TROIS FLOCONS DE NEIGE
à Eugène Demolaer
Comment la Hyontargie fut a la fois prospère
ET malheureuse.
La Hyontargie avait vécu longtemps dans la félicité, sous le sceptre du bon roi Erimyk-Baladour. Nul n'ignore que ce prince eut la gloire de chasser de ses Etats la tourbe des faiseurs de musique, peintres et gens de grimoires, en sorte que la patrie, libérée des chimères, avait pu se donner tout entière aux soucis plus présents de la vie. Ainsi que nous l'affirment les annales officielles, une si féconde résolution avait bientôt porté ses fruits. Gonflée de richesses, toute la monarchie était déjà merveilleuse d'embonpoint lorsque, Baladour étant mort, le Trône échut à Gomaburge qu'on surnomma le Ploutonome.
Celui-ci ressemblait à son prédécesseur, en vérité à s'y méprendre. Même stature formidable, santé pareille, et d'identiques gros yeux bleus avec un tout petit nez noyé dans le double flot des joues rouges. Au moral, il y avait pourtant cer-
taines différences. Emiryk-Baladour fut chanteur ; mais Gomaburge, comme lui doué d'une voix solide, recherchait plutôt les triomphes de l'éloquence. Quant aux images, musiques et chansons, on peut affirmer hautement qu'il ne les haïssait point, car il n'avait jamais songé à de telles choses.
Non, certes, qu'il n'eût point idéal ! Nul plus que lui ne reconnaissait la force de ce mot. Gomaburge-le-Ploutonome révérait avec zèle un idéal positif, un idéal pratique. Son éloquence émouvait par sa bonhomie, parfois rehaussée de quelques cris sonores ; c'était une sorte de terre-à-terre sublime. Le Roi tenait d'ailleurs à ce qu'elle fût utile à la nation, et il l'employait sans relâche à propager les plus saines doctrines de l'économie politique.
Qui donc s'étonnera que sous un tel monarque la prospérité publique ne connût plus de mesure ? Ce règne fut une période admirable d'expansion, de lointaines entreprises commerciales et de colossales affaires qui s'engendraient les unes des autres commes des bêtes monstrueuses et vomissantes d'or. Sous Baladour, les bourgeois de Hyontargie étaient déjà, pour la plupart, assez replets. Sous Gomaburge ils s'épanouirent mieux encore. Gorgés de bonnes victuailles, tous étaient devenus gras à lard.
DU ROI GOMABURGE
Sauf dans le menu peuple, où la peste, la faim et les pales couleurs faisaient leurs ravages ordinaires, les Hyontargiens ne trépassaient plus que d'apoplexie ou de maladies d'estomac. En douze années la statistique ne put enregistrer, — parmi les honnêtes gens, — que cinquante-neuf décès attribuables à d'autres causes. A savoir :
Trois Grands Dignitaires ayant eu la tête tranchée pour malversations, et qui ne purent survivre à leur disgrâce ;
Deux demi-Grands et un Gentilhomme assassinés par leurs rivaux ;
Le Grand Maréchal de Bouche, complètement bouilli dans une bassine de confiture sur laquelle il s'était trop penché.
Cinq Gentilshommes mystérieusement empoisonnés, qui laissèrent cinq jeunes veuves toutes pleines de vertus ;
Un autre tué à la guerre, par mégarde ;
Un demi-Grand qui avait mangé une guêpe dans une pêche ;
Un Riche-Homme qui se laissa choir de sa fenêtre en regardant passer une courtisane ;
Six Riches-Hommes noyés tous ensemble, pour s'être imprudemment baignés quatre heures à peine après le repas ;
Un bourgeois misérablement écrasé par une malle ;
HISTOIRE
Et enfin trente-six dames qu'on vit crever de jalousie,
Et le Grand Pontife qui éclata un jour, — de graisse ou de rire, on ne sait.
Malgré cela la canaille, dit-on, trouvait encore des occasions de murmurer ; mais la force armée était là pour lui enseigner les égards qu'on doit aux choses respectables. Quand aux classes supérieures de l'Etat elles vivaient noblement, éblouies d'elles-mêmes, et glorieuses de cette incomparable fortune à jamais désignée pour les fastes de l'Histoire.
Ainsi passèrent les ans, et après les ans les années. Ceux qui, sous l'ancien règne, étaient des hommes mûrs et forts, traînaient maintenant leurs pieds de vieillards alourdis par la goutte ; les adolescents d'alors avaient atteint l'âge des soucis, et une génération nouvelle était née.
C'est parmi ces jeunes gens que se révéla d'abord le surprenant malaise dont les historiens de la Hyontargie ont essayé en vain d'expliquer les causes. Il commençait d'une manière bizarre, par une crise d'ennui, de faiblesse et de langueur sentimentale. On désignait cela d'un mot sin-
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gulier, jusqu'alors étranger au vocabulaire du pays : la mélancolie. Quand l'affection devenait plus grave, c'était le spltne ou splenn. Nul organe ne paraissait lésé ; une souffrance à la fois vague et profonde envahissait tout l'être, et le malade prenait en dégoût une vie dont il n'espérait plus rien. Le splîne était d'ailleurs manifestement réservé aux personnes de quelque éducation, tandis que le splenn s'attachait aux ignorants bourgeois.
Les dames n'étaient point sujettes à la maladie, par bonheur. Mais chez les jeunes hommes elle fit de grands ravages, et peu à peu, par contagion, gagna même leurs aînés. Ils ne se trouvaient plus la force d'accoître leurs richesses ; on les entendit déclarer monotone leur splendeur, et que boire, manger et s'amuser, c'est toujours la même chose. Ils montraient partout leurs mornes visages, cherchant d'un air lugubre un plaisir qu'ils ne trouvaient plus ; puis ils se renfermaient jalousement dans leurs demeures où leurs proches les voyaient dépérir, et de temps en temps il se répétait qu'un Hyontargien venait de trépasser, tué par un ennui sauvage.
Cependant, les affaires devenaient languissantes, le crédit public perdait de son ressort, l'argent se resserrait, on ne créait plus d'affaires nouvelles.
HISTOIRE
Une formidable crise financière était imminente.
En ces tristes conjonctures, le Roi ne faillit
point à son devoir. Il fallait à tout prix relever
les esprits, ramener la confiance ; et Gomaburge
Gomaburge-le-Ploutonome.
n'ignorait point comment on agit en ce cas : il suffit de racheter quelques dettes de l'Etat, puis de taxer les Juifs et de faire grand fracas de dépense afin d'éblouir par le luxe.
Or, les Juifs pullulaient en Hyontargie, et le trésor de la Couronne entassait dans cinquante caves blindées de prodigieuses masses d'or. Mais quel luxe pouvait donc manquer aux Riches du pays ? comment les éblouir encore .'' Meubles et tapis précieux, tentures de velours, tentures de soie, et celles qu'on tisse d'or et d'argent; bijoux
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qui scintillaient en éparpillant mille étoiles ; fruits mûrs, viandes appropriées à toute gourmandise, et jusqu'à des bêtes merveilleuses qu'on faisait à grands frais provenir des tropiques et du pôle ; armes, jeux, vêtements au noble faste, chevaux prompts à caracoler et somptueux carrosses, — vastes et chaudes demeures pour l'hiver, sans compter les habitations estivales dans les bois rafraîchies par des gerbes d'eau pure, — les riches Hyontargiens possédaient tout cela !
Or, Gomaburge se désolait, n'imaginant rien de plus, lorsque l'ambassadeur d'un Etat voisin cita d'autres luxes que l'on ne connaît point en Hyontargie. Il parla des cours rivales, Avigorre, Alturinse et Tzur ; il nomma le petit prince d'Aquilée, familier des choses philosophiques, et le beau Jerzual d'Urmonde si mystérieusement parti sur la mer, qui fut harpeur et bon conteur de fableries. Le jeune prince de Valandeuse a grande renommée, étant trouvère de lais et chansons, car il fut instruit par les fées ; et les voyageurs célèbrent par tout l'univers le roi Ellérion d'Argilée chez qui l'on voit plus de cent tables peintes, et l'histoire des héros taillée à merveille dans la pierre. Il y a dans son palais des scènes de tous les âges, figurées sur les murs parmi des guirlandes fleuries et mille ingénieux réseaux de couleur ; et ainsi toujours,
HISTOIRE
de salle en salle, jusqu'au bout de la longue galerie où l'on voit tout à coup, parmi les jeux de la lumière et de la musique, des corps harmonieux aux nobles attitudes. La plupart des rois, disait l'Envoyé, font grand cas de ces luxes de l'esprit. Dans les capitales prospères il y a même des salles tout exprès pour la musique, et d'autres où l'on fait revivre les hommes de jadis en toutes sortes de fables inventées. On y donne de grandes fêtes, et les habitants de ces villes en tirent beaucoup de joie et de divertissement.
Gomaburge ouvrait de larges yeux et ne comprenait qu'à demi. Mais le Grand Damoiseau des Plaisirs lui parla en secret.
— Sire, dit-il, l'amour propre national est le meilleur soutien des dynasties. Le peuple ne soufFrirait-il pas dans son patriotisme, s'il savait que Votre Majesté ne possède point ce qui fait l'orgueil de tant d'autres monarques .''
— Têtebleu ! s'écria le Roi, il faut leur montrer que nous sommes assez riches pour nous payer tout cela.
Cependant, lorsqu'on en voulut venir au fait, il y eut grand embarras. Point d'artistes en Hyon-
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targie ! Le Roi fut très surpris et demanda pourquoi.
Pourquoi ? En vérité, personne ne le savait plus. Il fallut décréter des recherches, et les secrétaires royaux s'en furent consulter les Archives qu'ils explorèrent de comble en fond. Ils y découvrirent d'abord un grand nombre de toiles d'araignées, en très bon état ; puis un amas floconneux et grisâtre d'où ils retirèrent coup sur coup : un cheval à bascule oublié par les enfants du dernier archiviste, quatre chaises dépaillées, un corps de robe en fanons de baleine, plusieurs vieux paniers défoncés, et une infinité de puces ; après quoi l'on atteignit les actes de la Couronne, où les maigres scribes aux longs nez furetèrent avec minutie.
La poussière se soulevait autour d'eux et s'envolait par les fenêtres comme un épais brouillard. A la fin du second jour, le ciel en était déjà tout obscurci. On avait bon espoir à la Cour: décidément les scribes montraient de l'énergie à l'ouvrage.
Le lendemain matin, le nuage s'épaissit encore. A midi, il cachait totalement le soleil ; une nuit opaque régna sur la ville. Mais les scribes travaillaient avec acharnement.
A vrai dire, il y eut alors quelque désordre, les prévôts de la cité n'ayant pas prévu tant de zèle. On manquait de torches. Les passants, aveuglés,
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se heurtaient aux murs sur les places publiques ; ils s'éternuaient mutuellement au visage, et cela fit des querelles. Mais les scribes travaillaient imperturbablement.
Bientôt la couche de poussière fut si épaisse dans les rues, qu'il fallut renoncer à y traîner carrosse. Les affaires s'en trouvèrent suspendues. En trois semaines on usa quatre cent cinquantetrois mille livres de chandelles, sinon davantage. Mais les scribes travaillaient avec plus de constance que jamais, et la pièce officielle fut enfin miseaujour.
Ainsi le Roi connut le décret d'Erimyk- Baladour qui, pour intentions malfaisantes et médires à l'égard de la Majesté, exilait de l'Etat les tailleurs d'images, hommes de chanterie, songescreux, et toutes gens qui inventent et gribouillent. Gomaburge se mit en colère et cassa le décret.
Et l'on attendit.
On attendit un mois, deux mois, on en attendit six ; mais les savants, les artistes ne revinrent point. La plupart étaient morts après tant d'années, en des terres diverses. Quant aux rares survivants, ils avaient noué ailleurs des amitiés ou des alliances et n'avaient nulle envie de quitter leurs foyers pour montrer à leurs cheveux blancs le royaume ingrat de Hyontargie.
On demanda des poètes et des musiciens en
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Argilée, en Urmonde, en Persaigues, en Avigorre, en Tzur ; mais ils se moquèrent, et dirent que leur art n'était pas fait pour des Hyontargiens.
Le Roi se désespérait, car il tenait à accomplir les choses qu'il avait une fois décidées, et déjà l'on tremblait pour sa santé lorsqu'un jour le Grand Justicier lui dit ce qu'il savait d'un étrange captif gardé au fond d'une cellule, et depuis un temps si lointain qu'on avait oublié ses forfaits. C'était un homme étrange, et qui prétendait ouïr en son cœur des musiques ! ! Un fou, assurément. Une fois même, bien des années auparavant, il s'était avisé d'inscrire mille signes bizarres sur les murs de son cachot ; c'étaient une multitude de petits carrés, de petits losanges disposés sur quatre lignes très minces, et le prisonnier semblait hors de lui-même lorsqu'ils les contemplait ; mais on les avait effacés à la hâte par crainte des sortilèges, et depuis ce moment-là le vieillard n'avait plus prononcé une parole.
— Ha ! ha ! mais c'est très drôle vraiment, dit le Roi.
— J'avais songé à lui. Sire, le croyant magicien, et pensant qu'il pourrait aider l'Etat par ses artifices pour arrêter la crise... Mais en consultant les tables de nos Chartres, j'ai vu que ce prisonnier n'est rien qu'un musicien.
— Musicien ! Tu en es sûr ? cria Gomaburge.
— Oui, Sire. Il s'appelle Lillée et il fut enfermé pour offense à la Majesté; mais son crime ne date pas de ce règne.
Ce jour-là, le Roi fut rêveur, bien qu'il eût déjà meilleure mine. Et dès le lendemain il envoya en Argilée, Valandeuse, Avigorre et autres contrées, rechercher tous les instruments dont il est fait usage pour la musique.
Les courriers s'en furent en grande hâte. Deux mois plus tard ils étaient revenus, rapportant des trompettes et des tambourins, fifres et cornemuses par centaines ; des flûtes à bec et traversièrcs, trompes à tirants, serpents, chapeaux chinois ; maintes violes, grandes et petites, cornes d'acacia, olifants et conques ; des rotes, crécelles, triangles et clavicordes, rebecs, tam-tam, lyres, nébels ; cloches campanes, cors et guitares, luths, tympanons et des kinnors, clairons, cymbales et sacquebutes qui furent entasses dans le palais.
Et il arriva des buccinateurs gigantesques et d'autres gens habiles à manier les instruments sonores, et avec eux des hommes qui chantent, et des femmes et des enfants à la voix aiguë.
Alors le Roi fit quérir le prisonnier.
C'était un vieillard sans souffle, au chef branlant, aux mains incertaines. Le gueux était pâle et
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maigre à donner l'épouvante, avec une barbe mêlée et de très longs cheveux qui lui faisaient un manteau flottant. On eût dit qu'il sortait d'un sépulcre, car on voyait à travers ses joues la ligne des mâchoires et des dents, et ses yeux n'avaient plus nulle flamme.
Il s'avançait en hésitant, comme un homme ébloui d'avoir regardé le soleil, et il fut un long temps avant de pouvoir proférer un seul mot. Mais on dit au Roi qu'il était fasciné par la splendeur du Trône, et Sa Majesté l'accueillit avec une indulgente faveur.
Or donc, Gomaburge, qui fut un bon roi, donna ordre d'élargir le musicien ; puis il lui signifia d'avoir à fournir une grande fête pour l'anniversaire de sa Joyeuse Entrée, à un mois de là. Et, comme il ne regardait pas à la dépense, il donna à Lillée mille pièces d'or pour que la musique fût plus belle.
Histoire de trois Flocons de Neige.
On était à l'époque de la fête de Grasse-Truie, laquelle correspond en Hyontargie à la Noël des autres peuples. C'est d'ailleurs la fête nationale du pays, car elle fut instituée sous le règne d'Erimyk- Baladour, afin de commémorer le premier essor de la prospérité publique. Cela seul suffirait pour qu'elle fût grandiosement célébrée. Mais des causes naturelles s'ajoutent à cette cause historique. Les Hyontargiens ont toujours eu un faible pour la charcuterie. Elle échauffe le cœur en même temps que le corps, et c'est pour ce motif qu'ils en exaltent les bienfaits au début de l'hiver.
Cette année-là, le froid était venu très tôt. Lillée fut criblé de flocons, tandis qu'il faisait route vers la demeure modeste que lui avaient assignée les ordres de Sa Majesté ; mais il aimait la neige et il eut une joie d'enfant à regarder les
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flocons que la bise soulevait. Ils font de folles niches, — mille tours impertinents de page, qui disent leur indépendance. On leur pardonne lorsqu'ils vous sautent par malice dans les cheveux et dans la barbe, ou si leur caprice tout à coup se faufile au fond de vos oreilles.
L'air est comme renouvelé par la neige. Lillée en aspirait avec délices la pureté froide et saine. Lorsqu'il fut arrivé à son logis, il ouvrit aussitôt la fenêtre de sa petite chambre pour laisser entrer le vent d'hiver, et il se pencha à la croisée afin de suivre le joli tumulte puéril des flocons qui lui chantaient la liberté.
Mais sa pensée revint à la terrible tâche que lui avait fixée le Roi, et le souci crispa les rides de son visage. Il songea à sa vie de prisonnier et à cette tragique destinée de silence, pour lui, le musicien, lorsqu'on avait eflFacé des murs l'œuvre de joie et de douleur qu'il y avait tracée... Lillée eut un brusque frisson. Pourrait-il encore, après tant d'années, faire mouvoir au-dedans de luimême les grandes vagues inconnues qu'on sent monter, s'enfler, et qui se heurtent et qui jaillissent enfin en gerbes magnifiques, pour élancer aux cieux le cri de la beauté ?
De rayonnantes idées, glorieuses comme le soleil, avaient passé jadis sous son front tandis
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que la prison lui cachait la lumière. C'étaient des rythmes francs et forts, et d'autres plus souples que ne le sont les femmes ; et il y avait des harmonies graves comme les ténèbres, ou qui semblaient profondes et sans fin, et puis d'une inouïe clarté où s'épanouissaient des roses... Mais elles passaient, passaient, et voici bien longtemps qu'elles n'étaient revenues !
Lillée écouta s'il entendrait encore en lui la voix ineffable et secrète, — et les flocons qui gambadaient à la fenêtre, le virent se serrer le front entre les mains, faire quelques pas en vacillant, et tout à coup pleurer avec des sanglots. Son âme n'avait plus de paroles.
Mais les flocons de neige ne comprennent pas toujours, et ils ont l'esprit inconstant. Lorsqu'ils eurent un peu voltigé autour de l'homme dont ils avaient vu l'angoisse, ils s'enfuirent par la croisée et recommencèrent dans la rue leur sarabande sans plus y penser. Ils s'abandonnaient aux remous du vent, planaient, glissaient plus bas, et de chute en chute molle effleuraient presque la terre.... et soudain les voilà qui tourbillonnaient par dessus les maisons, faisaient la ronde autour des cheminées, tiraillaient la fumée en son vol, virevoltaient pour se lutiner, et de fuite en poursuite tombaient à la fin sur le sol.
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Les flocons de neige sont pareils aux enfants ; ils s'amusent de tout, parce qu'ils sont curieux, agiles et d'un caractère léger.
Quelques-uns tournoyaient comme des fous devant la figure d'un chambellan, pour voir s'il garderait sa dignité, et d'autres, balancés le long des habitations, près des vitres, regardaient sans vergogne à l'intérieur. Même il y en eut trois qui se laissant flotter jusque sur le visage d'une jeune fille, le caressèrent avec effronterie et mirent sur ses lèvres un petit baiser froid. Mais la jeune fille lança un grand soupir, car elle songeait à son amant, et les trois flocons furent chassés tous ensemble bien loin au-dessus des toits, tant le soupir était fort. Alors ils rirent comme des gamins, inventèrent vingt pirouettes, firent des menuets espiègles où l'on se taquine et s'esquive, et d'un rapide élan partirent de compagnie, car ils étaient frères depuis leur aventure.
Ils traversèrent ville et faubourgs, planant très haut, passèrent dix places, rues et carrefours, et des venelles par centaines. Sous eux, la ville était belle, en ses imbrications blanches découpées d'angles et de pointes. Aux lointains elle apparaissait toute pâle, et comme fondue dans la neige qui tombait ; mais plus près d'eux, selon
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leur vol, naissaient de vives miroitures aux aiguilles que le gel cristallise.
La Neige.
Ils s'en furent longtemps ainsi et parvinrent à un large espace où brillait sous le givre une petite forêt. C'étaient des pins et des sapins par rangées innombrables que des marchands habiles avaient apportés des montagnes et qui attendaient là d'être offerts aux jeunes Hyontargiens, comme c'est la coutume à la fête de Grasse-Truie. Les trois flocons s'arrêtèrent à la cime d'un mélèze qui paraissait vraiment dépaysé parmi tous les sapins ; ils étaient fatigués de gambades et désireux aussi de causer à loisir pour approfondir leurs caractères. C'est pourquoi ils s'interrogeaient a 1 envi :
— D'où viens-tu ?
— As-tu vu de très belles choses ?
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— Ou de très extraordinaires ?
— Où donc es-tu né ? As-tu déjà fait des voyages ?
— Moi, cria l'un, c'est moi qui suis le plus beau de vous tous !
— C'est facile à dire... mais il faut le prouver !
— Tiens donc ! je suis de la plus fière race : je viens de la neige des montagnes ! A peine né, je me vois descendant un grand fleuve qui va aux pays du soleil ; il faisait bon vivre alors, et nous ondulions en paix, mes frères et moi, dans la chaleur douce. Mais un jour la chaleur fut si forte que je me sentis monter comme une petite bulle, et le soleil m'emporta au plus haut des cieux.
— Oh ! dit le deuxième flocon, tu as vu de tout près le grand Soleil .''
— Oui ! Je volais, je volais, je volais vers Lui !... et je crois que j'allais le toucher, quand soudain j'eus le vertige. C'est alors que je suis tombé sur la terre.
— Quelle catastrophe !
— Mais non ! La terre était belle, où je descendis. C'étaient des mamelons immenses et blancs, et des pics, et de profonds gouffres.... Souvent des nuages auprès de moi passaient, et alors, à travers leurs jeux d'ombre, des territoires étaient voilés, comme si la mort les eût marqués d'un crêpe. Et
je voyais courir la tache noire. Elle descendait aux courbes des gorges, frappait les rocs, meurtrissait des plateaux glacés... et tout à coup les rayons tombaient en flots d'or par une déchirure. Parfois aussi les nuages luttaient avec les cimes ; elles jaillissaient de la vapeur, raides et orgueilleuses, et s'y retrouvaient aussitôt plongées. Mais au-dessus des nuées c'était l'air pur, transparent plus que nul cristal. On ne sait plus s'il y a un horizon : c'est l'espace, la clarté, c'est l'immensité vide, et il plane un céleste silence. Voilà ce que j'ai vu.
Le premier flocon se tut. Les autres restèrent muets d'abord, mais pas plus d'un instant, — car chacun se plait à conter.
— Moi aussi je viens de loin, dit le deuxième flocon avec enthousiasme. J'étais une goutte de la Mer, j'ai dansé dans les vagues, j'ai porté les navires qui voguent vers tous les cieux ! J'étais ivre de rire en tournant dans l'écume; je regardais les grands poissons agiles, je faisais mille sauts pour déferler en plein sur les flasques méduses, — et comme j'errais ainsi, glissant de flot en flot, j'ai rencontré des îles qui sont encore à découvrir.
— Des îles ?
— 11 y en a une, au plus lointain des eaux, où vit une fille de la mer océane. Oh je sais bien des choses que ne savent pas les gens... J'étais là quand
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passa sur la plaine marine le galop prodigieux du cheval Bellardian. Il portait Jerzual...
— Le prince d'Urmonde ?
— Oui, Jerzual le disparu... Mais j'ai vu aussi le glorieux Ellérion qui cinglait vers la Terre- Nouvelle, et nos flots ont suivi le Désamoré dans le sillage de sa nef aux voiles bleues. J'ai vu... j'ai vu... oh j'ai vu la tempête quand elle hurle ! Elle lançait aux nuages nos vagues, et tout à coup fendait la mer ; et nous ballottions les pesantes carènes, et j'ai entendu plus d'une fois des hommes qui criaient à la mort.
— Ce devait être assez émouvant, concéda le premier flocon. Pourtant les montagnes sont plus belles ; et d'abord elles sont bien plus hautes que les vagues...
-- Oui, mais tu n'imagines pas comme la mer est plus large ; et puis ce n'est pas vrai que les montagnes soient plus belles !
— Holà ! cria le troisième flocon, allez-vous donc vous disputer ? On est bien mal pour cela à la pointe de ce mélèze...
Les deux autres s'étaient mis à rire, tellement qu'on ne voyait plus d'eux que leurs dents blanches...
— A ton tour ! dirent-ils.
Et le troisième parla aussi, mais il était bien plus timide :
HISTOIRE DU ROI GOMABURGE
— Ecoutez, je ne suis pas un grand voyageur comme vous. J'ai connu pourtant de belles rives, quand je passais dans le royaume de Persaigues, aux régions de Léodie-la-Souriante. Il y avait des arbres qui trempaient au courant leurs branches ; nos flots jasaient vers les prairies, et des enfants parfois, et de sveltes filles, entraient dans les eaux en chantant. La lumière parmi les brumes bleues glissait avec des musiques, et c'était beau, et c'était doux infiniment...
— Mais, s'écria le flocon des montagnes, ce n'est pas intéressant du tout, ce que tu radotes-là !
Alors il prit son élan. Les deux autres après lui bondirent, et ils s'en furent de nouveau par les rues et les carrefours, où va le gré du vent qui passe.
Histoire d'une Fi;E et d'un Hallebardier
Tout à coup, au milieu de leurs folles culbutes, ils ouïrent un son étrange et douloureux... oui, le chant d'une voix plus qu'humaine, émouvante et meurtrie comme une plainte d'enfant. Les trois flocons volèrent de ce côté, sautelant au-dessus l'un de l'autre afin d'aller plus vite, et comme ils s'étaient s'arrétés, entendant le son tout près d'eux, ils virent par une croisée ouverte un homme très vieux qui maniait en tremblant une viole, et en tirait des notes où hésitait l'archet. C'était une mélodie sans suite, ardente mais contenue, semblable à une confidence que l'on n'ose achever. Le son, d'abord tendu, impérieux, véhément, tout à coup se brisait, et cela faisait comme une blessure au cœur ; mais il renaissait avec force, bondissant à l'aigu, ou modulant au grave des paroles profondes coupées de lancinants reproches... Et puis la mélodie avait d'inattendus
HISTOIRE
détours ; elle disait sur la chanterelle une paix céleste dans la clarté, et cela même était si triste qu'une âme semblait y mourir.
Les trois flocons avaient reconnu le musicien ; d'avoir entendu quelle était sa douleur ils eurent compassion, et ils auraient voulu le consoler. Mais froûoû ! bîîîîhe ! une bouffée de vent les emporta par-dessus les maisons et ils furent bousculés, tiraillés, jetés en l'air de toutes façons, au point qu'ils allaient être séparés. Et comme ils cherchaient tous un point solide où se fixer, le premier avisa une boule d'un belle couleur de pourpre et s'y attacha de toute son énergie avec ses frères qui l'avaient suivi Mais ils poussèrent ensemble un cri en leur langue de neige, car ils se crurent tombés dans le feu ; e)i même temps il y eut sous eux un effrayant tapage et comme un tremblement
de terre Ils firent une vertigineuse pirouette,
et se retrouvèrent réunis, cramponnés à une surface de métal.
Or c'était simplement le casque d'un hallebardier dont ils avaient rencontré par mégarde le nez considérable ; et ce nez était rouge, et usant de son droit, ce nez avait éternué.
Le hallebardier, très fier et tout de jaune vêtu, faisait la police du grand pont. Au-dessous de lui, le fleuve mouvait sa lourde masse ; des glaçons
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arrivaient du lointain, qui passaient en heurtant sourdement les berges, et là-bas, vers la mer où glissait leur avalanche, le soleil couchant se montrait à travers les zébrures des nuées. Le reflet de sa gloire diaprait la surface agitée des eaux. Errants et ballottés, les glaçons oscillaient comme des corbeilles de roses parmi le fourmillement des flots lilacés aux crêtes d'or...
Mais le hallebardier ne voyait point cela. Par ordre du Roi il forçait les passants à ne marcher qu'à droite sur le pont, et veillait à ce qu'on observât le règlement. Lorsqu'un Hyontargien oubliait d'obéir, le hallebardier le rappelait au devoir en le secouant d'un poing ferme ; et les trois flocons jugèrent qu'il exécutait trop durement sa consigne, car il venait de saisir une jeune fille aux vêtements transparents et tenait à deux mains ses boucles ballantes, afin de la conduire en lieu sûr.
— Prends garde, hallebardier, disait la jeune fille; malgré ma robe couleur de buée, malgré cette robe qui te scandalise et ma chevelure dévergondée, je suis plus puissante qu'une princesse. On m'appelle Novéliane, fée Novéliane, sœur de Lull et de Lazuli...
— Silence ! hurla le hallebardier. Vous insultez un fonctionnaire !
HISTOIRE
Le hallebardier.
Mais Novéliane lui souffla au visage, le beau nez
en devint nuancé d'azur et le hallebardier lâcha prise.
Alors fée Novéliane ouvrit des ailes translucides
telles qu'un frémissant cristal ; elle frôla gentiment
la figure du hallebardier qui se crut soudain en paradis, et avec les flocons mêlés parmi ses boucles elle glissa dans la brume du soir et s'enfuit. Oh !
ce fut une belle course planée, sur la ville, sur le fleuve et jusqu'au fond des cieux ! Novéliane allait plus vite que le vent, et les flocons tremblaient de peur ; ou bien elle musait parmi les gros nuages, et ils se divertissaient à narguer ces personnages balourds qui trainent sans fin leurs robes grises.
Bientôt Novéliane fut au-dessus des nuages, en un lieu si froid que l'air semblait fait d'une myriade de petites dents aigûes... Là, ses ailes restèrent suspendues dans un transparent silence.
Nul bruit n'arrivait plus de la terre. Seuls, en une lumineuse musique, les astres crépitaient dans la nuit limpide. Puis le gel parut se durcir encore,
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le silence se cristalliser... Alors une grande clarté bleue s'éleva à travers les espaces, et parmi les étoiles pâlies la lune parut au bord du ciel.
Lentement, Novéliane était redescendue, et déjà elle errait par-dessus les toits de la ville. En revenant ainsi vers les hommes, les flocons se rappelèrent la tragique mélodie qui les avait émus. A un certain moment il crurent même l'entendre... Mais cette fois, oh cette fois le son était si faible qu'on le sentait proche de mourir. Et les flocons auraient bien voulu dire ces choses à la fée, mais ils n'osaient. En outre, ils étaient distraits par les étranges allures de Novéliane dans les misérables venelles où sa forme diaphane planait à présent.
Il y avait dans ses mains une chose pâle et brillante, comme une poussière de lune qu'elle avait recueillie plus haut que les nuages. Peut-être était-ce là cette graine des rêves dont on a tant parlé?... Mais les flocons ne savaient point. Ils voyaient Novéliane pénétrer dans les plus tristes logis ; silencieuse et irrévélée, elle y parsemait un peu de la poudre claire, et les visages souriaient aussitôt.
Peu à peu, dans toutes les maisons qu'elle avait visitées, il se fit des allées et des venues ; des hommes arrivaient, montrant les pièces d'argent gagnées, et des femmes rapportaient en menue
HISTOIRE
monnaie le prix de quelque objet vendu par la ville ; et tous se félicitaient de l'aubaine, et il entrait des gens porteurs de bonnes nouvelles, et des jeunes filles chantaient pour leur amoureux revenu de la guerre, et Novéliane soulevait lentement ses ailes comme pour en caresser ce petit peuple. Les flocons devinèrent qu'elle était la fée de ces hasards propices, et ils chuchotèrent :
— Que tu es bonne ! que tu es bonne pour ces gens-ci ! Mais il est d'autres infortunes... Viens, Novéliane, nous te conduirons.
— Laissez, répondit-elle ; laissez planer mes ailes !
Son vol s'éleva de nouveau pour atteindre les quartiers les plus riches. Là se trouvaient des hommes et des femmes agonisants de fureur jalouse, des amants qu'avaient séparés cruellement des méprises et d'autres qui souffraient de ne pouvoir s'aimer. Or, Novéliane touchait les vitres en passant, et soudain la joie était revenue.
Les trois flocons parlèrent encore.
— Oh ! Novéliane, que de bien tu répands 1 Mais écoute : il est de plus dures infortunes...
— Je sais, je sais, dit-elle. Avant de me glisser au seuil des pauvres j'avais vu bien d'autres demeures... Oh malheureuse, malheureuse cité ! Tous, ici, tous sauf un seul, m'ont fait pleurer de
DU ROI GOMABURGE
douleur. Et j'en ai secouru d'abord, que vous ne saviez pas : ceux qui gémissaient pour leur vanité humiliée, et les opulents manieurs d'or à qui une cargaison perdue avait coûté des cris de rage. , . A ceux-là j'ai rendu, avec l'espoir, de l'énergie.
— Novéliane ! Hélas, qu'as-tu fait !
— Les hommes ne peuvent aimer que ce dont ils sont proches ; et de quoi donc sont proches les âmes de ceux-ci.? Je dispense à chacun la joie dont il est digne... Laissez planer mes ailes !
Fée Novéliane reprit son vol. Et cachés dans sa chevelure, les flocons firent de grands yeux ronds tout blancs pour regarder partout.
La fête de Grasse-Truie.
Les pins et les sapins qu'ils avaient aperçus rangés sur la place, près du fleuve, circulaient maintenant dans les rues, — mais non point seuls il faut le dire. Il y en avait de tout petits, qu'on tenait d'une seule main ; d'autres qu'il fallait porter à deux bras, et de plus gros encore couchés sur des chars. Il y eut même un énorme sapin qui paraissait tout d'or ; de ses basses branches il renversait hommes et femmes sur son passage, et six chevaux caparaçonnés d'argent et d'escarboucles le traînaient, debout et suspendu, vers le palais du Roi.
Puis les arbres entrèrent dans les habitations. Quelques-uns, très hauts et très larges, achetés par les Grands et les Dignitaires, franchissaient avec peine les portes des palais ; on les déchargeait à force d'hommes, et, leur feuillage métallique secoué par un frémissement, lorsqu'ils avaient
HISTOIRE DU ROI GOMABURGE
passé le seuil ils redressaient leur roide stature au milieu des salles vitrées. Ailleurs, dans les maisons des demi-Grands, officiers mineurs ou membres de la Hanse, les sapins montaient d'étage en étage ; et les plus petits montaient le plus près des toits, car tous les Hyontargiens ne sont pas également riches. Peu à peu se fit la parure des arbres. Dans les logements des misérables, il n'y avait aux branches que de vilaines petites images de la Truie, faites de miel et de farine, et quelques maigres saucissons. Aux étages suivants pendaient par grappes des pieds dont la peau blanche mettait l'eau à la bouche, toutes sortes de boudins gorgés de foie, des guirlandes de saucisses rubicondes et juteuses, et de succulents jambons bien en lard. Plus bas encore des têtes de porc artistement décorées de tripes en collier, avec des yeux d'émail et, dans les oreilles, des touffes de fleurs rouges où se mêlaient des truffes. Et de magnifiques victuailles alternaient, chez les plus riches, avec mille bijoux rappelant par leur forme la Truie nationale, en sorte que plus de cinquante cochons en bronze poli, en argent, en or filigrane ou chargé de massifs cabochons d'azur, se balançaient élégamment aux ramilles. Lorsqu'il s'agit de célébrer leur grande fête, les Hyontargiens savent ne rien épargner.
HISTOIRE
Chez le Roi, le luxe montrait des merveilles. Le faste de la couronne y était révélé dès l'entrée des jardins. Là, de beaux ifs taillés avec soin imitaient à ravir la prestance de la Truie et, rangés majestueusement en allée, ils menaient à la salle immense où l'on avait dressé l'Arbre d'or.
Les flocons avaient ri d'abord comme des fous ; mais l'Arbre d'or les impressionna. Aux branches d'en bas ils comptèrent des quartiers de cochon à la chair tendre et rosée qui devaient fondre sur la lèvre ; plus haut, des jambons alléchants ; plus haut encore, de bonnes andouilles colorées de vermillon et fleuries. Par une trouvaille d'un aspect délicieux, des tripes serties de métaux choisis montaient comme des serpents pour s'enrouler aux grosses branches ; puis, ondulant dans la ramure parmi des cochons d'argent, d'or ciselé, de turquoise et d'émeraude, elles atteignaient enfin la cime où, sous les feux de trente lampadaires, scintillait une Truie taillée dans un seul diamant.
Les courtisans louaient à grands cris ces dispositions ingénieuses. Gomaburge leur montra l'eff^et enchanteur du diamant et tous, la tête levée, clignant des yeux vers la pointe de l'arbre, ils répondaient que jamais on n'avait été plus près de la nature. Mais soudain il y eut un surcroit d'allégresse lorsqu'avec des drapeaux éployés et
DU ROI GOMABURGE
des torches et le tapage des acclamations, apparurent en triomphe vingt-quatre cochons vivants. Ils étaient énormes et formidables. On les attacha au pied de l'arbre où ils se vautrèrent mollement sur les tapis de velours ; et les chambellans charmés les caressaient, leur donnaient de doux noms, admiraient leurs chaînes incrustées et les bracelets, les colliers et les longues boucles d'oreilles qui rehaussaient la grâce de leur physionomie.
Alors on dressa les tables du festin en demicercle autour de l'arbre d'or, et Gomaburge-le- Ploutonome entama un beau discours sur les richesses de l'Etat. Or des potages fumants arrivaient, et des viandes pleines de jus portées en procession par de pompeux domestiques, si chargés de chamarrures qu'ils brillaient comme le soleil. Et le festin commença, et ils mangèrent et burent, et le Grand Maréchal de Bouche s'étant dressé, avec un somptueux panache de plumes violettes sur la tête, prononça l'éloge de la grasse truie ; et le Grand Echanson agitait sa robe de pourpre à bandelettes d'or, et Gomaburge le fit asseoir avec colère, et le Roi célébra encore la richesse publique et ils se remirent tous à boire, à manger et à rire en criant...
— Partons, Fée Novéliane, oh ! partons, je t'en prie !
HISTOIRE
Novéliane déploya ses ailes.
— Vite, vite, hâtons-nous, dit-elle.
Son vol passa de nouveau par la ville. Partout les Hyontargiens célébraient, comme le Roi, la fête nationale. Les flocons entendirent de grands bruits de vaisselle et de verres. Aux carrefours on faisait tapage et ripaille ; on troussait les filles autour des feux de joie. Il y en eut une, blonde et toute jeune, qui fuyait presque nue, poursuivie et battue par un grand diable de hallebardier jaune. Ivre et mystique, le hallebardier hurlait qu'une femme céleste lui avait révélé le paradis, et qu'il ne le retrouvait plus là où elles le cachent toutes. Il fut entrainé dans un remous de foule parmi des rires et des hoquets, tandis qu'arrivait un cortège de gens en délire qui sautaient et dansaient, levaient les bras et tournoyaient en ronde autour d'un Cochon colossal porté sur une litière fleurie.
— Plus vite, plus vite ! disait la Fée.
Ils étaient arrivés non loin de la maison de Lillée. Les trois flocons de neige tâchèrent d'ouïr encore la plainte dont ils avaient frissonné. Cette fois i s n'entendirent plus rien, et cela leur fit mal.
— Novéliane 1 arrête-toi, Novéliane !
Mais la Fée semblait ne pas entendre.
DU ROI GOMABURGE
— Oh ! Novéliane, vas-tu laisser cet homme sans secours ? Tout à l'heure il nous appelait par une si triste mélodie... A présent il se meurt, Novéliane, il se meurt !
La Fée ne répondit pas. Mais elle tendit soudain ses ailes, et les flocons gémirent de se voir emportés si loin. Ils auraient voulu crier encore, mais le vent leur coupait la parole. Ils auraient
Novéliane dans la nue.
voulu quitter la Fée oublieuse, mais le vent secouait trop durement la chevelure où ils étaient captifs, et ils n'osaient pas fuir.
Et Novéliane, pointant son front vers le ciel, tendit encore son envergure. Ce fut une vertigineuse envolée. Le vent semblait de flammes, la terre fuyait... Et Novéliane tendit encore ses ailes !
HISTOIRE DU ROI GOMABURGE
Alors il y eut une telle tempête que les flocons perdirent conscience. Fée Novéliane montait, montait en faisant des signes rapides comme la lumière. Puis elle plana, fut en suspens, fut immobile... et fondit sur la terre.
Comment les ailes d'une Fée enseignèrent la musique.
Lorsque les flocons revinrent à la vie, ils virent que la Fée s'était entrelacée avec des rayons de lune. Son visage avec sa parure se transfigurait, et ce fut une forme couleur d'espace qui se balança sur la ville, frôla des toits couverts de neige et, par une fenêtre ouverte, se glissa dans une chambre silencieuse.
Un homme était là, — un vieux, un très vieux homme, eflfroyablement maigre et pâle, qui serrait en ses mains son front. Une viole, par terre, avec deux cordes brisées, des feuilles déjà noircies de ci de là éparses, disaient le travail commencé et l'heure où avait défailli le courage.
Fée Novéliane effleura le vieillard du bout des ailes sans qu'il la vît, et le vieillard leva un front qui semblait sortir de la mort. Fée Novéliane toucha les cheveux blancs, et le vieillard, redressé, sourit comme un convalescent.
HISTOIRE
Alors Novéliane parut à ses regards, et l'homme tendit les bras, eut un cri de bonheur, — puis recula devant l'impérieuse clarté.
Lentement Novéliane avait soulevé ses ailes ; elle les fit palpiter dans l'air, et les flocons détachés de sa chevelure planèrent sur la surnaturelle brise. Lillée contemplait en une extase ravie. Son âme, peu à peu, s'éveillait des ténèbres.
Novéliane mouvait doucement ses ailes. Leurs courbes fléchies semblaient chanter ; leur souplesse ondulait comme une voix module. Les ailes frémirent, et ce furent les contours d'un rythme aérien ; elles frémirent, et ce fut l'harmonie qui suit le sillage des anges. Elles frémirent encore.... et voici que d'inouïes visions dérivent en mélodies célestes, et que la robe de Novéliane grandit comme un abîme où des constellations scintillent dans l'éther.
Tout est silence, mais la musique est née,
Lillée, de toute son âme, contemple le prodige. Il lui semble qu'au dedans de lui-même s'ouvre une région immense et lumineuse, et que son cœur voudrait contenir tout l'univers. 11 sent un désir indicible et suave, innombrable et sans but ; il aspire à tout ce qu'on ne peut voir... Parfois il cache ses yeux éblouis, et puis il tend les mains, et ses regards s'unissent aux ailes de la Fée et
DU ROI GOMABURGE
aux mouvements dn noble corps... Car Novéliane s'incline, tourne lentement ou s'immobilise, et la Danse divine enseigne la musique.
Cependant Novéliane a pâli sa lumière; d'abord sa chevelure comme une aurore évanouie, puis sa robe de lune et sa forme indécise, et la clarté de ses ailes qu'elle a repliées. Mais elle est là toujours, désormais invisible. Les flocons, sur son souffle, voltigent légèrement. Ils parlent de grandes choses car l'haleine de la Fée se noue à leurs jeux qu'elle dirige ; leur danse dit les merveilles célestes, elle dit les rythmes errants, et l'harmonie qui naît de l'universel amour et tient captive la course éternelle des sphères...
Ils planent, suspendus, et chacun, tour à tour, raconte au vieillard les fleuves et les montagnes, et les mers parcourues.
Et l'un décrit les douces rives, quand s'éveille le visage mobile; des eaux ; les enfants jasent en se jouant parmi les églantines, car c'est l'été, les heures bruissent, et voici les jeunes filles qui s'en viennent et dénouent leurs chevelures... (Oh lointains, lointains souvenirs !... Lillée se rappelle; des baisers... des baisers jadis, vers les lèvres qui balbutient, et celle qui s'en est allée lorsqu'il lui parlait d'amour...)
Or le deuxième flocon déjà vient et chuchote, mais sa voix paraît grande car il dit la mer. Il dit le voyage, et les voiles du navire qui glisse vers de nouveaux cieux ; il dit la tempête, quand les carènes se heurtent aux flots, et le cri déchirant des hommes en face de la mort. Lillée revoit ses premiers songes, et ses yeux qui cherchaient l'espace, et les années de sa jeunesse lorqu'il se croyait fort à culbuter le monde. C'est alors qu'il connut ses frères, alors la foi, alors toute la vie, et l'ivresse de la lutte où la beauté veut vaincre...
Mais le dernier flocon de neige dit la majesté glaciale des cimes quand les nuages planent à leurs pieds ; il dit comment les pics roidissent dans l'orgueil leur immobile stature, et comme est réginale la sérénité du silence... Oui, Lillée se souvient. Il a vécu scellé dans le silence, il sait par quel mépris il trouva la force d'exister. Toute la vie du passé l'environne. Des image adorées ou haïes se sont avancées des ténèbres ; par guirlandes unies, déjà les plus chères lui parlent. Le front brûlant, Lillée les accueille. Mais elles sont des ombres ; elles n'ont d'autre langage que de sourire et faire des signes... Oh merveille ! les signes, les sourires, voici qu'ils sont devenus mélodie ! Lillée les écoute, Lillée est enveloppé d'ineffables musiques ; des voix, des voix, l'une à
DU ROI GOMABURGE
l'autre enlacées, naissent et renaissent en cantilènes... Comme des ondes lentement déroulées, comme des ondes venues d'un abîme, oh tout au fond de lui des sons inconnus se révèlent... Ils montent, ils se gonflent, ils débordent en nuances fleuries... et Lillée ne sait plus s'il y a dans son âme des vagues, ou des chants qui s'épanouissent, ou des touffes de roses au soleil...
— Qu'il achève seul maintenant, ce que j'ai inspiré, murmura Novéliane.
Elle suspendit son soufllc, et les trois flocons de neige tombèrent sur les pages noircies. Alors la Fée se souleva du sol ; ses ailes frémirent tandis qu'elle semblait hésiter, et soudain elle s'enfuit, évanouie dans les ténèbres.
Mais les flocons étaient demeurés auprès du Musicien. Fondus par son haleine, ils étaient pareils à trois larmes. Et ils scintillaient sur l'Œuvre commencée que la foule, bientôt, allait sentir marcher vers elle.
LE TRIOMPHE DE GOMABURGE
à Henry Gauthier-Villars.
Comment Gomaburge comprit la Musique.
Il est bon qu'une fois l'an, au moins, le peuple soit transporté d'aise par les soins de l'Autorité. En Hyontargie, cette opération salutaire intervient à la fin du temps hiémal, durant les réjouissances organisées par le Roi pour commémorer son avènement au trône. Ces fêtes dynastiques, anniversaires de la Joyeuse Entrée, ressemblent d'ailleurs beaucoup à la fête nationale du pays, et, comme aux jours de Grasse-Truie, on y mange extraordinairement. C'est bien là le principal. Mais au lieu de dresser de petits arbres dans les maisons on fait circuler de grands chars dans les rues, et toutes les ressources de l'Etat y sont également exaltées.
Cette année là, en dépit de la crise toujours persistante, les choses devaient être ordonnées avec un éclat tout spécial. On savait qu'il y aurait du nouveau : une étonnante invention qui vous
LE TRIOMPHE
divertit par le mélange de bruits de toutes les sortes. Chacun voulait connaître cela, pour en pouvoir parler.
Il était accouru maintes gens des villes voisines et du plat pays. La capitale s'en trouva si remplie que force fut aux derniers survenants de coucher dans les carrefours, n'y ayant plus de place dans les hôtelleries et marchés couverts. Plusieurs familles notables en gagnèrent des douleurs de reins, des flux de nez et d'entrailles, et le mal de torticolis. Mais cela n'empêchait point le temps de passer, et enfin le grand jour arriva.
Dès la fine pointe de l'aube, tandis que les Bourgeois, Riches-Hommes, Dignitaires et même les Hommes-Subalternes sommeillaient encore, un terrible tapage secoua les maisons. On tirait mille coups de buses-à-feu, couleuvrines et bombardes, sans compter les pétards ; et de lourds chariots chargés de plaques de fer furent avec fracas promenés par la ville.
Cela parut très beau.
Alors les habitants se répandirent dans les rues, vêtus de leurs plus riches habits. Dans le bruit continuel des chariots et des bombardes, les gens sentaient un air de fête ; et ils s'exclamaient joyeusement, se félicitaient de leur bonne mine et des coliques oubliées, poussaient des rires, échan-
DE GOMABURGE
geaient vingt propos sans but, jusqu'à l'heure venue où ils s'assemblèrent devant le grand pont, et, tous en foule, courant au palais, jetèrent une clameur d'allégresse pour le Roi.
Gomaburge-le-Ploutonome parut sur la terrasse avancée d'où il avait coutume de montrer son éloquence à la canaille, et qu'on appelle pour cela la Chaire des Proclamations. Derrière lui s'agitait la cohue chamarrée des Grands et demi-Grands, avec les chambellans aux fastueux costumes et le grand Porte-Cruche opulent et fleuri. Même il y avait cette fois plusieurs princes étrangers, car le Roi les avait conviés à connaître le luxe de la Hyontargie, et surtout ces richesses nouvelles d'art et de musiques qu'elle n'était point réputée posséder.
11 y eut des remous dans le peuple. Chacun citait des noms, désignait des visages : le jeune roi de Valandeuse, le roi Ellérion d'Argilée. Mais on cherchait en vain le vieux Rustald-au-Pelé-Cuir dont le rire considérable est l'orgueil du peuple d'Aktschwz-Kwkwkw. 11 allait entrer en campagne contre le belliqueux petit roi de Féragator et s'était excusé sur les soins qu'il devait à ses femmes ; on ne pouvait, en conscience, lui imposer à un pareil moment le surcroit de fatigue d'un voyage. Quant à l'aimable Goulebafre, potentat adoré des Gastro-
LE TRIOMPHE
biontes, cet allié fidèle de Gomaburge ne s'était pas senti le courage de se mettre en route à cause d'une série de malheurs : il n'avait pu, (même à prix d'or), se procurer ce fameux caviar ^d'œufs d'anguilles que lui vantait son bouffon ; son premier cuisinier, qui lui était très cher, venait de le trahir pour une fille du pays de Pallor et, pour comble de disgrâce, la pêche des harengs avait donné des résultats déplorables.
La foule regretta d'autant plus Rustald et Goulebafre, que les souverains étrangers lui parurent manquer d'éclat. Comment ne pas dédaigner le roi de Valandeuse, par exemple, qui, sur son haubert d'argent, ne portait rien qu'un simple manteau de soie irisée orné de longues fleurs vertes ? Quant au roi Ellérion d'Argilée, personne, à le voir, n'eût deviné sa puissance formidable. Les Hyontargiens blâmèrent unanimement la chétive prestance d'un souverain qui devait peser à peine ses cent cinquante livres. Rien en lui n'annonçait la splendeur d'un des maîtres du monde. Le roi d'Argilée avait revêtu une tunique flottante, d'une nuance de myrte assez rare sans doute, où serpentait comme unique ornement une souple guirlande feuillagée d'hyacinthe ; son léger manteau était de couleur prasine, mais si peu chargé de pierreries que le vent en soulevait les plis.
DE GOMABURGE
Avouons-le, les monarques invités semblaient mesquins auprès des Grands et demi-Grands du pays ; ils pâlissaient dans le rayonnement du Porte-Cruche ; et si l'on tentait de les comparer au Roi lui-même, ils s'effaçaient aussitôt comme le clair de lune devant la lumière du soleil. Car le Ploutonome s'était commandé les habits les plus magnifiques. On n'eût pu rêver mieux. Sa robe royale tissée d'épais fils d'or laissait entrevoir de grandes bottes mi-parties d'or et d'azur bordées d'une large hermine ; des plaques d'or et d'émeraude scintillaient sur ses bras, un grand cœur de saphirs au milieu de sa poitrine ; et, portant sur la tête un majestueux panache de plumes vertes, Gomaburge resplendissait sous un manteau de pourpre rendu massif par nonante-et-trois mille sept cents rubis...
La foule frémit d'orgueil lorsqu'elle vit son Roi si beau, et une nouvelle clameur d'ivresse monta vers le ciel. Gomaburge remercia du geste. Puis il fit un très beau discours sur la prospérité publique dont il était l'image, et les acclamations redoublèrent. Cependant comme les Hyontargiens, à force de crier, ne pouvaient plus pousser que de rauques hurlements sans vigueur, le Roi comprit que son peuple avait mal à la gorge, et aussitôt il ordonna que les réjouissances fussent commencées.
LE TRIOMPHE
Alors s'avança le cortège qui, depuis des semaines et des semaines était préparé à grands frais. On vit paraître d'abord le char de l'Agriculture, qui eut beaucoup de succès. Il ne portait point des épis véritables, car l'hiver régnait, mais il secouait des gerbes fort bien imitées, enduites d'un vernis d'or. On y admirait aussi des censiers plantureux et des bergers vêtus de peaux de mouton devenues toutes raides à force d'or ; et les censiers et les bergers proclamèrent que l'Agriculture est une bonne chose.
Le roi Goulcbafre.
Vint ensuite le char des Hauts-Négoces, rempli de trafiquants parmi les premiers de la ville. Ils n'étaient pas très séduisants quant au visage, mais il tenaient dans les mains toutes sortes de marchandises figurées en or, et ils proclamèrent que le
DE GOMABURGE
gain est une bonne chose. Or déjà s'annonçait dans un fracas terrible le char de l'Industrie, chargé de machines dorées ; et il en sortait des Riches resplendissants de chamarrures et d'embonpoint, lesquels proclamèrent que l'Industrie est une bonne chose.
Puis arrivèrent les chars des boulangers, ceux des bouchers, des épiciers, des charcutiers ; on proclamait que manger est une bonne chose. Et il y eut le char de la Navigation avec un petit vaisseau qui tanguait comme sur la mer, suivi du char des Colonies traîné par des éléphants et des zèbres ; et les Indiens enchaînés sur le char proclamèrent avec zèle que les colonies sont une bonne chose.
Gomaburge approuvait de grand cœur, avec plus d'enthousiasme que les Indiens eux-mêmes. Ivre d'aise parmi toutes ces marques de la fortune publique, il indiquait du doigt aux princes étrangers les chevaux énormes des chars, l'or authentique prodigué pour les ornements, l'aimable corpulence des dames de la ville et jusqu'aux pompeux costumes des bourgeois. Certes, la Hyontargie était heureuse, et lui même bénissait le destin !.. Car il y a de tout dans le pays : des terres fertiles, des mines qu'on dit inépuisables, des ports en eau profonde, une race bovine remarquable, des cochons comme nulle part. Oui, oui, sans compter
LE TRIOMPHE
d'autres choses très bonnes que l'on ne peut se procurer qu'en v mettant le prix...
Et Gomaburge, fier de la grande surprise qu'il avait préparée, commanda de faire approcher les gens du musicien Lillée.
On rangea les joueurs de violes, les hommes chanteurs, les femmes et les enfants selon leurs voix, et ceux qui soufflent dans les flûtes, les serpents et les cornes. Lillée leur parlait en montrant certains signes sur des feuilles blanches qu'ils avaient devant eux, et, bien qu'il fût très vieux et parfois tout près de chanceler, son front était demeuré pur comme le front d'un enfant. Il fit un geste ; et tout à coup, du sommet du palais royal, jaillit un cri de cuivre impérieux et clair qui bientôt s'élargit, s'enfla, et, se multipliant par de nouvelles trompettes, propagea dans l'espace une immense vibration de lumière...
Puis il y eut un silence. Mais des sons étaient nés aux profondeurs de l'orchestre, et il mouvaient de sombres ondes comme si, après les clartés annoncées, les ténèbres fussent revenues. Alors les chants des femmes s'élevèrent avec une grâce fragile, et il semblaient retomber lentement comme des oiseaux lassés, monter encore d'un tendre essor, pour se briser enfin en une longue plainte... Mais les sons de l'orchestre, sous ces voix défail-
DE GOMABURGE
lantes, grandirent tout à coup comme une mâle volonté ; et tandis que les hommes appelaient avec une force grave la lutte et l'effort et les songes de victoire, voici qu'une aérienne mélodie s'était révélée, issue des lèvres des enfants. Transparente et légère, elle plana comme un ange dans la clarté matinale ; et sa douceur était si pure qu'elle semblait peu à peu s'évanouir aux nues.
....Mais soudain un fracas formidable ébranla les maisons. Toutes les bombardes de la ville tonnaient à la fois, sur la place.
Le peuple s'affola, croyant à une émeute. Quelques enfants furent écrasés, des jeunes filles prirent mal de terreur, et l'on a mille raisons de penser que la bousculade durerait encore, si la foule n'avait vu le Roi rire à gorge déployée. Gomaburge riait vraiment de toutes ses forces, riait en se tenant les côtes, riait en hoquetant, et se frottait les mains quand il s'était tordu de rire. C'est que ce tintamarre était de son invention ; et il avait imaginé cela pour faire un grand effet, et que la cérémonie parût plus éclatante.
Quant à Lillée, à peine le vit-on tressaillir. Avait-il entendu .'' On en pouvait douter. Impassible ou dédaigneux, il acheva de conduire son poème sans détourner la tête : peut être n'en écoutait-il plus les sons matériels, mais seulement
LE TRIOMPHE
l'idéale harmonie. Aveugle et sourd à tout le reste, il regardait s'entrelacer les rythmes aux belles lignes, il voyait s'établir et se superposer les plans d'un grand palais sonore où sa pensée marchait en reine. Son âme avait pénétré si avant dans son œuvre qu'à présent elle y demeurait captive, et les hauts murs de la Musique le séparaient du monde comme des parois vibrantes de cristal...
Lorsque le dernier accord se fut dissous dans l'air, un chambellan conduisit Lillée auprès du Souverain. Gomaburge était très content. En vérité, cette chose nouvelle et retentissante avait complété la fête à merveille ; il regretta beaucoup de n'avoir pas connu cela plus tôt.
— C'est fort agréable, déclara-t-il. Justement la conversation languissait un peu... Mais vraiment la musique favorise l'éloquence. Lillée, nous t'accordons les titres et privilèges d'Homme-Subalterne-très-précieux.
Cependant le roi de Valandeuse pressait avec émotion les mains du vieillard ; et tandis qu'il entretenait Lillée de la beauté des songes et de tout ce que révèlent les Fées, — car il se souvenait de Novéliane, — le roi Ellérion s'était approché de Gomaburge.
— Mon bon sire et frère, dit-il, permettez moi d'emmener en Argilée l'auteur de ces nobles
DE GOMABURGE
chants. Je voudrais avoir à ma cour cet homme-ci, afin de l'honorer selon mon pouvoir et selon ses mérites.
Tout ébahi de cette proposition, le Ploutonome en ressentit d'abord un grand orgueil. Mais l'instant d'après, il fit une horrible grimace : hélas ! il n'y avait pas d'autre clerc en musique, au pays de Hyontargie, et si le roi d'Argilée demandait celui-ci, comment le refuser à un si puissant voisin.? Sa Majesté était donc fort perplexe, lorsqu'on entendit gronder une violente rumeur dans le groupe des Gentilshommes. On voyait les courtisans discuter entre eux, se prendre à témoin les uns les autres ; et à la fin il y eut une immense clameur avec des risées parce que les Dignitaires poussaient en avant le grand Porte-Cruche qui était le plus considérable de tous et qui, d'ailleurs, criait à lui seul comme quatre.
Le grand Porte-Cruche paraissait soulevé tout à la fois d'indignation et d'allégresse. Il l'était au point de gesticuler malgré lui tandis qu'il exécutait sa révérence devant le Roi.
— J'ai de gra... de graves nouvelles ! fit-il en haletant. Cet arrangeur de bruits se donne trop d'importance. Il existe des livres où l'on peut apprendre tout ce qu'il sait !! Si Votre Majesté
LE TRIOMPHE DE GOMABURGE
l'ordonne, il n'est pas un fonctionnaire qui ne mette aussitôt tout son zèle —
— Silence ! commanda vivement Gomaburge. Puis se penchant vers le roi d'Argilée :
— Ah vraiment, mon bon sire et frère, dit-il avec bonhomie, je suis heureux qu'une pareille bagatelle puisse vous faire plaisir. Prenez donc avec vous cet Homme-Subalterne, s'il vous agrée. La Hyontargie est riche en toutes choses, même en ces luxes nouveaux que vous ne soupçonniez point.
Et il ajouta, d'un ton très digne :
— Nous organiserons la beauté, administrativement.
Comment Gomaburge
PROTÉGEA LES ArTS ET LES LeTTRES.
Ainsi Lillée partit, et lorsqu'il disparut au loin avec l'escorte du roi d'Argilée, la foule, indifférente, déjà l'avait oublié. On vit pourtant avec surprise quelques jeunes hommes et des femmes qui pleuraient, et n'en pouvaient rien dire sinon qu'il avaient cru mourir et vivre avec les âmes de la musique.
Gomaburge était d'esprit trop ferme pour s'attendrir ainsi. A peine les fêtes passées, ce prince fit venir de tous les pays du monde les traités où sont inscrites les règles pour ajuster les mots, les idées, les images et les sons. Il s'y trouvait quelque désordre et un certain nombre de contradictions. Gomaburge comprit aussitôt qu'il serait périlleux d'accepter de tout cela la partie positive ; autant eût valu déchaîner l'anarchie ! Mais on ne courait nul risque à accueillir, l'une dans l'autre, toutes les choses purement négatives, telles que :
LE TRIOMPHE
les restrictions, les monitions, les mises en garde ;
les réprobations, exprobrations, blâmes et censures ;
les atténuations et redressements, les corrections et objections, les limites et réserves ;
les désaveux et réprimandes ;
les défenses, interdictions et prohibitions relatives ou totales ;
les condamnations, exclusions, proscriptions de toutes sortes ;
sans oublier les anathèmes, incrépations, fulminations et flétrissures.
Restaient de vagues principes qui souvent paraissaient, en quelque manière, opposés. Le Roi sut établir entre eux une sage moyenne, ce qui ne manqua point de donner beaucoup de force pratique aux lois ainsi unifiées. On connait d'ailleurs le résultat d'un si minutieux travail : ce fut le célèbre Code-Gomahurge qui fait encore autorité.
Le roi avait créé une école de musique, une de peinture et sculpture, et une de poésie ; comme le Souverain était devenu le protecteur des arts, Gentilshommes, Riches-Hommes et Subalternes y furent assidus. L'Académie, trop négligée depuis les déboires du feu Roi, fut reconstituée selon les préceptes du Code-Gomaburge ; elle eut mission
DE GOMABURGE
de décider, sous des peines vénielles ou majeures d'excommunication, disgrâce ou déportation à vie, ce qu'il fallait écrire, chanter, peindre et penser sous l'heureux ciel de Hyontargie.
Or les Ecoles étaient déjà florissantes lorsque le Roi conçut un grand dessein. Ayant fait un beau jour assembler la populace sous la Chaire des Proclamations, il expliqua lui-même son projet en un discours dont les historiens nous ont conservé le préambule.
" Sans cesse préoccupé de ce qui peut assurer la prospérité de mon pays, disait le Roi ; à P affût de tous les progrès; l'esprit ouvert aux choses nouvelles, et sachant que les traditions sont le palladium de la cité ; ayant constaté d'ailleurs que la division du travail apporte à la production, dans F ordre économique, un accroissement considérable, nous avons décidé de transporter ses fruits en dehors de cette enceinte sur le terrain d'autres domaines...
Quel était ce terrain '^. Quels étaient ces domaines .''
La foule pantelait de curiosité. Vingt questions se croisèrent au bas de la Chaire des Proclamations, dans la plèbe.
— Sais-tu ce que c'est ^
— Non, pardi !
LE TRIOMPHE
— Faudrait voir ; y a du bon.
— Holà, toi, le boiteux qu'as l'air renseigné ?
— Parait qu'on va distribuer les domaines de la Couronne.
— Pas vrai }
— Quand je te dis qu'il a dit ! On divise premièrement le terrain des domaines, et puis alors, à chacun selon le travail qu'il fera. Moi, je trouve ça juste.
Cependant Gomaburge poursuivait son discours. Oui ! la Hyontargie avait souffert. Mais pour conjurer définitivement la crise, le fécond principe de la division du travail allait être appliqué à tous les luxes de l'esprit. Tel était le bienfait octroyé par Sa Majesté.
Le populaire attendait autre chose ; il faut même reconnaître qu'il se serait montré un peu déçu s'il n'avait, par bonheur, trouvé à se divertir en assommant le boiteux qui avait trop espéré. Quant aux Grands, ils admirèrent d'une seule voix. La division du travail, évidemment tout était là ! Il suffisait d'organiser pratiquement le projet, et l'on pouvait compter pour cela sur le bon sens du Roi.
En effet, Gomaburge avait tout prévu.
Les employés de l'Administration reçurent, dans les Beaux Arts, des fonctions assorties à leur rang.