‹ Contes pour les jeunes et les vieux;Chapitre 31 sur 42 · UNE Q UI A DE LA CHANCE · texte numérisé non relu

UNE Q UI A DE LA CHANCE

cette même époque, l'oncle avait pour caissier un célibataire frisant la quarantaine, nommé M. Godard. Ce Godard était un assez beau garçon, correct de tenue, toujours très soigné dans sa mise, et montrant beaucoup d'égards pour Agathe, dont il était chargé de toucher les coupons de rente. Il était affligé d'un commencement de calvitie, mais en revanche il avait une opulente barbe blonde en éventail, des dents blanches et de beaux yeux très caressants, couleur noisette... Agathe avait déjà remarqué que les regards du caissier se tournaient vers elle avec une expression très affectueuse. M. Godard semblait recherciicr toutes les occasions de lier conversation avec clic. Quand il lui parlait, sa voix avait des inflexions tendres qui chatouillaient doucement le cœur d'Agathe et lui faisaient peu à peu reprendre le fil des rêves d'autrefois. On a beau être mûre et contrefaite, on est toujours femme sur ce point-là, et l'orpheline commençait à se préoccuper de Godard plus que de raison, quand tout à coup il se déclara ouvertement et lui demanda si elle consentirait à devenir sa femme.

Elle en fut d'abord tellement saisie qu'elle ne put trouver une réponse. Puis elle s luleva timidement des objections : — elle ne songeait plus au mariage ; elle ne voulait pas se marier par convenance et, ne se faisant aucune illusion sur sa chétive personne, elle ne se croyait pas capable d'inspirer un sentiment assez sérieux pour être aimée; dans ces conditions, elle préférait rester fille. — Godard protesta de toutes ses forces; il parla éloquemment des qualités morales qui valent bien les avantages physiques ; il fît délicatement allusion au charme des yeux d'Agathe; il tourna de belles phrases sur l'union des âmes : bref, il endoctrina si bien

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cette fille très naïve malgré la trentaine, qu'elle fut persuadée de sa sincérité et qu'elle l'autorisa à parler de ses intentions à l'oncle et à la tante. — Le faïencier commença par hausser les épaules et par jurer que sa nièce était folle. Puis, comme Agathe persistait et s'entêtait dans ses idées matrimoniales, et comme il avait un solide fond d'égoïsme, il finit par déclarer qu'elle était assez grande pour savoir se conduire, qu'il s'en lavait les mains et qu'elle agirait comme elle l'entendrait.

Le mariage fut convenu ; on l'avait déjà annoncé aux amis intimes; la date était à peu près fixée et le fiancé faisait sa cour assidijment. Agathe s'occupait avec une activité fébrile de son trousseau et de ses toilettes. Elle se sentait plus légère de moitié, nageait dans une félicité qui la rendait presque jolie, et avait des élans de tendresse exquise pour cet homme qui voulait bien l'associer à sa vie et à ses projets d'avenir. Elle recevait les compliments un peu ironiques de ses cousines avec une candeur bonne enfant et une joie rougissante, qui eussent touché des âmes moins étroites. On sinquiétait déjà de rassembler les papiers nécessaires aux publications, quand un matin l'oncle entra tout ému dans la salle à manger :

— Eh bien ! ma fille, dit-il à Agathe, tu l'as échappée belle !... C'est un joli monsieur que ton prétendu!

— Qu'y a-t-il donc ? murmura Agathe, devenue très pâle.

— Il y a que Godard puisait dans ma caisse pour jouer au baccarat... J'avais déjà remarqué des irrégularités dans ses comptes et je le surveillais depuis quelques jours... Il s'en CSC douté probablement, et hier soir il esc parti par

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l'cxprcss du Havre, en m'emportant cinq mille francs... Je ne les regrette pas trop, puisque cela t'empêche de faire une folie, mais j'ai mis tout de même la gendarmerie aux trousses du voleur... Tu te serais trouvée dans de beaux draps, si on n'avait découvert le pot aux roses qu'après ton mariage... Il faut convenir que tu as une rude chance... hein.' avoue-le !...

Elle n'avouait rien, étant tombée raide en bas de sa chaise. Quand on l'eut mise au lit et qu'elle revint de son évanouissement, le délire la prit. Le médecin, appelé en hâte, déclara qu'elle avait un transport au cerveau et que le cas était grave. — Très grave, en effet, car la fièvre ne la quitta plus, et après huit jours d'atroces douleurs cérébrales, elle mourut d'une méningite.

On l'enterra par une claire matinée d'automne. — Un convoi tout blanc, avec des roses et des violettes blanches sur le drap du cercueil. Dans l'air, des fils de la Vierge déroulaient mollement leurs écheveaux argentés. L'oncle conduisait le deuil avec une figure de circonstance, convenablement contrite et méditative :

— Elle ne s'est pas vue mourir, murmurait-il à l'ami qui lui donnait le bras, elle est partie sans avoir repris connaissance, et c'a été un bonheur pour elle... Enfin, voilà la

vie!... Les uns meurent, les autres restent, et ça n'empêche pas le soleil de briller... Quelle riche journée, hein!... un temps d'or pour les vignes ! La pauvre fille pourra se vanter là-haut d'avoir été posée en terre par un beau soleil!... Elle aura eu de la chance jusqu'au bout.

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