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DE GOMABURGE
Le Roi ayant désigné, pour la musique, le Surintendant de la Mesure, cet homme considérable eut sous ses ordres les régisseurs des rythmes binaires, ternaires et complexes, avec les préposés aux basses fondamentales. Un directeur général gouverna les modulations ; des chefs de division surveillèrent avec austérité les tonalités flottantes ; les sous-chefs s'activèrent aux silences et soupirs. Il y eut enfin, dans chaque bureau, deux commis pour les modes, quelques surnuméraires chargés des appogiatures, et puis des expéditionnaires pour les notes de passage avec un inspecteur hors cadre pour les notes d'agrément.
On établit pareillement les classes de peinture, ainsi que leurs annexes de sculpture et d'architecture. Mais il parut nécessaire de militariser la section de poésie, celle-ci étant le repaire naturel des fauteurs de troubles. Le connétable, chef suprême des Lettres, commanderait les sujets avec leurs épisodes et leurs décors, — afin de rester toujours maître de la situation, — tandis qu'un maréchal de camp ferait maneuvrer sous ses ordres les personnages masculins, les féminins et les neutres.
Furent nommés en outre dans chaque corps : les officiers d'ordonnance délégués aux plans et proportions ;
LE TRIOMPHE
le lieutenant général des transitions et les brigadiers des péripéties ;
les colonels des images vives et gracieuses, et ceux des images lugubres ;
les lieutenants-colonels de l'éthos et les commandants du pathos ;
les chefs d'escadron des épithètes.
les capitaines des arbalétriers, qui s'occuperaient des traits ;
les lieutenants des rimes, assistés de sous-lieutenants pour les consonnes d'appui.
En plus, dans chaque compagnie: l'adjudant de l'orthographe et le sergent-major des majuscules, avec des caporaux ponctuels pour les alinéas ;
et, afin de contenir l'inspiration par une sage discipline, une solide escouade de gardes du génie.
Toute œuvre fut désormais conçue et développée selon la règle ; on y veillait avec d'autant plus de sollicitude, que les infractions au Codc- Gomaburge comportaient une critique indirecte à l'adresse de Sa Majesté.
Jusque là, on s'était parfois demandé, chez les peuples barbares, si les " genres " sont des êtres vivants et qu'on ne peut mêler sans impudeur, — ou bien s'il y faut voir de simples créations du hasard fixées par la coutume. On ne se le demanda
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jamais dans le royaume de Gomaburge, parce qu'ils furent classés une fois pour toutes par les soins de l'autorité. On ne vit donc point de ces poèmes, pareils à de mouvants mirages, où la lumière semble se pénétrer de secrètes harmonies; il n'arriva point aux symphonies de suggérer les enchantements d'un coloris nuancé, au risque des plus graves désordres, — et les sculpteurs se gardèrent bien de disposer mélodieusement leurs lignes, ainsi qu'on le cherche dit-on aux pays d'Avigorre, d'Argilée, de Valandeuse et d'Urmonde. Tout poème fut didactique et démonstratif ; le moindre tableau eut un but défini ; et les statues, les bas-reliefs, voire les clepsydres d'art, contribuèrent unanimement à la solidité de la monarchie, en exaltant avec persévérance l'idéal désigné par le Gouvernement.
Peut-être, malgré tout, était-il dangereux de remettre en honneur ces choses-là, dont on s'était
Le colonel des images vives et gracieuses.
LE TRIOMPHE
si bien passé depuis le feu Roi. Quelques hommes de poids en jugeaient ainsi, augurant fort mal d'un prince devenu soudain téméraire. Leur zèle, louable en soi, exagérait pourtant le péril. Car l'Académie demeurait là pour décider si le tableau où le poème avait une portée vraiment pratique, et pour anéantir les combinaisons de couleurs, d'accords, de rimes ou de ronde-bosse qui auraient compromis l'existence de la patrie.
Durant tout le règne de Gomaburge les arts continuèrent de prospérer dans l'opulente Hyontargie. Le Roi ne s'était réservé que la surveillance suprême des travaux, avec le privilège de réciter éloquemment, du haut de la Chaire des Proclamations, tous les poèmes produits dans les ateliers de l'Etat.
Il eut la joie de voir les monarques voisins lui jalouser une industrie qu'il avait poussée au dernier degré du progrès. Les spiritufactures de la Hyontargie furent bientôt célèbres à l'égal de ses manufactures elles-mêmes. On admira combien, selon la forte expression du Souverain, la beauté y était la sœur de l'administration. Et c'est depuis lors que, sauf en Argilée, en Valandeuse et en Urmonde, les principes du Code-Gomaburge ont invariablement régi les œuvres commandées par les gouvernements.
DE GOMABURGE
Ces œuvres conquièrent d'ailleurs l'estime de tous les hommes sensés, et l'on ne sait vraiment pourquoi les artistes ne peuvent les regarder sans rire.
Comment Lillée s'en fut chez le roi Ellérion.
Or donc, Lillée était parti pour le royaume d'Argilée.
Ce fut un voyage aux étapes merveilleuses, en grand cortège de cavaliers, de belles dames, et de pages vêtus de toutes les couleurs. Lillée, à cause de son grand âge, montait une haquenée paisible et sans malice. Mais le roi Ellérion, son nouvel ami, renonçait aux impétueuses chevauchées pour maintenir auprès de lui le pas nerveux de son palefroi. Ils eurent ainsi de longues et nobles causeries, bientôt familières. Lillée disait sa vie, l'espoir tenace de ses vieux ans,et la jeune joie dont l'âme est soudain toute vibrante, aux heures où elle aspire. Ellérion contait les retours singuliers du sort, et comment il avait voulu fuir la destinée qui l'attendait en souriant.
Lillée se rappelait alors ce que les Mages ont affirmé jadis de la princesse Alise, aujourd'hui reine d'Argilée :
LE TRIOMPHE DE GOMABURGE
" Elle est trop noble pour la terre. Sa beauté infiniment simple est mystérieuse et inconcevable; on ne la devine point si l'on n'est digne d'elle. " Et Lillée se rappelait encore. C'est pour elle que le prince Jerzual s'en fut vers le ciel d'occident, si loin que Dieu seul sait ce qu'il est devenu... et n'est-ce pas en songeant à Elle que jadis Ellérion tremblait, redoutant de connaître celle qui fut son amante à jamais !
Le cortège en Argilée.
— Oui, dit le Roi, on va par le monde les yeux clos. On poursuit au hasard un destin qu'on portait depuis toujours en soi... Quelle folie ! J'ai erré sur les mers, cherchant un monde nouveau ; à peine l'avais-je touché, qu'une influence secrète me ramena, triomphant et vaincu, aux pieds de la Fiancée.
LE TRIOMPHE
— Mais, remarqua Lillée... mais c'est par votre gloire que vous l'aviez conquise...
Et il regardait autour d'eux, en leurs groupes chatoyants, les dames, dont les yeux clairs suivaient avec une admiration éperdue tous les mouvements du Roi. Ellérion sourit doucement.
— La gloire fortifie. Elle donne l'audace d'espérer et d'agir ; on l'adore parce qu'elle aide à créer la beauté... Mais pourquoi lui demander davantage ? En amour, il n'est d'autre exploit que d'aimer. Lorsque l'amour commande de vaincre, n'est-ce pas toujours lui-même qui reste victorieux? C'est en régnant sur moi qu'il m'a enseigné à régner sur les hommes.
Lillée écoutait en silence. Le fringant palefroi s'ébroua dans l'air sonore et tendit brusquement l'encolure. Retenu par une main souple et ferme, il caracolait avec grâce tandis qu'Ellérion célébrait cet art admirable : être Roi.
— Etre Roi, Lillée, pouvez-vous deviner ce que dérobe ce mot ? C'est l'ivresse impérieuse de la force, lorsqu'elle se répand et s'exalte, ou se contient et se dirige. Pouvoir ce que l'on veut, et ne vouloir que ce que l'on peut ! L'enthousiasme de vivre plus ardemment que ne vivent les hommes, et celui de multiplier et de grandir la vie !
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" Si tous les êtres sont des parcelles de Dieu, seuls les amants, les artistes et les rois dignes de ce nom propagent le frémissement de Dieu sur la terre. Les amants font du songe une flamme ; vous, Lillée, vous créez dans les âmes des harmonies plus graves, de plus profondes solitudes. Moi, comme vous, je contemple et j'ordonne. La Joie et la Beauté pareillement nous appartiennent; mon œuvre, comme la vôtre, est l'Ordre qui enfante.
Lillée approuvait de la tête. Ellérion poursuivait :
— Pénétrez donc l'amour dévorant d'un roi, lorsqu'il s'attache à ce sol qui le porte, aux êtres qui l'entourent et l'appellent. Ma plus secrète voix, comme celle des grands poètes, est prodigieuse et retentissante : c'est pourquoi j'en mesure les mots. Mon geste, aussitôt centuplé, va se répercutant sur des milliers de vies, et c'est pourquoi je ne le hasarde jamais. Je sais que mon sceptre est l'emblème de la Force glorieuse ; il faut donc que de lui rayonne la beauté, car telle est ma justification d'être roi. Le Roi, Lillée, doit être pour la foule le plus haut signe de l'Homme luimême. Ce que le peuple ne possède point, — tout ce qu'il peut concevoir d'énergie, d'héroïsme, de pitié et de faste, — le Roi le lui donne en fiction. Le rêve qui dort au coeur des misérables, le Roi
LE TRIOMPHE
le réalise par une image vivante. Lorsque, d'une poignée d'or, je jette à l'océan la richesse stérile et que j'en figure ainsi le dédain, chacun des hommes de la foule a touché la fortune par mon geste. "
Parfois le coursier d'Ellérion, impatient du mors, tout à coup bondissait cabré. Le frontal d'émeraude sommé de deux antennes donnait à la fine et fougueuse bête une allure formidable en son élégance. La verte pierrerie, unique et souveraine, régnait d'un éclat princier sur les améthystes du caparaçon dont les minces bandelettes, alternées de vert prasin et d'hyacinthe, se soulevaient mollement à la brise.
On était au mois de février. Un soleil encore pâle visitait l'escorte magnifique. Quant la vêprée était venue, la lune déroulait de limpides voiles bleus sur la plaine où fiandait un reste de neige.
Et peu à peu, les jours passant, la dernière neige disparut. Le vent chuchotait déjà des choses tièdes et douces. Ainsi, tandis que le Roi et le Musicien s'avançaient vers le beau pays d'Argilée, ils semblaient aller à la rencontre du printemps.
Mille acclamations, de toutes parts venues, accueillirent leur passage dès qu'il eurent franchi la frontière. Il y avait des guirlandes sur les chemins, et de rue en rue aux villages. On jetait
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par brassées sur le sol les anémones et les violettes dans les villes. Toutes les mains agitaient des fleurs ou les lançaient au plus haut des airs, d'où elles retombaient éparpillées. Et des trompettes aigtles, et d'autres dont le son est grave, disaient la gloire pacifique du Roi, son cœur magnanime, la joie qui resplendit comme une auréole à son front.
Enfin la capitale fut révélée au loin avec ses larges tours, ses murs, les dômes dont les hautes lignes touchent la nue. Chez les Argiléens, les murailles guerrières ont perdu leurs créneaux. Ce peuple est puissant entre tous, et telle est son immémoriale renommée de vaillance que les armées ennemies n'osent plus l'assaillir. Mais les remparts et les tours, demeurés là malgré les siècles, subsistent pour attester la paix de la contrée. Comblés à demi par le gazon, les fossés sont tout sonores de rires depuis qu'ils servent aux enfants pour leurs culbutes et leurs rondes. Aux pierres déchaussées de la courtine grimpent à l'envi Tierre avec la vigne folle ; et chaque tour porte le nom d'une fleur, car il y a sur chacune un manteau frémissant de parfums.
La Tour du Jasmin s'appelait jadis la Tour de la Dévastation ; la Tour-Sans-Merci d'autrefois est vouée à la clématite, et celle qui fut la Tour
LE TRIOMPHE
de la Mort est devenue la Tour des Roses. Ainsi les vieux remparts, à la fois héroïques et riants, ajoutent leurs vallonnements fleuris et leurs formes gigantesques à la clarté du fleuve qui meut un cercle immense autour de la ville.
Lillée ouvrait des yeux charmés. Il admira la triomphale clameur qui saluait EUérion : les hommes nobles, et leur cri d'accueil franc et fier, tout le menu peuple en liesse pour l'arrivée du Roi, et les jeunes filles, les femmes, les enfants en fête qui chantaient en agitant des voiles couleur d'azur. Il y avait de somptueuses tentures déferlées sur les façades, mille et mille bannières au vent, et partout des iris, des jonquilles, des anémones et des roses en jonchées, aussi loin que l'on pouvait voir.
Dans le son grave et joyeux des cloches, parmi les drapeaux déployés et les chants de bienvenue, Lillée marchait comme en songe. Le roi Ellérion le tenait par la main, l'offrant aux acclamations du peuple ; et lorsqu'ils eurent traversé dix carrefours et passé lentement sous la magnificence des colonnades, — lorsqu'ils gravirent ensemble les degrés du Palais et qu'au milieu de la salle du trône la reine Alise apparut en sa souriante majesté, Lillée sentit pleurer ses yeux, et son visage pâlir sous la suprême joie. La Reine, d'un geste charmant, lui
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avait pris les mains ; il inclina le front et tomba prosterné.
Car la reine Alise est la plus belle des princesses. Depuis longtemps déjà qu'elle vint du pays d'Avigorre on ne l'a pas vue vieillir, et l'on pense qu'en elle la divine jeunesse ne mourra jamais. Elle est belle, elle est belle ! Plus belle qu'une aurore d'été ; plus belle que la neige sous le soleil couchant; plus belle qu'un lever de lune sur les îles de la mer.... Chacun de ses mouvements dénoue des harmonies ; son repos est pareil à l'épanouissement des voix, quand leurs modulations se résolvent en un splendide et unanime accord ; la lumière, en ses yeux, chante une mélodie sans fin... et à ses pieds, comme sous les ailes de la fée Novéliane, Lillée avait connu un si noble ravissement, qu'il crut ouïr aux cieux le concert des étoiles.
LA BALLE D'OR
La princesse de Sellives était si jolie qu'elle n'y avait jamais pris garde.
Que son visage fût sans défaut, certes il y a là de quoi surprendre ; mais qu'elle n'y pensât point, il ne faut pas s'en étonner. Les princesses qui ne sont que très jolies voudraient bien le devenir tout à fait, et celles qui ne le sont qu'un peu s'ingénient à l'être davantage ; elles ont souci de leur ajustement, combinent des artifices, — et ainsi occupées, ornant leur chevelure, se mirant beaucoup, elles s'entretiennent avec délice dans l'idée que leurs grâces sont faites pour la joie des yeux. Quant à la princesse de Sellives, étant plus parfaitement jolie que toutes les filles de cette terre, elle ne songeait nullement à sa parure et ne se mirait point ; mais elle était exquise avec simplicité.
Les historiens du Roi son père l'ont décrite et
LA BALLE D'OR
louée de mille sortes, et par d'innombrables images entre lesquelles il est malaisé de choisir. Il semble qu'elle n'eut pas la noblesse idéale de la princesse Alise qu'on cite au pays d'Avigorre, et dont la beauté fut à ce point harmonieuse qu'on n'en devinait pas la splendeur. Tout au contraire, le charme de la princesse de Sellives rayonnait autour d'elle comme la clarté d'un sourire. Elle seule ne s'en était pas avisée, en son insouciance.
Espiègle et vive, comblée de tous les dons, la princesse était plus joyeuse qu'un matin de soleil. Chose incroyable, on affirme que cette jeune personne n'avait jamais souhaité de se voir autrement qu'elle n'était. C'est pourquoi, jusqu'au jour de sa grande aventure, elle avait ignoré les tortures du désir, qui nous viennent de vouloir changer.
Elle les apprit enfin, par la faute d'une balle d'or.
C'était une grande balle d'or remplie d'autres balles d'or plus petites, présent de la fée LazuH, sa marraine. On la faisait rouler devant elle pour la divertir, et les petites balles résonnaient alors au dedans de la grande avec une vibration plus claire que celle des clochettes à l'église. Ce jeu l'enchantait.
LA BALLE D'OR
— Glinng! Glinng ! criait-elle en jetant sa balle. Et la balle disait glinng ! glinng ! à son tour en descendant de marche en marche le grand escalier de marbre noir, et la petite princesse battait des mains, chantait comme un oiseau sauvage, et se laissait glisser sur la rampe pour atteindre la balle sur le dernier degré.
Quand elle fut majeure et bonne à marier, ayant déjà quinze ans, on ne lui permit plus de descendre par la rampei; mais elle jouait encore à cœur joie dans le parc où son globe d'or tintait sur les balustres des terrasses ; et la vieille duchesse, sa gouvernante, en prenait texte pour lui enseigner la morale.
— Princesse, répétait-elle, rappelez-vous ce qu'a dit votre marraine la fée : cet or est votre image. Tâchez que vos pensées fassent dans votre esprit une musique aussi claire que les petites balles dans la grande.
Or la princesse de Sellives était la plus intelligente des princesses, et elle en devint bientôt la
La gouvernante.
LA BALLE D'OR
plus cultivée. Cela se fit naturellement et sans qu'elle en eût pris la peine, car elle devinait tout avant d'y avoir songé. En outre, elle aimait les livres des trouveurs d'aventures, parce qu'il y a là toutes sortes de figures en couleur et qu'on y voit de belles histoires : celle d'Yvain et du lion, celle du chevalier de Lorraine avec le cygne, et puis Renaud à Montessor, Aucassin dans sa tour, et le Dit nouveau du Désamoré qui mangea l'herbe amère.
Rien de tout cela n'émouvait la princesse, mais elle s'en amusait beaucoup et savait en parler à propos.
On ne se lassait pas de la voir ; l'écouter était un délice, et les plus malveillants n'auraient pu lui reprocher qu'une chose. Ses dires, comme sa beauté, avaient la transparente pureté d'une source, mais sa voix ressemblait à celle des enfants de chœur, dont la suavité est vierge de vibration humaine.
Et la princesse, n'ayant jamais aimé, n'avait en vérité pas plus d'âme que nen n'ont les ondines, les lutins et les bergeronnettes, pas plus d'âme que cette étincelante balle d'or qui rebondissait devant elle et qui chantaient glinng ! glinng ! d'un ton si clair, si gai, — si éperdument vide.
LA BALLE D'OR
Il advint qu'un jour la princesse s'en fut dans les jardins du palais et regarda des buissons de roses où voltigeaient les bêtes ailées de l'air.
Bien qu'elle fût déjà grande, elle jouait encore comme une enfant. Ce jour-là il lui prit fantaisie d'atteindre au vol les papillons en lançant sur eux sa balle d'or ; et comme elle en poursuivait un, courant à perdre haleine, la balle qui roulait devant elle se trouva sous ses pieds, et la princesse tomba si malheureusement que le bout de son nez rencontra un petit caillou pointu.
Lorsqu'elle rentra au palais, elle avait au bord de la narine gauche une blessure très étroite mais cruelle, d'où tombait de temps en temps une petite goutte de sang.
Les plus grands médecins du royaume y épuisèrent leurs soins. Par malheur, il eût fallu d'un certain taffetas très adhérent que l'on fabrique dans une île d'Argilée. Or il est vrai qu'on avait envoyé tout de suite un vaisseau pour en rapporter au moins vingt coudées ; mais le capitaine du navire ayant rencontré en mer un marchand de choses précieuses, lui donna tout le taffetas et vingt pièces d'or en outre, en échange d'une parure dont il fit présent à une personne sans mœurs.
Malgré ce désastre la blessure fut guérie, et il n'en demeura plus rien. Rien ? Non vraiment, rien
LA BALLE D'OR
du tout : à peine une cicatrice, et si menue que personne n'aurait pu la voir sans lunettes.
Glinng ! Glinng !
Mais la princesse savait que la cicatrice était là. Désormais, quelque chose manquait à sa beauté, et elle se trouvait toute pareille à sa balle d'or qui, depuis le choc terrible de la chute, ne rendait plus le son pur d'autrefois. Au lieu du glinng ! glinng ! clair et gai, elle disait maintenant glenng-glienng, glenng-glienng, avec une voix un peu fêlée qui faisait mal à l'âme.
Tous les courtisans, il est vrai, entendaient encore glinng ! glinng ! comme jadis. Mais la princesse pensait que les charges de la cour rendent parfois l'ouïe un peu dure, comme elles rendent la vue un peu basse.
LA BALLE D'OR
Dans sa colère elle avait brisé tous les miroirs. Dès qu'on s'approchait d'elle, elle savait bien qu'on regardait tout juste ce qu'il ne fallait pas regarder : non plus ses yeux, ni son front, ni sa bouche, mais le bout de son nez avec la cicatrice. Et cette idée la rendait si malheureuse, qu'un jour elle quitta le palais sans rien dire, pour chercher l'apaisement dans la solitude.
Elle avait cheminé longtemps, au hasard, sans autre souci que d'aller devant elle. Vers le déclin du jour elle entendit le bruit des vagues ; ses petits souliers d'or foulèrent le sol mou de la grève, et elle se mit à marcher au pied de la falaise, le long de la mer. Or, comme elle contournait une pointe de rocher, elle aperçut une grande barque peinte en bleu que l'on avait hâlée sur la plage, et d'où montait vers elle une harmonie très douce. La princesse s'arrêta, interdite.
Car elle sortait pour la première fois, et la musique était bannie du palais de son père.
" La musique, affirmait le Roi, est un divertissement que se donnent les bêtes des bois et des champs ; mais il faut, pour les hommes, des choses plus sérieuses.
LA BALLE D'OR
La princesse avait lu beaucoup de livres, et elle se demanda si cette étrange merveille était bien celle-là qu'ils décrivent. Jusqu'alors elle n'avait ouï d'autres chants que le pépiement des oiseaux et le glinng ! glinng ! de sa grande balle d'or qui faisait glenng-glienng à présent... Mais les voix des violes étaient bien plus belles ! C'était comme si la brise eût parlé, et noué d'ineffables dires à son souffle suave.
La princesse s'était approchée curieusement ; elle découvrit alors, couché sur le sable, un homme qui faisait miroiter aux derniers rayons du soleil des parures et des joailleries. L'idée lui vint aussitôt qu'il pourrait réparer sa balle d'or et en changer le son, puisqu'il gouvernait ainsi toutes les voix de l'air.
— J'ai besoin de ton art, dit-elle d'un ton assez impérieux.
L'homme se leva. Il était vieux de près de quarante années, mais de mine encore assez fière bien que la princesse ne le trouvât point beau. Il ressemblait singulièrement à un certain prince au nom oublié, dont elle avait vu le portrait figuré sur le parchemin dans les chants romancés d'un trouvère ; et le roman contait par raillerie la triste fortune de ce prince, lequel fut déçu par les fées, et gagna le mal fameux de croqueminutabolie
LA BALLE D'OR
pour avoir mangé par deux fois de l'herbe amère, que les mages ont appelée " bulle-d'azur ".
L'homme n'avait point des habits de prince, mais il portait à son chapel une guirlande de fleurs bleuâtres comme il en croît sur le sable des grèves. Il salua la princesse d'un sourire :
— Je suis marchand de choses précieuses, dit-il, et je parcours les mer pour les porter de plage en plage. Gentille fillette, j'ai des pierreries inconnues qui vous amuseront. Voulez-vous les voir .'' Moi, je serais trop heureux d'effacer un moment la tristesse de votre visage d'enfant.
La petite princesse fut très fâchée de ce discours.
— Je ne suis plus une enfant et je ne suis pas triste du tout, dit-elle en frappant du pied. Je suis fille de roi ! Mon père commande à des armées, et ses flottes ont vaincu l'océan jusqu'au bout du monde.
— Certes, dit l'étranger. Et pourtant vous êtes triste.
Elle devina qu'il la regardait comme tout le monde, là où il ne fallait pas la regarder. Elle en ressentit une grande honte.
— Hélas, dit-elle, vous aussi vous l'avez vue ! Ils la voient tous, sans oser le dire. Elle ne paraît pas bien grande, et pourtant on n'aperçoit qu'elle... Et puis j'ai cette balle d'or dont le son n'est plus
LA BALLE D'OR
pur. Entendez-vous ? Elle fait glenng-glienng misérablement... autrefois son or sonnait juste et clair.
La petite princesse oubliait son orgueil. Elle avait un peu peur, si loin de son palais, et se sentait énervée et confuse auprès de cet homme inconnu qui avait compris son chagrin.
Le marchand de choses précieuses ne répondit rien quant à la cicatrice ; mais il prit la balle d'or, et écouta longuement.
— Il y a en elle quelque chose de blessé, dit-il enfin ; mais il faut une ouïe subtile comme la vôtre ou la mienne pour s'en aviser. Consolez-vous. D'une petite blessure il peut naître un grand bien. Je connais une princesse, la plus jolie et la plus intelligente qui soit ; mais son esprit vibrait tout seul en elle, et son cœur était si occupé à l'entendre qu'il n'avait jamais pris le temps de parler. Un beau jour elle fit à son orgueil une imperceptible ouverture par où l'amour entra... Vous n'avez jamais aimé, je pense } Vous êtes vierge, je le lis dans vos yeux.
La princesse était stupéfaite qu'on osât lui parler ainsi. Elle se trouvait humiliée ; elle était seule et sans courage, elle eût voulu pleurer. Sans doute, c'était cette musique !
Elle regarda de toutes parts, cherchant un réconfort, et se sentit encore plus seule.
LA BALLE D'OR
Le jour défaillant l'environnait de sa mélancolie. Là-bas, le jusant fuyait sur le sable où la vague murmurait à peine. Déjà flottait la paix qui accompagne le soir, et la princesse, vaincue par cette douceur, se sentait frémir de faiblesse.
L'Etranger la considérait en souriant, comme s'il eût étudié ce qui se passait en elle. Il contemplait ses longs yeux bleus si sombres et si humides, ses traits doucement allongés, et la grâce d'une chevelure blonde et recercelée où se jouaient les lueurs du couchant. D'une guirlande de fleurs d'or, posée sur le front, tombaient de minces chaînettes ornées de pierres d'hyacinthe qui se mêlaient aux boucles ; car la princesse aimait à se parer depuis le grand malheur, pour faire oublier sa disgrâce. Sa robe d'un violet léger, laissant libres et nus le col et les bras, découvrait à demi l'un des seins ; elle était bordée d'or et se gonflait en plis sur la ceinture d'améthyste d'où elle ondulait comme une vague jusqu'aux petits souliers d'or.
L'Etranger se détourna enfin. Il prit la balle et s'en fut la poser au fond d'une grande coupe de bronze qui résonnait comme une cloche. Alors il fit un signe, et les luths et les violes commencèrent une lente mélodie.
C'était un chant si beau que la petite princesse
LA BALLE D'OR
joignit les mains en son ravissement. La musique semblait ondoyer et se balancer dans l'air comme une fine ramure aux feuilles d'or. Elle avait, dans les notes les plus graves, des voix profondes comme la douleur, et lorsqu'elle frémit à l'aigu on eût dit que des anges, unis à des rayons, répandaient la clarté sur d'invisibles lèvres... La coupe de bronze vibrait comme une cloche, la balle d'or vibrait dans la coupe, et l'Etranger parlait doucement à la princesse qui écoutait confusément les mots mêlés à la musique.
Il contait de belles histoires de rois, de princes et de fées : l'histoire du prince Jerzual d'Urmonde qui partit pour chercher une terre inconnue, et ne revint jamais ; l'histoire des enfants égarés dans les bois, et la Voix mystérieuse qui s'était élevée dans le silence pour leur dire des choses inconnues, des choses très simples et surprenantes, des choses dont on ne sait pas les mots mais qu'on ne peut plus oublier jamais. Il contait aussi l'histoire d'Alise d'Avigorre, la vierge si parfaitement belle que les princes de la terre ignoraient sa beauté ; et comment le prince d'Argilée la comprit et sut en un moment la faire sourire et pleurer...
La musique résonnait encore, quand l'Etranger se tut ; mais la petite princesse demeurait immobile, attentive aux accords, l'esprit perdu comme
LA BALLE D'OR
dans une vapeur de lumière. Elle n'avait plus d'orgueil, elle oubliait de penser ; un transparent nuage semblait environner son front et s'élever au-dessus d'elle vers des régions secrètes et rayonnantes ainsi qu'on en voit dans les rêves... Le ciel paraissait transformé, et la mer, et la plage. Toutes choses tremblaient d'une beauté nouvelle.
Elle se sentait faible et légère comme si ses pieds n'eussent pas touché la terre, et elle entendit à peine le vendeur de choses précieuses qui marchait vers la barque et en rapportait la balle d'or.
— Elle est guérie, disait-il, mais pas complètement sans doute... Ecoutez !
Il la frappa légèrement. Elle rendit aussitôt un son pur et clair, Glinng ! le son d'autrefois ; mais il s'y joignait un son plus grave que l'on ne percevait pas jadis : Glanng, Glanng, — une ondulation frémissante et vaste que la princesse écouta en tremblant.
— Oh ! dit-elle tout bas, c'est beau comme les cieux ! On dirait que mon âme apparaît et me parle...
— Je crains qu'elle ne garde pas longtemps cette vibration profonde, dit le Marchand de choses précieuses. Il faudrait pour cela....
— Que faudrait-il .''
Il la regarda bien en face.
LA BALLE D'OR
— Il faudrait rendre invisible la cicatrice que je vois très distinctement au bout de votre nez.
La princesse écouta sans révolte ces mots qui l'auraient naguère consternée.
— Je ne pense plus à ma cicatrice. Qu'importe 1
— Mais il faut que personne n'y paraisse plus songer, et peut-être cela arrivera-t-il un jour.
— Oh ! dit la petite princesse. Et pourquoi .''
— Parce que vos yeux seront changés. Ils auront un rayonnement nouveau, une flamme secrète et insoutenable. Ils seront comme le soleil lorsqu'on ne le distingue pas et qu'il nous éblouit à travers les brumes du matin ; alors celui que vous regarderez ne pourra plus voir que vos yeux, et toute votre âme dans vos yeux,
— Quel jour étrange que celui-là, murmura la princesse.
Et elle ajouta d'un ton pensif.
— Je sens que je le désire déjà. Mais comment saurai-je qu'il est venu .''
— La balle d'or vous en avertira, puisqu'elle est fée, dit l'Etranger en souriant. Il y aura trois notes dans son chant.
— Trois notes ?
— La première dira Glinng ! la deuxième dira Glanng ! la troisième dira Glonng.
— C'est singulier, fit la petite princesse. Le
LA BALLE D'OR
premier son est clair comme mon esprit. L'autre, je l'écoute en moi-même sans pouvoir exprimer ce qu'il dit. Mais, qu'est-ce que ce troisième son si secret et si ample, dont j'entends parler pour la première fois ?
Glenng-glienng !...
— C'est le son harmonique le plus grave, celui qui nous envahit le coeur, et qui ne se révèle jamais si l'on n'a pas compris les voix de la musique. Il résonne puissamment comme la mort, mais avec un frémissement ineffable qui propage la vie et la joie...
— J'écoute et je ne devine pas, dit la petite princesse. Ma balle n'a toujours que deux sons.
— Hélas, dit le Voyageur, il ne m'appartient pas de lui donner le troisième. D'ailleurs il me faut vous quitter ; la mer remontera bientôt, on prépare
LA BALLE D'OR
ma barque. Et voici que déjà les musiciens jouent comme pour m'avertir...
La princesse leva sur lui ses yeux bleus dont le regard suppliait doucement.
— Restez encore. J'entends ici tant de choses que je ne connaissais point... Et puis cette harmonie m'émeut. Elle soulève et suspend ma pensée qui flotte avec elle comme une écharpe au vent... Je suis triste. Il faut que vous parliez encore pour me distraire. Qu'importe si je ne comprends pas ! Je voudrais... je voudrais tant de choses ! et pourtant je ne sais pas ce que je veux...
La musique auprès d'eux faisait chanter la solitude. On eût dit que des ombres, tendres et tristes, passaient avec la mélodie dans les replis du jour mourant... Et le Voyageur dit l'histoire du prince de Persaigues, que l'on appelle aussi le chevalier Désamoré, — celui qui reçut les baisers de la fée Mélivaine et qui, pour l'oublier, s'enfuit par toute la terre. Et tandis qu'il contait ainsi, la princesse s'aperçut que ses lèvres tremblaient. Elle-même sentait son cœur s'emplir d'une inexprimable pitié.
— Vous lui ressemblez, disait-il, et vous êtes blonde et svelte comme le sont les fées.
— Oh ! dit la petite princesse, aurais-je donc pu trahir comme elle .''
— Oui, vous lui ressemblez, mais comme la
LA BALLE D'OR
bonté qui sourit ressemble à l'amertume du rire... J'ai rencontré le chevalier. Depuis bien des années il a oublié Mélivaine. On dit que s'il s'attriste, c'est de ne plus aimer. Il parcourt toutes les mers sans y chercher personne, et sa joie est de porter ainsi, de plage en plage, des colliers et des bracelets que les jeunes hommes achètent pour les femmes, et qui servent à parer les baisers.
— Il s'attriste de ne plus aimer, murmura pensivement la petite princesse. S'il me voyait... il m'aimerait peut-être ? Ce n'est pas défendu...
L'Etranger la regarda longuement.
— Simple petit cœur de vierge, dit-il enfin d'une voix à la fois tendre et brusque, comment comprendrais-tu un cœur vieilli comme le sien .'' Voudrais-tu donc lui faire mal à ton tour ?
— Non, dit-elle doucement ; je le consolerais comme une sœur. Je le plains de ne plus croire. Il me semble que je crois, à présent. Je ne sais pas ce qui se passe en moi. Je voudrais répandre la joie, et je souffre. Tout le monde n'est donc pas heureux sur la terre ? Se peut-il qu'il soit seul... Oh parle-moi encore de lui.
Alors l'Etranger décrivit les longs voyages, les terres que l'on découvre et où l'on ne s'arrêtera jamais. Il y a des îles si belles qu'on donnerait
LA BALLE D'OR
toute sa vie pour y demeurer un seul jour ; mais elles fuient devant le navire, et lorsqu'on pense atterrir à leurs plages elles se fondent dans la brume, sur les eaux. Puis il dit la mélancolie de la solitude, quand la nef aux voiles bleues oscille lentement sous le silence des nuits de lune. Il dit l'approche des ports où nul ne vous attend, les cris et les rires, les hommes qu'on entend chanter sur le rivage, et les femmes belles et douces qui sourient et qu'on voudrait aimer... A celles-là on sourit aussi, sans rien dire, et l'on passe ; car il ne faut pas toucher l'illusion, et l'âme devient plus grande lorsqu'elle a longtemps aspiré.
Il parlait d'une voix lente et grave ; et la princesse, en l'écoutant, contemplait l'étendue mobile de la mer. Le soir, peu à peu descendu, rendait plus profonds les lointains. Les derniers rayons défaillaient sur la tranquille ondulation des flots ; ils caressaient le sable humide abandonné par le jusant, et la lumière était comme un transparent réseau, fait de mailles violettes et d'or et couleur d'iris...
Les luths et les violes avaient tû leur musique. Mais une autre harmonie, longuement propagée, peu à peu s'élevait des mille voix indistinctes de la mer, de la plage et des plaines cachées. De temps en temps une vague retombait sourdement,
LA BALLE D'OR
là-bas, sur le sable, et alors le silence semblait régner soudain.
Le voyageur ne parlait plus. Il regardait la petite princesse dont les yeux brillaient étrangement... Elle releva la tête, et une larme étincela dans ses cils. Et cette larme n'était venue ni pour le chevalier inconnu ni pour l'Etranger, dont les lèvres tremblaient encore. Mais elle était montée d'une chose très vague, immense et profonde que la princesse avait sentie en elle, et c'était une larme d'amour.
La princesse voulut cacher ses yeux. A ce moment la balle d'or s'échappa de ses doigts, rebondit sur un galet... et l'on entendit distinctement trois sons.
— Glinng ! disait l'un, mon esprit est clair comme l'azur !
— Glanng ! disait l'autre, mon âme a parlé !
— GLONNG ! disait le troisième, mon cœur s'est ouvert !
Et la dernière vibration était si étrange, si troublante et si belle, que le voyageur s'enfuit brusquement, n'osant pas l'écouter davantage.
On assure qu'il fit bien, car la princesse aimait, mais elle n'aimait personne. Il était assez laid, et si elle l'avait reconnu tout à coup, la flamme de
LA BALLE D'OR
ses grands yeux se serait attristée. Il faut laisser à la jeunesse l'amour, à la force l'action, à la maturité la joie de la sagesse et celle de voir aimer en regardant agir.
Or, il est vrai que la princesse demeura stupéfaite et confuse, ne sachant quel indicible vide achève notre premier émoi, et quel amer parfum se mêle aux roses de l'amour. Mais lorsqu'elle s'en fut retournée toute songeuse au palais du Roi son père, elle s'aperçut que la balle d'or frémissait encore comme une cloche, et répandait trois sons ;
— Glinng ! disait l'un, mon esprit est clair comme l'azur !
— Glanng ! disait l'autre, mon âme a parlé !
— GLONNG ! disait le troisième, mon cœur s'est ouvert !
Car la petite porte du cœur est telle, qu'une fois entre-bâillée elle ne se referme plus. Et si les chevaliers vieillis ne peuvent la franchir, les jeunes princes n'ignorent pas ce qu'il faut pour en faire battre le léger vantail.
L'ILE DU REPOS
à Paul Adam.
Alise et Jerzual.
Il n'y eut jamais de fin plus mystérieuse que celle du prince Jerzual d'Urmonde. Il était parti sur les vagues de la mer et l'on ne savait rien de plus.
Depuis longtemps déjà, les princes et les rois s'ingéniaient en vain à mille conjectures, lorsqu'un grand cheval parut à l'improviste sur le rivage occidental, passa plus vite que le vent à travers le royaume d'Argilée, et vint en Avigorre déposer aux pieds de la princesse Alise une lourde et riche épée. L'épée portait à son pommeau la Sirène et le Rayon d'or, qui sont armes d'Urmonde... Sans nul doute, Jerzual avait été blessé à mort en combattant dans quelque lointaine contrée, et il signifiait ainsi son trépas à la Dame qu'il servait. Ces faits ont été relatés en leur lieu.
Il semblait naturel de conclure de cette sorte. On se trompait pourtant ; et les mages qui lisent dans les cieux ont enfin révélé ce qu'il advint
L'ILE DU REPOS
d'un héros au grand cœur, à jamais vaincu par le sort pour avoir préféré son désir aux aspirations de l'Amour.
Entre tous les preux à qui la princesse d'Avigorre enseigna le doux languir d'aimer, Jerzual, prince d'Urmonde et suzerain de Tzur, fut certes l'un des plus fiers.
Dès qu'il eut aperçu la princesse, un généreux émoi l'avertit. Son cœur, tout à coup, fut plus grand que le monde, et il comprit qu'avant de la connaître il l'avait toujours espérée.
Toute la joie répandue sous les cieux, la princesse la contenait pour lui en sa miraculeuse harmonie. Ses mouvements disaient la plus suave des musiques. Ses regards ardents et purs étaient le vin dont l'âme s'enivre et la source qui désaltère. De l'avoir admirée, le prince se sentait plus noble. Il semblait qu'une force inconnue rayonnât d'elle comme une vivifiante clarté.
Mais comment exprimer ce quotidien miracle ? La pensée de Jerzual, naguère confuse à l'égal de la nuit, s'ouvrit en une déchirure de lumière comme un rideau tendu devant la statue fulgurante d'un dieu, et au lointain de la clarté il vit sa propre forme devenue surhumaine et debout dans
L'ILE DU REPOS
son rêve. Puis le rideau referma ce souvenir dans ses plis.
Tel est le don merveilleux de l'Amour. Aux yeux visités par sa flamme il suscite l'image du dieu futur qui sommeille sous le front des hommes. Mais ce n'est que le songe ébloui d'un instant. Contre le pesant voile noir aussitôt retombé, nos mains crispées brisent en vain leurs ongles, et ni lances ni épées ne percent la trame de ténèbres... Alors les faibles se détournent et s'éloignent, oublieux de la brûlante vision ; et si leur front est sans courage, c'est que leur âme a déserté l'amour et qu'elle n'a plus la force d'aspirer. Seuls, les héros se souviennent et demeurent ; et quand survient enfin l'Ange de la Mort, le mystérieux rideau écarte lentement ses ailes d'ombres.
Or il faut dire ici quel était Jerzual.
Svelte et de haute stature, beau par ses longs cheveux bruns et la clarté bleue de ses yeux, on le disait vaillant parmi les preux, et maint ennemi avait connu le poids de son épée. Mais il ne brillait aux combats que pour y soutenir l'honneur ou défendre sa terre. Dès la paix revenue il quittait sans regret la brutalité des armes, et sa joie était
de transcrire sur les feuilles polies du vélin les surprenantes aventures contées par les ménestrels. Le prince, lorsqu'il les avait ouïes, les écoutait ensuite longuement en lui-même. Hues de Bordeaux, Yvains, Tristan, — Soredamors, Elaine et Parise la duchesse, — dames et barons, dans ses pensées, étaient mille fois plus grands que les jongleurs ne savent dire ; et il inventait pour eux une vie nouvelle selon son âme, ce qui est le propre des poètes.
Pour conquérir la Fiancée, Jerzual ne se proposa point des exploits guerriers qui ne la pouvaient toucher ; mais il souhaita qu'une chose admirable émût ses beaux yeux.
D'anciens récits assurent qu'une Haute Terre, perdue on ne sait oii, dresse sur des vallées d'or ses monts d'argent et de cristal. Jerzual résolut de parcourir toutes les contrées du monde et de découvrir enfin cette région splendide, afin de l'offrir en hommage à sa dame, comme à la suzeraine de ses plus noble songes.
Un matin de printemps il partit, joyeux, fervent, ivre d'espoir. Son cheval Bellardian, impétueux et à tous crins, frappait le sol avec une force allègre en faisant scintiller au soleil un magique frontal de rubis ; et Jerzual lui épargnait l'éperon, car il
L'ILE DU REPOS
l'aimait comme un frère sans parole. Ce destrier de race merveilleuse était savant plus que maint clerc bavard. On l'avait vu escalader les rocs en se soulevant sur la brise, et il pouvait bondir à grandes foulées parmi les vagues de la mer, soulevées au choc de ses sabots.
Ainsi partit le prince, chevauchant grande allure. La lumière matinale l'environnait de joie, et sous la beauté des cieux Jerzual dressait haut sa bannière, laquelle était d'azur à la sirène d'argent pointe d'un rayon d'or. Des oiseaux l'effleuraient du bout de leurs ailes bleues ; d'autres vinrent poser sur la hampe une vivante parure. Même il y eut une fauvette qui modula tout au plus haut sur le cimier du prince et chanta si doucement qu'on en aurait pleuré, tandis qu'il transgressait la frontière patriale.
Jerzual alla droit devant lui, le front ardent et le coeur fort. Droit devant lui, des jours durant ; droit devant lui durant des semaines et des mois.
Le galop du blanc cheval fit voler la poussière des campagnes, — il sonna sur les routes des bourgs, et sur les dalles des rues dans les villes. Le prince eut des rencontres soudaines de brigands, il connut la malice des enchanteurs et fit des prouesses de tournois et de guerres où se rompirent parfois les mailles de son haubert d'argent.
L'ILE DU REPOS
Il vit Pallor et l'Aquilée, le royaume de Persaigues et le sultanat de Tosamirok qu'il parcourut sans détrier. Les peuples passaient après les peuples ; visages et costumes changeaient ; mais il reconnut que l'homme ne change guère, et qu'en Alturinse comme en Hyontargie le fanfaron emporte souvent la gloire méritée par le brave.
Or Jerzual savait songer, dit-on, mieux que vouloir, et tandis qu'il croyait à la force de son cœur il en devait connaître la faiblesse.
En vain s'épuisait-il à chercher une face inconnue de la terre. Il avait vu des châteaux de toutes sortes, de vastes cités encloses sous le septentrion, et des capitales barbares aux palais entourés de tentes rouges et de mille oriflammes... Voici maintenant des forêts de sapins qui sont la rude fourrure des sols où il gèle, voici des torrents sur des rocs, des fleuves dans les vallées, et, tout au fond du Sud, de grandes îles vertes et blanches oii les palmiers sont un métal vibrant sous le soleil... Mais torrents et forêts, fleuves et îles, rien de tout cela ne l'a surpris. Nulle de ses aventures n'a surpassé son espoir ou sa crainte ; pas une seule qu'il n'eût d'avance imaginée ou plus héroïque ou plus belle.
L'ILE DU REPOS
Jerzual s'irrite de son trop long effort. Que de vaines chevauchées ! que de recherches sans issue ! L'homme est-il donc ce voyageur dément qui s'obstine à toucher l'horizon qui le fuit ? Faut-il croire que la vie n'est rien, que la poursuite d'une ombre par une ombre ?
Pour soutenir son courage, il pense parfois à ces rivaux qu'il a laissés en Avigorre. Certains étaient redoutables, il le sait ; on dit même que le prince Ellérion d'Argilée a armé des vaisseaux et qu'il vogue sur la mer océane, cherchant la Haute Terre où sont les montagnes de cristal... Quand il se rappelle cela, le prince d'Urmonde éperonne Bellardian et précipite son allure. — Il va, il va toujours ; mais avec moins d'espoir. La fatigue l'arrête parfois dans les villes, et il y a goûté de longs repos que ne commandait pas toujours le souci de ses forces...
Jerzual est très las ; bien plus las qu'il n'oserait se le dire, car sa plus lourde lassitude n'est point celle de son corps.
La chevauchée vers l'Occident.
Ce fut un jour de grande clarté qu'il pressentit sa faiblesse. Il était proche de la mer. Devant lui, comme le songe se noue au front des hommes, l'humide horizon nouait à la terre son infinité bleue. Bellardian guidait fougueusement vers les flots sa course magnifique et déià touchait le bord de la falaise, quand d'un coup bref des rênes le prince brisa l'élan de l'animal qui fléchit de la croupe et, hennissant aux vagues, se fixa en une immobilité frémissante. Jerzual sauta sur le sol.
Pourquoi s'était-il arrêté ? Il ne le savait pas. Non, rien ne l'avait engagé au repos. Rien !... sinon peut-être le vide immense de l'horizon.
Pas une voile. La mer scintillante n'était qu'un désert de soleil. Jerzual regardait, le cœur aride, cherchant en vain quelque signe de vie. Il se sentait très seul, et il n'espérait plus.
L'ILE DU REPOS
— Hélas ! se dit-il, mon âme est-elle donc si desséchée que je ne comprenne plus la gloire de ce grand ciel ? Est-ce qu'il n'y a plus en moi de volonté, ou mon songe est-il vide comme le vide de la mer ?
Quelque chose, pourtant, l'avait autrefois rempli. Oui ; le délice des belles aventures lorsqu'il se les contait à lui-même. Quoi donc encore .'' Alise !... Hélas, où donc était sa foi !
Le prince Jerzual d'Urmonde.
Comme il détournait les yeux vers la campagne, indécis de l'action et de la route nouvelles, il vit Bellardian qui, de ses fers d'argent, frappait impatiemment le sol. Sa crinière était ondoyante sous le vent léger ; la queue battait les flancs. Parfois l'héroïque animal tendait le col en humant l'air
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salin, et il s'arcboutait alors sur ses jarrets comme s'il les eût roidis vers les courses futures.
Jerzual ressentit une grande confusion. Hé quoi, son destrier lui enseignait la vaillance !... Oh honte pour sa lâcheté d'aujourd'hui !
Il caressa la blanche et soyeuse crinière ; il parla à son cheval ainsi qu'à un ami, car la bête comprenait le langage des hommes.
— Sus ! Sus ! mon Bellardian ! disait le prince. Je resterai fidèle à moi-même. Sus vers la Haute- Terre ! et que ma voix te retienne ou que ma main pèse sur ta bride, ne t'arrête pas avant le but !
Il sauta en selle. Le cheval hennit haut et clair, et soudain franchissant la crête de la falaise il bondit dans le vide et toucha l'océan. Jerzual ne put retenir un cri. Mais Bellardian n'avait pas enfoncé ses fers dans la liquide surface. Né d'une cavale marine autrefois amoureuse du souffle d'Orient, il frappait les eaux d'un pied intrépide comme il eût galopé dans les plaines.
Droit en selle, le prince s'était affermi sur ses étriers d'or, et ses yeux éblouis se perdaient dans la clarté sans fin. Un moment, pour juger du chemin dévoré, il se retourna vers la terre. La ligne rose de la falaise, déjà toute amincie, se fondait en l'azur à la limite des flots. Il la vit
L'ILE DU REPOS
rapidement pâlir, pareille à sa vie ancienne ; et, l'ayant quittée du regard pour scruter l'horizon marin, quand il se retourna encore la terre avait disparu.
Rien n'était plus autour de lui, que le cercle brûlant des eaux sous le soleil. Il frémit de son immensité. A ses pieds, la houle se mouvait longuement, lentement, ainsi que la pulsation d'un grand corps. Mais à quelque distance elle ne se distinguait plus qu'à peine, comme arrêtée par la fatigue et tassée sur elle-même après le vain effort qui l'avait soulevée. Alors, de n'avoir plus de vagues, la mer apparaissait encore plus éperdument infinie.
Le prince en sentit la beauté. Il reconnut aussi, en la pureté du ciel, l'ineffable majesté de la grande coupole bleue. Il l'admira d'être ainsi désespérément parfaite, mais il en souffrit aussitôt comme s'il eût épuisé toute son âme à la contempler. Ses yeux se fatiguaient de l'inaltérable lumière. Il la sentait grandir avec l'ardeur de la journée et le pénétrer d'une brûlure dont il ne pouvait détourner la douleur.
Où regarder ? Bellardian bondissait sur un miroitement splendide. Sa course en vain sillait
l'étendue diaphane. La bas, au loin, nulle part une ligne nouvelle n'était apparue, — ni l'ombre incertaine d'une terre flottant à l'horizon, ni l'île errante d'un nuage, ni la tache irisée d'une voile sur les eaux.
Le prince essaya de reposer ses yeux sur les jeux mouvants de la mer. La houle se soulevait sous lui d'un rythme puissant et régulier. Mais chacune des crêtes avait mille étincelles dont la vitesse du vol multipliait les éclats, en sorte que Jerzual glissait dans une seule et frémissante flamme... Aveuglé, il ferma les paupières, résolu à les garder closes, et n'osant plus songer aux flots dont le mouvement sans fin gonflait en lui une intolérable nausée.
Sans regard, sans pensée, le front noyé dans la crinière, il allait, désormais inconscient de tout, laissant flotter les rênes.
Les heures passaient, et les heures encore ; et sous son cavalier inerte le cheval effréné, franchissant flots sur flots, se ruait à travers d'inépuisables horizons vers la région inconnue qu'on allait découvrir.
Tout à coup Bellardian a henni. Jerzual relève la tête, mais il ne voit rien d'insolite. Sous le jour déclinant, la courbe du ciel est maintenant colorée
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de rose. Nulle voile ; pas une aile d'oiseau. La mer assombrie étend une onde violacée où l'Occident abandonne une traînée de feu qui fourmille ; et, tout à l'entour, sur la plaine des flots où l'ombre est déjà pressentie, les dernières miroitures agitent un lacis d'ors mobiles.
Le prince regarde ; et si grande est la lassitude de ses yeux qu'il lui faut faire effort pour ne les point refermer. Attentif et morne, il regarde... et voilà que ses yeux s'éclairent et qu'il se dresse sur ses étriers en jetant un cri de joie. Là !.. là ! non point devant lui, mais du côté du Septentrion, il y a une île obscure parmi le réseau d'or. Oui, c'est une île ! Ah qu'importe qu'elle soit si petite dans la mer ! C'est le repos, c'est le sommeil, c'est un abri contre la nuit immense qui va l'envelopper... Vite, Bellardian, au Septentrion !
Quoi donc ? Bellardian résiste, cabré sur les vagues !... Jerzual furieux broche de l'éperon, et Bellardian bondit. Il bondit vers le Nord, mais il bondit vers le ciel. Il monte, il monte, plus léger que le vent, rapide comme une pierre de fronde. A mesure qu'il s'élève, l'horizon agrandi ; le soleil est plus haut au-dessus de la mer, et de vastes étendues s'illuminent... Jerzual est déjà plus près de l'île ; des hauteurs où il plane elle lui apparait tout entière, verdoyante et bornée,
L'ILE DU REPOS
pareille à un jouet perdu sur les eaux. Mais Bellardian a fait un bond suprême dans l'espace. Il hennit avec une sauvage vigueur et malgré le mors, malgré la voix et l'éperon, il volte alors vers l'Occident où penche le soleil.
Le prince regarde, malgré lui. Et dans un infini lointain, à l'extrême limite de la clarté, une Terre immense s'est révélée. Une bande d'ombre légère rampe sur l'horizon ; on la devine à peine. Mais au dessus d'elle, en une zone argentine d'une pureté indicible, brillent des montagnes de neige... C'est le continent désiré. Là bas, à l'Occident, il ferme toute la mer. Les cimes blanches sont si claires qu'elles semblent diaphanes ; on les dirait suspendues sous les cieux en une surnaturelle couronne de cristal qui ne touche point le sol habité par les hommes.
Jerzual sent son cœur frémir d'incertitude. La Terre l'attire à lui, elle l'appelle comme une fiancée. Il l'imagine très belle, pleine de choses inconnues ; et il salue la grande mystérieuse qui règne sur les mirages des eaux.
Il l'aime, il la désire, elle fut le songe de sa vie... Mais qu'elle est loin ! Et le prince est trop las ; il est las, il est consumé de lassitude ; il est malade, il est sans force, il est sans volonté. Demain il ira vers la grande Terre ; oui, demain.
L'ILE DU REPOS
Mais, pour Dieu, qu'aujourd'hui il se repose enfin, qu'il trempe ses lèvres dans une source, qu'il connaisse la fraicheur d'un bois....
D'avoir ainsi pensé, Jerzual ressent plus ardemment sa soif. Un choc brutal du mors réfrène Bellardian et le tourne vers l'île. Le noble destrier jette un hennissement qui ressemble à une plainte. Jerzual pique des deux, mais Bellardian se cabre vers le ciel. Alors le prince est pris d'une colère qui lui rend toute sa force. Sur les flancs du cheval ses éperons font deux plaies horribles ; il broie la bouche sous le mors, et tout à coup avec un cri de rage il a tiré son glaive, et du pommeau il frappe sur la tête de l'animal rebelle, il frappe aveuglément, il frappe en folie, il frappe avec un rire cruel, avec des hurlements de bête, — et il frappait encore quand Bellardian vaincu, sanglant, frissonnant de douleur, s'abattit avec lui sur la plage de l'île.
La Fille de la Mer.
Quand le prince revint à lui, le soleil avait disparu derrière la ligne des flots. Il ne restait au ciel qu'une clarté rosée et ténue, déjà percée par les premières étoiles. Le prince se sentit flotter dans une faiblesse infinie. Il vit éclore les constellations et referma les yeux ; mais le sommeil ne vint point. Il toucha le sable où il se trouvait couché, et s'étonna d'être ainsi étendu sur une plage. Son heaume délacé gisait auprès de lui ; mais le prince était sans souvenirs. 11 fit un grand effort pour rassembler ses esprits et se rappela quelque chose d'incertain et de terrible, un combat à travers des myriades de soleils... Ou bien c'était dans un désert... et il y avait surtout un énorme soleil rouge qu'il faisait rouler devant lui comme une boule, — et il le frappait avec le pommeau de son épée parce qu'il avait tari toutes les sources.... Oh la soif, la soif !
L'ILE DU REPOS
Jerzual porta les mains à sa gorge. Oui, sa soif était effrayante. Il se souleva à demi, et vit une grande coquille pleine d'eau qu'il vida d'une seule longue gorgée. Aussitôt il se sentit plus fort, plus conscient de vivre, et la pensée lui vint qu'il était singulier que l'eau de la coquille ne fût pas de l'eau salée. Il se redressa encore et regarda autour de lui. La mer, sous la nuit venue, n'était plus qu'une grande ombre mouvante. Elle avait une rumeur sourde et discontinue, comme si une voix humaine se fût étouffée en sa profondeur. Au dessus d'elle la courbe céleste semblait plus vaste, et les étoiles plus lointaines.
Bellardian.
Le prince s'était mis debout. Il aperçut alors Bellardian, couché sans mouvement sur le sable. Plus loin il crut distinguer une forêt de pins, une
L'ILE DU REPOS
prairie. Il fit quelques pas pour chercher sous les arbres un abri contre la rosée, et tandis qu'il marchait ainsi, il découvrit un rebord de falaise d'où naissait une vague lueur. Surpris, il s'avança, et vit une grotte marine toute pleine d'une clarté bleue très douce. Mais cette clarté n'était pas répandue par des lampes ; elle s'élevait, ainsi qu'une vapeur, de grandes vasques naturelles dont l'eau brillait étrangement. Des milliers de noctiluques, à la surface et parmi les algues, propageaient leurs phosphorescentes étincelles quand les brusques dorades agitaient l'onde en y glissant un long reflet. Sur les parois des vasques, des cristaux scintillaient en facettes polies, et des méduses, apparues dans la transparence, laissaient mollement flotter leurs globes translucides.
Dans une vasque plus grande Jerzual aperçut des anguilles marines, — et parmi elles des bêtes lumineuses et bizarres, sans doute provenues des profondeurs mystérieuses de la mer. Des pieuvres aux couleurs changeantes tordaient vers lui leurs bras chargés de ventouses ; leurs yeux glauques le regardaient fixement ; et il tressaillit soudain lorsqu'il sentit une main se poser sur son cou. Une fille aux yeux clairs se penchait, en lui souriant sous de longs cheveux pâles.
— Oh ! dit-elle, comme tu es le bienvenu !
Le prince frémissait encore de sa surprise.
— Qui es-tu donc ? balbutia-t-il. Es-tu fée ou princesse, toi qui m'accueilles ainsi ?
— Mon nom est Aigueline ; je suis fille de la Mer. C'est moi qui te portai cette eau dont tu t'es abreuvé. Mais toi, d'où viens-tu, noble prince ? Car tu es fils de roi, si tes armes ne mentent point.
— On m'appelle Jerzual, prince d'Urmonde.
— Salut donc, ô mon Jerzual qui chevauches plus haut que les nuées ! Cette île m'appartient ; elle sera tienne aussi. Que pourrais-je refuser à qui me vient des cieux ?
Elle l'aida à dépouiller son armure, et le prince se prit à la regarder avec ravissement tandis qu'elle em.portait la lourde épée, désormais inutile, qui faisait ployer sa jeune taille.
En vérité, cette fille de la Mer avait une émouvante grâce. Peut-être lui manquait-il un peu de la noblesse qui fait la beauté réginale, mais son mobile visage d'enfant était lumineux comme les ondes, à l'heure où le jour les réveille. Ses yeux durs et vifs étonnaient Jerzual, parce qu'ils semblaient vides de couleur : bleus à peine, ou du vert changeant des vagues, ou plutôt pareils au cristal, qui prend toutes les nuances. Les cheveux aussi étaient singuliers, tout nues de reflets d'iris,
L'ILE DU REPOS
fins comme des fils de la Vierge, et si pâles que d'abord le prince les crut transparents.
Ils le troublaient un peu, ces cheveux aux fuyantes clartés ; mais leur étrange douceur appelait cruellement son désir. Et puis il y avait le costume d'Aigueline, ce tissu d'un argent plus léger que nulle soie, et sans doute parfilé de l'écume marine... Orné de perles en lignes sinueuses, il mourait comme un flot brillant sur les pieds oii cliquetaient les petites plaques d'une chaîne de corail et de nacre ; et ce bruit énervait et irritait les sens.
La fille de la mer passait dans le reflet des vasques. Lorsqu'elle se pencha sur le bassin des anémones, il y eut dans sa chevelure une phosphorescente auréole dont Jerzual aurait voulu aspirer la lueur. Mais déjà Aigueline était revenue et levait sur lui ses yeux incertains. 11 sentit dans ses bras frémir le jeune corps, et il lui parut que nulle joie ne pouvait surpasser la joie de régner sur cette île et de vouer ses lèvres au baiser qui s'ofirait.
— Je t'aime ! murmurait Aigueline. Ici j'ai grandi pour toi seul. Tu es le fiancé que l'on attend sans le connaître. Je suis vierge. Prends moi toute ! je suis à toi, je t'aime...
Alors elle l'étreignit avec une ardeur sauvage et leurs dents se heurtèrent en leur premier baiser.
L'ILE DU REPOS
Le prince y oublia la terre. Emporté comme par un formidable flot, il fut le nageur qui se débat, frappe du talon l'écume, et triomphe dans les bras humides de la Mer. Tout son être tendu comme une corde vibrante, il n'était plus lui-même, il n'était plus qu'en elle ; et il devina confusément qu'il ne pourrait plus s'arracher à cette volupté impérieuse et soumise qui soulevait invinciblement son âme jusqu'aux cieux, et qui cédait sous lui comme une défaillante esclave, comme une vague.
La bas, dans l'île, le clair de lune tissait des gazes d'argent aux cimes des grands pins. Sur le sable, Bellardian tordait son encolure pour lécher les plaies de ses flancs.
L'Ile du Repos.
Le jour brillait sur les flots. La matinée était rayonnante.
— Ecoute, dit Jerzual. Nous partirons ensemble. Je t'emmènerai par delà les mers et tu connaîtras mille choses surprenantes.
Il montra le destrier blessé qui tâchait de brouter les pousses amères du petit bois.
— Bellardian nous portera. Tu n'imagines pas quelle est sa vaillance.
— Aller pas delà les mers ? dit Aigueline. Tu partiras, si tu le veux ; tu partiras quand tu le souhaiteras. Mais moi, je suis une fille de la mer ; cette île me suffit comme patrie... Et puis, fit-elle avec un joli rire, moi je n'ai pas appris à chevaucher comme toi !
Il comprit qu'elle manquerait de courage pour le suivre. Mais elle s'appuyait doucement sur sa poitrine, et il l'aima davantage à cause de sa faiblesse.
L'ILE DU REPOS
— Veux-tu ? reprit elle. Nous ferons le tour de l'île. Tu verras comme elle est grande 1 il faut près d'une heure pour la traverser. Tu ne sais pas tout ce qu'il y a de bonheur dans cette terre !
Elle se pencha longuement sur lui.
— Tu ne sais pas, dit-elle, tout ce qu'il y a de bonheur en moi.
De son bras nu elle avait entouré son cou. Il mit des baisers sur ses yeux en la regardant avec ivresse, et ils partirent enlacés.
L'île avait un agréable et verdoyant aspect. Au delà des pins qui bordaient la grève, une prairie était la parure d'un vallon où deux ruisselets,courant l'un vers l'autre, fuyaient ensemble vers la mer. Aigueline et Jerzual gravirent la pente et furent sur un petit plateau parsemé de bosquets de tamaris qui dominait l'île entière. La falaise formait à la terre une ceinture dont la couleur rosée apparaissait aux découpures de la côte, parmi le bleu turquin des flots.
La brise émouvait à peine l'air tiède et plein d'arômes où le feuillage des tamaris élevait ses ténuités charmantes. L'île n'était point vaste, il est vrai ; mais le prince la jugea délicieuse... et n'était-elle pas immense, puisqu'elle contenait tout son désir ?
— Cette terre est très belle, dit-il. Elle est
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douce pour moi comme mon reflet dans tes yeux, et je l'aime parce qu'elle t'appartient.
Ils redescendirent dans le vallon. Aigueline montra le long du ruisseau quelques arbres chargés de fruits mûrs. Le prince cueillit des figues juteuses qu'il fallut disputer aux abeilles, et d'autres fruits encore, de sortes inconnues. Il souriait vers son amante qui lui révélait tant de joies.
Tandis qu'ils revenaient vers la grotte, la main dans la main, ils entendirent un bruit soudain comme de coups frappés sur la terre, derrière eux. Aigueline eut un cri, et Jerzual se mit à rire en apercevant le destrier qui les avait suivis dans la prairie.
— Regarde ce qui t'épouvante, pauvre petite folle !
Aigueline avait eu peur ; elle se fâcha de voir le prince caresser son cheval.
— Ah ! criait-elle, va-t-en, va-t-en ! Je vois bien que tu me préfères cette vilaine bête. Peuxtu donc la caresser comme moi !
Ce fut leur première querelle. Le prince, consterné, chassa aussitôt Bellardian. Il arracha une branche et l'en frappa pour le punir d'avoir effrayé Aigueline.... et il frappait avec d'autant plus de colère qu'il sentait un secret remords de sa dureté.
Mais déjà Aigueline était redevenue souriante.
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Elle tendit ses lèvres et ses bras, et sous l'ardente lumière de midi ils marchèrent lentement, l'un sur l'autre appuyés... En sorte que, du vallon à la plage, il n'y eut qu'un seul baiser.
Des jours passèrent, et furent un rêve de délice. Souvent ils restaient tous deux couchés sur la grève, laissant la chaleur du soleil pénétrer leur chair. Le bruit de la mer berçait leur volupté, et Jerzual sentait un doux et cruel languir dont la cause était Aigueline. Le soir venu, ils marchaient sous le clair de lune, regardant leurs ombres se joindre et se fondre quand il se penchaient l'un vers l'autre. Alors ils s'arrêtaient et, dans le silence de la nuit, troublé à peine par la rumeur marine, il écoutaient chanter leur mutuel désir.
Il arrivait à Jerzual de se demander s'il était éveillé, ou s'il vivait en songe, ou si quelque enchanteur l'avait peut être, à son insu, transporté dans les régions célestes. Jamais il n'eût imaginé qu'un homme au monde pût connaître une telle félicité. Il avait Aigueline. Toutes choses étaient belles. La terre, la mer, la lumière chantaient la joie d'exister, et il ne pensait plus qu'il y eût en
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l'univers d'autres contrées, d'autres actions plus dignes de lui.
Souvent, dans le matin d'argent, Aigueline errait avec son amant sur la grève. Ils longeaient les flots, et leur jeu était de poursuivre la première vague lorsqu'elle se retire en une nappe frisée parmi les coquilles qu'elle entraîne ; et puis on fuit quand la vague revient avec sa crête dressée qui déferle, et ils criaient parmi des rires si l'eau plus prompte atteignait leurs pieds nus et devançait leur course.
Ils cherchaient ensemble des coquillages, — ceux qui sont minces comme une dentelle, ou plus légers de leur transparence rose, et que l'on regarde dans le soleil ; ils en prenaient d'autres qui se mangent, et d'autres encore pour la nourriture des bêtes qu'il y avait dans les vasques. Ils cherchaient aussi des crustacés dont ils brisaient la carapace, et c'était pour les pieuvres de la grotte.
Elles étaient familières et dociles. Aigueline leur commandait à son gré et les laissait fuir dans les vagues ; et Jerzual vit avec surprise qu'elle les caressait parfois, lorsqu'elles avaient rapporté de la mer de belles langoustes brunes, ou d'autres proies de cette sorte. Alors, sous la petite main, un long frisson faisait raidir leurs tentacules, et la volupté pâlissait leurs yeux glauques.
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Un après midi Aigueline et le prince étaient allés dans le vallon. Ils eurent là des heures épuisées et charmantes, anonchali s dans l'herbe où ils se disaient des choses et se racontaient l'un à l'autre. Les molles graminées étaient douces à leurs ieux, le vent léger ajoutait une caresse à leurs caresses confondues. Les voix indistinctes de la mer étouffaient au loin leur rumeur qui parle de tous les mondes où peut courir la vague ; et Jerzual s'abandonnait au ravissement de reposer ainsi, dans cette incertaine rêverie où le délice de la paresse prolonge les dernières voluptés de l'amour.
Partir ? Aigueline craignait qu'il ne voulût partir ! Il en souriait doucement ; les femmes ont de telles folies ! Et comment aurait-il pu quitter celle-ci, la fille ingénue et lascive des eaux, l'espiègle Aigueline avec ses moues ignorantes d'enfant, la clarté de ses yeux profonds comme le vide, sa chevelure où l'on se perd, et son baiser suave qui dévore...
Partir ! Non, Jerzual était las des voyages. A quoi bon les prouesses du passé .'* A peine y pouvait-il songer, tant elles étaient obscures dans le sommeil de sa mémoire. Et que sert de remplir l'univers de son nom ? N'est-ce donc pas le bonheur, que l'on cherche ? Et le repos surtout, le
bienfaisant repos. Certes, la princesse Alise est très belle et très noble. Mais elle est si loin à présent qu'elle en est comme morte... et que de soucis pour un rêve ! Oh charme nonchalant de ne plus agir, de ne plus même penser, — de n'être plus qu'une chose flottante qui meurt et qui renait de l'âme évanouie ! Charme de s'abandonner à la quiétude du silence, charme de sentir le soir mollement glisser du ciel où maintenant, là-bas, le soleil décline vers la mer...
Jerzual se détourne un peu vers le couchant splendide. Mais il voit une grande ombre qui passe, il entend comme un bruit de trompette... Bellardian, bondissant au sommet de la falaise, s'y incruste des quatre fers ; et il hennit vers l'occident de feu où de naissants nuages, par delà les vagues dorées, imitent la ligne ondulante et rose d'une Terre.
AlGUELINE ET BeLLARDIAN.
— S'il est vrai que tu ne veux point m'abandonner, disait Aigueline, pourquoi ne me le prouves-tu point ?
Le prince la prit ardemment dans ses bras ; il noya sa bouche en ses boucles, et, sous la fauve toison, guidant ses lèvres jusqu'à la nuque, son baiser fut comme une flamme qui la fit crier de désir.
— N'est-ce pas te le prouver que de t'aimer ainsi ?
Elle eut un geste d'enfant, et ne lui rendit qu'un tout petit baiser, un baiser qui ne comptait pas.
— Non, dit-elle, tu ne m'aimes plus. Je sais que tu ne m'aimes plus, puisque tu gardes Bellardian.
— Bellardian ! Oh, Aigueline, que dis-tu là ?
— Non, non ! s'écria-t-elle en frappant du pied.
L'ILE DU REPOS
Tu vois bien que tu ne m'aimes pas, puisque c'est lui que tu aimes à présent. Moi je le déteste, ce cheval que tu préfères à moi et qui t'emportera un jour.
Jerzual voulut l'attirer contre lui, mais elle se dégagea d'un brusque mouvement.
— Si tu m'aimes, chasse-le d'ici !
Le prince hésitait à répondre.
— Je n'oserais pas, dit-il enfin d'une voix morne.
Aigueline s'enfuit en sanglotant. Et tandis qu'il la suivait de loin, anxieux et désolé, Jerzual comprit qu'il commençait lui-même à haïr son plus vieil ami, — cet animal stupide qui gâtait son bonheur et qui, sur ses amours, avait fait couler les premières larmes.
Aigueline n'était plus la même. Lorsque le prince s'approchait d'elle, elle se détournait un peu, baissait la tête et pleurait sans rien dire. Ou bien elle levait sur lui des yeux brillants, plus durs que nul métal, et le considérait avec un méprisant sourire. S'il tentait de lui parler tendrement, elle le quittait aussitôt sans répondre. S'il restait auprès d'elle en silence, il sentait le poids de son regard chargé d'un insoutenable reproche.
L'ILE DU REPOS
Elle allait seule, sur la grève, chercher les proies qu'elle donnait à ses bêtes. Elle errait longuement sur les falaises, insaisissable et farouche. Le soir la ramendt à la grotte où, lassée de ses courses, mais hostile et raidie, elle se refusait aux baisers.
Un matin qu'il l'avait surprise encore endormie, le prince se glissant auprès d'elle l'avait enlacée doucement. Mais elle se dressa tout à coup comme s'il l'eût blessée, et courut vers la mer avec un rire sauvage.
Or Jerzuai se désespérait, car il n'est pas aux princes, en ces sortes d'aventures, plus d'esprit qu'aux autres hommes.
Il délibéra de se tuer, mais décida vite de renoncer à la mort, car cette folie n'eût pas avancé beaucoup ses amours. Parfois il résolvait de prendre Aigueline par la violence, ou de s'en emparer par ruse, ou de se jeter à genoux et de lui demander pardon. La seule chose à laquelle il ne pensât point, c'était à quitter l'île ; et même, sans les conseils de l'amour propre qui lui défendait de céder, il eût volontiers renvoyé par delà les mers un coursier qu'il ne chevauchait plus, et qui ennuyait Aigueline.
L'ILE DU REPOS
Sur le sable fauve et chaud, dévoré de soleil, Jerzual étendu, songeait. La douce fatigue du bain l'avait pénétré de bien être, et il demeurait anonchali, nu sous le ciel d'été.
La Fille de la Mer.
Un bras allongé mollement, l'autre ramené audessus de sa tête, il songeait à toutes ces journées sans amour ; les yeux mi clos, il imaginait Aigueline; il songeait qu'Aigueline était désirable, et qu'il n'aimait plus Bellardian... Et comme il songeait ainsi, il perçut un frôlement léger, comme une indéfinissable caresse. Nue et penchée sur lui, Aigueline l'effleurait du bout de sa chevelure...
Jerzual crut à un rêve et ferma les yeux pour le prolonger. Mais alors une chose frémissante erra sur tout son corps, et il vit qu'Aigueline faisait glisser sur lui ses boucles en un long fourmillement qui le touchait de toutes parts et s'étirait du front jusqu'aux orteils...
L'ILE DU REPOS
Il eut un mouvement ; elle s'enfuit d'un bond comme s'il l'eût surprise. Mais d'un nouveau bond elle était revenue, et, en manière de jeu, elle mit sur son épaule un baiser qui fut une morsure de feu dans un flot énervant de boucles.
— Aigueline ! s'écria le prince.
Elle s'était assise devant lui, les jambes croisées; les coudes sur les genoux, le menton dans les mains, elle le regardait en silence. Il y avait une grâce ardente dans ses fines épaules et ses menus seins innervés ; sa souplesse disait le frisson des voluptés prochaines, et du jeune corps s'élevait on ne sait qu'elle parfum d'ivresse, comme la secrète fleur d'un jardin de délices.
Aigueline avait un sourire aigu et singulier.
— Tu vois, dit-elle enfin. Je viens à toi. Je sais que tu m'aimes à présent.
— Ne le savais-tu donc pas jusqu'ici ^
— Non, oh non ! (Elle eut une petite moue) tu étais si méchant ! Mais maintenant je sais que tu ne partiras plus jamais, puisque tu n'es point parti malgré tout... Non, non, je n'exige plus que tu chasses ton vilain cheval. Cela me ferait plaisir peut-être, mais je ne le demande plus.
Le prince n'entendait rien à la subtilité des belles. Il crut qu'Aigueline s'humiliait jusqu'à se chercher des excuses, et il eut honte pour elle en un grand
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élan de gratitude et d'amour. Qu'importait Bellardian, désormais ! Aigueline était là...
Elle se glissait doucement vers lui, sur le sable. Ses petites mains fébriles touchaient les genoux de Jerzual, et elle avançait encore ; déjà elle lui donnait ses lèvres et elle allait céder à la dernière caresse, lorsqu'elle sursauta et bondit loin de lui.
— Le cheval ! Le cheval ! Il nous regarde ! Oh je n'oserai plus iamais t'embrasser dans cette île.
Et elle criait d'une voix perçante, en fuyant.
On dit qu'à de certaines minutes il n'est, du fol au sage et du manant au prince, aucune différence. Or Jerzual s'était dressé, magnifique d'abord devant Aigueline, puis furieux et déçu. Il vit son destrier qui paissait l'herbe du vallon proche ; et Bellardian, sitôt qu'il aperçut son maître, s'ébroua joyeusement et galopa vers lui... Jerzual ne se possédait plus. Du pied et du poing il frappa le cheval avec rage. Il poussait vers la mer la bête surprise qui, n'obéissant qu'à la voix, recula d'abord, renâclante et cabrée, s'affermit sur les vagues et, d'un saut vif et souple, se retrouva dans l'île.
Alors Jerzual eut un rire violent à l'idée de ce qu'il allait faire. Enfourchant son destrier pour la dernière fois, il pressa son galop vers la
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grotte où déjà se cachait la pudicité alarmée d'Aigueline. Le prince y avait laissé ses armes. Il prit l'écu, qu'il suspendit à la blanche encolure ; entre les dents de l'animal il plaça brutalement epee.
— Va-t-en ! va-t-en ! criait-il. Que cette lame te serve de mors, dût-elle trancher ta langue !
Et du fond de la grotte, Aigueline ajouta malignement.
— Oui, qu'il aille la porter à la princesse d'Avigorre. . . Mais qu'il prenne bien garde ! La surprise, dit-on, rend parfois l'âme percluse dans cette famille là...
Par le bavardage des vagues dont elle comprenait le murmure, la fille de la mer savait toutes les histoires qui courent le monde, et celle du roi d'Avigorre était parvenue jusqu'à elle.
Ainsi fut chassé Bellardian, parmi les rires, et pour une cause plus humaine que noble. Le cœur révolté, mais esclave, le cheval merveilleux avait obéi à la voix du maître. Frappant le sol des quatre fers, il s'était tout à coup enlevé vers la nue. Bientôt il hennit dans les cieux, et, prompt comme la tempête, partit vers le soleil levant. La grande épée entre ses dents répercutait sur son signe héroïque la lumière, comme pour montrer encore
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en son étincellement la route des rêves d'autrefois, aujourd'hui désertée par la gloire.
Mais tendue par le choc, au bond prodigieux du coursier dans l'espace, la courroie de l'écu s'était subitement rompue ; et Jerzual, prince d'Urmonde, vit se briser à ses pieds son blason — où brillait, sur un champ d'azur, la sirène d'argent percée d'un rayon d'or...
Jerzual et Aigueline.
Or ainsi va le conte, babillant de menues choses, qu'à la fin il s'attarde. Je ne dirai mot de ce qui fit Bellardian lorsqu'il parvint en Avigorre, ni de l'allégresse des peuples aux noces de la très haute Alise et du prince d'Argilée. Mais je dirai de Jerzual, et de quelle sorte fut son repos.
Des jours, des jours encore et d'autres jours après, le prince connut tout son bonheur. Il le connut bientôt jusqu'à en épuiser l'ivresse.
Le prince enlaçait Aigueline, et Aigueline, nue dans ses bras, inventait mille fougueuses folies ; puis ils se dénouaient l'un de l'autre et se contemplaient en une lassitude extasiée.
— Oh ! disait-il, quelle merveille que notre destin ! Oui, c'est par un miracle que je t'ai rencontrée. Tous les hasards de l'univers sont les complices de notre joie.
— Je t'aime... chuchotait Aigueline.
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— Je t'aime ! s'écriait Jerzual.
Et ils échangeaient de nouveau des caresses, mêlant aux douces les aigûes.
Ils faisaient aussi de lentes promenades, les mains nues et les doigts enlacés. L'île étant médiocre, les mêmes lieux les revoyaient sans cesse.
— Comment tant de bonheur peut-il n'occuper qu'une si petite place } disait le prince. On va, on vient, on cherche le bonheur dans les plus lointaines contrées, et il est ici tout entier, sur une terre que remplirait deux fois une ville de mon royaume...
— L'île n'est pas si petite, objectait Aigueline. Il faut plus de deux heures pour en faire le tour.
— En vérité, elle est petite. Mais elle assez grande puisqu'elle te contient, ma bien aimée.
Le prince était pensif. Quand Aigueline vint près de lui il la regarda longuement et, fermant les yeux, appuya le front sur son sein.
— Qu'as tu ! demanda-t-elle.
— Je réfléchissais à notre amour. N'est-il pas
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admirable que nous vivions ainsi, tous seuls, et heureux, sans chercher autre chose ?
— Quelle autre chose ?
— Je ne sais pas... les choses qu'il y a là-bas... Oh ! quel sort inouï, Aigueline, que ceci nous suffise et que nous ne voulions pas quitter l'île !
— La quitter ! Y songes-tu déjà ?
— Je n'y songe point. Et c'est de cela que je me réjouis. Car le monde est immense, Aigueline.
— Mais tu m'aimes, Jerzual !
— Oui certainement, je t'aime, Aigueline.
Jerzual contait parfois ses anciennes aventures, sa joute merveilleuse et courtoise contre le Désamoré, les combats furieux quand le fer broie le fer, et les longs voyages où l'on va poursuivant la gloire...
Aigueline en conçut de l'humeur.
— Que m'importent ces prouesses et ce monde qui n'est pas le mien ! Pourquoi donc me parler de cela, puisque tu es ici .''
— Oui, en effet, pourquoi ?...
— Alors tu m'étais étranger, Jerzual ; maintenant tu m'appartiens.
Le prince répéta d'une voix grave.
L'ILE DU REPOS
^:zM- — ^
La nef.
— Il est vrai, Aigueline ; maintenant je t'appartiens.
Et il se disait que toute sa volonté n'aurait pu changer sa vie, désormais. Il était dans l'île pour
toujours.
Le bel été avait décliné vers l'automne ; et l'automne déjà déclinait vers l'hiver.
Un matin, le prince s'en fut tout seul dans le vallon, sous les arbres bientôt dépouillés de leur feuillage. Il avait fui la grotte, tandis que la fille des vagues s'y jouait avec ses dorades familières.
Souvent Aigueline se divertissait à plonger dans les vasques naturelles, pleines d'une eau profonde où des méduses dormaient, glauques et irisées,
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parmi les pieuvres aux bras flexibles. Elle se mêlait agilement au peuple rapide des poissons et riait en éparpillant les gouttes qui scintillent. Les mobiles dorades éludaient sa poursuite, et des anguilles glissaient, longues et souples autour de ses flancs.
Bien qu'il y eût jadis admiré sa jeune grâce, et goûté un plaisir violent et singulier lorsque les fiers bras nus fuyaient, esquivant les prompts tentacules, le prince n'aimait pas ces ébats d'Aigueline dans les eaux. Plus d'une fois il en avait eu une sorte de nausée. Mais elle se refusait à les abandonner. Elle était née des flots, avait grandi parmi les choses de la mer, et ne comprenait point qu'on y pût répugner.
Tout le jour durant le prince promena sa solitude, de la grève au vallon flétri et au maigre bois de pins. Jamais l'île ne lui était apparue si petite. Ah ! si le bois avait été plus vaste, — assez vaste seulement pour qu'on n'y fît point toujours les mêmes pas ! Mais, un à un, Jerzual en pouvait compter tous les arbres.
Le soir, Aigueline qui l'avait oublié en ses jeux le découvrit sur la falaise. Il regardait obstinément le large. Comme elle l'appelait, il descendit docilement vers elle, mais ils cheminèrent en silence.
Cette nuit-là, Jerzual vit en songe une grande
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forme blanche et hennissante. Elle tendait l'encolure vers l'horizon doré. Et là bas, aux régions où s'épuise le regard, le soleil se mourait sur une Terre immense, sommée de montagnes de cristal.
Des mois encore passèrent. Aigueline était espiègle, mutine et toute en rires. Les jeux avec les bêtes marines suffisaient à la joie de ses journées et, la nuit, ses membres lascifs faisaient à son amant une brûlante ceinture. En ces étreintes, Jerzual sentait se briser peu à peu toute sa force ; mais il s'y donnait avec furie, comme s'il eût voulu se noyer dans la vivante chevelure qui le caressait de ses flots.
Quand la clarté matinale envahissait la grotte il fuyait dans le vallon, parcourait en tous sens les sentiers, errait sur la falaise. Il ne reparaissait qu'à la tombée du soir, et alors il ne parlait qu'à peine. Ils n'avaient plus rien à se dire.
L'insoucieuse Aigueline n'y prit d'abord point garde ; mais elle comprit enfin que Jerzual lui dérobait sa pensée, et elle en fut aigrement jalouse. Telle est la femme. Fût-elle fille de la mer, toute chose qu'on lui cache est pour elle une rivale.
— A quoi songes-tu toujours ainsi ? dit-elle d'une voix impatiente.
Le prince tourna vers elle un front lassé. Mais elle continuait, avec un rire acide :
— Ha ! ha ! il songe au roi d'Avigorre, mon héros, parce qu'il a comme lui l'âme percluse...
Jerzual ne voulait pas répondre. Mais tandis qu'il la regardait en silence, peu à peu son visage changeait étrangement et il y eut dans ses yeux une effrayante clarté. Il passa sur son front ses deux mains comme s'il sortait d'un rêve, et brusquement s'enfuit avec un lourd sanglot. Il venait de se répondre à lui-même.
Aigueline, épouvantée, le vit courir sur la falaise, se ruer dans le bois, frapper les arbres de son front. Ivre de sa folie, il errait sans relâche de l'une à l'autre grève, et partout se heurtait à la mer comme aux barreaux d'une cage. Parfois il poussait une longue plainte ; et c'était parce qu'il découvrait en lui-même un nouveau motif de remords. Car d'avoir vu son mal, l'homme en est plus meurtri. La douleur, souvent, dort en nous sous une enveloppe de silence. Mais l'enveloppe rompue, une cruelle ardeur fouille toute la blessure.
Jerzual n'avait songé d'abord qu'à la liberté interdite. Il contemplait maintenant toute sa gloire
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déchue et concevait de sa faiblesse un torturant mépris. C'était comme un terrible éclair, — comme le jet d'une lumière consumante, intolérable et sans pitié. Oh honte, honte à jamais ! Détresse de sa destinée perdue !
Maintenant, du fond de son indignation, il sentait s'éveiller son âme d'autrefois. Mais en vain cette âme se levait, héroïque et puissante. Il ne lui restait plus qu'à pleurer de révolte, inutile désormais dans un corps prisonnier. Et Jerzual pleura en effet, durant toute la nuit, au fond du petit bois de tamaris où il avait fini par aller se blottir.
Or le soleil déjà s'était levé sur un matin splendide quand Aigueline qui sortait de la grotte entendit tout près d'elle un rauque hurlement.
Jerzual, immobile et tremblant sur la grève, tendait convulsivement les bras vers l'océan. Mais quand Aigueline voulut le prendre par la main, elle vit dans son regard une haine si implacable qu'elle recula, surprise en son âme enfantine de tout le désespoir que cette haine lui avait révélé.
Elle chercha des yeux ce qui attirait son amant, et aperçut alors, non loin du rivage, au Sud-Est, une grande nef dont la brise d'occident inclinait les hautes ailes blanches. Voguant babord-amures, le
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navire pointait son étrave entre le Couchant et le Septentrion. Bientôt il fut si proche que l'on put distinguer les détails de la voilure et de l'accastillage, avec la resplendissante guivre d'or qui se recourbait à la proue. Il y avait, à l'arrière, une tente magnifique d'azur. Sur le château d'avant, et attaché au mât, un grand cheval se cabrait fougueusement vers la terre...
Il semblait que les hommes du vaisseau eussent dessein d'aborder à la côte orientale, vers la plage ; et Jerzual leur fit des signes, du point le plus élevé de la falaise. Mais la nef inconnue déjà dépassait l'île, remontant vers le Nord. Puis, lentement, elle vira vent-devant pour cingler vers la mer occidentale ; et les voiles, bombant vers le Sud leur courbe, déferlèrent au soleil deux longues bannières de soie.
Dans l'île, il y eut alors un épouvantable cri de détresse... mais Aigueline ne comprit pas pourquoi Jerzual montrait avec un si tragique effroi les deux brillantes bannières qui se soulevaient au vent.
Elles portaient les couleurs d'Avigorre unies à celles du prince Ellérion d'Argilée, et se perdirent bientôt dans la lumière où le libre navire continuait sa course.
NOTE
Les Contes pour les enfants d'hier sont des légendes inventées, et l'époque où ils se déroulent est aussi fantaisiste que les pays d'Avigorre et de Hyontargie. Cependant certains traits, tels que la description de la licorne et l'origine merveilleuse du cheval qui porte le prince d'Urmonde, sont empruntés au moyen-âge. Au temps d'autrefois appartient aussi le Porphyrion, dont on a cru pouvoir modifier ici la signification symbolique ; et le folklore, avant Lamotte-Fouqué, nous avait parlé des ondines.
L'auteur avoue d'ailleurs son culte particulier pour les conceptions lyriques d'un temps qui fut notre premier âge d'or. Une littérature le plus souvent très gauche, parfois aussi nullement malhabile, y atteint au chef-d'œuvre dans le Tristan de Thomas, dans la chantefable à'Aucassin. La forme a presque toujours de lourdes défaillances,
NOTE
et pourtant le génie de la langue d'oïl rayonne alors au delà des frontières, parce que le îai de r Ombre comme les récits de Marie de France, Amis et Amille avec le Chevalier au Cygne ^ — et la Berthe du confus Adenet aussi bien que l'adroit et précis Cligès de Chrestien, — propagent autour d'eux le grand songe celtique et cette délicatesse, cette élégance mentale qui sont le fait tradionnel de la culture et de l'instinct français.
Ce n'est pas seulement chez les durs Quirites et les Ibères grandiloquents, c'est à Paris, au XIP^ et au XIIP' siècles, c'est chez les Normands, les Artésiens et les Picards, c'est dans la Wallonie et la Champagne qu'on trouvera la source naturelle de ce qu'enseignent encore nos humbles chansons populaires et les nobles effusions de nos poètes. L'art de France y fleurit sa grâce adolescente où se renouvelle, par miracle, un peu de la grâce hellénique. Nicolette ne ressemble ni à Lucrèce ni à Lesbie ; elle serait plutôt la sœur ingénue de Chloé.
Il ne s'agit point ici de décors romantiques, ni d'exalter les vers artificiels d'un moyen-âge mourant où Jean Moréas ne voulut divertir qu'un instant sa curiosité. Il s'agit du sentiment de notre poésie, — fût-elle en prose, — et de cette naïveté lyrique, souvent mêlée d'un rien d'ironie et de
NOTE
satire, que le dogme de l'imitation latine n'a pas empêchée de se perpétuer jusqu'à nous.
La Phèdre de Racine, athénienne et française, est incomparable. Mais si nous négligeons un instant les faiblesses d'une forme fanée pour aspirer la fleur plus secrète du poème, le généreux Renaud de Montauban ne parlera-t-il pas plus directement à nos âmes que le héros de la Franciade^ et le simple jeu de la Feuillée mieux que le jeu solennel de Cinna ?
Ni Poussin, ni Puget, ni David ne furent toute la France ; irons-nous donc, parce qu'ils sont glorieux, demander à ces fils d'un idéal lointain les signes d'une tradition que ce sol a créée } Il faudrait oublier que la France innova justement les deux styles les plus libres : le style ogival et le style Louis XV ; il faudrait négliger, outre les sculptures de Reims, les images de Polekin de Limbourg et de Jean Fouquet, — Jean Goujon et Callot, Watteau, Clodion et Carpeaux, — tout un art autochtone, fin et nerveux, délicat et vivant, qui vient de nous donner encore Charles Guérin et Maurice Denis... Il est permis de préférer Bérénice à Britannicus^ et de lire avec plus de plaisir le Voltaire des contes que le Voltaire des tragédies. Parallèlement à d'Aubigné, à Corneille, à Bossuet, à Château-
NOTE
briand, à Hugo, à Leconte de Lisle, génies de l'éloquence latine, on peut aimer Rabelais, Amyot et La Fontaine, Molière et Marivaux, les comédies de Musset et les féeries de Banville, — tout ce qui va des Liaisons dangereuses au Lys dans la Vallée^ de Af®"^ de Maupin au Jardin de Bérénice, de Paul Verlaine à Jules Renard, et de la légende de Saint Julien Vhospitalier à la Rôtisserie de la reine Pédauque, — et se plaire à retrouver dans des œuvres si diverses, l'esprit lyrique et savoureux, parfois non sans malice, qui fut, dès le XII™^ siècle, le pur esprit français.
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