LE P O M ; : 1ER
ces horticulteurs, moitié bourgeo.i et moitié campagnards, qui approvisionnent le marché parisien de leurs fleurs et de leurs fruits. Intelligent, chargé de famille et piochant dur, \\ faisant des pensées et du miel. La demande de cette jeune fille aux grands yeux bleus expressifs, à l'air ouvert et enthousiaste, le flatta. Il aimait les arbres, et l'admiration d'un peintre pour son pommier chatouillait doucement son amour-propre. Moussia obtint facilement la permission de s'installer dans le clos, et des le lendemain elle se mit au travail.
Elle arrivait de bonne heure par le tramway, — accompagnée du modèle qui portait dans un sac de voyage le déjeuner commun. Elle grimpait rapidement la rampe qui mène à l'ancienne manufacture et commençait vivement sa besogne. — Elle connaissait à fond son métier et n'en était plus à ses débuts, ayant déjà exposé au Salon des toiles très remarquables. Bien qu'elle appartînt à une famille riche et occupant un haut rang dans l'aristocratie de son pays, elle travaillait non en amateur, mais en artiste éprise de son art et désireuse de gloire. Originaire de l'Ukraine, elle apportait dans sa façon de peindre cette recherche consciencieuse du détail exact, en même temps que cette fougue mélancoHque et cette poésie qui sont dans le tempérament Petit-Russien. L'œuvre ébauchée l'absorbait tout entière ; elle essayait d'y mettre un peu de cette effervescence printanière répandue tout autour d'elle : — le montant de la sève qui gonfle l'écorce et lustre les feuilles nouvelles, la hâtive poussée des fleurs jaunes qui éclatent dans l'herbe comme de petits soleils, la grisante odeur de renouveau qui se dégage de la terre et des plantes. — Elle peignait avec acharnement.
avec passion, comme si elle eût craint de n'avoir pas le temps de finir. Chaque matin, elle était à sa place au milieu du clos, bravant le hâle, les giboulées et les traîtreux retours de froidure qui la faisaient tousser. Parfois, dans son emportement de travail, elle oubliait même de manger le déjeuner qu'elle avait apporté.
Les gens du clos admiraient ce labeur obstiné. En la voyant peindre, tête nue, les pieds dans la rosée, une blouse d'atelier passée sur sa robe grise, ils la croyaient, comme eux, de condition modeste et obligée de besogner pour gagner le pain quotidien. Ils s'étaient pris d'un intérêt affectueux pour cette jeune fille si courageuse et si amoureuse de son métier. La ménagère lui apportait des bols de lait chaud qu'elle la forçait de boire pour se réconforter; les enfants venaient jouer près d'elle pendant les heures des repos; même l'horticulteur, ayant appris que certains arbustes la gênaient pour établir la perspective de son fond, n'avait pas hésité à les abattre. Et c'était touchant de voir cet homme, d'ordinaire si positif et si ménager de son bien, sacrifier de bonne grâce ses jeunes arbres pour satisfaire un désir d'artiste. Peu à peu, une cordiale intimité s'établissait entre eux, et plus d'une fois, au repas de midi, Moussia avait été invitée à partager la soupe aux choux et le petit salé qui composaient le dîner de la famille.
Elle prenait le cœur de ces braves gens par sa familiarité bonne enfant, par son enthousiasme et par les saillies de son esprit primesautier. Dans la vie casanière, méthodique et peu mouvementée de ces campagnards, la venue de cette blonde et belle personne aux yeux bleus si lumineux, qui riait d'un rire si franc et qui aimait tant leur pommier, pre-