‹ Contes pour les jeunes et les vieux;Chapitre 9 sur 42 · LA TRUITE · texte numérisé non relu

LA TRUITE

SOUS le bras, entra dans la salle ec s'arrcta, interloqué, devant l'étrange spectacle de cette sauvagcssc assise à la table du juge.

— Trop tard! Monsieur le curé, grommela M. Sourdat, il n'y a plus de truite!... En même temps il lui contait l'histoire de la petite charbonnière.

Le curé poussa un soupir ; il comprenait la grandeur du sacrifice; puis, moitié ému, moitié souriant, il tapa sur l'épaule du juge :

— Monsieur Némorin Sourdat, s'écria-t-il, vous valez mieux que vous ne pensez!... En vérité, je vous le dis, tous vos péchés de gourmandise vous seront remis, pour prix de cette truite que nous n'avons pas mangée.

LES SAPINS

LES SciTIP^S

PAR CCS jours caniculaires, en voyant les externes d'un lycée sortir, hâves, clflanqués, alanguis — et cependant l'œil émerillonné par l'espoir des vacances prochaines, — je me suis rappelé le temps où, au fond d'un collège communal, j'achevais ma seconde sous la double férule des frères Dordclu. — J'ai tout à coup revu la classe aux murs blanchis à la chaux, avec ses deux fenêtres donnant l'une sur la cour, l'autre sur la rue, et ses volets mi-clos à travers lesquels un oblique rayon de soleil faisait danser des pous-

sièrcs dorées dans l'atmosphère surchauffée. Ce rais lumineux traversait la pièce comme une flèche, laissant le reste de la salle plongé dans une ombre bleue où l'on distinguait les tables tailladées de coups de canif, les figures somnolentes des élèves, et la tête hérissée du professeur, émergeant de la chaire entre deux piles de livres. — Il me semblait encore entendre, dans la lourde touffeur de l'après-midi de juillet, le monotone bourdonnement des mouches, mêlé à la voix chantante de Dordelu ['antique, nous expliquant la première Olynthienne.

On l'avait surnommé ï antique, pour le distinguer de son frère cadet, Dordelu le jeune, qui professait les mathématiques. Ce dernier était un pince-sans-rire, froid et implacable, auquel je dois les plus désagréables émotions de mon adolescence. La géométrie n'était pas mon fort; il le savait et ne me le pardonnait pas. Aussi, le mercredi, jour où avait lieu sa classe, ne manquait-il pas de m'appeler au tableau pour démontrer l'égalité des triangles ou les propriétés des angles alternes. J'avais froid dans le dos en prenant la craie et l'éponge; j'essuyais consciencieusement le tableau noir, je traçais lentement la figure pour gagner du temps; puis j'entamais péniblement ma démonstration, je m'y embrouillais, les lettres dansaient devant mes yeux, et tout à coup j'étais interrompu par une voix ironique :

— Très bien !... Vous n'en savez pas un mot... Vous passerez votre jeudi dans la maison de campagne d'à côté... A un autre I...

La maison de campagne était une salle voisine où l'on faisait les consignes, et cette invariable plaisanterie m'irritait encore plus que la retenue elle-même.

LES SAPINS

DorJcIu Yanrique était, lui, de meilleure composition. Bavard très expansif, il émaillait son cours de digressions qui duraient des heures et pendant lesquelles les leçons étaient complètement oubliées. 11 aimait à parler de ses souvenirs d'enfance, de ses alîiiircs privées, de ses vignes et des plantations qu'il entreprenait sur un terrain qu'il possédait à la lisière de la forêt domaniale. Nous connaissions sa marotte et nous en abusions. Nous nous donnions le mot, quand la leçon n'était pas sue, pour le lancer dans d'interminables divagations. Il avait l'imagination féconde, et une fois parti, il ne tarissait plus. Il y avait surtout un certain récit de l'invasion de iSiJ", et une fl^buleusc bataille de Saint-Dié qui nous mettait en joie. Cette bataille, à laquelle il prétendait avoir assisté, prenait des proportions épiques; ciiaque fois qu'il la racontait, les épisodes variaient et devenaient plus merveilleux. Un jour il embellit sa narration d'aventures tellement prodigieuses que mon camarade Hcrbillon et moi nous eûmes l'audace de le traiter de « blagueur ».

Le bonhomme s'arrêta court, très vexé... Il rougit, puis se souvenant qu'après tout il était le professeur et devait se faire respecter :

— Ah ! je suis un blagueur, nous dit-il d'un ton sec, eh bien ! assez blagué ! Récitez-moi votre leçon 1

C'était la première ode d'Horace :

iSMœceiiai, atavis édite regibus.,.

Nous n'en savions^ ni l'un ni l'autre, un traître mot.

— Vous garderez tous deux les arrêts, demain jeudi, continua Dordelu ï antique, et vous me copierez l'ode vingt fois pour vous la mettre en mémoire.

Nous ne l'avions pas volé et nous courbâmes la tête. Nous étions moins vexés, au fond, de cette consigne, que d'avoir interrompu maladroitement le récit de la bataille, et, à la fin de la classe, nous convînmes d'aller présenter nos excuses au professeur. Cela le radoucit et, comme il était bon homme, il nous dit en passant sa main sur sa barbe de huit jours :

— Tout bien réfléchi, il est malsain de claquemurer de grands garçons toute une journée, et j'ai résolu de commuer votre peine... Au lieu de vous rendre aux arrêts, vous viendrez avec moi et vous m'aiderez à planter dans mon terrain trois cents plants de sapin qui ne peuvent plus attendre...

Nous acceptâmes naturellement avec joie cette commutation de peine, et le lendemain, à midi, nous grimpions la Chalaide de Vécl en compagnie de Dordelu l'antique.

Le terrain s'étendait en carré long sur le versant du plateau, entre les bois et le chemin communal. — ^ C'était une friche inculte où se tordaient çà et là quelques grêles bouleaux et deux ou trois cerisiers. Une herbe courte et moussue la recouvrait; il n'y poussait guère que des anémones pulsatilles à Pâques et des prunelles à l'automne. On conçoit que M. Dordelu, esprit pratique en dépit de ses hâbleries, avait le désir d'utiliser ce terrain improductif en y plantant

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la seule essence qui y pût croître et se développer : — le sapin. — M. Dordelu, qui était féru de sylviculture, prétendait que le sapin se plaît dans les terres de médiocre qualité, mêlées de pierre et d'argile; et puis il aimait cet arbre qui lui rappelait son pays vosgien et il rêvait de transformer sa friche en une sapinière fraîche et verte, où il entendrait plus tard la musique du vont dans les branches.

Il avait fait venir de Saint-Dié trois cents jeunes plants d'épicéa, hauts d'un pied à peine et qui se trouvaient pour le moment couchés l'un près de l'autre dans une étroite rrancliée tapissée de terre et de mousse. Une centaine de trous étaient déjà creusés, dans la friche, à une distance raisonnable les uns des autres.

• — Je vais, nous dit-il, coiltinuer à creuser des trous; quant à vous, vous allez dépiquer les plants un à un, vous les placerez bien droit dans chaque trou que vous comblerez ensuite de bonne terre... Est-ce compris?... Et maintenant, mes camarades, à la besogne!...

U\^os arrUre-nrcaix nous dnroiit cet ombrage I

Il faisait un joli temps de printemps, ni trop chaud ni trop frais. Les nuages blancs courant dans le ciel clair promenaient sur la plaine de légères ombres aux fantasques découpures. A la lisière du bois, les cerisiers sauvages et les bourdaines fleurissaient, et l'allègre sifflet des merles nous donnait du cœur à l'ouvrage. De temps à autre, en relevant la tête, nous apercevions la plaine onduleuse, déroulant

jusqu'à l'horizon ses hlés ver:s, ses luzernes plus foncées et ses champs de colza d'un jaune éclatant; puis, tout au loin, un clocher de village, émergeant d'un pli de terrain et pointant son aiguille vers les nuages ou planaient des alouettes. A cent mètres en avant, M. Dordelu, en bras de chemise, coifTé d'un vaste chapeau de paille, une pioche à la main, continuait de creuser ses trous. En se baissant et en se relevant, il profilait sur la surface grise de la friche une silhouette très mouvementée : il avait l'air d'un gros oiseau blanc trop lourd, essayant à chaque instant de prendre l'essor et retombant toujours sur le sol.

Au début, cette façon de garder les arrêts ne nous déplut pas trop. La nouveauté de la besogne, le grand air, l'odeur aromatique des jeunes sapins, le gazouillement des oiseaux nous ragaillardissaient et nous tenaient en haleine. Pourtant, quand nous eûmes enterré une trentaine de plants, nous commençâmes à avoir chaud et à sentir un peu de courbature. Insensiblement notre conversation languit et nous travaillâmes en silence, machinalement, maussadement, comme des serfs à la glèbe.

— Dis donc, ça t'amuse, toi } me demanda tout à coup Herbillon en s'essuyant les tempes.

— Moi.'' non... Je suis fourbu...

— Moi, je crève de soif et il n'y a rien à boire.

— Cet animal de Dordelu aurait bien pu nous offrir une bouteille de son vm gris.

— Lui.^ il est bien trop grigou !.. Il savait ce qu'il faisait quand il nous dispensait des arrêts... Il s'économisait une journée de manœuvres.

— Il abuse de nous !

LES SAPINS

— Ça cric vengeance, reprit Herbillon. — En même rcmps une lueur maligne passa dans ses yeux bleus. — Sais-tu? il faut lui jouer un tour... Plantons-lui ses sapins la tête en bas I... Ce sera une bonne farce.

L'idée était diaboliquement perverse. Mais quoi.^ L'écolier, comme dit La Fontaine, est une « maudite engeance », et l'invention nous parut admirable. Nous enterrâmes donc, sans le moindre scrupule, les sapins la tige en bas et la racine en l'air; — et le plaisir que nous eûmes à exécuter ce méchant tour nous fit oublier notre fatigue. — Pendant ce temps, Dordelu l'antique, à cent mètres en avant, creusait toujours ses trous, sans se douter de la singulière posture que nous donnions à ses sapins. Quand nous en eûmes planté deux cents environ, en déclamant railleuscment :

[^Cos arrière-neveux nous devront cet omhraqe!

nous entendîmes quatre heures sonner au lointain clocher du village de Véel et nous allâmes rejoindre Dordelu, à l'extrémité opposée du terrain.

— Il est quatre heures, m'sieu, insinua Herbillon.

— Ha ! ha ! dit le professeur, tout est-il planté ?

— Presque tout, m'sieu, mais il est l'heure de rentrer chez nous.

Dordelu se retourna vers la plantation, mit sa main en abat-jour sur ses yeux et étudia le terrain. Heureusement il était myope ; il vit vaguement des rangées d'arbustes alignés en quinconces, et sans se livrer à un plus minutieux examen:

— Allons, fit-il, vous avez bien travaillé; vous pouvez partir, messieurs !

Nous n'attendîmes pas qu'il nous le répétât et nous

décampâmes lestement; puis, quand nous fûmes hors d'atteinte, nous nous arrêtâmes pour nous livrer à une danse de sauvages, en songeant au bon tour que nous venions de jouer, et à la tête de Dordelu lorsqu'il verrait ses deux cents sapins, les racines en l'air.

Mais le lendemain il fallut reparaître au collège. La nui: avait calmé notre effervescence et nous étions passablement inquiets. Quand nous entrâmes dans la classe, une « aimable pâleur » était peinte sur notre visage. Dordelu l'antique était déjà en chaire, il nous vit prendre nos places et ne sourcilla pas.

— Il ne s'est peut-être aperçu de rien.-' chuchota Herbillon.

Pendant toute la durée de la leçon, le professeur resta grave, digne, impassible et procéda, sans la moindre digression, à l'explication des auteurs; mais lorsque dix heures sonnèrent, et au moment où nous allions sortir :

— Messieurs Claude et Herbillon, dit-il, restez, j'ai à vous parler.

Nous obéimes en nous lançant un regard anxieux. Les autres étaient partis. Dordelu coiffa son chapeau, descendit de sa chaire et nous empoignant vigoureusement chacun par une main :

— Drôles! grommela-t-il entre ses dents, nous allons, s'il vous plaît, monter jusqu'à mon terrain !

Sans nous lâcher et sans ajouter un mot, il nous entraîna

LES SAPINS

dehors. Il avait la poigne solide, Dordclu ! et nos mains étaient serrées comme dans un étau. Pas moyen de filer. D'ailleurs, nous étions si ahuris que nous n'y pensions même pas. Nous montâmes vivement la Chalaidc de Vécl, lui nous tenant toujours et ne desserrant pas les lèvres ; nous, mélancoliques, nous demandant in perio comment tout cela finirait et quel supplice il méditait de nous infliger ?. . .

Nous atteignîmes enfin le terrain, et Dordelu nous traîna rageusement en face de la plantation. Cette confrontation avec le corps du délit n'avait rien de réjouissant. Sur la friche grise, les deux cents sapins faisaient piteuse mine avec leurs racines en l'air, au chevelu desquelles pendaient encore des fragments de terre sèche.

— Voilà votre œuvre, bandits !

s'écria Dordelu dont la colère redoublait à l'aspect de notre forfait...

Puis d'un ton grave et pénétré, il reprit :

— Messieurs, si vous ne respectez pas votre professeur, vous devriez au moins avoir le respect des arbres ! . . . Savcz-vous ce que c'est qu'un arbre?... C'est un être vivant comme vous et moi. C'est la joie de la terre, à laquelle il

donne l'eau des sources qui l'arrosent et l'humus qui la féconde; c'est la santé de l'air que sa verdure purifie... Un bel arbre, c'est une fête pour les yeux, et des milliers d'arbres, cela fait la forêt, le manteau de la terre, cette richesse d'une nation!... Un pays qui n'a plus de forêts est un pays fini!... Un arbre, mais c'est la charpente de votre maison, c'est le mât des vaisseaux, c'est la chaleur de votre foyer qui vous donne un soleil en plein hiver!... Celui qui plante un arbre est un bienfaiteur de l'humanité; celui qui en détruit un inutilement est un criminel... Et maintenant, jugez-vous vous-même ! Dans vingt ans, ces deux cents jeunes plants que vous avez assassinés seraient grands et beaux ; ils auraient été la gaieté de cette friche inculte, ils auraient rendu de précieux services à nos enfants et à nous-mêmes... Et pour satisfaire une espièglerie d'écolier, vous avez supprimé deux cents arbres, vous avez deux cents meurtres sur la conscience! Songez-y !... Ce sera votre punition; maintenant, allez!...

Et en même temps, au moment où nous y pensions le moins, et pour mieux graver sans doute son discours dans notre esprit, il nous allongea au bas du dos deux formidables coups de pied qui nous firent dégringoler, tout penauds, sur le chemin communal.

Je ne sais quel effet produisit cette harangue sur mon camarade; quant à moi, elle me toucha doublement. Ce fut mon chemin de Damas, et depuis lors j'ai eu le respect des arbres.

UN FILS DE VEUVE

i/^ FILS DE VEUVE

LA maison occupée par la veuve Jacobé formait le coin de deux rues débouchant à angle droit sur le rond-point de la station du chemin de fer. C'était une étroite bâtisse neuve, dressant seule encore, entre des jardins maraîchers, ses quatre murs de pierres de taille et son toit recouvert de tuiles rouges. La veuve Jacobé n'était venue y loger qu'en juillet i S70, lors de la déclaration de guerre, et après que son fils cadet, Aristide Jacobé, était parti pour Verdun avec les mobiles de la Meuse. Elle avait choisi ce logement parce qu'il offrait l'avan-

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tage d'être tout près du chemin de fer. Il semblait à la bonne dame que de cette façon elle serait plus rapprochée de son garçon et que, lorsqu'il reviendrait, il n'aurait que deux pas à faire pour tomber dans ses bras. Aristide était son préféré; son autre fils, l'aîné, habitait Paris, où il s'était marié contre le gré de sa mère. Depuis ce temps-là, on s'était battu froid et la veuve avait reporté toutes ses affections sur le cadet. Aussi, quel crève-cœur quand le Benjamin était parti, le visage humide de baisers, le sac bourré de provisions, pour aller rejoindre son bataillon! La pauvre dame avait eu d'abord,

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pour se consoler, des lettres se succédant à des intervalles réguliers. Puis, le département ayant été envahi par l'armée allemande et la ville occupée par deux régiments bavarois, les communications avaient été coupées et les lettres étaient devenues très rares, apportées de loin en loin par quelques commissionnaires qui les transportaient en fraude. La dernière reçue était du 50 août et avait été écrite dans un village près de Sedan. Puis, plus rien; un absolu silence. Aristide

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avait-il été tué ou emmené prisonnier à la suite de la capitulation? M™' Jacobé n'avait pu recueillir aucune information précise. La seule chose certaine, c'était l'absence de nouvelles depuis le 30 août; mais aucun acte de décès n'avait été envoyé, et la veuve ne pouvait ni ne voulait croire qu'Aristide fût mort. Elle se disait qu'il était sans doute enfermé en Allemagne, dans quelque forteresse d'où il lui était impossible d'écrire, mais qu'il reviendrait lorsque cette horrible guerre serait finie, — et elle l'attendait toujours.

Après les transes des longs mois d'hiver, on apprit enfin la capitulation de Paris, la signature des préliminaires de paix, et le cœur de la veuve se remit à battre, agité par une sourde et vivace espérance. — Les prisonniers allaient être rendus; ils étaient en route. — Quelques-uns des enfants du pays étaient déjà revenus. On les voyait débarquer à la gare, hâves, souffreteux, les vêtements en loques, mais ayant dans leurs yeux creux une lueur joyeuse à la vue du vignoble natal. M™' Jacobé ne manquait pas une seule arrivée des trains d'Allemagne, dévisageant les nouveaux débarqués, interrogeant avidement ceux qui étaient de la ville. Mais personne ne pouvait lui donner des nouvelles d'Aristide. On ne l'avait plus revu depuis le jour de la capitulation de Sedan. — Néanmoins, ajoutaient quelques jeunes soldats, tout n'était pas perdu : Aristide était peut-être resté là-bas, au fond d'une casemate prussienne, expiant quelque incartade commise en

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pays ennemi. — Et M™* Jacobé écrivait de nouveau à l'autorité allemande, s'accrochant chaque jour à un nouvel espoir. Tous les soirs, dans la petite salle à manger de la maison neuve, elle préparait un souper froid, dressait la nappe, y installait un couvert et une bouteille de vin vieux; puis elle attendait, tressaillant aux silllements aigus des locomotives, écoutant avec un douloureux serrement de cœur les giboulées de mars tinter aux vitres...

Un soir, par une nuit pluvieuse et très obscure, le dernier train venant de Strasbourg entra en gare. 11 n'allait pas plus loin ce jour-là et débarqua tout son contingent de voyageurs sur la plate-forme. Du dernier compartiment des troisièmes

descendit péniblement un jeune soldat portant l'uniforme des mobiles. 11 traînait la jambe, paraissait vanné de fatigue et, à la lueur vacillante des becs de gaz de la gare, on distinguait sa pâle figure tirée, sa barbe longue et ses épaules voûtées. Comme il ne pouvait continuer sa route que le lendemain, il s'enquit d'une auberge, e: on lui en indiqua une non

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loin du rond-point de la station. Il sortit le dernier. Déjà les voyageur; qui se rendaient en ville s'étaient dispersés dans l'obscurité et il errait dans les cénchres en quête de l'auberge. Ses pieds endoloris pataugeaient dans les flaques boueuses, se heurtaient à des obstacles inaperçus, ce à cliaque soubresaut on entendait son quari de fer-blanc tinter contre le bidon vide pendu à son sac. A la fin, il distingua dans la nuit une blafarde maison isolée, à la fenêtre de laquelle une lampe brillait encore ; pensant que c'était là le gîte dont on lui avait parlé, il s'approcha du seuil, tâtonna dans l'ombre, trouva un cordon de sonnette et le tira brusquement.

Brusquement aussi, la fenêtre éclairée s'ouvrit, une têre de femme se pencha au dehors et une voix étranglée par l'émotion s'écria :

— • O cher enfant, c'est donc toi enfin!

Puis des pas hâtifs retentirent dans le vestibule, des verrous furent tirés, et le mobile ébaubi se trouva en présence d'une vieille dame à cheveux gris qui, soulevant la lampe, le regarda avec stupeur et murmura sourdement:

— Mon Dieu! Seigneur, ce n'est pas lui...

— Excusez-moi, madame, répondit le mobile qui compric la méprise et en fut tout remué, je vois que j'ai fait erreur... On m'avait parlé d'une auberge qui était proche, et je me suis trompé de porte... J'aurais dû voir tout suite que votre maison n'était pas celle que je cherchais, mais je suis si fatigué que j'en ai comme la berlue.

M""* Jacobé était restée paralysée par le contre-coup de sa déception. Pourtant, à l'aspect de ce jeune soldat éteinte, qui avait le même âge qu'Aristide, elle se sentit touchée de pitié et des larmes roulèrent dans ses yeux.

— Entrez tout de même! reprit-elle enfin; il ne sera pas dit que j'aurai laissé dehors un chrétien par un temps pareil... Qui sait si mon pauvre enfant, à cette heure, ne vague pas

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Sy

aussi à la recherche d'un gîte, dans quelque ville incon-

Elle le fit entrer, lui enleva son sac, lui servir en pleurant le souper tVoiJ constamment préparé pour Aristide, et, tout en le servant, elle lui parlait de son fils disparu. Quand il eut

fini de manger, elle vie qu'il tombait de sommeil et elle le conduisit dans la propre chambre de son garçon. Puis, le lendemain matin, lorsque le mobile se fut habillé et se prépara à partir, elle lui servit encore un copieux déjeuner et recommença à lui conter l'histoire d'Aristide.

— Le malheureux enfant! soupirait-elle, comme il doit souffrir là-bas à l'étranger!... D'après ce que vous me dites, c'est une vie de privations continuelles, et lui qui était si gâté et choyé à la maison !. . . Quand il est parti, je lui avais tricoté de mes mains un passe-montagne de laine bleue, afin que sa

nuque et ses oreilles fussent garanties du froid, car il souffre cruellement de névralgies... Pourvu qu'il ait songé à le mettre pendant ces rudes nuits d'hiver!...

Le soldat ne mangeait plus ; les morceaux s'arrêtaient dans son gosier. 11 se souvenait tout à coup que, lorsqu'il était parqué avec les camarades dans la prairie de Sedan, où les sentinelles allemandes les gardaient comme un troupeau, il avait à côté de lui un jeune mobile répondant au signalement d'Aristide et coiffé justement d'un passe-montagne de laine

bleue. Au milieu de leur détresse, les troupiers riaient fort de cet accoutrement et avaient baptisé le mobile : « le petit bleu. » Un soir « le petit bleu » avait tenté de s'évader. 11 était à peine à vingt pas de l'enceinte qu'une sentinelle tirait dessus et le couchait raide dans la prairie... Le képi avait roulé à terre et on voyait la tête pâle du mobile mort, dans l'encadrement du passe-montagne de laine bleue...

Le soldat se leva, remercia la veuve, l'embrassa en lui disant qu'il fallait espérer et qu'il restait encore plus d'un Fran-

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çais dans les forteresses allemandes... Pour sûr, Aristide reviendraic!...

Puis il reprit son sac et s'éloigna. Quand il fut dehors, il se moucha brusquement et frotta ses yeux humides... 11 savait bien que « le petit bleu » ne reviendrait plus.

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