Contes pour les jeunes et les vieux;
DANS le salon, sous le voile de crêpe blanc qui recouvre les photographies de la jeune morte, je vis un soir trois pommes récemment cueillies, parées encore d'un bouquet de feuilles vertes, et posées au pied de la principale image de l'enfant partie trop tôt. Ces fruits d'aspect plébéien, à la peau tachée de jaunes brouissurcs, semblaient dépaysés au milieu des tableaux et des bibelots rares encombrant ce salon aristocratique aux épaisses tentures, où l'on parlait bas comme dans une église. — Cela détonnait si étrangement, que la mère en deuil, devançant la question
qu'elle lisait dans mes yeux surpris, dit en me désignant un tableau placé au fond de la pièce :
— Ces fruits viennent du pommier que vous voyez là, dans la dernière toile peinte par Moussia.
Et c'est ainsi que je connus cette histoire du pommier, si intimement liée à celle de la jeune artiste morte à vingtquatre ans.
Au commencement du printemps de i88..., Moussia projetait de peindre pour le Salon de l'année suivante une paysanne assise en plein air, et elle passait des journées à chercher dans la banlieue un paysage à souhait pour y placer son modèle. Un matin, aux environs de Sèvres, elle arriva près d'un clos entouré de palissades. Au delà de la barrière à clairevoic, une allée herbeuse s'enfonçait dans une saulaie dont les feuilles vertes encore mal dépliées laissaient tomber à plein le soleil sur les vivaces broussailles du sol. A moitié de l'allée, un pommier épanouissait dans la lumière ses floraisons blanches et roses. Le taillis d'un vert cendré et fin comme une fumée, le pommier robuste étalant libéralement ses branches fleuries, l'herbe drue, tout cela était d'une harmonie tendre, fraîche et réveillante comme le printemps luimême, et tout cela émut Moussia qui sentit en elle quelque chose lui crier : « Voilà le .notif cherché ! »
Poussant la barrière, elle se dirigea vers la maison d'habitation, séparée du verger par un jardin peuplé de ruches, et demanda à parler au propriétaire. Celui-ci était un de