‹ Contes pour les jeunes et les vieux;Chapitre 38 sur 42 · CELUI QUI FAIT LES FRAIS DE LA FÊTE · texte numérisé non relu

CELUI QUI FAIT LES FRAIS DE LA FÊTE

On peut dire qu'il a été soigné! On ne lui a ménagé ni les grasses lippéeSj ni les gâteries, ni même les distractions. Cet automne, on l'a promené dans les grands bois. 11 a respiré les vertes odeurs de la futaie ; il s'y est donné des ventrées de glands et de faînes, après s'être aiguisé l'appétit en mâcliant de savoureuses racines de fougère... Les mauvais temps venus, il a regagné son toit dans l'écurie chaude et imprégnée de l'odeur des vaches. Là, il a trouvé bon souper et bon gîte, et il n'est plus guère sorti que pour aller se vautrer voluptueusement dans les boues fraîches de la cour. 11 a eu de plantureuses pâtées de pommes dé terre, de betteraves et de son, accompagnées de copieuses rasades de petit-lait. Même on a poussé la libéralité jusqu'à lui servir, ces jours derniers, un menu composé de légumes cuits, de grain et de farine. Aussi est-il dodu et florissant; sa chair rose est marquée de jolis bourrelets, et ses petits

yeux disparaissent sous les couches graisseuses. Il esc devenu paresseux, alourdi, casanier; il ne quitte plus son toit où il se prélasse dans une douce obscurité. On vient l'y visiter; les flâneurs s'y succèdent, s'extasiaiit sur sa mine et son embonpoint, pronostiquant que le gaillard pèsera un fameux poids, et comblant de louanges dom Pourceau, qui leur répond sans se déranger par de petits tortillements de sa queue tire-bouclionnéc, et par de sourds grognements de satisfaction.

Hélas! la roche tarpéicnne est près du Capicolel... Un

matin de décembre, par une belle gelée, on chasse le triomphateur hors de son toit et on le pousse dans la cour où il roule, tout ébloui par la lumière crue. La cour a des airs de guet-apens. La grand'porte charretière est fermée, des gens à physionomie louche rôdent çà et là, en jetant sur le lonquin d'obliques regards qui ne disent rien de bon. Perchés à chevauchons sur le mur, des gamins penchent leurs têtes curieuses et semblent être venus là pour assister à un spectacle émouvant. Un vague instinct avertit le camarade qu'on ne l'a point tiré de son érable uniquement pour lui faire prendre l'air, et il commence à grogner avec inquiétude. Son angoisse redouble, quand un grand diable en tablier blanc le sangle d'une corde. Cependant la bonne femme du logis, les bras nus jusqu'au coude, lui montre traîtreusement un chaudron plein d'une pâtée diantrement alléchante ! Dom Pourceau cédant bestialement et bêtement aux convoitises de son ventre, tend le cou pour se ruer vers le chaudron, tandis que l'homme au tablier, son grand couteau entre les dents, tire de toutes ses forces sur la corde et prend ses dernières dispositions. — Brusquement la bête roule à terre avec des cris de détresse, des cris presque humains dont les modulations lamentables retentissent jusqu'à la lisière des bois, tout là-bas. Puis brusquement aussi cette clameur déchirante s'apaise... C'est fini. Le charcutier essuie son couteau; on apporte des vases pour recueillir le sang, tandis qu'autour du cochon pantelant encore, les voisins évaluent la quantité de livres que donnera sa chair, et que des paris s'ouvrent, comme aux courses, sur le poids probable du camarade. — « Cent soixante! — Cent quatre-vingts! — AUons-donc! vous n'y êtes

pas! moi, je gage un déjeuner qu'il pèse près de deux cents... »

En attendant, on le flambe à un feu de paille autour duquel les enfants font cercle, on le pèse, on l'échaudc. Maintenant le voilà lié sur l'échelle, le ventre ouvert, les membres étendus, la tête pendante d'où dégoutte encore un mince filet de sang, et, tandis que les parieurs vont boire bouteille aux dépens du perdant, le charcutier l'examine d'un œil d'expert et choisit déjà les succulents morceaux destinés au réveillon de Noël.

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