LA SA INT-NICOLAS
iiaissancle sous-directcur, comment, c'est vous, monsieur?... Faites bien excuse, je ne m'attendais guère à l'honneur de vous voir... Claudette, oiTre donc le fauteuil à monsieur le sous-dirccteur... C'est ma petite-fille, monsieur, tout ce qui me reste au monde.
Hubert Boinville s'était assis dans un antique fauteuil de velours d'Utrcclit, et d'un rapide coup d'œil il avait examiné la pièce qui paraissait servir à la fois de salon et de salle à manger. — Peu de meubles, un petit poêle de faïence blanche à dessus de marbre rouge; à côté, une spacieuse armoire de village en chêne; au milieu, une table ronde recouverte de toile cirée; des chaises de paille, et au mur deux vieilles lithographies coloriées de Boilly; le tout très propre et avec un bon petit air campagnard.
Il expliqua brièvement l'objet de sa visite.
— Ah ! mon brave monsieur, bien des mercis ! s'exclama la veuve... On a raison de dire : un bonheur n'arrive jamais seul... Figurez-vous que la petiote a passé ses examens pour entrer dans les Télégraphes, et, en attendant d'être placée, elle fait par ci par là des enluminures... Aujourd'hui, elle a été payée d'une grosse commande d'images, et alors nous avons décidé que nous fêterions ce soir la Saint-Nicolas, comme au bon vieux temps... Vous vous souvenez?
— Mais, grand'mère interrompit la jeune fille en riant, monsieur ne sait pas ce que c'est que la Saint-Nicolas... à Paris, on ne fête pas ce saint-là I
— Si fait, monsicursait parfaitement ce que je veux dire. 11 est du pays, Claudette, il est de Clermont.
— La Saint-Nicolas! reprit le sous-directcur dont la
figure triste s'épanouir, je crois bien!... C'est aujourd'hui en en effet le six décembre. . .
Cette date avait allumé toute une flambée de souvenirs d'enfance qui éclairaient joyeusement son cerveau. A cette clarté, il revit la vaste cheminée paternelle, égayée par les apprêts de la fête patronale ; il entendit la musique sautillante des violons, allant par les rues chercher les filles pour le bal annuel; et il se rappela ses émotions du lendemain, quand il courait pieds nus pour tâter dans l'âtre ses sabots pleins de joujoux que saint Nicolas, sur son âne, avait apportés nuitamment par la cheminée.
— Donc, ce soir, continua avec volubilité la grand'mère, nous avons résolu de ne manger rien que des plats du pays. Le jardinier d'en bas nous a donné, en choux, navets et pommes de terre, de quoi faire une bonne potée; j'ai acheté un saucisson de Lorraine, et quand vous êtes entré j'étais en train de préparer un tôt-fait.
— Oh! un tôt-fait! s'écria Boinville devenu plus expansif, voilà bien vingt ans que je n'ai entendu prononcer le nom de ce gâteau d'œufs, de lait et de farine, et plus longtemps encore que je n'y ai goûté...
Ses traits s'étaient animés et la jeune fille, qui l'observait à la dérobée, crut voir passer une lueur gourmande dans ses yeux bruns.
Tandis qu'il souriait, pensif, au souvenir de ce mets du pays, la grand'mère et Claudette s'étaient retirées un peu à l'écart et paraissaient discuter avec vivacité une grave question.
— Non, grand'mère, chuchotait la jeune fiUe^ ce serait indiscret.
LA SAINT-N ICÙLAS
— Pourquoi donc? murmura la veuve, je suis sûre que cela lui ferait plaisir.
Ec comme il les regardait, intrigué, la grand'mèrc revint vers lui :
— Monsieur, jommcnça-t-ellc, vous avez déjà été bien bon pour nous et si ce n'était pas abuser, j'aurais encore une faveur à vous demander... Il est tard et vous avez un bon bout de chemin à faire pour aller retrouver votre dîner... Vous nous rendriez bien heureuses si vous vouliez goûter de notre ror-fait... N'est-ce pas, Claudette!
— Oui, grand'mère, seulement monsieur dinera mal, et d'ailleurs il est sans doute attendu chez lui.
— Non, personne ne m'attend, répondit Boinville en songeant au restaurant où d'habitude il dînait sohtairement et maussadcment, je suis libre, mais...
Il hésitait encore, tout en regardant les yeux rieurs et printanicrs de Claudette; puis, tout à coup, il s'écria avec une rondeur dont il n'était pas coutumier :
— Eh bien! j'accepte sans façon et avec plaisir!
— A la bonne heure ! fit la vieille dame toute ragaillardie... Claudette, qu'est-ce que je te disais?... Mets vivement le couvert, puis tu iras chercher du vin, tandis que je retournerai à mon tôi-fait...
Claudette, vive comme un lézard, avait ouvert la grande armoire. Elle en tira une nappe à liteaux rouges, puis des serviettes. En un clin d'œil la table fut dressée. La jeune fille alluma un bougeoir et descendit, tandis que la veuve, assise, avec des châtaignes dans son giron, les fendait lentement et les étalait sur le marbre du poêle.
— N'est-ce pas que la petite est preste et gaie? disait-
elle au sous-directeur... C'est ma consolation... Elle réjouit ma vieillesse comme une fauvette sur un vieux toit... — Et elle reprenait en secouant ses châtaignes : — Ce sera un maigre souper, mais un souper offert de bon cœur, et puis ça vous rappellera le pays, nomme.' (n'est-ce pas?)
Claudette était remontée, rouge et un peu essoufflée; la bonne dame apporta la poic'e fumante et embaumée, et on se mit à table.
Entre cette brave octogénaire tout heureuse, et cette jeune fille si rieuse et si naturelle; devant cette nappe qui fleurait l'iris, dans ce inilieu quasi-campagnard, qui lui reparlait des choses du passé, Hubert Boinville fit honneur à \a potée. Il se dégelait peu à peu et causait familièrement, s'amusant aux saillies de Claudette et riant d'un bon rire enfantin aux mots patois dont la grand'mère émaillait ses phrases. De temps en temps, la veuve se levait et allait à la cuisine surveiller son entremets. Enfin elle reparut, triomphante, tenant la cocotte de fonte, d'où s'élevait le lot-fuit avec des boursouflures brunes et dorées et une appétissante odeur de fleur d'oranger. Après, vinrent les châtaignes grillées au four et encore toutes craquantes dans leur écorce fendillée et rissolée. La vieille dame tira du fond de l'armoire une bouteille àe fignoletie, cette liqueur du pays fabriquée avec de l'eau-de-vie et du vin doux ; puis, tandis que Claudette desservait, elle prit machinalement son tricot et s'assit près du poêle, tout en jasant; mais, sous l'influence d'une chaleur douce, jointe à l'action de hfgnolene, elle ne tarda pas à s'assoupir. Claudette avait posé la lampe au milieu de la table; Hubert et la jeune fille se trouvaient ainsi presque en tête-à-téte, et Claudette, naturellement
LA SAl NI -N I COLAS
gaie et enjouée, dcfrayaic quasiment à elle seule la conversation.
Elle aussi avait passé son enfance à Argonne, près d'une vieille tante, et elle rappelait à Boinville de menus détails locaux dont la précision le remettait insensiblement dans le milieu provincial d'autrefois. — Comme il faisait très chaud dans la chambre, Claudette avait entr'ouvert la croisée, et il arrivait des bouffées d'air frais, imprégnées de l'odeur maraîchère du jardin d'en bas, où l'on entendait le glouglou d'une fontaine s'égouttant dans une auge de pierre, tandis qu'au loin une cloche de couvent sonnait lentement l'cAngelus.
Hubert Boinville eut tout à coup une hallucination. La fignolette lorraine et les yeux clairs de cette jolie fille qui évoquait pour lui les paysages forestiers de sa petite ville, y étaient pour beaucoup. Il lui sembla qu'il avait reculé de vingt ans en arrière, et qu'il était transporté dans quelque rustique logis de sa province nat.de. Ce vent dans les arbres, ce frais murmure d'eau vive, c'était la voix caressante de l'Aire et le frisson des futaies de l'Argonne; cette cloche qui chantait là-bas, c'était celle de l'église paroissiale du bourg fêtant la veillée de Saint-Nicolas... Sa jeunesse ensevelie pendant vingt ans sous les paperasses administratives, sa jeunesse revivait dans toute sa verdeur, et devant lui les yeux bleus de Claudette riaient si ingénument, avec un éclat d'avril en fleur, que son cœur engourdi se réveillait ce battait un plaisant tic-tac dans sa poitrine...
La vieille dame s'était réveillée en sursaut et balbutiait des paroles d'e.xcuse. Hubert Boinville se leva; il était temps de prendre congé. Après avoir chaudement remercié Madame
Blouec et avoir promis de revenir, il tendit la main à Claudette. Leurs regards se rencontrèrent un moment et ceux du sous-directeur étaient si brillants, que les paupières de la jeune fille s'abaissèrent vivement sur ses rieuses prunelles azurées. Ce fut elle qui le reconduisit jusqu'au bas, et quand ils furent sur le seuil, il lui serra encore une fois la main sans trouver rien à lui dire...
Et cependant il avait le cœur plein, le sous-diredteur, et quand il se retrouva seul dans le désert ténébreux de la rue de la Santé, il lui sembla qu'il entendait chanter dans le ciel tous les violons de la Saint-Nicolas.
Hubert Boinville donnait de nouveau, comme on dit en style de bureaucratie, « une impulsion active et éclairée au service. » La machine administrative avait recommencé à amonceler sur sa table la mouture quotidienne des rapports Derit ordre et des rapports grand ordre, des lettres au ministre et des projets d'arrêtés. Les séances du Conseil, les audiences et les commissions ne lui avaient pas laissé une heure pour aller rue de la Santé. Pourtant le souvenir de la soirée de Saint-Nicolas lui revenait souvent au milieu de son travail. A plusieurs reprises, il avait été distrait de la lecture d'un dossier par l'image rayonnante des beaux yeux de Claudette. Cette apparition voltigeait sur les paperasses