‹ Contes pour les jeunes et les vieux;Chapitre 5 sur 42 · LE POMMIER · texte numérisé non relu

LE POMMIER

Oh ! la bonté des cœurs simples !... Elle vaut ir.icux que toute l'éloquence des poètes et que tout l'or de la terre... Les jardiniers ont tenu parole; — et c'est ainsi que l'image de Moussia est toujours parée de fleurs roses ou de pommes mûres, fidèle et naïve offrande du vieux pommier à la jeune morte.

FRIMOUSSE

fKJiMOUSSE

L avait huit ans, des cheveux couleur paille très embroussaillés, et des yeux bleus pétillants de malice dans une figure blafarde et joufflue. Ces deux yeux bien ouverts, fureteurs, gouailleurs et elTrontés, accompagnés d'une bouche insolemment gourmande, tranchaient sur la boufîlssure pâle de cette face lymphatique, et avaient valu à l'enfant le nom de « Frimousse » dont nous l'avions baptisé. Il était né d'un père inconnu ce d'une pauvresse qui le laissait vagabonder par les rues. Sa toilette était des plus sommaires : une mauvaise chemise, une veste trop large et veuve de boutons, et un pantalon de loques dont les lambeaux tombaient sur des chaussures informes ; mais il se drapait dans ces guenilles avec une insouciance et une drôlerie très amusantes. Quand, le soir, dans la principale rue de notre petite ville, il se promenait gravement devant nous, maintenant d'une main

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sa culotte qui menaçait de l'abandonner, et de l'autre, portant à ses lèvres un bouc de cigare, il nous représentaic la ciiarge d'un César de Bazan en basâge. 11 avait deviné qu'il nous intéressait, et il en abusait pour nous extirper quelques sous, dont il faisait d'ailleurs un emploi détestable. Il vivait sur le domaine public et exerçait pour vivre cent métiers industrieux, dont le plus honorable consistait à nous servir de factotum. L'été, quand nous nous baignions dans la rivière, il gardait nos vêtements, assis sur la berge à l'ombre d'un arbre, fumant sa cigarette, et riant aux éclats lorsqu'un nageur novice lâchait son paquet de joncs et « buvait un coup. » L'hiver, il se réfugiait dans la baraque du marchand de marrons de la rue des Pressoirs ; il fendait le menu bois, entretenait un feu clair dans la poêle trouée, et attrapait de ci et de là quelques châtaignes grillées, qui lui réchauffaient les doigts d'abord, et ensuite calmaient momentanément les impérieuses exigences de son estomac creux. — Une fois, pris d'un beau mouvement, j'essayai de lui faire honte de sa paresse, et je lui promis une haute paye supplémentaire s'il consentait à fréquenter assidûment l'école communale. Frimousse me regarda dans les yeux pour voir si je parlais sérieusement, puis ses lèvres gouailleuses ébauchèrent une grimace de dédain. Enfin, comme dernier argument, il me montrad'un geste de gamin sa culotte fendue dans toute sa hauteur, qui laissait voir cyniquement la jambe

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et le reste : — Voyons m'sieu, ajouta-t-il, blague à part, est-ce qu'ils voudraient de moi dans ce costume-là, à l'école r Peu de temps après, j'allai à Paris suivre mon cours de droit; quand je revins aux vacances, Frimousse avait disparu de la circulation.

Cinq ans plus tard, je me trouvais à Aulicrivc, — un village perdu au fond des bois de la z^îontagne langroise, — à une époque où on transformait en zMaison centrale l"s bâtiments d'une ancienne abbaye des bernardins. La prison une fois construite, on devait y transvaser les femmes alors enfermées dans la maison de Clairvaux, située à huit lieues de là. En attendant, on avait l'intention d'y installer une cinquantaine de jeunes détenus qu'on emploierait à des travaux de terrassement. — Ils arriveront demain, me disait avec un naïf orgueil professionnel le directeur de la prison ; ils viennent de Clairvaux à pied, sous l'escorte de leurs gardiens, et vous verrez comme ces gaillards-là manœuvrent au doigt et à l'œil. ..Ils sont charmants. . . et heureux ! . . . — En même temps ce chef de service, solide, trapu, la figure de négrier, éclairée par deux yeux gris, fins, froids comme l'acier et singulièrement énergiques, riait silencieusement en fouettant les herbes du revers d'un solide rotin à pomme d'ivoire.

Ils arrivèrent en etTet le lendemain au coucher du soleil. Le directeur m'avait emmené au-devant d'eux, et bientôt, dans un nuage de poussière, nous les vîmes au tournant de la route, marchant quatre par (juatre, les aînés en tête, les

petits en queue, ec les gardiens en serre-files. Dès qu'ils aperçurent les toits de l'ancienne abbaye, à un signal du gardien-chef, ils entonnèrent en chœur, sur un air de cantique, une chanson où il était question des joies du travail et des beautés de la nature. Serrés dans leur veste grise d'uniforme, la casquette profondément enfoncée sur leur tête rasée, traînant leurs pieds poudreux, ils défilèrent devant nous, les yeux baissés et braillant presque automatiquement leur vertueuse complainte. Au premier aspect, toutes ces figures enfantines semblaient moulées d'après un type unique : mêmes regards humblement sournois de cliicns battus, même bouffissure jaune, mêmes gestes mécaniques, même jovialité de commande.

— N'est-ce pas qu'ils sont charmants.'' s'e.xclamait le directeur en frappant le sol du bout de son rotin ; ils ont leurs huit lieues dans les jambes : eh bien, il n'y paraît pas !... Les voilà dispos, frais comme des roses et gais comme des pinsons.

Dispos ! c'était possible, bien que quelques-uns traînassent piteusement la jambe. Quant à leur gaîté, je sus tout de suite à quoi m'en tenir. Tandis que le directeur causait avec le gardien-chef, l'un des jeunes détenus tourna curieusement vers moi son visage semé de taches de rousseur, et je n'oublierai de longtemps l'expression farouche, vieillotte et abrutie de cette hâve figure d'enfant.

Quelques jours après, mon hôtesse me dit en servant le déjeuner : — A propos, monsieur, vous savez, les enfants

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qui sont arrives pour travailler à la prison ?... Eh bien, il paraît c]u'il y en a un qui est de votre pays, et il vous a reconnu l'autre soir, en passant. — Intrigué, j'exprimai le désir de voir ce jeune et précoce compatriote. Ce fut chose facile, rhôtcsse ayant fait la conquête du gardien-chef, et dès le lendemain, elle introduisait dans mon bureau un garçon d'une douzaine d'années, avec lequel elle me laissa en têteà-tête. Le gamin, pâlot et gras, sanglé dans son uniforme de travail, se tenait devant moi la casquette à la main; sa tête aux cheveux coupés ras avait l'air d'une boule ; ses yeux bleus rusés s'abaissaient et se levaient alternativement, comme si leur propriétaire eût voulu m'étiidier et me tâtcr, avant de se livrer.

— Vous ne me reconnaissez pas, m'sieu ? dcmanda-t-il enfin d'une voix à la fois timide ec gouailleuse.

Cette fois mes souvenirs se réveillèrent. — Frimousse! m'écrai-je.

— Oui, c'est moi! répondit-il, tandis que sa figure empâtée de mauvaise graisse s'éclairait d'un sourire, et que ses regards s'enhardissaient.

— Mon pauvre gas, tu t'es donc fait mettre en prison?

— Ah! voilà, dit-il en se dandinant sur ses jambes, j'ai pas eu de chance!... Vous savez qu'en été je gardais les effets des gens qui se baignaient à la 'Brèche... Un jour, en retournant un pantalon, j'en ai fait tomber un écu de cinq francs... Jamais je n'avais vu tant d'argent, ça me brûlait les doigts, j'ai pris la pièce et je me suis donné de l'air... Seulement j'avais été vu, on m'a mis la main dessus, et v'ian! au clou, puis devant le tribunal, où les juges m'ont condamné à rester en cage jusqu'à mes vingt et un ans... Vrai, c'est pas de chance, hein, m'sieu ?

Il débitait cela d'une voix déjà rauque, avec un mélange d'insouciance et d'effronterie, et quand je lui demandai comment il se trouvait du régime de la détention, sa lèvre inférieure s'allongea et il fit une grimace significative :

— Malheur! C'est pas rigolo !... On nous a fait venir de Clairvaux à pied, avec une soupe dans le ventre, et depuis que nous sommes arrivés, nous travaillons à des terrassements, là-haut, à la lisière du bois, où on va construire le nouveau cimetière de la prison... Dix heures à remuer de la terre en plein soleil; avec ça, mal nourris et des patoches en guise de dessert. . . L es gardiens tapent comm.e des sourds ! . . . Et quand on rentre, éremté, le directeur veut qu'on chante

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pour faire croire aux gens qu'on est heureux comme coqs en pâte... Q^ucllc farce! Et dire que j'en ai encore pour ncufans!... Mais voyez-vous, m'sicu, j'ai pas envie d'acliever mon bail!...

Son œil s'alluma, il cligna des paupières d'un air mystérieux et il termina sa harangue en me demandant quelques sous « povir son tabac ».

Je lui donnai une pièce blanche, en assaisonnant mon cadeau d'un brin de morale. Il glissa la pièce dans la doublure de sa casquette, écouta mon sermon avec un sourire ironique, et me tira sa révérence.

Une semaine se passa. Un matin, tandis que je m'habillais, l'hôtesse entra chez moi, tout émue. — Ah ! monsieur... voilà une affaire!... Les gens de la centrale sont sens dessus dessous... Le gachenet qui est venu vous voir et qui est de votre pays...

— Frimousse! eh bien, quoi?

— Il s'est sauvé, monsieur... Il travaillait au nouveau cimetière; pendant que les gardiens avaient le dos tourné, il a gagné le bois et a vredé (^\c) comme un lézard... On le cherciie par les chemins, mais la forêt est grande, et les gardiens auront du fil à retordre!...

Je sortis, non sans un battement de cœur et un scrupule de conscience. Il était certain que la possession de ma pièce blanche avait fortement pesé sur la détermination de Frimousse. — Tous les gens du village étaient sur leur porte;

les gardiens juraient et se démenaient, blêmes de peur, car le directeur ne plaisantait pas et ils se voyaient déjà mis à pied. Quant à ce dernier, il avait couru chez le juge de paix et requis la gendarmerie.

— Le drôle ne pourra pas aller bien loin, me dit-il au déjeuner, il n'a que ses sabots, et ce n'est pas une chaussure commode pour marcher à travers les fourrés!

Toute l'après-midi je fus songeur. Intérieurement je faisais des vœux pour le malheureux Frimousse. Je le suivais en imagination dans sa fuite sous bois. — Peut-être, me disiis-je, aura-t-il rencontré quelque charbonnier compatissant, qui le cachera dans sa hutte? — Et là-dcssus je bâtissais des châteaux en Espagne; je voyais le charbonnier donnant asile au gamin, l'adoptant, l'emmenant de chantier en chantier, dépistant les gendarmes, et finissant par transformer Frimousse en un honnête cuiscur de charbon... Au coucher du soleil, j'aperçus le directeur qui traversait les jardins de l'ancienne abbaye, et rien qu'à sa mine satisfaite, je devinai que cette fois encore le pauvre gas n'avait pas eu de chance.

— Je vous avais bien dit qu'il n'irait pas loin! s'écria ce terrible administrateur en venant à moi; mes gardiens ont pincé le fuyard au détour d'un sentier et l'ont ramené tambour battant. A cette heure, il se repose au cachot. — Il agita son rotin à pomme d'ivoire, puis ajouta avec un sourire cruel et un flamboiement de l'œil : — Le gardien-chef était furieux, et avant de boucler le drôle, il lui a administré une correction qui lui ôtera le goût des promenades au grand air.

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Elle le lui ôta en cfFet. Après l'avoir moulu de coups, le gardien avait conduit en cellule le triste Frimousse, tout suant encore de sa longue coursL; en plein soleil. Les murs du cachot étaient glacés; rciifant y attrapa une fluxion de poitrine dont il ne se releva pas. Dès que je sus qu'il était gravement malade, je demandai et j'obtins l'autorisation de l'aller voir à l'infirmerie. Je trouvai Frimousse tout enfiévré sous les minces couvertures du petit lit réglementaire; il était violemment oppressé et parlait déjà difficilement. Il tourna la tête vers moi, me reconnut et eut encore la force d'ébaucher avec sa lèvre inférieure sa grimace habituelle. — Pas de chance ! murmura-t-il de sa voix rauque ; un quart d'heure p'.us tard, je gagnais le taillis et je me fichais pas ma! d'eux!... Maintenant mon compte est réglé, m'sieu, c'est moi qui écrennerai le cimetière où je faisais des terrassements... Je vous avais bien dit que je ne finirais pas mon bail 1... Que soit, c'est pas une façon agréable de s'en aller... Et surtout que le gardien-chef tapait dur, si dur que j'emporterai avec moi la marque dc^ paroches!... Ah! m'sieu, où est le temps où je gardais vos elTets, sur le talus de la rivière, en fumant mon bout de cigare, et en regardant les araignées d'eau qui se tiraient les pattes dans le courant.''... Moi aussi, j'aurais bien voulu me tirer les pattes!... Mais le directeur n'entend pas comme ça... 11 ne veut pas qu'il soit dit qu'on s'ennuie dans sa boîte... « Tous frais comme des roses et gais comme des pinsons, n Malheur!...

Un accès de toux lui coupa la parole, ec la sœur me congédia. — Deux jours après, on l'enterra dans le nouveau cimetière, à l'orée du bois, et les retombées des grands arbres ombragèrent encore le pauvre Frimousse, comme au temps où il lézardait sous les aulnes de sa rivière natale.

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LA première fois que je revis, après vingt-cinq ans, mon vieux copain Vital Hcrbclot, ce fut dans un banquet djs anciens élèves d'un lycée de province oîi nous avions pioché notre bachot. — Ces sortes de réunions se ressemblent presque toutes : — poignées de mains, reconnaissances bruyantes, tutoiements qu'on est étonné de reprendre après un silence d'un quart de siècle; — constatations mélancoliques des changements apportés par les années dans les physionomies et les fortunes; — puis le discours solennel du président, les toasts, les évocations des souvenirs du collège, dont le temps a évaporé les amertumes, pour ne

laisser subsisrer que la mielleuse saveur des jours où chacun de nous tenait dans sa main une boîte de Pandore pleine d'espérances dorées...

Je fus passablement surpris de trouver un Vital Herbelot tout différent de celui dont j'avais gardé souvenance. Je l'avais connu mince et timide, tiré à quatre épingles, correct et réservé, réunissant toutes les qualités aimables d'un jeune surnuméraire qui veut faire son chemin dans l'administration où sa famille l'a casé. Je revoyais un gaillard solide, membru, au cou et au teint hâlés, ayant l'œil vif, le verbe haut, net et éclatant d'un homme qui n'est pas habitué à peser ses paroles. Avec ses cheveu.^ coupés en brosse, son complet de drap anglais, sa barbe poivre et sel en éventail, il avait en toute sa personne quelque chose d'aisé, de décidé et de désinvolte, qui ne sentait en rien le fonctionnaire.

— Ah! çà, lui demandai-je, qu'es-tu devenu.^ N'es-tu plus dans l'administration ?

— Non, mon vieux, répondit-il, je suis tout bêtement cultivateur... Je fais valoir à une demi-lieue d'ici, à Chanteraine, une propriété assez ronde où je sème du blé et où je récolte un petit vin pineau dont je te ferai goiîter quand tu viendras me voir.

— En vérité ! m'écriai-je, toi, fils et petit-fils de bureaucrates, toi qu'on citait comme le modèle des employés et auquel on prédisait un brillant avenir, tu as jeté le froc aux orties .''

— Mon Dieu, oui.

— Comment cela est-il arrivé?

— Mon cher répliqua-t-il en riant, les grands effets sont

souvent produits par les causes les plus futiles... J'ai donné ma démission pour deux pêches.

— Deux pêches ?

— Ni plus ni moins, et quand nous aurons pris le café, si tu veux m'accompagner juscju'à Chantcraine, je te conterai cela.

Après le café, nous quittâmes la salle du banquet et tandis qu'en fumant un cigare nous longions le canal par une tiède après-midi de la fin d'août, mon ami Vidal commença son récit :

— Tu sais, me dit-il, que j'étais un « enfmt de la balle », et que mon père, vieil employé, ne voyait rien de comparable à la carrière des bureaux. Aussi, dès que je fus débarrassé de mon baccalauréat, on n'eut rien de plus pressé que de me caser comme surnuméraire dans l'administration paternelle. Je ne me sentais pas de vocation bien déterminée et je m'engageai docilement sur cette banale grand'route de la bureaucratie, où mon père et mon grand-père avaient lentement, mais sûrement cheminé. J'étais un garçon laborieux, discipliné, élevé dès le berceau dans le respect des employés supérieurs et la déférence qu'on doit aux autorités, je fus donc bien noté par mes chefs et je conquis rapidement mes premiers grades administratifs. Quand j'eus vingtcinq ans, mon directeur, qui m'avait pris en affection, m'attacha à ses bureaux et mes camarades envièrent mon sort. On parlait déjà de moi comme d'un futur employé supérieur et on me prédisait le plus bel avenir. C'est alors que je

me mariai. J'épousai une jeune fille fort jolie, et, ce qui vaut mieux, très bonne et très aimante, — mais sans fortune. C'était un tort grave aux yeux du monde d'employés dans lequel je vivais. On y est très positif, on ne voit guère dans le mariage qu'une bonne affaire et on y prend volontiers pour règle que « si le mari apporte à déjeuner, la femme doit apporter à dîner ». Or ma femme et moi, nous avions à peine à nous deux de quoi chichement souper. On cria très haut que j'avais fait une sottise. Plus d'un brave bourgeois de mon entourage déclara net que j'étais fou et que je gâchais à plaisir une belle situation. Néanmoins, comme ma femme était très gentille et très bonne enfant, comme nous vivions modestement, et qu'à force d'économ.ies nous réussissions à joindre les deux bouts, on passa condamnation sur mon « imprévoyance » et la société locale daigna continuer à nous accueillir.

Mon directeur était riche, il aimait la représentation et se piquait de faire bonne figure dans le monde. Il recevait souvent, donnait de plantureux dîners et de temps à autre invitait à une sauterie les familles des fonctionnaires et des notables de la ville. Au bout d'un an, ma femme, étant souffrante, dut garder la maison, et, bien que j'eusse préféré lui tenir compagnie, je fus obligé d'assister seul aux réceptions directoriales, car mon chef n'admettait pas qu'on déclinât ses invitations, et chez lui, ses employés devaient s'amuser par ordre.

Justement, un peu avant la naissance de mon premier entant, il y eut un grand bal à la direction et, naturellement, il me fallut, bon gré mal gré, endosser mon habit noir.

A l'heure du départ, tout en élaborant le nœud de ma cravate blanche, ma femme m'adressa force recommandations : — Ce sera très beau... N'oubhepas de bien regarder afin de tout me raconter en détail : Les noms des dames qui seront à la soirée, leurs toilettes et le menu du souper... Car il y aura un souper; il paraît qu'on a fait venir de chez Chevet des tas de bonnes choses... des primeurs; on parle de pêches qui ont coûté trois francs pièce... Oh! ces pêches!... Sais-tu.-' si tu étais gentil, tu m'en rapporterais une...

J'eus beau me récrier, lui remontrer que la chose était peu pratique et combien il était difficile à un monsieur en habit noir d'introduire un de ces fruits dans sa poche, sans risquer d'être vu et mis à l'index... Plus j'élevais d'objections et plus elle s'entêtait dans sa fantaisie :

— Rien de plus facile, au contraire!... Au milieu du va-et-vient des soupeurs, personne ne s'en apercevra... Tu en prendras une comme pour toi et tu la dissimuleras adroitement... Ne hausse pas les épaules!... Soit, mettons que c'est un enfantillage , mais j'en ai envie ; depuis que j'ai entendu parler de ces pêches, j'ai un désir fou d'y goûter... Promets-moi de m'en rapporter au moins une, jure-le moi !...

Le moyen d'opposer un refus catégorique à une femme qu'on aime, surtout quand elle se trouve dans la position où était la mienne !... Je finis par murmurer une promesse

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vague et me hâtai de partir, mais au moment où je tournais le bouton de la porte, elle me rappela. Je vis ses grands yeux bleus se tourner vers moi, tout brillants de convoitise, et elle me cria encore :

• — Tu me le promecs?...

Un très beau bal : des fleurs partout, des toilettes fraîches, un orchestre excellent. — Le préfet, le président du tribunal, les officiers de la garnison, tout le dessus du panier se trouvait là. Mon directeur n'avait rien épargné pour donner de l'éclat à cette fête dont sa femme et sa fille faisaient gracieusement les honneurs. A minuit, on servit le souper et, par couples, les danseurs passèrent dans la salle du buflet. Je m'y faufilai en palpitant, et, à peine entré, j'aperçus en belle place, au milieu de la table, les fameuses pêches envoyées par Chevet.

Elles étaient magnifiques, les pêches ! Disposées en pyramide dans une corbeille de faïence de Lunéville, douillettement espacées et serties par des feuilles de vigne, elles étalaient avec orgueil leur couleur appétissante où des rougeurs foncées diapraient le blanc verdâtre de la peau veloutée. Rien qu'à les voir, on devinait la fine saveur parfumée de la chair rosée et fondante. De loin je les caressais de l'œil et je songeais aux joyeuses exclamations qui m'accueilleraient au retour, si je parvenais à rapporter à la maison un échantillon de ces fruits exquis. Elles excitaient l'admiration générale; plus je les contemplais, plus mon désir prenait la forme

LES PÊCHES ^<f

d'une idée fixe, et plus fore s'enfonçait dans mon cerveau la résolution d'en chiper une ou deux. — Mais comment?... Les domestiques préposés au service faisaient bonne garde autour de ces rares et coûteuses primeurs. Mon directeur s'était réservé le plaisir d'offrir lui-même ses pêches à quelques privilégiés. De temps en temps, sur un signe de mon chef, un maître d'hôtel prenait une pêche délicatement, la coupait à l'aide d'un couteau à lame d'argent, et présentait les deux moitiés sur une assiette de Sèvres à la personne désignée. Je suivais avidement ce manège et je voyais en tremblant s'effondrer la pyramide. Néanmoins on n'épuisa pas le contenu de la corbeille. Soit que la consigne eût été adroitement exécutée, soit qu'on y mît de la discrétion, quand les soupeurs, rappelés par un prélude de l'orchestre, se précipitèrent dans le salon, il restait encore une demi-douzaine de belles pêches sur le lit de feuilles vertes.

Je suivis la foule, mais ce n'était qu'une fausse sortie. J'avais laissé mon chapeau dans une encoignure, — un chapeau haut de forme qui m'avait considérablement gêné pendant toute la soirée. — Je rentrai sous prétexte de le reprendre et, comme j'étais un peu de la maison, les domestiques ne se méfièrent pas de moi. D'ailleurs ils étaient occupés à transporter à l'office la vaisselle et les verres qui avaient servi aux soupeurs, et à un certain moment, je me trouvai seul près du bullct. — Il n'y avait pas une minute à perdre. — Après un furtif coup d'œil à droite et à gauche, je m'approchai de la corbeille, je fis rouler prestement deux pêches dans mon chapeau, où je les tamponnai à l'aide de mon mouchoir, puis — très calme en apparence, très digne, bien que j'eusse un affreux battement de cœur, — je quittai

la salle à manger en appliquant soigneusement l'orifice de mon couvre -chef contre ma poitrine, et en l'y maintenant à l'aide de ma main droite passée dans l'ouverture de mon gilet, ce qui me donnait une pose très majestueuse et quasi napoléonienne.

Mon projet était de traverser doucement le salon, de m'esquiver à l'anglaise, et, une fois dehors, de rapporter victorieusement à la maison les deux pêches enveloppées dans mon mouchoir.

La chose n'était pas aussi facile que je l'avais pensé tout d'abord. On venait de commencer le cotillon. Tout autour du grand salon il y avait un double cordon d'habits noirs et de dames mûres, entourant un second cercle formé par les chaises des danseuses; — puis, au milieu, un large espace vide où valsaient les couples. — C'était cet espace qu'il me fallait traverser pour gagner la porte de l'antichambre.

Je m'insinuais timidement dans les interstices des groupes, je serpentais entre les chaises avec la souplesse d'une couleuvre... Je tremblais à chaque instant qu'un brutal coup de coude ne vînt déranger la position de mon couvre-chef et ne fît choir mes pêches. Je les sentais ballotter dans l'intérieur de la coiffe et j'en avais chaud aux oreilles et aux cheveux. Enfin, après bien des peines et bien des transes, je débouchai dans le cercle au moment où on organisait une nouvelle figure : — la danseuse est placée au centre des danseurs qui exécutent autour d'elle une ronde en lui tour-

nanc le dos; elle doit tenir un chapeau à la main et en coiffer au passage celui des cavaliers avec lequel elle désire valser. — A peine avais-jc fait deux pas, que la fille de mon directeur, qui conduisait le cotillon avec un jeune conseiller de préfecture, s'écria :

— Un chapeau! Il nous manque un chapeau!

En même temps elle m'aperçut avec mon tuyau de pocle collé sur ma poitrine; je rencontrai son regard et tout mon sang se figea :

— Ah! me dit-elle, vous arrivez à point. Monsieur Hcrbclot!... Vite, votre chapeau!...

Avant que j'eusse pu seulement balbutier un mot, elle s'empara de mon chapeau... si brusquement que, du même coup, les pêches roulèrent sur le parquet, entraînant mon mouchoir et deux ou trois feuilles de vigne...

Tu vois d'ici le tableau. Les danseuses riaient sous cape en contemplant mon méfait et ma mine déconfite; mon directeur fronçait le sourcil, les gens graves chuchotaient en me montrant du doigt, et je sentais mes jambes fléchir... J'aurais voulu m'enfoncer dans le parquet et disparaître!

La jeune fille se pinça les lèvres pour réprimer un éclat de rire, puis me rendant mon chapeau :

— Monsieur Herbelot, me dit-elle d'une voix ironique, ramassez donc vos pêches !

Les rires alors partirent de tous les coins du salon, les domestiques eu.x-mêmes se tenaient les côtes, et, pâle, hagard, chancelant, je m'enfuis, écrasé de confusion ; j'étais si égaré que je ne trouvais plus la porte, et je m'en allai, la mort dans le cœur, conter mon désastre à ma femme

Le lendemain, l'histoire courait la ville. Quand j'entrai

dans mon bureau, mes camarades m'accueiUiren: par un : « Herbelot, ramassez vos pêches!... » qui me fie monter le rouge au visage. Je ne pouvais hasarder un pas dans la rue, sans entendre derrière moi une voix gouailleuse murmurer: « C'est le monsieur aux pêches!... » La place n'était plus tenable, et huit jours après je donnai ma démission.

Un oncle de ma femme avait un traih de culture aux environs de ma ville natale. Je le priai de me prendre comme auxiliaire. Il y consentit et nous nous installâmes à Chanteraine... Que te dirai-je encore?... Je mis résolument la main à l'œuvre, me levant avec l'aube et ne plaignant pas ma peine. Il paraît que j'avais plus de vocation pour la culture que pour les paperasses, car je devins en peu de temps un agriculteur sérieux. Le domaine prospéra si bien, qu'à sa mort, notre oncle nous le laissa par testament. Depuis je l'ai arrondi et je l'ai amené à l'erat satisfaisant où tu vas le voir...

Nous étions arrivés à Chanteraine. Nous y pénétrâmes par un verger plein de fruits. Les branches chargées de pommes, de poires et de quoiches pliaient jusqu'à terre. A l'extrémité du clos, une prairie en pente dévalait vers la rivière bleuissante, au delà de laquelle se relevait un coteau de vigne où les raisins commençaient à grossir et où les grives chantaient. A gauche, derrière les arbres, un ronflement de batteuse indiquait l'emplacement des granges et, quand nous eijmes traversé le potager, nous aperçûmes la

façade blanche de la maison d'habitation, où grimpaient en espalier des pêchers couverts de belles pêches mûrissantes.

— Tu le vois, me dit Vital Herbelot, je rends un culte aux pêches. Je leur dois mon bonheur. Sans elles je serais resté un mince fonctionnaire, tremblant au moindre froncement de sourcil d'un préfet, grossissant la meute déjà tropnombreuse des employés qui ont grand'peine à joindre lesdeux bouts, et me refusant jusqu'aux douceurs de la paternité par crainte de ne pouvoir nourrir ni doter ma progéniture ; tandis que maintenant je suis mon maître, je fais pousser mon blé et je me suis payé une ribambelle d'enfants...

Au même moment, j'entendis de joyeux rires de garçons et de filles à l'intérieur du logis. Et à la fenêtre du rez-dechaussée, dans l'encadrement des espaliers couverts de pêches, M"'" Herbelot apparut, robuste et belle encore aux approches de la quarantaine, — pêche mûre elle-même et dorée par la chaude lumière d'un magnifique soleil couchant.

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