‹ Contes pour les jeunes et les vieux;Chapitre 33 sur 42 · LA SAI NT-N ICOLAS · texte numérisé non relu

LA SAI NT-N ICOLAS

Le sous-directeur a écouté ce début sans sourciller. Il a entendu tant de suppliques analogues !

— Avez-vous déjà été secourue, madame? dcmandc-t-il flcgmatiqucmcnt.

— Non, monsieur, jusqu'à présent j'avais pu vivre sans tendre la main... J'ai une petite pension et...

— Ail! interrompt-il sèciicmcnt, dans ce cas je crains bien que nous ne puissions rien pour vous... Nous avons à soulager beaucoup de personnes malheureuses qui n'ont pas même cette ressource d'une pension.

— Attendez, monsieur! s'écrie-t-elle désespérément, je n'ai pas tout dit... J'avais trois garçons, ils sont morts; le dernier donnait des leçons de matiiématiques... L'autre hiver, en allant du Panthéon au collège Chaptal, par une pluie battante, il a attrapé un mauvais rhume qui a tourné en fluxion de poitrine et qui l'a emmené en quinze jours... Ses leçons nous faisaient vivre, moi et son enfant, car il m'a laissé une petite-fille. Les frais de maladie et les frais mortuaires m'ont mise à sec. J'ai engagé mon titre de pension pour payer des dettes criardes... Me voilà seule au monde avec la peciote, sans un pauvre sou, ec j'ai quatre-vingt-deux ans... C'est un grand âge, n'est-ce pas donc?

Sous leurs paupières ridées, les yeux de la vieille solliciteuse sont devenus humides. Le sous-dircctcur l'a écoutée plus attentivement. Les intonations un peu ciiantantes et certaines locutions provinciales de la vieille dame résonnent à son oreille comme une musique déjà entendue et jadis familière. Ces façons de parler ont un goiît de terroir qu'il croit reconnaître et qui lui cause une sensation singulière. Il sonne, demande le dossier de « la veuve Blouet, » et quand

le solennel garçon de bureau pose, d'un air UTiportant, la mince chemise jaune sur la table, Hubert Boinville compulse les pièces avec un intérêt visible.

— Vous êtes Lorraine, madame, reprend-il en montrant à la veuve une figure moins fermée, où court un faible sourire. Je m'en étais douté à votre accent.

— Oui, monsieur je suis de l'Argonne... Comment, vous avez reconnu mon accent? Je croyais bien l'avoir perdu après avoir si longtemps miré aux quatre coins de la France, comme un camp-volant.

Le sous-directeur regarde avec une compassion croissante cette pauvre veuve d'employé qu'un coup de vent a arrachée à sa forêt natale, et jetée dans Paris comme une feuille sèche, après l'avoir longuement roulée par les chemins arides de la vie bureaucratique. Il sent peu à peu s'amollir son cœur de fonctionnaire et répond en souriant de nouveau :

— Moi aussi je suis de l'Argonne, et j'ai vécu longtemps près de votre village, à Clermont. .. Allons, madame, ayez bon courage... J'espère que nous obtiendrons le secours que vous désirez... Vous avez donné votre adresse .?

— Oui, monsieur, rue delà Santé, I2, près du couvent des Capucins... Bien des mercis ; je m'en vais contente de vos bonnes paroles; et contente aussi d'avoir retrouvé un pays ..

Et la vieille dame se retire après s'être confondue en révérences.

Dès que M""" Blouet a disparu, le sous-directeur se lève et va appuyer son front à la vitre de l'une des fenêtres qui donnent sur les jardins de l'hôtel. Mais ce ne sont pas les cimes des maronniers à demi-effeuillés qu'il contemple; son

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regard, devenu rêveur, s'en va plus loin.. Très loin, là-bas, vers l'Hsc, au-delà des plaines ce des collines crayeuses de la Champagne, jusqu'à une vallée adossée à une grande forêt, avec une modeste rivière qui roule son eau jaune entre des files de peupliers, au pied d'une vieille petite ville aux toits de tuiles brunes...

C'est là qu'il a vécu enfant, c'est là qu'il revenait chaque année aux vacances. Son père, grcHîer de la justice de paix, y menait la vie étroite et serrée des petits bourgeois sans fortune. Elevé à la dure, accoutumé de bonne heure au devoir strict et au travail acharné, Hubert a quitté le pays à vingt ans et n'y est plus guère retourné que pour suivre le convoi de son père. Doué d'une intelligence supérieure et d'une volonté de fer, enragé travailleur, il a monté rapidement les degrés de l'échelle administrative. Etre sous-directeur à trente-huit ans, cela passe dans le monde des bureaux pour un avancement exceptionnel. Austère, ponctuel, réservé et poli, à ciieval sur les règlements, il arrive au ministère à dix heures, n'en sort i]u'à six et emporte du travail chez lui. D'une nature peu expaasive bien que sensible au fond, il passe pour être très boutonné. Il va peu dans le monde et sa vie a été tellement prise par le travail qu'il n'a jamais eu le temps de songer au mariage. Son cœur a pourtant parlé une fois, dans i'Argonne, alors qu'il avait vingt ans, mais comme il n'était qu'un mince surnuméraire sans fortune, la fille qu'il aimait l'a dédaigné, et s'est mariée richement avec un gros marchand de bois. Cette première déception a laissé à Boinville une arrière-amertume que ses succès administratifs n'ont jamais complètement corrigée. Son esprit est resté teinté de mélancolie, et, ce soir, après

avoir entendu cette vieille femme lui parler de sa détresse avec cet accent du terroir qu'on n'oublie jamais, il s'est senti envahi d'une tristesse rétrospective.

Le front posé contre la vitre, il remue comme un amas de feuilles mortes les lointains souvenirs de jeunesse, ensevelis profondément dans sa mémoire^ et le parfum des saisons passées au pays natal lui remonte doucement au cerveau.

Il revient à son fauteuil, et prenant le dossier Blouet, il l'annote au crayon de cette mention marginale : « Situation digne d'intérêt — accorder « — puis il sonne le garçon et renvoie le dossier au souschef chargé des secours.

Le jour où le secours fut accordé officiellement, Hubert Boinvillc quitta son bureau un peu plus tôt que d'habitude. L'idée lui était venue d'aller annoncer lui-même la bonne nouvelle à sa vieille payse.

Trois cents francs, c'était une goutte d'eau à peine, tombant du réservoir de l'énorme budget ministériel, mais dans le budget de la veuve cette goutte devait se changer en une rosée bienfaisante. Encore qu'on fût au commencement de décembre, le temps était doux, et Boinville fit à pied le long trajet qui le séparait de la rue de la Santé. Quand il arriva à destination, la nuit commençait à enténébrer ce

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quartier désert. A la lueur d'un bec de gaz placé près du couvent des Capucins, il aperçut le n° 12, au-dessus d'une porte bâtarde percée dans un long mur de moellons. Il n'eut qu'à pousser cette porte cntre-bâillée et se trouva dans un vaste jardin, où l'on distinguait, dans l'ombre, des carrés de légumes, des toulTcs de rosiers, et çà et là, des silhouettes d'arbres fruitiers. Au fond, deux ou trois points lumineux éclairaient la façade d'un corps de logis en équerre. Le sousdirecteur se dirigea en tâtonnant vers le rez-de-chaussée et eut la chance de tomber sur le jardinier en personne, qui le guida vers l'escalier menant au logement de la veuve.

Après avoir trébuché deux fois sur des marches boueuses, Boinville heurta à une porte par-dessous laquelle filtrait une mince raie de lumière et fut tout étonné quand, cette porte s'étant ouverte, il vit devant lui une jeune fille d'une vingtaine d'années qui se tenait sur le seuil, levant sa lampe d'une main et regardant le visiteur avec des yeux surpris.

C'était une jeune personne vêtue de noir, à la physionomie vive et avenante. La lumière tombant de haut éclairait à point ses cheveux châtains frisottants, ses joues rondes à fossettes, sa bouche souriante et ses yeux bleus limpides.

— Ne me suis-je pas trompé? murmura Boinville, estce bien ici que demeure ^\'"° Blouet?

— Oui, monsieur, donnez-vous la peine d'entrer... Grand'mère, c'est un monsieur qui te demande.

— Je viens! répondit une voix grêle qui sortait d'une pièce contiguë ; — et une minute après, la vieille dame arrivait en trottinant, avec son tour de travers sous son

bonnet noir, et achevant de dérouer les cordons d'un tablier de toile bleue.

— Sainte mère de Dieu! s'écria-tellc ébaubie en rccon-

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