LA PIPE
ça?... Où te l'es-tu procurée?... Avec quel argent?... .Mais réponds donc, petit misérable !
Il me hochait comme un prunier; jetais plus mort que vif et je prévoyais déjà une catastrophe : — Mon crime découvert, et la punition terrible qui allait suivre. — Je lançais des regards de détresse vers ma tante et mon aïeul, qui eux-mêmes semblaient atterrés.
— Calme-toi, Péchoin, dit tout à coup le grand-père, l'argent lui vient de moi... J'ai eu la faiblesse de le lui donner et je suis le premier fautif.
— Vous avez eu tort, grand tort d'encourager les vices d'un vaurien qui finira mal! répliqua mon père, puis il jeta rageusement à terre la pipe de Bigeard qui se brisa en plusieurs morceaux. — Tiens, voilà le sort qu'elle mérite, la pipe du failli!... et peu s'en faut que je ne t'en fasse autant. Monte dans ta chambre, gueux, tu iras au lit sans souper!...
Je ne me le fis pas dire deux fois, heureux d'en être quitte à si bon marché, et je grimpai dans ma mansarde, voisine du grenier... Un quart d'heure après, la porte fut ouverte avec précaution et mon grand-père apparut.
— Claude, commença-t-il gravement, je ne suis pas dupe!... Je sais comment mon gilet a été décousu et où a passé mon argent... Mais j'ai eu pitié de toi, car ton père eût été capable de t'assommer. . . La chose restera entre ta
tante, toi et moi... Seulement, mon fi, tu as commis une vilenie, et si jamais tu étais tenté de recommencer, souviens-toi que pour te sauver j'ai menti, moi, à mon âge! et que je me suis fait complice de ton vol...
Ah ! le brave homme, le brave cœur!... Je me jetai dans ses bras en pleurant, et à la violence de mes sanglots, à mes baisers mouillés de larmes, il comprit Bien que la leçon avait porté et que je ne recommencerais jamais plus.