LA IM P E
tique de bric-à-brac, — les fauteuils délabrés, les défroques multicolores, les faïences à fleurs, les oiseaux empaillés et les vieux pistolets à pierre, — amusaient ma badaudcrie et je m'y arrêtais toujours complaisammenr. Cette fois, à peine avais-jc regardé la vitrine, que je reçus une violente commotion.
Derrière les carreaux, entre un antique cadran d'horloge et une soupière de Strasbourg, je venais d'apercevoir, douillettement posée sur un lit d'ouate rose, la magnifique pipe de Bigeard.
Il n'y avait pas à s'y tromper, c'était bien elle!... Je la reconnaissais à sa luxueuse monture, à son tuyau de merisier, à son fourneau d'écume, doré par un habile culottage et surmonté d'un couvercle d'argent. — Elle avait été comprise dans la vente, et ce gueux de Miroufle l'avait achetée...
Je n'y pus tenir et j'entrai iiardimcnt dans la boutique, où Miroufle en tricot de laine, coilTé d'une casquette de peau de lapin, fourbissait une paire de pincettes touillées.
— La pipe qui est à la devanture, dis-je en piquant un soleil, combien ?...
Miroufle redressa sa tête fouinarde et me dévisagea avec ses méfiants yeux gris.
— C'est trop cher pour toi, gamin, répondit-il dédaigneusement, CCS objets-là ne sont pas pour ton nez.
— Mais enfin, insistai-je, vexé, si on y voulait mettre le prix, à combien ça monterait-il ?
— A douze francs, et je ne rabattrais pas un centime, répliqua le fripier en allant prendre la pipe, qu'il souleva comme un ostensoir...
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— Reluque-moi ça !.. . C'est de la vraie écume, garnie en argent, on n'en fait plus de pareille. . . Et c'est doux à tumer. . . Un miel, quoi!
Mes yeux s'écarquillaient, mon cœur battait!... Mais douze francs !... Je ne possédais pas même douze sous.
— Je verrai, balbutiai-je, je repasserai...
— Oui, la semaine des quatre jeudisj n'est-ce pas ? dit ironiquement Miroufle en replaçant la pipe sur son lit de ouate... Voyez-vous ça, un morveux? Ça pense déjà à fumer... Il n'y a plus d'enfants, ma parole !...
L'obsession devint plus forte. Il ne s'agissait plus d'un rêve irréalisable. La pipe était à ma portée, chez le fripier... Je n'avais qu'à mettre douze francs dans la main de Miroufle et elle m'appartiendrait... Mais où trouver tant d'argent à la fois ?. . . Mon père me donnait cinquante centimes par semaine pour ma poche. Même avec des prodiges d'économie, j'en aurais pour des mois et des mois, avant de rassembler les douze francs; pendant ce temps, un autre se présenterait avec le gousset mieux garni et emporterait la pipe... Oh ! fumer dans cette belle écume dorée... Avoir la pipe en poche, la tirer avec précaution et la montrer triomphalement aux camarades qui en crèveraient de jalousie... Quelle orgueilleuse satisfaction et quel prestige aux yeux de toute la classe !... Oui, mais douze francs !...
Je tournais et retournais toutes ces choses dans mon cer-
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veau, tandis que, de retour à la maison et installé dans notre arrière-boutique, je traduisais péniblement une version latine. A ce moment, mon grand-père Péchoin se leva de son fauteuil. Il avait achevé de lire son journal et se préparait à aller jardiner, comme de coutume, pendant une heure ou deux, pour gagner de l'appétit. 11 ôta ses besicles, enleva sa redingote et son gilet, et se mit en bras de chemise, afin de piocher plus à l'aise par le clair soleil de juin qui dardait dehors. Il avait déposé ses vêtements sur le dossier du fauteuil. Après son départ il advint que je heurtai par mégardc ce fauteuil en prenant mon dictionnaire; le gilet tomba sur le parquet et j'entendis un son argentin, révélant la présence de pièces de monnaie au fond de l'un des goussets.
Je tressaillis, et ramassant le gilet, j'eus la curiosité de fouiller les poches. En effet, l'une d'elles renfermait deux pièces de cinq francs et trois pièces de vingt sous. Treize francs ! — Un peu plus de la somme nécessaire pour acheter la pipe de Bigeard.
Cela me donna un tour de cœur. Je tenais les pièces dans la paume de ma main et j'étais comme magnétisé par la vue de tout cet argent. Une diabolique suggestion s'infiltrait peu à peu dans mon cerveau. — Si je les prenais? — Oui, mais il s'en apercevra. — Et comme une mauvaise pensée ne vient jamais seule, celle-ci fut suivie d'une réflexion plus perverse encore : — Il faudrait, me disais-je, que le grandpère pût croire qu'il les a perdues. — Par exemple, si la poche et la bordure du gilet avaient été décousues par hasard, l'argent aurait pu glisser par la déchirure sans qu'il s'en aperçût... Et tout en édifiant ces hypothèses, il m'était venu l'idée scélérate de jouer le rôle du hasard... J'ouvris mon
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canif. L'étoffe étaic mûre; en deux ou trois coups de lame l'ourlet fut décousu, puis le gousset percé, et, poussant la canaillerie jusqu'au bout, je fis passer les pièces par !a fente afin de m'assurcr de la possibilité de l'hypothèse qui devait expliquer la disparition de la monnaie. Après quoi, je mis l'argent dans ma poche et je reposai délicatement le gilet sur le fauteuil.
Mais je n'étais pas rassuré et j'attendais avec angoisse le moment où le grand-père constaterait le vide de son gousset. A midi, le brave homme rentra atTamé et se rhabilla. En boutonnant son gilet, il s'aperçut sans doute qu'il était plus léger, car il fourra immédiatement son index dans le gousset...
J'étais dans les transes, et cependant en jetant un coup d'œil de côté, je pus voir la stupéfaction de mon aïeul, quand il s'aperçut que son doigt passait à travers l'étoffe et ressortait par la fente de l'ourlet.
— Nom de nom! jura-t-il... Puis avisant la tante qui venait dresser la table ; — Sacrédié! ajouta-t-il, voilà comment tu soignes mes aff^aires?... Mon gilet était décousu et j'ai perdu mon argent... Au lieu de dormir sur ton chapelet, tu ferais bien mieux de raccommoder mes hardes!...
Ce fut la pauvre Honorine qui reçut comme une giboulée la mauvaise humeur de mon grand-père, et cela ne laissa pas de me bourreler la conscience, car j'aimais beaucoup la tante... Mais la mirifique pipe de Bigeard agissait sur moi à distance, comme un aimant, et la pensée de la posséder m'endurcissait le cœur...
A quatre heures, à la sortie de la classe, elle devint ma propriété et l'argent du grand-père tinta dans les doigts crochus de Miroufic. — Alors j'eus un épanouissement de joie qui étouffa net les cris de ma conscience. Muni de tabac et d'allumettes, j'avais pris le chemin des friches qui étendent leurs pelouses incultes et désertes entre les vignes et les bois du Juré. Tout en marchant, je m'arrêtais de temps à autre pour tâter la pipe dans ma poche. Je promenais avec délices mes doigts sur la surface polie de l'écume. . . Elle était à moi, et j'allais enfin pouvoir fumer pour de vrai !
Arrivé sur le plateau des friches, je m'assis à la lisière du bois et je commençai à bourrer lentement la pipe. J'étais à l'ombre, mollement couché sur la mousse; devant moi, les vignes descendaient jusqu'au fond de la vallée pleine de soleil où la rivière scintillait entre des peupliers. Les alouettes gazouillaient au-dessus de ma tête dans un ciel pommelé; je me sentais parfaitement heureux et je n'avais plus de remords ! . . .
Le fourneau une fois bourré, je l'allumai avec solennité et je tirai voluptueusement les premières bouffées. — Quel bon tabac ! quelles jolies fumées blanches je lançai fièrement vers les arbres ! Miroufle avait raison, c'était doux comme miel ! . . .
Au bout d'un quart d'heure, néanmoins, mon enthou-
siasme tomba peu à peu. Il me sembla que ma têce s'alourdissait. J'éprouvais un singulier malaise et j'avais le cœur légèrement barbouillé. Je posai la pipe sur la mousse, espérant que cela passerait, mais cela ne passa pas. Ma tête tournait, mes yeux papillotaient, un nauséeux affadissement me venait aux lèvres et mon estomac se soulevait... Je n'eus que le temps de me pencher sur le bord du talus... J'étais ridiculement malade et je vomissais avec des efforts qui me retournaient les entrailles... Le châtiment commençait.
Quand la crise fut passée, j'empochai piteusement ma pipe et, tout chancelant encore, je repris le chemin de chez nous. Je n'étais pas brillant et je trouvais le miel de la pipe de Bigeard singulièrement amer. J'entrai, blême et la figure tirée, dans notre arrière-boutique et j'eus l'ennui d'y trouver toute la famille : mon grand-père lisait, mon père filtrait une drogue et la tante Honorine était en train de recoudre le fameux gilet.
— Bonté! comme tu es pâle! s'écria-t-elle en m'apercevant, cs-tu malade?
— Mais non, ma tante...
— Viens donc un peu ici, reprit mon père qui me dévisageait sévèrement, pouah! tu sens la tabagie!... Puis tout à coup m'empoignant par le bras : — Drôle, continua-t-il, tu as fumé !
11 me secoua si violemment que la pipe sortit aux trois quarts de ma poche. Il la saisit, la reconnut, et sans me lâcher :
— C'est la pipe de Bigeard... La pipe d'un failli! s'exclama-t-il d'une voix indignée... Bandit, tu as osé fumer