes qu'elle-même. N'as-tu pas regardé mes yeux.'' Un seul baiser de toi, et mon cœur naîtrait dans leurs flammes. Ecoute, je t'aime, je t'aime ! Pour toujours, de toute moi, je suis tienne, — ô mon amant, je suis à toi !...

Le chevalier avait l'esprit au loin.

— Pourquoi ces hommes chantent-ils ainsi ? Vont-ils partir ?

Partir... Ce mot qu'il avait prononcé par surprise remplit aussitôt toute son âme. Le chevalier ne savait pas s'il désirait partir ; non, il ne le savait pas. Partir... Où irait-il .-^ Il y a des gens qui

DESAMORE

partent et savent où ils vont. Mais Ardélian ne savait pas. Depuis tant d'années il chevauchait à l'aventure, sans autre but que de combattre, et de fuir un passé cruel ! Vers quel point de la mer doivent-ils cingler, ces hommes qui savent où ils vont, et qui chantent ? Là-bas, vers ces îles peutêtre, qui brillent comme des pépites d'or ?...

Les îles...

A l'idée qu'il ne les verrait jamais, le chevalier sentit encore une fois une inexprimable tristesse.

L'ondine était plus près de lui. Elle parlait, essayant de le prendre en ses bras.

— Mon amant, disait-elle, me hais-tu ? Ne tourne plus les yeux vers la mer, puisqu'elle m'est interdite. Tourne tes yeux vers moi, vers mes yeux qui t'appartiennent, et cherche le regard qui y est né de toi, La mer est vague comme la vie ; elle roule sous des cieux inconnus, vers des pays qu'on ne sait pas... Regarde-moi, qui suis ici, toute pleine de caresses, vibrante encore de ton baiser et prête à me blottir comme une enfant sur ta poitrine.

Mais le chevalier se taisait et marchait vers la mer.

Neirève lui saisit les mains.

— Arrête-toi, supplia-t-elle, regarde-moi encore, encore une seule fois ! Tu n'as pas vu comme je

LE CHEVALIER

suis belle, tu ne sais pas tout ce qui dort en moi. Mon amant, mon amant, tu ne connais pas tout mon baiser ; il s'insinue comme un secret, et fait crier de folie dans la joie... Je serai ton esclave, je serai ta proie vivante ; Je serai prodigieuse comme la volupté ; je serai profonde comme la mort !

Mais le chevalier marchait plus vite vers la mer.

Sur la barque, la voile était lentement hissée et déjà les matelots amenaient les amarres. L'ondine poussait des cris et, convulsive, parlait encore.

— Je ne veux pas que tu partes. Tu es à moi. Tu m'appartiens. Je ne veux pas que tu vives sans moi, je ne veux pas que ton âme me quitte, ni qu'elle revienne en toi !

Alors le chevalier comprit pourquoi il marchait ainsi vers la mer. La pensée peu à peu revenue se gonfla comme une immense vague et sa douleur lui apparut, pareille à une déesse qui venait à lui sur les flots en versant des larmes si douces qu'il eût donné sa chair pour y mêler les siennes. Qu'importe l'effroi d'être seul, si la souffrance est noble ; qu'importe de souffrir si les larmes sont si belles .''

Mais il ne pouvait exprimer cette chose surprenante, qu'il chérissait à présent sa douleur comme sa propre vie. Elle est l'amante qui nous révèle à nous-même ; sans elle on ne connaîtrait point la

DESAMORE

joie. Elle est la trace cruelle et frémissante du désir, le témoin de notre faiblesse et la raison suprême qui nous fait aspirer... Ardélian voulait vivre et souffrir, il voulait aimer afin de grandir un jour, afin d'être !

— Tais-toi ! cria-t-il à l'ondine. Va-t'en 1

Neirève se nouait à ses bras; elle criait, l'implorait, elle se tordait les mains. Mais les Iles, làbas, étaient de grandes Fées d'or, irréelles et suspendues dans le mirage des flots ; et le chevalier marchait irrésistiblement vers la mer. Car, pour qui a connu ces créatures de songe et mordu l'herbe des mages, il n'est plus d'amour sur la terre que dans la renaissante beauté des illusions nouvelles.

Lorsqu'il toucha l'écume, l'ondine épouvantée dut s'arracher à lui. Elle le vit se jeter dans les vagues, nager d'une force héroïque et gagner enfin la barque dont la voile gonflée se penchait vers les îles. Bientôt il apparut, dressé sur le tillac. Debout à la proue, il glissait sur la surface bleue. Au loin, fondue dans l'azur transparent, la clarté des eaux se prolongeait aux nues en une autre mer plus limpide... Tout l'horizon ouvert semblait aller vers lui.

Et l'ondine était seule désormais, abandonnée sur le rivage. Les mains désespérément tendues

LE CHEVALIER DESAMORE

comme pour retenir le fugitif, elle épuisait vers lui ses regards inutiles. Dix fois elle lança dans le vent son immense cri de détresse. La voix retentissait tragiquement jusqu'aux cieux. Mais le chevalier ne tourna point la tête.

Alors elle eut un grincement de rage, courut de ci de là en piétinant le sable comme un animal en folie, puis roula sur le sol avec une sorte d'horrible sanglot... Et, ne pouvant pleurer comme le font les femmes, elle jetait vers la mer des rires déchirants.

Page 1