UNE CLUI A DE LA CHANCE
célébrer pompeusement les fêtes et les anniversaires, avec accompagnement de bouquets et de menus présents, — et Agathe, faisant officiellement partie de la famille, n'était pas oubliée. Même l'oncle se creusait longtemps la tête, aux approches du i""" janvier ou de la fête de sa nièce, pour savoir « ce qu'on pourrait bien donner à Agathe. » Et il arrivait que cet homme pratique découvrait toujours quelque cadeau à deux fins, pouvant être à la fois utile à la communauté, tout en gardant les apparences d'un présent offert à la bossue. — Tantôt c'était un meuble choisi de telle sorte qu'il ne pût se caser dans la petite chambre d'Agathe; on finissait par le descendre au salon où, justement et comme par un heureux hasard, se trouvait pour lui une place à souhait, et il y restait. — Une autre fois, c'était une cafetière en argent dont on faisait au jour de l'an la surprise à Agathe, qui ne savait comment remercier et s'épuisait en effusions reconnaissantes. Seulement, deux ou trois semaines après, au moment de prendre le café, l'oncle s'écriait, comme inspiré :
— Tiens, si on étrennait la cafetière d'Agathe!
La pauvre fille, tout heureuse, courait chercher sa cafetière soigneusement enveloppée dans de la ouate et l'apportait en triomphe. Chacun s'extasiait sur le fini du travail, sur le bon goût du donateur, et Agathe, en écoutant ces exclamations admiratrices, sentait de nouveau lui monter aux yeux des larmes de gratitude... Mais le soir, on oubliait de lui rendre cette précieuse pièce d'orfèvrerie qui se trouvait, par mégarde, enfermée avec l'argenterie de la famille. Des semaines se passaient, on ne parlait plus de rien; puis un matin, en entrant dans la salle à manger, la nièce aper-
cevait la cafetière d'argent, s'étalant en belle place dans la vitrine du buffec.
Alors, stupéfaite, elle protestait timidement:
— Mais c'est ma cafetière !
— Sans doute, sans doute, répondait l'oncle; elle est toujours à toi, Agathe, seulement tu nous la prêtes... Tu ne prends pas ton café là-haut, n'est-ce pas?... Alors ne vaut-il pas mieux que ta cafetière soit dans la vitrine qu'au fond de ton placard ?... Au moins, ici tu peux la voir!...
Agathe en convenait avec un soupir, et tout était dit. On continuait de la « combler de cadeaux » qui prenaient tous insensiblement le même chemin que la cafetière, et l'oncle continuait de proclamer qu'on ne rencontre pas souvent une flimille pareille, et que sa nièce devait se trouver rjdement heureuse !...
Heureuse!... Agathe crut pourtant l'être un jour pour de vrai. — Elle avait alors passé sa trentième année et commençait à ne plus faire figurer dans ses rêves cette chimérique aubaine de bonheur qu'elle avait longtemps attendue comme une compensation. Elle se résignait, et découvrant déjà quelques fils blancs dans ses cheveux bruns, elle s'efforçait de s'accoutumer chrétiennement à la solitude. — Or, à